Dis-moi qui tu es…

Pour avoir touché au plagiat et aux rédactions à quatre mains, Stendhal est bien un homme du XVIIIe siècle, d’un siècle où la création procède encore souvent de la simple réécriture. On aurait tort de s’en indigner au nom de nos principes étroits et d’une exigence d’authenticité inadéquate. Ne jette-t-elle pas un voile de pudeur sur la réalité des pratiques et plus fondamentalement la nature de l’art comme lieu d’une continuité entre les générations? La question du partage et de l’héritage est centrale à l’intelligence de ce que fut Idées italiennes sur quelques tableaux célèbres, publié à Florence en août 1840, au cœur de la saison touristique, mais sous le nom du peintre Abraham Constantin… Agrégé par Martineau aux Œuvres de Stendhal dès 1931, ce livre à deux voix dépasse en complexité scripturaire ce qu’il était convenu d’en dire jusqu’à la présente édition, d’une rigueur philologique sans faille. Sandra Teroni et Hélène de Jacquelot nous font généreusement profiter de leurs patients efforts à démêler l’écheveau d’un manuscrit dont les balbutiements et l’évolution auraient découragé plus d’un spécialiste de la génétique littéraire. Les 150 pages d’appareil critique qu’elles nous offrent vont au-devant et au-delà de toutes les questions que suscitent le texte final et ses multiples étapes, des minces feuillets initiaux aux nombreux ajouts qui émaillent les jeux d’épreuves. On est très loin, à l’évidence, de ce que Stendhal mandait à son cousin Romain Colomb, quelques mois après la parution de l’ouvrage : « Il [Constantin] m’a réellement remis un manuscrit intéressant pour deux cents personnes qui l’eussent compris […]. J’y ai ajouté quelques tournures qui cherchent à être un peu piquantes. »

La rencontre des deux hommes remonte à 1826, et nous ramène à ce foyer du romantisme que fut le cercle du peintre Gérard, un élève de David qui avait eu la bonne idée de naître en Italie et de se défaire assez vite de tout mimétisme. Peintre sur porcelaine lui-même, et attaché à la manufacture de Sèvres pour avoir impressionné Joséphine sous l’Empire, le Genevois Constantin avait passé près de six années à Florence à partir de 1820, fréquenté Ingres et multiplié les copies de maître. Ses plaques d’émaux de grandes dimensions constituaient un défi technique et un défi au temps, comme Stendhal aimait à le dire. La transmission des chefs-d’œuvre de l’art italien n’avait plus à craindre les aléas de l’histoire ou le déclin fatal des œuvres. Lors de ses séjours amoureux à Milan, Beyle avait eu maintes occasions de voir L’Ultima Cena de Vinci grignotée par une mort qu’on pouvait croire certaine… Autant que l’émail, les mots serviraient donc de rempart au néant. Au milieu des années 1830, atteignant chacun à l’automne de leur vie, Constantin et Beyle décident en Italie d’associer leurs compétences et de redire ensemble leur passion des maîtres qui les avaient rapprochés, de Raphaël, Michel-Ange, Andrea del Sarto et Titien à Guerchin et Bernin. Au départ, le projet de Constantin était de se raconter en décrivant ses copies et ses prouesses en matière de peinture céramique. L’amour de Raphaël, dans lequel communiait son ami Ingres, devait y éclater sans détour. Stendhal ne semble pas avoir eu de difficulté à rejoindre cette «passion prédominante» et à convaincre le peintre d’élargir son propos. À terme, le livre se voudra le parfait viatique de « la fashion de Paris », comme l’écrit Stendhal à l’éditeur des Idées, le très libéral Vieusseux, en mai 1840.

S’ouvrant sur une vue de la maison de la Fornarina, à quelques pas des fresques très déshabillées de la Farnesina, le volume final contribue résolument au culte de Raphaël et de l’érotisme dont procèdent, selon les auteurs, et la peinture italienne et le regard attentif, caressant et vigoureux, qu’il convient de lui porter. Raphaël, Sandra Teroni et Hélène de Jacquelot nous le rappellent, faisait alors l’objet de publications savantes et de débats érudits. Sans les mépriser, en y participant  même par leurs remarques fines sur la pratique du peintre et l’autographie d’œuvres douteuses, Constantin et Stendhal n’oublient jamais leur lecteur et l’émulation sensuelle qui anime l’ouvrage de bout en bout. Cette suite de descriptions n’est jamais sèche: d’ekphrasis en ekphrasis, une histoire de la peinture se définit et se déroule au gré d’une promenade virtuelle, qui donne du mouvement au texte et à sa lecture. Le hasard ne semble pourtant pas avoir présidé à sa construction, pas plus qu’aux nombreuses allusions aux «combats» de Stendhal depuis les années 1800-1820, telles sa défense du «beau idéal moderne » et ses diatribes contre les émules décolorés de Racine et Voltaire. Ce que ces Idées si peu françaises ont de plus piquant nous parle du jeune Beyle et de son horreur des tièdes ou des singes de l’antiquité. De là maintes digressions sur la modernité des maîtres italiens, innocente de leur postérité académique… Stendhal est donc bien présent au texte qu’il ne signe pas, mais qu’il griffe de sa verve insolente. Soulignons pour finir, plus que les éditrices ne souhaitaient le faire peut-être, combien ce livre de la mémoire est empreint de celle du grand remue-ménage impérial, de cette époque qui vit Beyle se former devant les chefs-d’œuvre de l’Europe française, de ce temps enfin où il fallut «rendre» ces trésors et où il priait le génial Denon de retenir au Louvre La Vierge à la chaise. Raphaël, doublement moderne, résumait en lui le destin de l’art et le destin des musées. Stéphane Guégan

– Abraham Constantin / Stendhal, Idées italiennes sur quelques tableaux célèbres, édition établie et présentée par Sandra Teroni / Hélène de Jacquelot, Beaux-Arts de Paris éditions, 2014.

D’autres idées sur la peinture…

À nouveau musée Picasso, nouveau guide des collections. Anne Baldassari ex-directrice de cette maison toute blanche enfin rouverte, a accroché l’un et dirigé l’autre. Ils ne se juxtaposent pas pour autant. Le premier, avec un luxe photographique que l’art de Picasso justifie amplement par sa science du détail signifiant, suit la chronologie et obéit aux désirs de l’artiste, celui qui avouait à la belle Françoise Gillot en 1946: «J’en suis arrivé au moment, voyez-vous, où le mouvement de ma pensée m’intéresse plus que ma pensée elle-même.» Au-delà de ce que la déclaration piégée avoue des liens plus que houleux de l’artiste avec le surréalisme, elle doit être lue comme un principe de lecture adressé à ses commentateurs futurs: on ne peut comprendre Picasso hors du lien nerveux, réactif, quasi érotique, qu’il a maintenu avec la nouveauté du présent, grande et petite histoire mêlées. Peu d’artistes de son calibre, quelque part entre Raphaël et Manet, ont signé et daté avec la même obsession nietzschéenne du dieu Chronos… Or, et les premiers visiteurs du musée Picasso le savent, ce rapport spécial au temps n’a pas entièrement commandé l’accrochage inaugural. Il se donne, il est vrai, les libertés d’une «exposition», laquelle durera donc trois mois. Bref, le guide colle davantage à l’horloge intérieure du grand d’Espagne, bien qu’il ne multiplie pas les images trop crues. On y verra se dessiner, entre autres potentialités d’avenir, une image exacte du Picasso de l’Occupation allemande, capable d’alterner le lugubre et le drolatique en moderne Cervantès. Très bel objet, concentrant en son milieu d’utiles essais ayant trait aux médiums que Picasso plia à son supposé caméléonisme, il sépare volontairement l’œuvre de sa documentation, le visuel du verbal, le virtuel du final. N’ont-ils pas toutefois vocation au contact? C’est que devrait nous montrer le musée Picasso à partir de 2015. SG // Anne Baldassari (dir.), Musée Picasso Paris, Flammarion/ Musée Picasso (existe en deux versions, 35 et 150 €).

Dis-moi qui tu aimes et je te dirai qui tu es… Confie-moi tes lettres et je saurai quel être vibre en toi… Connue en partie depuis 1968, enrichie de 200 inédits et finement éditée grâce aux excellentes éditions du Bruit du temps, l’indispensable correspondance de Nicolas de Staël nous entraîne très loin dans l’intimité et l’itinéraire de ce peintre immense, l’un des rares de sa génération, celle qui eut 25 ans au moment des accords de Munich, à avoir porté la peinture française au degré d’«éminence» que l’exilé russe goûtait chez Keats et Baudelaire en poésie, Delacroix, Manet et Picasso en peinture. Pinceau et plume courent ici du même élan et atteignent  la même élégance sous la concision. L’écriture ne le trahit jamais. C’est une chance, car Nicolas de Staël, aussi fugitif que les saltimbanques de Rilke, a vu du pays, de la Belgique à l’Afrique du Nord, d’Agrigente à New York, et en a tiré mille impressions, mille pensées de peintre. Les lettres en recueillent l’élixir. On se délecte aussi de sa verve ramassée dès qu’elle cible les contemporains, marchands, critiques, hommes et femmes. Il sait aussi bien dire d’un mot les fulgurances du midi, les bars qui tanguent à Londres, les négresses de l’ABC, qu’achever d’une formule l’abstraction qu’il a déjà quittée quand il écrit fin 1950: «Soulages, c’est de la merde intégrale et sans discussion.» Et puis il y a la force inspiratrice de ses correspondants (quand nous donnera-t-on enfin les lettres reçues?). René Char, en premier lieu. Char et son génie, Char et son double jeu (il paraît qu’il ne faut pas en parler). Il y enfin Jeanne, pour laquelle il brûle quand il ne la couche pas sur la toile. En août 1954, Dorival défaille devant les Nus exposés chez Jacques Dubourg, c’est Olympia recommencé! S’est-il tué parce que Jeanne n’a pas voulu refaire sa vie avec lui? Les journalistes ne sont pas privés de l’écrire récemment, après la révélation des fameuses lettres d’amour, lyriques et impatientes, que l’artiste a envoyées de partout à son modèle de rêve… L’explication ne tient pas. Parlant du suicide, Drieu disait que c’était une façon de vaincre la mort et ses épuisantes étreintes. Mais il faut avoir brûlé la vie par les deux bouts auparavant. Le grand saut, pour Staël, vint à son heure. SG // Nicolas de Staël, Lettres  1926-1955, édition présentée, commentée et annotée par Germain Viatte, Le Bruit du temps, 29€. Deux expositions viennent d’être consacrées au peintre, l’une au musée Picasso d’Antibes (catalogue Hazan) et l’autre au Havre (catalogue Gallimard), dont on recommande chaudement la lecture.

Quand Niki dégainait!

Une femme qui tire, comme le proclament ses thuriféraires, c’est une manière de retourner le regard réifiant des machos… C’est aussi un impact sur le temps. C’est encore un trou «rebelle» logé dans les pratiques artistiques, celui qui poussa la jolie Niki de Saint Phalle (1930-2002) sur les scènes de Paris et de New York au début des années 1960. On n’avait pas fini d’entendre parler d’elle… Française élevée aux États-Unis, parlant les deux langues avec un accent sexy, maîtrisant vite la vulgate féministe et gauchiste, mais utilisant les médias modernes et la pub pour faire mousser sa subversion, la lointaine petite-fille de Gilles de Rais a toujours revendiqué la violence de son ancêtre comme la seule façon de créer. Il faut exploser. Le meilleur de son œuvre n’en conserve pas moins le sourire: tous seins et cuisses dehors, ses joyeuses Nanas regardent de haut le monde créé et contrôlé par les hommes. Est-ce si simple comme on le lit ici et là? À trente ans, Niki avait déjà de quoi se reprocher des choses et en reprocher à la vie. Célibataire affirmée, elle a abandonné mari et enfants pour se «donner» à son art, elle a surtout fui les siens, un père incestueux et les rôles assignés à la femme dans son «milieu». Produites dans le contexte américain, les premières œuvres avaient détourné le geste pollockien, autant dire la virilité made in USA, mâtinée des brusqueries en pleine pâte de Dubuffet et des derniers effets du surréalisme. En 1961, soudain, c’est un geste plus duchampien qui la conduit aux fameux Tirs, à ces œuvres-performances lestées de couleur emprisonnée que l’artiste «libère» à coups de carabine lors de séances savamment orchestrées et filmées. Une manière de maculer et donc de salir la religion (mais pas Dieu!), la guerre, la politique, la bêtise, la méchanceté, le racisme, voire elle-même :  «En tirant sur ma propre violence, je tirais sur la violence du temps.»

L’acte rebelle et thérapeutique convainc Pierre Restany à l’agréger au groupe très masculin des Nouveaux Réalistes. Niki côtoie en même temps Rauschenberg et Jasper Johns mais s’éloigne assez vite du Pop, trop mercantiliste, juge-t-elle, non sans ironie. Ses Nanas en laine, tissus et petits objets assemblés, questionnent ensuite la femme, son corps et sa place. Prostituées christiques et mariées délétères, elles pratiquent l’oxymore en sculpture. Avec ses accouchements, prérogative féminine jusqu’à nouvel ordre, l’artiste affirme le rôle éminemment créateur de la femme. «Le communisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale.» C’est le Nana Power. La nana va donc gonfler, se parer de mille couleurs, ou parodier le kitsch pop et le porno soft sous la forme de poupées gonflables (Jeff Koons s’en souviendra). En un mot, la nana doit régner. À l’invitation de Pontus Hulten au Moderna Museet de Stockholm en 1966, le corps va même devenir grotte matricielle. Une gigantesque nana de 28 mètres invite les visiteurs à s’introduire en elle par son sexe. L’Origine du monde, version Gulliver. Mais derrière la nana réconciliatrice, réjouissante, libératrice dans un monde où les hommes sont «prisonniers de leurs trucs stupides», git le  monstre. «Who is the monster? You or me?» Nul angélisme, la déesse protectrice est aussi une mère dévorante… Après la célébration des heureuses géantes, l’exposition du Grand Palais, chef-d’œuvre de mise en scène, réunit une puissante phalange de matrones inquiétantes, engoncées dans des postures caricaturales. Niki n’a jamais été plus inspirée qu’ici. On appréciera aussi la double valeur des films qui ponctuent le parcours pensé par Camille Morineau : maîtresse de son discours et de son image, Niki, l’ancien modèle glamour, s’y livre à un exercice de séduction critique qui dit bien l’ambivalence d’une œuvre qui méritait le couronnement du Grand Palais.

Stéphane Guégan

Niki de Saint Phalle, exposition au Grand Palais, jusqu’au 2 février 2015. Catalogue interactif, sous la direction de Camille Morineau, 50€, RMN/Grand Palais édition. Par le même auteur, Niki de Saint Phalle, Gallimard / Hors-série Découvertes, 8,90€.

D’autres femmes…

À quoi tient le grand charme de cette nouvelle traversée de la biographie orageuse des Shelley, Percy et Mary, unis de corps et d’âme malgré un libertinage symétrique qu’ils voulaient libertaire? À vingt ans de distance, André Maurois et Gaston Bachelard ont cherché à définir la poésie du premier, l’une des plus hautes du romantisme anglais avec celle de Keats (les lire impérativement dans la langue de Shakespeare). Saisir Percy? Autant chercher à arrêter un souffle ou épingler un papillon de nuit affolé par les injustices et les cruautés du jour. Si son ami Byron s’identifiait à Don Juan, lui se voyait en Ariel, comme le jeune Gautier. Sans un mot de trop, Judith Brouste est parvenue à tenir au bout de sa plume nette cet esprit aérien, qui fit de la nature sa confidente étonnée et dressait l’universel des anciens Grecs contre la censure du libre amour et le capitalisme sauvage de la terrible Albion. Ce mauvais sujet du futur George IV, dont Marx a salué la rage présocialiste et l’athéisme prométhéen, fascine aussi en ceci que son idéalisme de nanti a semé la mort autour de lui. Femmes, enfants, rêves et spectres, rien ne résiste bien longtemps à sa fureur de vivre. Il eut le bon goût de dissoudre en mer ses utopies de fraternité universelle. Un vrai feu follet. Mary lui survécut, Mary et son immortel Frankenstein, où la réversibilité de la beauté et du monstrueux garde le goût doux-amer d’une génération perdue. Le Cercle des tempêtes, superbe titre, est une des bonnes surprises de cette rentrée littéraire très prêchi-prêcha. SG // Judith Brouste, Le Cercle des tempêtes, L’Infini, Gallimard, 17€

J’aime bien le franc parler de Gérard Bonal, auquel Colette (1873-1954) semble avoir confié ses plus intimes secrets, et qui écrit comme elle. Pas de chichis donc. Ainsi sur la question des sexes que le bel aujourd’hui prétend à la fois égaux et irréconciliables: «Le féminisme de Colette, ni théorique ni militant, n’est pas celui de Simone de Beauvoir, encore que l’auteur du Deuxième Sexe ait fortement subi l’influence de son aînée, s’appropriant volontiers ses analyses.» Beauvoir nous rase, Colette nous enchante. Normal, dirait Hannah Arendt, les muses se vengent toujours… Sa féminité, l’auteur inflammable de La Vagabonde et du Blé en herbe ne l’aura pas tournée et entortillée en sujet de thèse pour petites bourgeoises en mal de cause identitaire. Colette est féminine jusqu’au bout de ses ongles, de ses amours bisexuelles, de ses collants chair et de ses poses de panthère, et enfin et surtout de son écriture merveilleusement incarnée. Aujourd’hui, le nouveau conformisme aidant, on aime à traiter les hommes de sa vie insatiable, depuis Willy le détraqué jusqu’aux Jouvenel père et fils, comme de simples pis-aller à ses multiples aventures lesbiennes. Pas Bonal. Non moins que Kristeva, il rend son auteur de prédilection à son Eros duel. Son troisième et dernier mari, le raffiné Maurice Goudeket était juif. Il doit à Colette, de seize ans son aînée (ah Chéri!), d’avoir échappé aux camps. En février 1942, elle obtient sa libération avec l’aide de Mme Otto Abetz, Sert et Guitry, pour ne pas parler de Karl Epting. Plus tard, on fera la moue devant de telles accointances, comme d’avoir publié de la «littérature» dans Comœdia, La Gerbe et Gringoire. Pas Bonal, plus soucieux d’histoire que d’inquisition rétrospective. Sa belle biographie de la féline, on le voit, ne manque pas de cran, ni de chien. SG // Gérard Bonal, Colette, « Je veux faire ce que je veux », Perrin, 24€

 

L’A(lle)mant de Duras!

Quatre volumes dans La Pléiade, cela pose, évidemment. Autant que Valéry et André Breton, c’est dire. Quatre tomes d’Œuvres complètes, c’est le barrage idéal contre l’oubli. Les sceptiques, j’en étais, doivent s’incliner : il y a là quelques pépites, une force, une présence, un abandon de plume (souvent très américain) et surtout une sensualité obsédante dont Jacques Brenner reconnaissait en 1978 qu’elle était «contagieuse». Brille et brûle chez Duras une morale de la passion qui plaisait au grand critique. Marguerite, fleur de l’amour, et fleur vénéneuse, ne s’en laissait pas compter, elle agissait et écrivait sur le fil de la tentation permanente, les plus interdites étant les meilleures. Parce qu’elle a beaucoup aimé les hommes, comme le rappelait en clin d’œil le dernier Marie Darrieussecq, on lui pardonnera ses maniérismes agaçants, ses trous de mémoire regrettables et sa façon de glisser sur certains épisodes de sa vie en «mouvement» (mot marin qu’elle affectionnait). Si les deux premiers tomes ont remis sous nos yeux ses premiers livres (en dehors du très colonialiste Empire français, Gallimard, 1940, peu «politiquement correct» au regard de nos experts en jugements rétrospectifs!), les deux volumes ultimes couvrent son époque de production la plus intense, celle des années Giscard et Mitterrand.

L’épicentre en est marqué par l’incontournable Amant et son succès planétaire. On pensait tout savoir de ce court récit, plongé dans l’Indochine des années 1920-1930, et de son écriture éclatée, où le regard et le sexe communiquent et impriment à la langue un sorte d’urgence photographique. Nous savions, du reste, que Duras était partie de là, des photographies, existantes ou absentes, de sa mémoire familiale. Le livre devait s’intituler La Photographie absolue. Superbe titre qui prenait à revers l’évanescence du médium. Son élégie constitutive. Au début des années 1980, souvenons-nous, la photo jouit des faveurs proustiennes de Barthes et Susan Sontag… Mais Duras ne serait pas Duras sans ses coups de volants à la Sagan ou à la Nimier (elle fut, jeune, une conductrice intrépide). Renonçant donc à commenter des images, elle décide d’en forger de toutes pièces, et livre en quatre mois l’autofiction de son éveil (asiatique) aux sens. Urgence, disions-nous. Emballement des corps mais aussi audace dans le volontaire décousu, l’alternance des digressions et des raccourcis qui ne s’expliquent pas d’eux-mêmes, entrelacs des temporalités convoquées par cette descente en soi. Duras se laisse mener au-delà d’elle-même. Outre l’incise torride de la belle Hélène Lagonelle, le plus bel exemple de cette dérive reste le surgissement d’une mémoire autre que celle des colonies. Soudain, quittant l’amant Chinois et ses angoisses (sa maîtresse est blanche et mineure), nous sommes projetés dans le Paris de 1943. Autre surprise et apport décisif, l’édition de La Pléiade regroupe enfin tous les brouillons de cette longue séquence inattendue qui, en 1984, gêna les critiques. Robbe-Grillet, seul, souligna l’importance d’une si brutale anamnèse…

L’avant-texte, c’est un peu l’inconscient du texte, la chambre noire qui joue avec ses non-dits et le futur lecteur. Or que disent ces brouillons? Pourquoi dressent-ils un parallèle entre l’adolescente déchue et les femmes tondues de la Libération (allusion au personnage d’Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour), entre «l’homme de trop» (le Chinois) et l’homme manquant (le Collabo), comme le suspecte Robbe-Grillet? Qui est cette Marie-Claude Carpenter (on pense à Florence Gould, née La Caze, d’où charpentier peut-être…) qui reçoit chez elle André Thérive qui fut, sous Vichy, de la Commission de contrôle du papier d’édition, commission dont Duras était la secrétaire avec son amant Dionys Mascolo? Cette blonde de Boston a pour autres convives Mondor (Duras dit «un mallarméen»), Henri Hell (qui écrira sur le subtil Moderato cantabile) et Robert Kanters, qui publia ses premiers livres sous l’Occupation… Quelle raison pousse L’Amant à remettre en lumière, plus loin, l’amitié qui lia si fortement alors son auteur et les Fernandez, Ramon et Betty, dont le portrait est l’une des plus belles fulgurances féminines de notre littérature? Betty dont rien «n’atteindra jamais la perfection». Et Drieu, lui aussi présent dans L’Amant et les variantes du manuscrit? Duras l’aura donc croisé aussi. Plus disert que l’état final du texte, le brouillon hésite entre le marbre et le fusain, fouille avec tact les ambiguïtés de l’époque et les déchirements de l’homme, qui joue toujours quitte ou double à l’heure du repli général: «Là il y avait un homme blanc et blond, au teint d’albâtre, beau comme un Romain. Drieu la Rochelle. Dans le souvenir on comprend. Cet orgueil opprimé était en instance d’exister – il cherchait sa vie, il appelait un dialogue avec son pareil, il cherchait à se mettre à disposition, à la disposition d’un père un enfant, celui imparable, allemand. Il écrivait comme il parlait. D’une voix décolorée, doublée.  On se demandait s’il n’était pas “étranger”. Parlait peu pour ne pas condescendre.» Ce brouillage des lignes choque plus encore en 1984 par sa conclusion: «Collaborateurs, les Fernandez. Et moi, deux ans  après la guerre, membre du P.C.F. L’équivalence est absolue, définitive.» Chacun sa famille et ses erreurs. On a beaucoup reproché à Duras d’avoir masqué la vérité de ses années Vichy. L’Amant et ses marges échappaient pourtant à la loi du silence. Stéphane Guégan

*Marguerite Duras, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 4 tomes, les deux derniers, parus sous coffret en mai 2014, couvrent la période 1974-1995, 137 €.

*Jean Guéhenno, Journal des années noires 1940-1944, Gallimard, Folio, 8,40€.
Ce classique de l’Occupation, par bonheur, revient en librairie et s’adresse à de nouveaux lecteurs, voire de nouvelles lectures. Paru en 1947, sous la pression amicale de Paulhan, ce livre superbement écrit n’a d’abord connu qu’un succès d’estime. Si le plaidoyer contre la servitude volontaire, en écho à Montaigne, pouvait contribuer à rendre sa fierté au pays, il s’accompagnait d’une chronique plus troublante que manichéenne des années sombres. Guéhenno, qui a touché à la Résistance des intellectuels, n’a rien consigné, par prudence, de ce qu’il en sut et vécut. Il s’est également abstenu, pour les mêmes raisons, de toute référence trop explicite à l’action clandestine de ses élèves (l’un d’entre eux, déporté, a survécu à Buchenwald). L’héroïsation des communistes, composante incontournable de l’après-guerre, manque aussi (les excès de l’épuration l’ont confirmé dans ses réserves d’avant-guerre). De plus, bien que les collaborateurs suscitent son mépris ou son ironie, Guéhenno ne généralise jamais, tient compte des individus, de leur passé et de leurs motivations présentes, il préfère témoigner que juger. Or son témoignage est loin de conclure à une bassesse généralisée des Français, qui auraient accepté de bon cœur l’espèce de prison où ils étaient condamnés désormais à survivre, sans plus agir sur leur destin. Dans la confusion régnante, notamment celle des années 1940-1942, le Journal enregistre le bruit des chaînes comme les signes d’indocilité. L’habitude est d’en retenir uniquement le portrait accablant du milieu littéraire, trop narcissique pour cesser de publier et parader. Guéhenno est plus subtil que ses exégètes, plus subtil et plus honnête. Comme le rappellent Jean-Kely Paulhan et Patrick Bachelier, le professeur de Louis-le-Grand ne s’épargne guère, lui et sa génération, lorsqu’il se penche sur les raisons du naufrage, Munich, la démission militaire, etc. L’intelligentsia pacifiste, antifasciste ou communiste des années 1930 pouvait-elle lui pardonner cet affront? SG

 

*Paul Valéry, Lettres à Jean Voilier. Choix de lettres  1937-1945,  Gallimard, 35€.
Il n’y avait plus d’illusions à se faire quant à l’idylle qu’aurait nouée en 1938 Jeanne Loviton, Jean Voilier en (mauvaise) littérature, et le grand Paul Valéry. Michel Jarrety, dans sa monumentale biographie du poète amoureux (Fayard, 2008), a liquidé cette fausse romance en quelques traits bien sentis, et montré comment le vieil écrivain avait été la dupe de cette dévoreuse bisexuelle, de 32 ans sa cadette… Entre autres amants et maîtresses dont elle fit ses délices et ses créatures, la principale victime fut Robert Denoël, bel homme, riche et célèbre, très affairiste, qui publia Céline et Rebatet sous l’Occupation, mais aussi Aragon et Triolet, qui préférèrent l’oublier. Le 1er avril 1945, alitée, jouant la comédie une fois de plus, pour mieux jouir de la situation, l’élue fit venir Valéry chez elle et lui annonça froidement qu’elle devait se marier sous peu avec l’éditeur aux abois… À dire vrai, Loviton et Denoël étaient passés à l’acte dès le printemps 1943. Plus Hérodiade qu’Olympia, Jean(ne) aime à décapiter les hommes en beauté… Avant ces Pâques sanglantes, Valéry se plut à rêver d’une image d’elle qui reflétât leur intimité, symbiose des âmes et des corps qui passait par une sexualité ouverte sur l’imaginaire: «C’est Manet qu’il te faudrait. Je ne vois pas d’autre peintre possible.» Dès lors, que pouvait nous apprendre cette correspondance, 451 lettres parmi les 650 que le poète transi expédia à celle qui embrasa, jouissances et souffrances, ses dernières années? On y vérifie d’abord le génie épistolaire de Valéry, passant sans cesse du grave au drôle, du céleste au leste, voire au très leste, comme le lui avait enseigné son maître Mallarmé, autre charnel déguisé en ascète de l’esprit et du verbe. Nul doute, jusqu’au bout, l’immortel sut traverser le Rubicon (le lecteur, p. 46, comprendra qu’il ne s’agit pas ici d’une métaphore romaine). Très vite pourtant, face aux absences et aux défections de la dame aux allures de garçon, il prit l’habitude d’aimer pour deux: «N’es-tu pas mon Idée?», lui écrit-il avec cette obsession réfléchie de l’homme qui sait, tel son cher Voltaire, que les cœurs veulent être remués. Cette correspondance aurait donc pu s’enfermer dans les liens trompeurs d’une passion solitaire, si puissante soit-elle littérairement, elle offre néanmoins son lot d’informations et d’impressions uniques sur les années noires, durant lesquelles Valéry voit s’accomplir son destin d’écrivain national. Ce statut lui permet de garder la tête haute sans se couper complètement de Vichy (il avait reçu Pétain sous la Coupole en 1931), du milieu théâtral le plus exposé (Arletty, Sacha Guitry), de la NRF de Drieu (à qui il donne La Cantate de Narcisse mais qu’il n’aime pas) et de la maison Gallimard, qui publiera en mai 1945 son dernier chef-d’œuvre, Mon Faust, où achève de se consumer la sensualité ardente du docteur égaré pour une certaine Lust, sa secrétaire… ça ne s’invente pas. SG

L’Occupation, c’était comment ?

Livre fondamental, et si précieux que ses détenteurs ne s’en dessaisissaient pas, il était devenu introuvable, il revient en librairie dix-sept ans après sa publication, et presque son invention. Car Claire Paulhan en fut, au sens fort, l’éditrice. À l’état de dactylogramme, un peu oublié parmi les archives de son auteur, Sous l’Occupation attendait son heure: il a joué et joue encore un rôle décisif dans notre relecture de la période. Un demi-siècle après les faits et les paroles qu’il rapporte, Jean Grenier, voix d’outre-tombe au charme feutré, toute de retrait et d’exigence, reprenait le cours des conversations que ce livre différé, puis abandonné à un sort incertain, nous restitue avec une vibration tonique. Au départ, le projet de Grenier, photographier l’opinion des Français occupés, et notamment celle des plus grands écrivains, rappelle les enquêtes littéraires du XIXe siècle. Signe de sa récente promotion au rang des instances intellectuelles du pays, le milieu lettré aime à se sonder depuis les années 1890. C’est justement ce magistère dont l’Occupation allemande va redistribuer les cartes, privant les uns de leurs tribunes habituelles, poussant les autres à outrer leur verve, assignant à chacun, jusqu’aux collaborateurs au patriotisme intact, une responsabilité morale accrue. Grenier, qui avait échappé à la guerre de 14, subit l’affront de juin 1940 avec d’autant plus d’amertume que la débâcle militaire accusait la crise d’identité où sa génération s’était débattue dès les années 1930. Elle se confirme dans les contradictions politiques de ce penseur de gauche que le dogmatisme fait fuir et qui aura renouvelé avant Camus, son médiatique disciple, l’hygiène du doute chère à Montaigne.

Ainsi Grenier nous rappelle-t-il qu’il fut à la fois partisan d’une intervention de la France en Espagne, sous le Front populaire, et Munichois, sous Daladier. Ainsi avoue-t-il son incapacité à la résistance active et son admiration «pour l’esprit de sacrifice» de ceux qui allaient s’en montrer aptes. Or, dans la France occupée, où les vociférations d’une presse trompeuse ont remplacé le klaxon des voitures au rencart, il n’est pas le seul à s’interroger sur le sens que peut prendre la chose écrite, et la difficulté à y faire entendre d’autres musiques qu’excessive ou idéologique. Le silence de son ami Guéhenno, option possible, ne sera pas la sienne. À la demande de Drieu et de Marcel Arland, encouragé aussi par Paulhan, autre ennemi de l’emphase, Grenier donnera ainsi quelques articles à la NRF et à Comœdia, en marge de son enseignement, qui le conduit à Montpellier et à Lille. Si l’on y ajoute l’Algérie et quelques peintres, Sous l’Occupation offre un formidable état des lieux de l’époque, et une mosaïque humaine dont chaque avis compte, celle de l’inconnu interrogé dans un train, à égalité avec Gide, Claudel, Léautaud, Giono, Cocteau, Fraigneau, Ramon Fernandez, Marc Bernard, dont Grenier note le renversement des sentiments maréchalistes, et Drieu la Rochelle, figure centrale en raison même des ambiguïtés et des incertitudes du personnage, qui n’ont jamais paru si vives et éclairantes ailleurs.

Stéphane Guégan

*Jean Grenier, Sous l’Occupation, édition établie par Claire Paulhan, annotée par Claire Paulhan et Gisèle Sapiro, Éditions Claire Paulhan, 32€

Nommé à Montpellier après l’armistice, Grenier passe l’été et une partie de l’automne dans le sud de la France. À peine remet-il le pied à Paris, en novembre, qu’il ébauche le grand interrogatoire dont devait naître Sous l’Occupation. Ses dons d’écrivains éclatent dans la saisie hugolienne, déhiérarchisée, des choses vues et senties; il enregistre aussi, en juste, le mensonge colporté par la presse de grande diffusion, sous surveillance étroite, comme on sait. Mais sans doute existait-il des moyens pour dire le sentiment antiallemand que Grenier vérifie parmi tous ces signes qu’émettent une ville et une population réduites aux masques et aux stratégies d’évitement: «Et c’est une des choses les plus surprenantes que de voir à ce sujet la faillite de la presse.» Voilà une réflexion qui devrait combler de joie Pierre Laborie, le meilleur historien de l’opinion des Français durant les années 1940-1944. Le Chagrin et le venin, son maître livre de 2011, qui reparaît enrichi en Folio Histoire (8,90€), devrait être imposé aux lycéens à qui l’on continue à servir la «doxa de la France glauque», une France qui se serait couchée très tôt et se serait réveillée fort tard. Au mépris des comportements réels de la majorité de nos aînés, ou de certains silences qui valaient acte plus que résignation, la mémoire dominante et accablante des années noires semble sans appel. Héritage de l’époque post-1968, largement conditionnée par Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls et une appréciation restrictive de la Résistance, elle entrave la nécessaire révision des certitudes qui la construisent. Laborie a raison de dénoncer ceux qui ont intérêt à prétendre que le débat est clos quant à ce qui fait aujourd’hui consensus, l’antisémitisme viscéral des Français, la signification univoque qu’il faudrait attribuer au maréchalisme et à la logique vichyste, l’indifférence du clergé au sort des persécutés, ou encore le refus d’analyser la Résistance dans ses contradictions et ses liens avec le reste de la population. La nouvelle édition du livre se dote notamment d’un avant-propos plus percutant et d’une postface décapante. Le premier souligne combien «les travaux qui détonnent restent marginalisés quand ils ne sont pas délibérément ignorés». Laborie cite les livres de François Azouvi et de Jacques Semelin dont j’ai déjà parlé ici. La postface revient sur les réactions que son livre a soulevées de la part des tenants d’une France servile et binaire dans l’épreuve et l’indignité. Cette tare bien française, qui consiste à ne «vouloir élire que son néant» (Malraux), nous avons pu encore la vérifier lors de la célébration du D-Day… En oubliant ce que Grenier appelait la «loi du vainqueur», et faute de comprendre la «réalité multiforme du non-consentement», on salit à plaisir la mémoire des «occupés». SG

Vachement feint, vachement peint

Vous le pensiez froid comme la mort ou l’ennui, glacé comme ses pinceaux, agaçant comme une énigme sans fin, Magritte est tout le contraire. Le portrait qu’en brosse Michel Draguet inverse la donne. Plus son objet fuit et se refuse à la lecture, à l’instar des tableaux à tiroirs infinis dont le peintre partageait le goût avec Dalí, plus Draguet le poursuit dans ses retranchements, ses non-dits, ses mensonges et les recoins d’une vie qui, parce que pleine et pas toujours très nette, veut d’emblée rester secrète. On ne saurait trouver meilleure justification à la biographie, enquête policière sans jugement dernier. «Magritte est un maître du paraître. Un Œdipe qui, pour berner le Sphinx, aurait échafaudé une incroyable fiction: celle d’un peintre sans vie et sans passion, se partageant entre sa femme Georgette, les échecs et quelques menues distractions et qui, derrière la façade de son conformisme bourgeois, aurait alimenté un imaginaire poétique méthodiquement mis en scène dans des tableaux propres et des gouaches précises.» Il refusait de parler de son passé, du suicide de sa mère, jetait un voile de pudeur et d’oubli sur son père, un affairiste libertaire, et sa jeunesse hautement dissolue. Magritte fut un apache déluré, sexualité débordante et verbe cru, avant d’opter pour le chapeau melon de ses flics impassibles… Est-ce la respectabilité domestique, l’âge venu, ou la discipline surréaliste, à cheval sur les mœurs, qui l’obligea à porter le masque à partir de la fin des années 1920? Si cette duplicité demandait à être mieux comprise, dans la mesure où elle rend à l’œuvre les empreintes mémorielles que Draguet nous aide à y retrouver, cet art de la dérobade dépasse la simple posture pour fonder une esthétique de la culbute permanente, hors des sages tabous de la religion moderniste.

«Adepte consommé du décalage permanent, Magritte s’est transformé lui-même en anti-héros de la modernité.» Cela n’étonne guère de la part d’un ancien lecteur de Zigomar et de Fantômas. Nietzsche et Poe viendront plus tard. Il est significatif que ses relations avec Breton et Aragon aient été si fluctuantes et sa conversion au communisme si turbulente. Contrairement à Draguet, je ne pense pas que son ultime adhésion, en 1945, soit autre chose que de l’opportunisme. Moscou fut la grande blanchisseuse de l’après-guerre. Non que Magritte ait «collaboré»! Mais sa peinture n’avait subi aucune proscription en Belgique occupée. Les expositions continuèrent, une première monographie parut. Du reste, c’est plutôt la presse de gauche qui lui reprochait son «snobisme de la pourriture» en 1927, ses calembours visuels et son culte obscur de l’esprit d’escalier. Pourtant Magritte libère l’image plus qu’il ne l’enchaîne à «l’idée», jongle entre le sens et le non-sens, le lisible et le visible, tient en laisse le prestige des mots. À cette forte cérébralité, fût-elle espiègle et parfois potache, devaient succéder sa période Renoir et l’explosion «vache» de 1948, le sommet de l’œuvre, bien glosé par Draguet, qui la ramène dans l’Éros éternel d’un Magritte solaire, entre Ingres et Manet, Praxitèle et Ensor. Magritte, ressaisi par le «beau côté de la vie», exultait enfin. Stéphane Guégan

– Michel Draguet, Magritte, Gallimard, Folio biographies, 8,90€.

Surmontant son horreur sans cesse réaffirmée du littéral, du transparent, de l’évidence (sauf quand elle est éternelle), Magritte a pratiqué le portrait. Son entourage direct, de l’intraitable Nougé à la famille Spaak, lui a fourni quelques modèles et l’occasion, chaque fois, de détourner les lois du genre. La face éludée, flambée de l’excentrique Edward James, l’un de ses collectionneurs et mécènes les plus décisifs, prouve la bonne santé d’un humour permanent. La nécessité alimentaire y eut aussi sa part, notamment sous l’Occupation. L’exposition de Marseille, délaissant ces images très individualisées, montre trois Magritte dans la section des Visages de l’esprit, en compagnie de très beaux Masson (dont le portrait janusien d’André Breton), d’un Glenn Brown (dont le dandysme clownesque aurait plu au Belge) et de merveilleux Picasso. Ils rappellent que ce dernier et sa peinture pouvaient avoir le sourire en 1943, à rebours de sa légende vertueuse. Visages explore sa thématique selon trois axes complémentaires, la société, l’intime et la métaphore ouverte, bien faite pour Magritte et son jeu sur les apparences. Le visage est un masque comme un autre. Et son amour du paradoxe lui aurait sans doute fait dire que la meilleure façon de saisir l’identité d’une personne résidait dans l’effacement de ses traits distinctifs. La révélation détournée, imprévisible, le visage en devenir, tout était là. SG

*Visages, Picasso, Magritte, Warhol…, Centre de la Vieille Charité, Marseille, jusqu’au 22 juin. Catalogue sous la dir. de Christine Poullain, Réunion des musées nationaux / Grand Palais, 35€.

Je suis pour la vie

En 1845, retour d’Algérie, Théophile Gautier fit paraître Zigzags. Une manière d’autoportrait brouillé s’y dessine sous le masque du globe-trotter désinvolte. La ligne droite n’avait jamais été son fort. Et sa façon de voyager, en multipliant les détours et les digressions pour ainsi dire, collait avec la vie nomade et les amours baladeuses d’une jeunesse qui s’éloignait déjà. Moins d’un siècle plus tard, pour son entrée en littérature, Marc Bernard reprend le titre et l’esprit de Gautier, abandonne le pluriel final pour faire moderne et colore de surréalisme ce premier récit autobiographique. Le génie des liaisons lui manquant déjà, il se raconte en désordre. S’il sacrifie à la vogue du surréalisme, il s’en dépouillera vite, comme on se débarrasse d’un veston qui singerait le bon chic parisien. Combien d’obscurs provinciaux brûlent alors de plaire à André Breton et de rejoindre son cénacle vindicatif? Or le manuscrit de Zig-Zag, en juin 1928, est soumis, timidement, discrètement, à une tout autre autorité littéraire que le mage de la rue Fontaine. C’est Paulhan qui sera le découvreur de Bernard, auquel il ouvre aussitôt les colonnes de la NRF. La jonction se fait à un moment particulier de l’histoire de la revue. Elle reste en effet marquée par la violente passe d’armes qui opposa Aragon et Drieu au cours de l’été 1925. Paulhan, en l’abritant et en soufflant dessus, fournit à cette mauvaise querelle l’éclat d’une rupture esthétique et idéologique majeure. La mise sous tutelle du surréalisme, parangon des avant-gardes séduites par une force qui les dépasse, libère, en réalité, une lame de fond incontrôlable! Aujourd’hui Moscou, demain Berlin, la lumière aveuglante des nouvelles tyrannies entraîne la République des lettres vers les illusions de l’embrigadement, les lâchetés et les ivresses de la Terreur politique.

Sans qu’ils le sachent encore, Bernard et Paulhan vont vivre ensemble cette histoire-là et remettre en jeu, plus d’une fois, une amitié qui les liait comme des frères. Leur correspondance, quarante ans d’échanges directs entre deux solides Nîmois, démontre que de vrais amis peuvent tout affronter, la différence d’âge et d’opinion, les hauts et les bas de l’inspiration, la misère et la guerre, le succès et ses mirages, les complications sentimentales, s’ils s’entendent sur les mots. Ce n’est pas un hasard si Les Fleurs de Tarbes, où Bernard déchiffre très tôt le secret de Paulhan et sa vision du monde, fixent un idéal commun, celui d’un langage qui aspire à la vérité, et pas seulement à la vérité de soi, dans le libre épanchement de sa fantaisie. Autant l’homme est responsable de ses actes, autant la littérature et la peinture doivent assurer pleinement leur irresponsabilité native. En somme, les idées de Gautier pouvaient servir encore d’antidote aux oukases de gauche et de droite. Bernard, que sa pauvreté et sa nature ardente exposaient aux extrêmes, allait les connaître en politique. Tour d’abord tenté par le communisme, puis par l’idéal d’une nouvelle Europe après la débâcle de juin 40, il poursuit un même dessein révolutionnaire, qu’on ne veut plus comprendre désormais, et qu’on ne comprend plus en raison notamment du finalisme qui continue à peser sur l’histoire des années noires. Au risque de réduire la portée de ce livre magnifique, sans doute l’une des composantes les plus fortes de l’immense production épistolaire de Paulhan, on dira que le moment de l’Occupation en constitue le cœur.

La vie de Bernard bascule dès sa démobilisation. Le 25 juillet 1940, il épouse Else Reichman, une superbe Juive autrichienne qu’il a abordée au Louvre alors qu’elle tournait autour de la Vénus de Milo (il s’était mis lui-même à tourner autour des deux beautés avant d’aborder la seule qui pût partager son existence précaire). Le 26, il expédie à Paulhan sa profession de foi collaborationniste. Cette concomitance surprend moins quand on réalise que Bernard ne confond pas la révolution nationale, l’Europe de demain, issue des ruines du traité de Versailles, avec l’hitlérisme qu’il a en horreur. Le maréchalisme des premiers mois aura donc rallié toutes sortes de déçus et d’humiliés de la IIIe République. Nul besoin de rappeler que Paulhan choisira, lui, la résistance intellectuelle sans ce couper du monde artistique, de la jungle éditoriale aux galeries prospères. La désillusion saisira Bernard dès avant 1943, année où il voit partir en déportation Crémieux et Snoes, un de ses grands amours et la mère de sa fille. Entre-temps, Pareils à des enfants (Gallimard), où ses souvenirs de petit pauvre jettent un cri net, a décroché le Prix Goncourt. La guerre lui apporte la gloire mais creuse les distances ou le silence. Paulhan et Bernard se retrouveront, après la victoire, dans le combat qu’ils mènent ensemble contre les épurateurs en talons rouges. Bernard, qui avait un faible pour Gide et Chardonne faible réciproque, foudroie ce «salaud d’Aragon» et fournit à la contre-attaque de Paulhan des arguments de choc. Les surréalistes n’avaient pas brillé par leur patriotisme dans les années vingt et la presse communiste, durant la drôle de guerre, s’était souvent montrée très tolérante, Pacte oblige, envers la politique hitlérienne. Plaidant une littérature au-dessus des partis, Bernard et Paulhan récoltèrent à pleines brassées la haine des intégristes du lendemain. Nous les aimons aussi pour cela. Stéphane Guégan

– Marc Bernard et Jean Paulhan, Correspondance 1928-1968, éditions Claire Paulhan, 45€. L’édition du regretté Christian Liger, complétée et achevée par Guillaume Louet, est au-dessus de tout éloge.

Puisque Ulysse revient en Folio Classique (Gallimard, 12,80€) dans l’édition que Jacques Aubert avait dirigée pour La Pléiade, rappelons l’impact de cette grandiose satire homérique sur la génération de Marc Bernard. La traduction de Valery Larbaud en 1937 frappa d’autant plus les Français que la question du monologue intérieur et de son inventeur (Dujardin ?) restait un sujet de débat parmi eux. Ce détail de technique narrative mis à part, le roman de Joyce ébranlait les romanciers du cru, déjà passablement secoués par le Voyage de Céline et les nouvelles de Morand. Dans ce contexte, on appréciera ce que Marc Bernard confiait à Paulhan en avril 1939: «Quant à Joyce, il est bien évident qu’on ne peut plus écrire d’une certaine façon après lui. Il a tué le patati et patata, les généalogies et autres histoires de Saint-Esprit. Il nous a donné le goût de l’essentiel, l’horreur du remplissage, de la fausse, blême pureté. (…) En vérité, je vous le dis, sa descendance sera innombrable et vivace.» SG

Jamais deux sans trois

Des bruts, Chaissac et Dubuffet? Des naïfs, des sauvages… Et puis quoi encore? Évidemment, ça arrange l’histoire de l’art de nous le faire croire et d’héroïser leur contre-culture, pour parler l’idiome de la secte. Eux n’ont jamais opposé une vérité à l’autre. Leur démarche, mois uniforme que commune, aura plutôt consisté à élargir le domaine de l’art à d’autres pratiques, d’autres savoirs, en les tirant d’autres territoires de la création. S’ils en privilégient les marges en apparence, c’est pour mieux en libérer le cœur et les acteurs. L’art des enfants, l’art des simples ou l’art des fous, dont les surréalistes s’étaient déjà réclamés, les poussent plus loin dans l’exploration d’une poésie débridée, déridée, hautement loufoque, où n’auraient plus cours les derniers blocages intellectuels, moraux et presque sociaux de leurs aînés. Le freudisme de salon avait fait son temps, une cocasserie moins convenable, moins soucieuse des formes, à tous égards, ne demandait qu’à faire contrepoids à la sinistrose de l’après-guerre, compassionnelle ou existentialiste. Toute révolution culturelle s’opère à l’intérieur de ses anciennes limites: Chaissac et Dubuffet ne sont pas des autodidactes, des innocents sortis de nulle part et n’aspirant qu’à rester d’anonymes inventeurs. La brutalité ne saurait être qu’une pose, l’inculte une provocation, le rejet du milieu une stratégie provisoire… Et quand Dubuffet, le plus Parisien, le plus versé dans les usages avant-gardistes, lance «l’art brut» en novembre 1947, dans les sous-sols de la galerie René Drouin, Chaissac grogne un peu: «Et vinci. le titien Michel ange et compagnie ne pourrait-on pas appelér ça l’art barbare?»

On respecte ici son écriture et sa ponctuation volontiers fautives, espiègles, conformément aux choix éditoriaux de Dominique Brunet et Josette-Yolande Rasle. Ils viennent de rassembler, en deux volumes aussi indispensables l’un que l’autre, la correspondance que Chaissac échangea avec Dubuffet et Paulhan, le troisième homme de cette cordée pas comme les autres. Sous l’Occupation, en plus des intérêts de la maison Gallimard, NRF comprise, ce dernier avait amplement prouvé son flair en matière de peinture moderne. Formidable promoteur, et même découvreur de talents, il cherche alors, autant que Georges Limbour, une alternative au surréalisme, des successeurs aux gloires vieillissantes, son cher Braque, Picasso, Matisse ou Bonnard. Autrement dit, «l’ancien régime», selon la formule trop radicale d’un Chaissac, qui avait fait son miel de ses aînés et fréquenté Freundlich, Gleizes et Lhote. Dubuffet, avant de jouer les cancres sublimes, tâta aussi des diverses options de la modernité parisienne. Doit-on s’étonner que lui et Chaissac, sans se connaître encore, aient bifurqué au même moment? Les années d’Occupation, on ne le souligne pas assez, furent propices au renouveau de «l’art naïf». Collabo ou pas, une grande partie de la presse plébiscite la sainte ignorance des règles académiques, les peintres de la terre, du populaire, héritiers supposés des imagiers du Moyen Âge, par opposition aux habiles sans cœur ni sincérité. L’authentique, sous le maréchal, fait des adeptes de tous bords.

C’est fin 1943 que Paulhan, œil alerte, commence à s’intéresser à Chaissac et Dubuffet. C’est lui encore qui les pousse à s’écrire et s’épauler. C’est lui enfin qui intègre les deux complices à ses entreprises propres à partir de 1946, la collection Métamorphoses, les Cahiers de la Pléiade, ouverts à Céline parallèlement, et la renaissance de la NRF après 1953. L’aventure de l’art brut reçut donc le soutien de Gaston Gallimard et de son principal conseiller. Raymond Queneau, autre appui de poids, s’emballe également pour ces fantaisistes capables de peindre comme d’écrire d’une verdeur égale… La lecture enfin possible de ces correspondances croisées éclaire donc le paysage intellectuel et artistique de l’après-guerre de façon décisive. La plus grande surprise vient de l’ambition littéraire des deux peintres. Confrontés à un contexte économique très déprimé, Chaissac et Dubuffet, le fauché et le rentier, sont loin de négliger l’écriture pour s’imposer et pour imposer un style. Une certaine communauté graphique ne relie-t-elle pas les deux pans de leur création? Mots et images procèdent presque des mêmes tracés, faussement enfantins. Depuis sa Vendée rustique, Chaissac se dote d’un patois impayable, peuplé d’animaux et de végétations qui lui et nous parlent, un patois très différent des lettres lissées, contrôlées, qu’il avait écrites à sa future épouse en 1941. Mais quand il s’adresse à Dubuffet et à Paulhan, sa verve paradoxale ne connaît plus de limite, conscient que ses correspondants n’en attendent pas moins de lui. Truculentes et scabreuses, ses longues et incessantes missives tranchent sur les réponses de Dubuffet, plus retenues, et sur celles de Paulhan, plus distantes. Leurs échanges dureront près de vingt ans, ils seront sans doute traversés de tensions, de silences et de petites jalousies, ils n’en forment pas moins un des laboratoires les moins connus, les plus savoureux, les plus sûrs, de l’art dit brut. Stéphane Guégan

*Gaston Chaissac/Jean Dubuffet. Correspondance 1946-1964, édition établie, présentée et annotée par Dominique Brunet et Josette-Yolande Rasle, éditions Gallimard / Les Cahiers de la NRF, 45€ (ouvrage publié avec le soutien de la Fondation d’entreprise La Poste et de la Fondation Jean Dubuffet)

*Gaston Chaissac, Lettres à Jean Paulhan 1944-1963, édition établie, annotée et introduite par Dominique Brunet et Josette-Yolande Rasle, éditions Claire Paulhan, 44€ (ouvrage publié avec le soutien de la Fondation d’entreprise La Poste).

*Jusqu’au 28 septembre prochain, la remarquable exposition Chaissac-Dubuffet. Entre plume et pinceau reste visible au musée de La Poste. Alternant œuvres et documents, elle rend compte de l’émulation qui lia les deux artistes à partir de 1946. Remarquable catalogue, Fages éditions, 25€

VERBATIM

p. s. le sujet tout scabreux qu’il peut être pourrait peu être donner matière a petits poëmes pouvant valoir par leur cocasserie. Voici un essais.

ton lait pourtant si bon n’est rien a côté du spasme que tu me procures chèvre bénie et ce n’est pas moi qui te ferais porter des cornes. Comment ma chérie te voudrais-je carpète alors qu’il te faudrait perdre la vie. Tu m’as rendu bouc et je me trouve si bien de ce nouvel état que j’en deviens tout bêta pour le coup d’Etat que je progetait de faire, etc., etc.

Chaissac  à Paulhan, avril 1950

Rex is back !

Le jeu des ressemblances improbables a toujours intrigué les esprits agiles. Qu’Alain Minc en soit un, personne ne saurait le nier. De même, son art du livre bref et son goût des personnalités troublantes, sinon troubles. Sa dernière parution ne déroge pas aux vertus des précédentes. Enlevée et directe, elle parvient à contenir les vies parallèles de Jean Moulin et René Bousquet en 180 pages aérées. À première vue, rien ne rapprochait le symbole de la France libre et le Fouché de la France brune. En lisant l’avant-propos de L’Homme aux deux visages, titre surprenant, on comprend vite que Minc va surtout s’intéresser à ce qui fit basculer Moulin et Bousquet, si comparables à maints égards, en des camps opposés. Leur progression foudroyante dans la carrière préfectorale, au cours des années qui précédent juin 1940, confirme d’indéniables qualités individuelles autant que ce sens des réseaux hérité de la franc-maçonnerie radical-socialiste. Les divergences vont poindre sous le Front populaire et s’accuser au lendemain de la défaite. Minc admire le courage et la lucidité de Moulin, il n’en est pas moins fasciné par Bousquet, qui vaut mieux que ses manières de dandy et les paradoxes de son collaborationnisme d’État. Pas plus que Laval, son mentor, l’homme du Vel d’hiv n’adhère à l’antisémitisme des durs de Vichy et des ultras de la capitale, dont il s’est toujours écarté.

Minc nous montre surtout un homme pris au piège de son efficacité, de sa puissance d’accommodement et du jeu subtil des Allemands, qui se lasseront du fonctionnaire zélé mais indépendant fin 1943. «De l’exercice auquel je me suis livré, nul ne peut tirer de conclusion définitive», précise Minc avec une belle honnêteté. L’ouvrage de Jacques Gelin, une somme admirablement menée, se veut plus nette sur l’entrelacs de raisons qui aboutirent à la capture de Moulin et à sa liquidation sauvage par les services de Klaus Barbie. De façon assez étonnante, Minc tait le débat que suscite l’arrestation de Moulin depuis celle, voilà trente ans, de l’ancien chef de la Gestapo de Lyon. Or, Moulin a bien été «trahi» avant de tomber, à Caluire, le 21 juin 1943, entre les mains de ses bourreaux. Et trahi par les siens. Une «infamie», avouera De Gaulle. Qu’est-ce à dire? L’enquête de Jacques Gelin est de celles qui remuent des montagnes de silence, de complaisances judiciaires et de paresse historiographique. Sur le détail du travail abattu, seuls les meilleurs spécialistes de la Résistance peuvent se prononcer. Mais tout un chacun sortira ébranlé de cette lecture poignante et de ses révélations. Car elles mettent au jour le fonctionnement, peu orthodoxe et très conflictuel, de l’armée secrète en ses diverses fractions. On savait que Moulin, avec ses manières d’ancien préfet qui plaisaient au Général, eut du fil à retordre avec les ténors du maquis. Il était loin d’imaginer que cette autre guerre, sur fond d’un débarquement que les services américains voulaient faire croire imminent, aboutirait à son sacrifice au nom de la lutte contre Moscou, pour ne pas dire De Gaulle. Stéphane Guégan

*Alain Minc, L’Homme aux deux visages, Grasset, 17€

*Jacques Gelin, L’Affaire Jean Moulin : trahison ou complot?, Gallimard, 24,90€

Elle(s)

De la beauté physique, qui n’était pas son point fort, Laure Albin Guillot fit profession dès les années 1920. Elle a déjà dépassé la quarantaine et partage la vie d’un scientifique très musicien. Ses photographies, flou pictural et élégance racée, commencent à paraître dans les magazines féminins. Très vite, comme tout à cette époque pressée, l’ambitieuse élargit son champ, croise les techniques, viole avec tact les frontières du médium. Puisque la photo a dévoré la presse, la pub et le nu «artistique», pourquoi ne pas la marier au mobilier et au livre illustré ? Mariage d’amour plus que de raison. Le public pour de telles audaces est limité. Mais c’est le public qu’elle vise et qui la chérit. Et la production photographique courante compense les aventures plus risquées. En marge de ses fonctions officielles, au sein de l’administration des Beaux-Arts, Laure Albin Guillot reste ainsi la favorite des célébrités de l’époque, qui croisent volontiers son objectif flatteur, aux cadrages serrés et lumières embuées. Le regard peut être droit ou fuyant, le visage de face ou de profil, le détail appuyé ou suggéré, chaque portrait concentre une identité et construit une image publique. Paul Valéry n’a jamais fait si anglais, Anna de Noailles si orientale et Montherlant aussi romain. Cette galerie très parisienne aurait suffi à faire de l’exposition du Jeu de Paume un must. Mais elle prouve l’utilité de montrer entière Laure Albin Guillot, sans passer sous silence les années de Vichy, qui voyait en elle la garante et le vecteur du «style français» qu’elle incarnait déjà sous le Front Populaire. Une continuité de plus à méditer.

En 1942, alors que notre photographe infatigable répondait aux commandes du ministère de l’Information, la jeune Françoise Giroud et sa mère se convertissaient au catholicisme, dans une petite église de l’Allier. Le vieux curé qui officia semble avoir multiplié alors les baptêmes de complaisance. C’est l’une des informations majeures qu’on doit au beau livre d’Alix de Saint-André, Françoise Giroud ayant toujours prétendu que sa conversion datait de 1917, quelques mois donc après sa naissance. Ignorant le fait, parmi beaucoup d’autres, les biographes précédents se sont étonnés, sinon indignés, que l’écrivaine ait refusé de reconnaître sa judéité si longtemps et enterré la véritable cause de la mort de son père, un Juif jeune-turc et volage, détruit par la syphilis dès 1927. On se souvient aussi du bruit et du mal que fit la «révélation» en 2003 des lettres anonymes, d’un antisémitisme cru, dont Françoise Giroud était l’auteur masqué. Christine Ockrent oublia de dire que leurs destinataires, la future belle-famille de JJSS, pardonna beaucoup plus vite ce geste de dépit amoureux que le milieu parisien. Par chance, Alix de Saint-André a préféré enquêter sur le passé du «monstre» que la brûler en place publique. Joignant le sérieux à l’humour, l’intelligence à la tolérance, le sens de l’histoire au respect des individus, elle donne aux «silences» de Françoise Giroud leur vérité profonde et nous fait sentir son hédonisme hyperactif, son patriotisme, comme aucun livre avant le sien.

Au fond, en réhabilitant son amie sans la sanctifier, Alix de Saint-André adopte aussi le style, direct et courtoisement corrosif, de celle qui se fit connaître par le journalisme percutant, imité des Américains. Percutant mais jamais blessant. Il y a loin entre sa façon d’aborder les people de l’après-guerre et l’obscénité tautologique et carnassière des médias d’aujourd’hui. Après avoir tâté du cinéma à l’ombre de Marc Allégret et de Jean Renoir, France Gourdji, devenue France Giroud en 1937, puis Françoise Giroud, qui sonne mieux, mit sa plume alerte au service du journalisme de grande diffusion (celui que les historiens du culturel appellent la petite presse par antiphrase !). Elle avait fait ses armes sous l’Occupation, travaillant aussi bien pour les journaux de zone libre que pour les périodiques contrôlés par les Allemands. Les années qui suivent la libération lui donnent maintes occasions de se conduire dignement, du procès Joanovici aux chroniques de France Dimanche qui, rassemblées en 1952, sous une couverture très glamour (conservée par la réédition fort heureusement), bombardent Françoise Giroud au firmament des reines de la chronique parisienne. Genre lancé par Delphine de Girardin en 1836… La règle est de n’y parler que sotto voce des choses qui fâchent. La France de Vincent Auriol en est donc la toile de fond très distante. Il faut tendre l’oreille pour entendre passer les chars russes, les turbulences continues du gouvernement sous le double butoir des socialistes et des communistes, les lointains échos de l’Indochine, les débats persistants sur l’épuration, les éclats de la scène artistique, Nimier, Nicolas de Staël ou le Picasso des Massacres de Corée. Giroud va à la rencontre de personnalités moins sulfureuses, qui conviennent mieux à la «grande presse» et peut-être à ses goûts encore assez classiques. C’est un peu le who’s who de la bourgeoisie bien élevée, qui a son charme, comme on sait. Achard et Anouilh au théâtre, Dior et Schiaparelli côté chiffons, Piaf et Trenet côté chansons, Renoir et Carné côté ciné… Françoise vit sur l’héritage de l’avant-guerre ! La modernité, c’est pour plus tard avec son livre sur la nouvelle vague… La cuvée 1952, drôle et plaisamment surannée, a quand même de la cuisse et de jolis arômes, en plus de quelques gros mots aussi toniques. Le style y est, voilà tout, quand elle exalte la francité de Mme Auriol, encense Pierre Brasseur, fait des chatteries à Darrieux et Fresnay, dévoile ses ambitions politiques en dévoilant celles de François Mitterrand. Certains de ses portraits sont de purs chefs-d’œuvre. Quel coup de crayon, par exemple, face à Fernandel et Sartre, le franc-parler de l’un, le jargon de l’autre, deux «clowns» auxquels elle ôte, d’un sourire, masque et nez rouge !

Stéphane Guégan

* Laure Albin Guillot (1879-1962), l’enjeu classique, Jeu de Paume (jusqu’au 12 mai 2013), commissaires : Delphine Desveaux et Michaël Houlette, catalogue Éditions de la Martinière, 35€.

*Alix de Saint-André, Garde tes larmes pour plus tard, Gallimard, 20€

*Françoise Giroud vous présente le Tout-Paris, préface de Roger Grenier, Gallimard, 22,90€

J’adore ça… la liberté !

N’en déplaise aux amnésiques, la guerre a parfois du bon. Au milieu de l’horreur, elle libère le pire et le meilleur, porte aux extrêmes et secoue la société en son entier. Sur les artistes, son impact vaut tous les stimulants. On peut le regretter et lui préférer d’autres crises, révolutions et cracks boursiers, bien qu’ils soient souvent aussi couteux en vies humaines et en malheurs de longue durée. Ce paradoxe, comment l’entendre ? La guerre, première chose, possède sa beauté. Source d’inspiration forte pour les artistes depuis la nuit des temps, elle a semé sur son passage sculptures, tableaux et poésie du mal, dans le sillon même des pires atrocités. Mais la guerre dépasse aussi la violence qu’elle justifie : elle est une situation, une expérience au sens plein, une rupture, propice au changement et à la révision des valeurs qui fondent le lien social. Soudain l’histoire s’accélère, s’emballe et sort de ses gonds, l’art redevient une question vitale, la culture une affaire grave, la création une arme. On dira que rien ne remplace « la poignante étreinte » de la mort. Aurélien, celui de ses romans qu’Aragon disait préférer, en a fait sa morale. Écrit sous l’Occupation en pensant à Drieu et à la « génération perdue » de 14-18, Aurélien est le grand livre de l’autre Libération.

La presse communiste, à l’automne de 1944, désavoua ce gros livre sans héros positifs ni schématisation radieuse du réel. Trop noir, trop décousu, trop dégagé, d’une certaine manière. Et pourtant… Comme Sartre, avec lequel il devrait bientôt partager le magistère intellectuel et politique de l’après-guerre, Aragon aura connu sous la botte l’un des moments les plus forts de son existence. Donnons à ce dernier mot le poids que lui assigne la philosophie moderne. Dès septembre 1944, à la une des Lettres françaises, Sartre n’hésitait pas à provoquer ses lecteurs : « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. » Parce qu’il n’avait pas toujours fait lui-même le bon choix et qu’il dut s’adapter à l’heure présente, à l’instar des Français soumis à Vichy et à Berlin, la phrase de Sartre déborde le plaidoyer pro domo qu’elle contient. Nous le comprenons mieux aujourd’hui, certes, qu’au moment où se mettaient en place les comités d’épuration. Que les « années noires » continuent à susciter des passions contradictoires, on ne saurait donc le regretter. Dans un livre qui vient de paraître, fruit d’un travail collectif sans ornières, j’ai voulu rappeler que l’époque était encore riche d’enseignement et de surprises. Aucune autre du passé national n’a autant souffert des simplifications bienpensantes et du regard rétrospectif.

Pour reprendre la mesure de ce qui s’est réellement joué alors, notamment sur le terrain des artistes et de leur « responsabilité », pour pénétrer les mentalités et tenter de retrouver la façon dont l’épreuve de l’Occupation a été vécue et surmontée à l’intérieur de chaque conscience, il est préférable de coller au quotidien, à la diversité des comportements, à la perception contemporaine des choses plutôt qu’à la vulgate, très répandue outre-Atlantique (merci Paxton !), de la France moisie, couchée, glauque, un pays de salauds, antisémites et fachos dans l’âme, prêts à tout pour bouffer. Les « années noires » furent tout sauf homogènes, la répartition des « bons » et des « mauvais » difficile à fixer. Qui dira les hésitations et les incertitudes dont chacun d’entre nous aura été saisi durant ces quatre années fluctuantes, s’interrogeait le grand Mauriac, insoupçonnable de la moindre sympathie pour le clan des vainqueurs ? Il fallait retrouver cette inquiétude du temps historique, cette mobilité des êtres et des lignes. Notre « chronique » se veut surtout un panorama ouvert de la vie des arts entre 1939 et 1944, aussi séduisant et déroutant que la peinture et les lettres le furent malgré les difficultés communes. Cette autre « guerre » vaut mieux que ce qu’on en dit…

Pour ne prendre qu’un dernier exemple, qui confirme le patriotisme inentamé des Français, la pratique du double langage n’est pas rare dans les films après 1941, malgré les contrôles officiels. Je me faisais cette réflexion en revoyant le sublime Lumière d’été de Grémillon, en ouverture du festival Prévert de la Cinémathèque. Tourné dans le Sud de la France, alors qu’il vit ses derniers mois de liberté surveillée, le film bute en mai 1943 sur le non têtu de Paul Morand, qui préside alors la censure cinématographique de Vichy. Preuve que Grémillon et Prévert, derrière leur carré d’amoureux et l’opposition de classes qu’ils incarnent, dégagent une vérité humaine, un rien scabreuse et désespérée, peu conforme aux attentes du régime, sans parler de l’appel à la résistance (Les Visiteurs du soir ne sont pas loin). Mais Vichy ne suivra pas l’avis de Morand, preuve d’une tolérance qu’il convient aussi de noter… Sur le tournage, à Nice, le destin d’un autre grand film s’était scellé. Prévert y croise Marcel Carné et Jean-Louis Barrault. Les Enfants du Paradis, dont le scénario original sort enfin, sont nés ! Jusqu’à l’onirisme et aux références shakespeariennes, ce film légendaire doit plus à Lumière d’été qu’on ne le dit. Dès le premier jet, les dialogues de Prévert pétillent, éblouissent, fusent et fusillent. Viendra ensuite le moment du lissage, voire des changements narratifs. Mais Garance y restera la femme de toutes les libertés. Stéphane Guégan

– Jacques Prévert, Les Enfants du Paradis. Le scénario original, Arte Editions/Gallimard, 22 €. L’avant-propos de Carole Arouet aurait pu être plus précis quant aux changements que Prévert et Carné allaient apporter à cette première matrice en modifiant le texte et son récit. De même la situation de Trauner et Kosma appelait davantage que des généralités sur l’effet des lois antisémites. Une chose est sûre, Prévert a coupé quelques longueurs et surtout réécrit la toute fin du drame dans un esprit moins convenu, moins Eugène Sue. Parmi les chutes les plus savoureuses, qu’il faudra commenter, notons la tirade du garçon de recettes au terme de la « 1re époque ». L’homme encore choqué, après le cou manqué de Lacenaire, cherche à défendre Garance, abusivement accusée de complicité. Surpris par les paroles de l’agent de police, qui ironise sur le fait de poser nue pour les peintres (Monsieur Ingres !), le garçon de recette sort de sa torpeur et lâche : « Une belle fille comme ça… en voilà une question… Toute nue qu’elle posait… Et puis d’abord la peinture… c’est des seins nus et rien d’autre… des belles choses qu’on ne voit pas chez soi tous les jours quoi… Le reste… les paysages… ça sert à rien… zéro… Parfaitement… zéro. » Définition de la peinture assez savoureuse, qui nous rappelle que Prévert a lu Gautier avant de se documenter sur les années 1830 et les immortaliser.

– Stéphane Guégan (dir.), Les Arts sous l’occupation, Beaux-Arts Éditions, 39,50 €.