Lettre ouverte

Cher Jean Clair, Je viens de relire votre grand pamphlet de 2003, Du surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes, et je ne peux résister au désir de vous témoigner ma pleine reconnaissance. S’attaquer à un tel mythe de la mémoire collective, un an après l’exposition si brillante, si bienveillante aussi de Werner Spies au Centre Pompidou, il en fallait du toupet et de la constance ! De la témérité, même. Le milieu ne vous avait pas encore pardonné d’avoir remis à l’honneur Bonnard, Balthus et la Vienne 1900, d’avoir exhumé les Réalismes du XXe siècle (cette « hérésie »), et d’avoir fait de Marcel Duchamp, intouchable idole, l’héritier direct de Léonard et de Jules Laforgue plus que des iconoclastes immatures… Eh bien, vous vous êtes jeté dans l’arène comme si de rien n’était. Au moment de vous écrire, je me suis demandé qui, en dehors de vous, au début des années 2000, quand s’ouvre l’ère post-11 septembre, malmenait tant la vulgate du surréalisme et ceux qui avaient, et ont toujours, intérêt à la perpétrer, journalistes mystifiés, libertaires de salon ou universitaires en mal de frissons à bon compte. J’ai donc cherché d’autres réfractaires, aucun. D’autres insubordinations, aucune. C’est à peine si certains, moins aveugles à l’imposture stalinienne que les fidèles du culte, s’étaient permis de condamner le ralliement de nos rêveurs à la faucille et au marteau. Au fond, votre essai ne fraternise qu’avec la dissidence des premiers temps et, d’abord, avec la voix, chère entre toutes, de Brice Parain

Celui qui fut l’un de vos mentors, et l’un de vos introducteurs à la NRF des années 1960, avait fait du chemin. Vous avez souvent dit votre dette envers ce fils de paysan, brûlé par l’expérience du front en 1916-18, et qui trouva dans la philosophie et, pensait-il, dans le communisme, une réponse au désarroi de la génération perdue. A la sienne et à la vôtre, il apportait une connaissance intime de la Russie soviétique, résultat d’un séjour officiel en 1925-26 et de sa foi en l’éveil d’« un nouvel Homme ». Parain, en effet, s’est convaincu des bienfaits du stalinisme et le clame, en novembre 1929, par l’entremise de la NRF. Alors que « l’affaire Roussakov » ébranle le mythe de l’URSS, mais laisse froid un René Crevel, lui réplique durement à ses adversaires politiques. Le rouge idéal requérait discipline et cécité volontaire, n’est-ce pas ? En 1933, la coupe déborde. Le brillant agrégé avait cru que le communisme « détruirait le mensonge », établirait « une vérité humaine ». Force fut de constater, à l’inverse, que la Terreur s’était installée en Russie. La plupart des surréalistes n’ont pas, eux, rompu si tôt, sans parler d’Aragon, prêt à toutes les apostasies. En 1936, Parain applaudit au Retour de l’U.R.S.S. de Gide, attaqué de toutes parts pour « trahison ». On peut comprendre votre attachement indéfectible à ce Parain-là, d’autant qu’il n’a pas attendu 1939 pour débusquer derrière le nazisme et son racisme « une révolution contre la raison ».

N’est-ce pas ce grief que vous étendez, en 2003, à Breton et ses séides, à leur esthétique et leur politique ? Tout votre essai, me semble-t-il, tend à démonter la phraséologie surréaliste, tenue généralement pour innocente de sa propre inconséquence, de son mysticisme vague, et ainsi à démontrer un large consentement à l’insensé, à la magie, à une vision ésotérique de l’humain et de l’art. En bref, le surréalisme, dites-vous, n’est autre que le produit d’une alliance monstrueuse entre socialisme et occultisme. Comme Raymond Queneau ou Julien Gracq en témoignent, Breton ne fut pas le dernier à régler sa vie, ses amours parfois rocambolesques et ses multiples activités, littéraires comme marchandes, en fonction des astres, des médiums ou des aveux du hasard. Il n’admettait pas plus la contradiction dans les rangs que le divorce entre l’expression artistique et le Grand Tout. Le retour à l’Unité primordiale, fût-ce au moyen du chaos politique ou de la violence aveugle, constitue l’obsession de l’œuvre et de l’homme, au point de muer son appartement en musée maniaque et en chaudron à ondes positives. Musée, ou plutôt cabinet de curiosités, dois-je dire avec vous. La forêt des signes y dévore l’ordre honni des temples du beau. A force de nier que l’œuvre d’art puisse trouver en elle-même sa fin et sa transcendance, Breton l’aura vidée de son être. Simple médiatrice de l’inconscient et de l’Esprit du monde, la représentation refuse les contradictions du réel et la dualité de l’être.

Au moins Breton n’aura-t-il pas démonétisé la figuration en art, selon l’attitude avant-gardiste la plus courante après 1920, au prétexte qu’il fallait en finir avec « la peinture littéraire » et lui préférer l’insignifiance du sujet ou l’autonomie des formes. Vous notez à plusieurs reprises les liens multiples qui rattachent les surréalistes au romantisme et au symbolisme, des petits larcins de Max Ernst aux fantasmagories érotiques de Gustave Moreau, pour ne pas parler du primitivisme de Gauguin, mieux informé, du reste, des réalités ethnographiques que les surréalistes et leur sens réducteur de l’altérité. La primauté du merveilleux n’a jamais quitté Breton, tantôt chiffonnier du marché aux puces, tantôt poète des épiphanies ordinaires. Par chance, les œuvres échappent aux théories, comme vous le rappelez aussi. S’il fallait se borner au programme surréaliste et à sa morale vacillante, nous aurions fermé la porte à ces chevaliers d’un onirisme assez daté. Même leur anti-modernité, malgré la destruction en cours du vivant, n’est plus la nôtre. Mais laissons à Brice Parain le soin de conclure puisque vous citez ce passage de son autobiographie. Après avoir lu Les Pas perdus (1924), il avait demandé audience à Breton et, poussé par sa droiture, lui avait signifié son refus de tricher avec le langage, instrument de vérité et non de révélation. « J’étais dans la direction contraire, la vie ». Belle formule balzacienne, et sur laquelle je vous quitterai, cher Jean Clair. Que Dieu nous garde des boules de cristal.

Stéphane Guégan

*Texte extrait du Hors-série Surréalisme de Beaux-Arts, septembre 2024, 13€ // Exposition Surréalisme, commissaires : Didier Ottinger et Marie Sarré, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, jusqu’au 13 janvier 2025 , catalogue 49,90€. En mars 2002, Werner Spies estimait avoir assez de recul pour évaluer à sa juste valeur, esthétique et historique, ce qu’il appelait « la révolution surréaliste », vaste secousse aux retombées multiples. La publicité et les situationnistes, en un demi-siècle, s’étaient emparé des mots d’ordre roboratifs du groupe  ; et le jeu vidéo avait tourné au convulsif et au monstrueux dès avant la fin du XXe siècle. Nul n’a oublié les 600 œuvres réunies au Centre Pompidou et leur articulation au gré d’un parcours voulu avant tout thématique. On sait le double danger d’un tel choix, l’effacement du cadre de production et le nivellement des talents. Spies n’était pas homme à abolir les hiérarchies. Devant les affres du merveilleux ou les spasmes de l’actualité, il ne pensait pas que tous les pinceaux se valaient. C’eût été trahir la mémoire de son cher Max Ernst en qui les deux pôles du surréalisme, le collage et l’écriture automatique, s’étaient, selon lui, définis et accomplis. Eu égard à leur rang éminent, Chirico, Masson, Miró, Magritte et Dali avaient bénéficié d’une faveur identique. La présente exposition, au titre plus sobre, manière d’enregistrer à bas bruit l’échec révolutionnaire, a préféré élargir l’horizon et mêler aux ténors des figures souvent inconnues de la diaspora. Les thèmes chers au mouvement dictent encore la partition d’ensemble, des médiums au cosmos, des chimères aux larmes d’Eros (les surréalistes sont abonnés à la chair triste). A l’heure du désastre, bel optimisme, les commissaires restent fidèles aux deux grandes prophéties de Breton, « Changer la vie » et « Transformer le monde », sous-texte de l’enfilade de salles qui s’enroulent autour du manifeste de 24, comme autant d’effluves de la messe noire initiale. Pourquoi pas ? Le public, à présent, n’a peut-être plus besoin d’être déniaisé quant au côté farce et attrapes de l’ésotérisme surréaliste. Il accepte tout bonnement qu’un certain fantastique, une certaine extension du rationnel, disait Roger Caillois, ouvrent d’acceptables accès à la connaissance de l’humain, du sacré, du désir ou des pulsions de mort. Et puis, comme le rappelait Courbet, les œuvres seraient inutiles si elles se bornaient à remplir une feuille de route imposée. Concernant les œuvres justement, on dira d’un mot que le meilleur, voire les incunables, n’hésitent pas à voisiner ici avec de plus modestes pièces, voire de simples curiosités. Est-ce snobisme de rester froid aux alchimies de Remedios Varo et aux fantasmagories d’autres illuminés, que rassemble, par exemple, la salle de la pierre philosophale ? Il faut croire qu’il n’est pas donné à tous et toutes de la trouver. Du reste, il est mille façons de faire son chemin parmi ce dédale qui se plaît à nous charmer et nous dérouter.

Surréalisme et NRF

Puisque l’exposition du centre Pompidou s’enroule autour du Manifeste du surréalisme de 1924, et fait son profit des autres textes programmatiques de Breton au fil de son parcours, il est de bon sens, ou de bonne guerre, de retourner au « texte », à l’invitation de La Pléiade et de Philippe Forest. Aucun mouvement artistique n’aura autant claironné son avènement salutaire, et bientôt insurrectionnel, martelé sa doxa et sa morale, aucun ne se sera autant auto-épuré et bardé de messianisme, aucune église n’aura buriné, sur fond d’anticléricalisme laïcard, les tables de sa Loi.  Le texte de 1924 et les suivants accumulent les paradoxes, le premier consistant à appuyer sur des cautions scientifiques (Freud, voire Taine) un flux argumentatif très brumeux. Breton pourtant n’hésite pas à allumer de vieilles lanternes, son rejet du réalisme, supposé tributaire du positivisme, rappelle les diatribes du symbolisme 1880, et le clivage entre art prosaïque et art noble, matière et pensée, vie et rêve. Cité à dessein, le nom de Paul Valéry, ennemi du roman et du naturalisme, vient garantir l’énième et trompeuse dénonciation de ceux qui se contentent de dire platement le réel au lieu d’exprimer leur psyché en toute indépendance à la mimésis occidentale, que Breton jugeait trop latine. Un Albert Aurier ou un Joséphin Péladan, en médicalisant le point de vue, n’auraient pas eu de mal à agréer le texte de 24. Il ne leur aurait pas déplu, s’ils n’étaient morts si tôt, de saluer ces cadets, un peu carabins (jusqu’à l’humour), qui s’adonnaient en complet veston aux pratiques occultes. Notons que Les Pas perdus, de Breton et de 1924 toujours, mais à l’enseigne de la NRF, rectifient la fameuse définition du surréalisme en limitant son fonctionnement à « un certain automatisme psychique ». On suivra donc les recommandations de Forest : la relecture du corpus, soit près de 30 ans de théorie rageuse, doit faire sa part aux doutes et apories de son auteur. SG // André Breton, Manifestes du surréalisme, préface de Philippe Forest, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 65€.

« La terre est bleue comme une orange / Jamais une erreur les mots ne mentent pas » : chacun connaît, par cœur, le distique célèbre de L’Amour La Poésie, que Paul Eluard fait paraître en 1929 aux Editions de la Nouvelle revue française. Le premier vers affirme les droits imprescriptibles de la subjectivité propres à toute création souveraine, le second dégage un autre parfum, celui du terrorisme avant-gardiste, qui aime à doter le langage d’une vérité inflexible, et oraculaire. C’est passer des chevaux roses de Baudelaire au Que faire ? de Lénine. Libre à Eluard, bien entendu, d’emprunter aux peintres la vieille recette des complémentaires : Delacroix, Van Gogh et Bonnard ont avant lui demandé au bleu et à l’orange de jeter sur leurs toiles l’éclat que l’on sait en s’aimantant. Le contraste qui en résulte pour l’œil et l’imagination pouvait très bien, du reste, servir le projet d’une poésie « surréaliste », faite de condensation extrême des moyens et d’ouverture du sens à leur richesse évocatoire. L’alliance du centripète et du centrifuge n’était pas neuve en 1929, on peut même y reconnaître un trait natif de la modernité française, que le gage de l’inconscient, souvent affiché par la bande de Breton, ne saurait masquer. De tous les poètes du cercle ardent, Eluard est le plus lyrique au sens presque lamartinien du terme. Dédié à Gala, L’Amour La Poésie chante moins en écrivain automatique qu’en héritier inspiré. Les douleurs capitales l’ont construit. La femme qu’on ne saurait retenir, la douleur de « survivre à l’absence », « Ton existence sans moi », la jeunesse vivifiante et irritante des nuages, la nuit protectrice et angoissante, ces thèmes sont éternels, jusqu’à un certain masochisme érotique, ici et là. Il n’y a pas à s’étonner que les anthologies de la poésie amoureuse à venir y trouveraient grain à moudre. De son côté, Pierre Emmanuel a signalé l’unanimisme, la pente d’Eluard à transformer l’amour en communion universelle, à convertir le dépit en élargissement de soi. Kiki Smith a traduit cette dynamique avec une délicatesse qui rend aussi bien justice à l’atmosphère diaprée du recueil qu’à son régime métaphorique, volontiers tourné vers l’oiseau, l’animal et l’organique quand l’ordre humain se désagrège. SG / Paul Eluard, L’Amour La Poésie, œuvres de Kiki Smith, Gallimard, 45 €.

Le désintéressement des surréalistes, nous dit la vulgate, ne saurait être remis en cause. Ce sont des purs, des dynamiteurs, en révolte contre le veau d’or et l’aliénation sociale. Aussi cette même vulgate, forte d’un consensus hallucinant, veut-elle ignorer leurs liens originels avec le marché de l’art et le mécénat, lui aussi lourd de sens, des élites parisiennes. Nos révolutionnaires, à défaut d’en venir, sont du peuple, et travaillent à son bonheur, mettez-vous ça dans la tête.  Mais qu’en fut-il du milieu littéraire ? Breton et les siens ne se seraient pas abaissés, tout de même, au banal entrisme des débutants aux dents longues ? L’exposition de la Galerie Gallimard scrute, avec un luxe de documents irréfutables, la double stratégie du groupe envers la NRF et Gaston lui-même. Paul Valéry, à qui le jeune Breton fait une cour assidue et adresse ses premiers poèmes mallarméens, ne résiste pas à renforcer son ascendant sur le jeune admirateur de Marie Laurencin. Nous sommes en 1914. Très vite, Paulhan, puis Gide et Rivière, sont soumis au même numéro de charme. La campagne s’avère efficace puisque Breton accède au sommaire de la NRF dès juin 1920. L’année est déterminante, Gide et Rivière, en effet, affichent une certaine sympathie envers l’irrévérence dadaïste, n’eût-elle surtout produit, en fait de renouveau, que sa promesse. En attendant que les œuvres répondent aux provocations, et cessent de se noyer dans le solipsisme ou le spiritisme, mieux vaut les mettre sous contrat, pense Gaston. Gide, dans la maison de Proust, pousse l’Anicet d’Aragon en 1921. L’année suivante, la relance de Littérature, que Breton dirige en vue de liquider Dada, le rapproche de Gallimard, le nouvel éditeur de la revue fractionnelle. Drieu en sera avant de porter le fer lui aussi au cœur de la mêlée. Il fut un des premiers à dénoncer le piège où les surréalistes s’enferment par politique, en tous sens. On ne quittera cette exposition exemplaire sans lire la lettre de Drieu à Gaston (10 septembre 1925) et le rapport de lecture de Camus sur Seuls demeurent de René Char (5 octobre 1943). Quand celui-ci flatte la philosophie du surréalisme, sa « course à l’impossible », celui-là fustige son ami Aragon, traître à la cause de la poésie, par opportunisme personnel et idéologique. Un duel de lettres ouvertes, heureux temps, s’ensuivrait. SG // Des surréalistes à la NRF. Des livres, des rêves et des querelles 1919-1928, Galerie Gallimard, jusqu’au 12 octobre 2024. Catalogue, 9,90€.

Post-scriptum

Avant de s’éteindre cet été, Annie Le Brun eut le bonheur de voir reparaître son Qui vive en une édition augmentée (Flammarion, 21€). Parues en 1991, alors que le Centre Pompidou célébrait André Breton, ces « considérations actuelles sur l’inactualité du surréalisme » sont suivies d’ajouts (au sujet de René Crevel ou de Leonora Carrington) et précédées d’une préface datée de février. On y lit, contre « la spectaculaire transmutation du surréalisme en valeur marchande » et « la neutralisation universitaire », ces lignes qui appellent un regain de résistance, mais aussi un droit d’inventaire : « Une des lignes de force de mon propos de 1991 avait été de représenter l’analogie qui s’était alors imposée à mes yeux entre la dévastation des forêts dans le monde entier et celle qui, de toutes parts, menaçait notre forêt mentale. La plupart n’y virent qu’une métaphore, qui malheureusement n’en est plus une depuis l’avènement de l’ère numérique, dont l’impact corrobore et dépasse les pires appréhensions. »

Conférence à venir, Saint-Exupéry, illustre méconnu, mardi 15 octobre 2024, 19:30/21:00, Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, 75 005 Paris, en partenariat avec la Revue des deux mondes et en présence d’Aurélie Julia, Jean-Claude Perrier (auteur de Saint-Exupéry. Un Petit Prince en exil, Plon, 2024) et Stéphane Guégan // contact@collegedesbernardins.fr //

BLASPHÈMES

product_9782070461394_195x320Voltaire s’arracherait depuis les attentats. On lirait plus volontiers son Traité sur la tolérance que Paris est une fête d’Hemingway. Qui s’en plaindra ? Mais la revalorisation du créateur de Zaïre, Zadig et Candide se trompe d’objet. Les chantres de l’antiracisme et de la laïcité exclusive, les contempteurs d’une Europe pourrie d’arrogance ethnique et d’obscurantisme chrétien, les chevaliers de la démocratie directe ont élu en lui un frère de combat au mépris des textes… Le Voltaire de François Jacob tombe, par conséquent, très bien, d’autant plus que ce fin connaisseur de l’œuvre n’hésite pas à en discuter les résonnances « contemporaines ». Résumer brillamment une telle vie, si peu ordinaire, et une telle œuvre, si peu binaire, n’est pas donné à tous. Malgré son entrée au Panthéon en juillet 1791, « moins le cœur et le cerveau », précise ironiquement Jacob, Voltaire ne ressemble guère à sa caricature postrévolutionnaire. Cette parfaite incarnation de l’homme des Lumières aura moins travaillé à l’éradication de l’ancien Régime qu’à sa réforme politique et religieuse : il fut autant l’historiographe de Louis XV que le juge de ses dérives après 1765, l’ami de Frédéric II que l’ennemi de son prussianisme pré-bismarckien. Bouffeur de curés, selon la vulgate des ignorants, Voltaire agit, au contraire, en déiste conséquent et en disciple des Jésuites auprès desquels il s’était formé et dont il brandit le bouclier lorsque jansénistes et parlementaires l’accusèrent d’impiété et brûlaient ses livres où il avait eu le malheur de disjoindre le respect des croyances, privilège de la personne privée, et les excès du culte. En d’autres termes, le dogmatisme, le puritanisme, le providentialisme de Leibnitz, la police des âmes et l’instrumentalisation politique du religieux.

product_9782070177608_195x320Qu’il soit chrétien ou musulman, qu’il procède du souverainisme royal ou de l’irrédentisme oriental, le fanatisme faisait horreur à Voltaire. Raison pour laquelle, revers de la médaille, « l’ami du genre humain » s’est vu aussi « rattrapé », ces derniers temps, par l’athéisme radical et l’islamophobie que d’aucuns lui prêtent charitablement. On ne joue plus guère son Mahomet depuis 2004-2005, souligne ainsi Jacques de Saint Victor. C’est céder, insiste son essai roboratif sur le « délit de blasphème », à la politique du pire, celle de l’identitaire et du communautarisme, fléaux d’une république démissionnaire. La supposée fin des idéologies, on le sait, s’est effacée en cinquante ans devant la diabolisation progressive (progressiste ?) de l’Occident. Tout y aura contribué, la décolonisation, la guerre des six jours, le tiers-mondisme angélique des gourous des sciences sociales, les effets pervers de la loi Pleven (1972) et l’effarante confusion intellectuelle de notre époque, qui aura vu une Virginie Despentes, un Edgar Morin et un Emmanuel Todd affirmer que le salafisme radical n’était que l’expression inversée de la discrimination négative, raciale et sociale, des musulmans. Le risque de ces faux raisonnements, nous dit Saint Victor, consiste à répandre le mal au nom du bien.

9782213686332-001-XLa réponse à pareille surenchère victimaire, ajoute l’auteur, n’est ni le fondamentalisme catholique, vivifié par le « choc des civilisations », ni le laïcisme rigide cher aux années 1881-1905, prises entre l’abrogation du « délit de blasphème » (restauré en 1819 après avoir été aboli en 1791) et la loi de séparation. Elles favorisèrent une « prêtrophobie » qui eut des séides (mot voltairien) loin de nos frontières. L’un de ces prosélytes fut Mustafa Kemal (1881-1938), autrement dit Atatürk, le premier président de la république turque, toujours enveloppé, à ce titre, d’une mythologie que ménage trop la biographie de Sükrü Hanioglu. Ce dernier a raison, certes, d’en faire l’émule ingrat et partiel des sultans réformateurs du XIXe siècle, soucieux de moderniser leur empire en suivant l’exemple européen, et notamment l’égalité confessionnelle, malgré l’opposition des musulmans traditionnalistes. Kemal ayant aboli le sultanat en 1923, il fallait qu’il fût l’homme de la rupture révolutionnaire et nationaliste aux yeux d’une historiographie dévote. Sükrü Hanioglu, professeur de Princeton, le conteste avec force, de même qu’il montre comment ce militaire, grandi par la guerre de 14 et sa gestion de la défaite, s’empara du pouvoir suprême en flattant le turquisme ethnique et en nuançant son athéisme de concessions aux pratiques d’un peuple qu’il n’avait pas arraché à sa religion. Inapte à faire naître un état laïc, adepte d’un prussianisme où le jeune officier avait baigné, poursuivant l’épuration des Grecs et des Arméniens bien au-delà de ce que le livre ne l’évoque, peu arabophile non plus, Atatürk monopolisa, en outre, les pouvoirs judiciaire, législatif et exécutif. On appelle cela une dictature, non ? Une étrange peur des mots, et de certains faits, semble habiter Sükrü Hanioglu. Autant qu’Hitler, qui fit sculpter le buste d’Atatürk par Thorak, Goebbels et Himmler furent plus précis dans leurs hommages au nouveau sultan.

9782081257528_cmVenu au monde en 1908, l’année de l’insurrection des Jeunes-Turcs, Claude Lévi-Strauss a largement subi et combattu l’anthropologie physique, prisée par Atartük, et son racialisme hérité du XIXe siècle. Il se sera même dégagé du primitivisme, et de l’idée des « peuples enfants », où communiaient à des degrés divers les avant-gardes des années 1920-1930. Comment à la fois réintégrer les sociétés archaïques à l’intérieur de l’humanité commune et à l’écart d’une modernisation que l’ethnologue juge plus pernicieuse qu’heureuse dès Tristes tropiques (1955), tel est le dilemme qui le déchire jusqu’à la fin et relance sans cesse sa réflexion sur la diversité culturelle et ethnique, très menacée, de la planète. Si la biographie décisive d’Emmanuelle Loyer fait justice du rousseauisme que Derrida reprochait en bloc à Lévi-Strauss, elle substitue à l’image totémique du grand professeur un être de doutes et de désirs au parcours tortueux. Ce faisant, elle justifie le récit, très documenté, jamais figé, où se développe le bilan d’une carrière et d’une existence qui furent aussi singulières que celles de Voltaire, son lointain confrère du quai Conti. Son livre ayant été déjà largement plébiscité et primé, je me contenterai ici d’en inventorier trop rapidement les points les plus neufs et d’en discuter un moment clef. Il faut d’abord lui reconnaître la grande nouveauté des pages qu’elle consacre au milieu familial du futur déchiffreur des liens de parenté en milieu indien, point de départ du structuralisme, comme on sait. Par ses deux parents, l’ethnologue se rattache à ces Juifs laïcs et intégrés de la société française, partagés entre les affaires, les sciences et la création artistique, dont certains accédèrent à la célébrité et la notabilité sous Louis-Philippe et Napoléon III. Isaac Strauss, le musicien, fit danser le Second Empire et constitua une collection d’art, marqueur identitaire comme l’excellence scolaire. Quoique Lévi-Strauss lui-même se soit toujours dit « exclusivement français » avant de se dire juif, jusqu’à s’opposer à Raymond Aron au moment de la guerre des six jours, sa culture de naissance persistera et se confortera à travers ses mariages.

La première vertu d’une bonne biographie n’est-elle pas d’exhumer, et de faire parler, les continuités qui nous façonnent ? L’art fut l’une d’entre elles pour Lévi-Strauss. Son père, peintre modeste, lui présente tôt le grand critique Vauxcelles, né Mayer, et Kahnweiler, il nourrit peut-être, par avance, les réserves à venir du fils quant à la modernité du « métier perdu » et de l’autonomie asphyxiante. Entretemps, Emmanuelle Loyer l’explore en détails, Lévi-Strauss aura fait son profit du surréalisme, de Picasso, de Masson, de Bataille, de New York et des arts non-occidentaux, non plus « voix du silence », mais voies d’une nouvelle herméneutique. En somme, tout contribua à faire de l’auteur de La Pensée sauvage l’apôtre qu’il deviendrait de l’antiracisme, un apôtre dont la parole se voit aujourd’hui trop souvent ravalée au rang d’un catéchisme communautariste. Il me semble que Roger Caillois a deviné cela, danger potentiel, dès la parution de Race et histoire. Ses deux articles de la NRF, qu’Emmanuelle Loyer met sur le compte d’une réaction ethno-centrée au relativisme culturel très Unesco de Lévi-Strauss, m’apparaissent même annoncer le correctif qu’en 1971 l’ethnologue donnera à son texte provocateur dans Race et culture… L’altérité ne peut être l’autre nom du dégoût de soi.

9782262036553Peut-on admettre, en dehors de toute provocation malvenue, qu’il existe une communauté de préoccupations, et même d’obsessions, entre Lévi-Strauss et Martin Heidegger (1889-1976) ? Après lecture de la somme que Guillaume Payen consacre au philosophe et aux aléas de son image posthume, la tentation est grande de l’écrire. Semblables furent, en effet, leur besoin avoué d’enracinement, leur défiance à l’égard de la folie technicienne du monde moderne et leur volonté corollaire d’en combattre la victoire par une redéfinition de l’humanisme classique. Quant aux différences, il va sans dire qu’elles sont aussi nombreuses, à commencer par la façon dont le nazisme affecta, symétriquement, leurs destins respectifs. Parce que toute pensée conséquente se vit et se dit en un temps donné, l’approche biographique est pleinement assumée par Payen, qu’une double formation philosophique et historique protège des raccourcis habituels s’agissant d’un homme qui aura pleinement souscrit à la politique d’Hitler et, malgré de sérieuses réserves, à son idéologie. Une partie du débat actuel réside, on le sait, dans l’appréciation de cet écart. Au sujet de l’attitude de Heidegger entre 1933 et 1945, Payen se range parmi les partisans d’un engagement total, conforme à ce qui anima successivement l’ancien soldat de 1914, l’adversaire du traité de Versailles, le thuriféraire du sol natal (Heimat), le catholique fondamentaliste mué en phénoménologue du « sens de l’être et du vivre » et de la conscience réunifiée, toujours projetée vers un avenir… Le sien se fixe au sein de sa Souabe originelle et en Forêt noire, au contact d’une nature dont l’éloignement le désespère.

b120wiDe toutes ces étapes, Payen livre le paysage complet, d’un pinceau étonnamment vif. Car, il le sait, s’il est difficile de lire Heidegger, il est encore plus difficile de le rendre lisible. Mais son mérite est plus grand encore, disons-le, lorsqu’il affronte le cœur du problème, l’antisémitisme qui jette désormais une sorte d’interdit sur l’œuvre entier (interdit contre lequel s’élevait Alain Finkielkraut, en 1987, lors de la parution du livre bombe de Victor Farias). De l’«enjuivement de l’Allemagne» dont Heidegger se désolait dès les années 20, il faut donc reparler. Payen nous aide à le faire avec la précision qu’il sied en ces matières. On renverra au cheminement qui l’amène à ne pas confondre le philosophe très « germanique » avec les « antisémites enragés ». Heidegger distinguait le Juif des Juifs, le premier lui semblait grandement responsable du matérialisme inorganique et du socialisme désintégrateur dont son pays souffrait depuis la sortie de la première guerre mondiale. Mais il eut suffisamment d’étudiants juifs et de maîtresses juives pour ne pas céder au délire biologiste et aux généralisations du moment. Autant qu’Hannah Arendt (notre photo), Elisabeth Blochmann, avec laquelle cet érotomane eut une longue relation amoureuse, compte au nombre des êtres qui enchantèrent une vie qui fut toute sauf monacale. Blochmann avait même sympathisé, au début, avec les idées du national-socialisme, preuve qu’il ne faut pas disséquer l’auteur des Cahiers noirs à la seule lumière de la shoah. Au moment de l’épuration, mentant sur tout, Heidegger dira vrai au sujet des procès rétrospectifs et des jugements anachroniques. Ce sont les pires, comme en histoire. Ni pilori, ni dithyrambe, le livre de Payen nous le rappelle fort à propos. Stéphane Guégan

*François Jacob, Voltaire, Folio, Biographies, 9,20 € / Dans la même collection, signalons le Beaumarchais de Christian Wasselin. Beaumarchais que Voltaire dévora mais qui lui souffla sa première tentative d’élection à l’Académie. Beaumarchais qui, soleil aveuglant comme Marivaux, éclaire par défaut notre méconnaissance crasse du théâtre du XVIIIe siècle. Voltaire en reste l’un des astres oubliés. Mais François Jacob et d’autres travaillent à son retour en librairie, avec la complicité de Classiques Garnier.

*Jacques de Saint Victor, Blasphème. Brève histoire d’un «crime imaginaire», Gallimard, L’Esprit de la cité, 14 € /Je me permets de signaler que Baudelaire, lors du procès des Fleurs du mal pour outrage à la morale publique et religieuse, fit jouer des protections haut placées dans l’appareil d’Etat. Cela en pimente le côté farcesque.

 *Sükrü Hanioglu, Atatürk, Fayard, 20 €

*Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Flammarion, 32 € / Page 43, détail qui a son importance, une coquille possible fait lire Georges de La Tour au lieu de Maurice Quentin de la Tour, qui me semble mieux correspondre au goût d’Isaac Strauss en matière de peinture rocaille. Lequel Quentin de la Tour, artiste admirable, se trouvait être un des phares du père de Lévi-Strauss…

*Guillaume Payen, Martin Heidegger. Catholicisme, révolution, nazisme, Perrin, 27 € / Un joli lapsus, p. 93, très pictural : le héros de L’Éducation sentimentale se prénomme Frédéric, et non Gustave (Moreau).