L’ÉTAU SE RESSERRE


Plus notre lecture progresse dans la correspondance de Zweig et Romain Rolland, plus s’accuse la supériorité du premier sur le second.
Supériorité d’ordre humain, littéraire et politique, que la marche accélérée de l’histoire rend plus nette au cours des années 1928-1940. Troisième et dernier d’une publication qui fera date, ce volume en est aussi le plus amer. Les deux amis que le communisme allait séparer font d’abord le deuil de leur idéal fraternitaire. L’esprit de Genève, dirait Drieu, bat en retraite. Partout reculent l’héritage des lumières et «l’espoir de 1919», partout s’affirment l’ère des dictatures, l’envoutement des masses, le culte des chefs et le dressage des artistes. Mars affute sa lame sur le dos du capitalisme failli : «J’observe avec une peur toujours croissante, écrit Zweig en octobre 1930, le terrible flux de la passion guerrière.» Si l’auteur futur du Monde d’hier a pu s’enthousiasmer un temps pour Mussolini, et vibrer au spectacle énergique des jeunes hitlériens, c’est qu’il sut dissocier la force révolutionnaire du fascisme de ses composantes régressives. Romain Rolland et nombre d’historiens ont vivement condamné ce qu’ils considéraient comme d’étranges inconséquences de la part d’un Juif viennois, qui fuirait l’Autriche en février 1934. Barbariser l’Allemagne, comme on le fit durant la guerre de 14, insulte l’intelligence de Zweig et son sens de la realpolitik, qu’il n’aime pas, mais observe comme personne. Le 4 février 1933, quelques jours après qu’Hitler est devenu chancelier, Zweig désignait la main de Moscou derrière la désunion des forces qui auraient dû contenir la folie des nationalistes : « La Grande Guerre recommence, l’Europe est plus menacée que jamais. Et le fait qu’en France la raison s’éveille nuit plutôt, car la peur l’a réveillée et tout ce que la France donnera maintenant à l’Allemagne paiera la Russie et sera écrit au profit de la réaction. Et dire qu’il y a dix ans, nous avons cru à la victoire de la raison ! »

9782246857594-001-x-1La Russie, Zweig s’y est rendu en 1928. Avec le «double visage» que présente chaque chose là-bas, l’empire communiste suscite une défiance qui tourne vite à la condamnation. Tandis que Rolland justifie la violence répressive au nom de la défense des «valeurs» menacées, et fait de Moscou le rempart contre la barbarie fasciste, miroir aux alouettes que Gide dénoncerait après s’être laissé piéger, Zweig comprend vite que Staline est décidé à affaiblir l’Europe démocratique et faciliter son futur dépeçage par les nazis, ses alliés potentiels avant l’affrontement final. Rolland, qui n’a rien vu venir, s’effondre à l’annonce du pacte germano-soviétique. Et pourtant lui aussi est allé en Russie, lui aussi a vu et entendu. Dès 1935, les Russes le tenaient et les purges de 1936 n’y feront rien. Le Front populaire et le front anti-franquiste, instrumentalisés l’un et l’autre par les soviétiques, servent à atténuer les ombres d’une dérive dictatoriale que Zweig, lui, n’accepte à aucun prix. Depuis Londres, où il va vivre l’essentiel de son premier exil jusqu’en 1940, Zweig ne s’enferme pas dans l’écriture de nouvelles biographies dont nous avons déjà dit combien les circonstances affectèrent le principe et l’écriture. Face à l’assouplissement criminel des Anglais envers Hitler, il s’indigne sans tarder. Munich et sa nouvelle journée des dupes, en septembre 1938, l’ont révulsé. «L’impossible exil» qui le mènerait jusqu’au suicide a fasciné plus d’un biographe. L’américain George Prochnik, dont le destin familial reste marqué par l’Anschluss et la persécution des Juifs, sait qu’on ne se fuit pas. Impossible… Son livre, plus écrit que docte, plus sensible que neuf, consacre ses meilleures pages au moment new-yorkais du dernier voyage. C’est une star que le «monde libre» fête au printemps 1941. Le Brésil devait le conquérir davantage, pas suffisamment pour l’arracher à la décision d’en finir.

imageSéparer l’Italie de Mussolini de l’Allemagne d’Hitler fut l’obsession de Pierre Laval, sa grande idée dès avant sa nomination au poste de ministre des affaires étrangères, le 13 octobre 1934, en remplacement de Louis Barthou. Sauf à projeter anachroniquement sur le Duce la future politique de l’axe, c’était une politique défendable. Laval se méfiait de Staline, autre bon point. Au début de septembre 1939, toujours persuadé que Rome pourrait «sauver la paix», il en appelait à une intervention italienne auprès d’Hitler tout en reprochant à Daladier sa politique complaisante envers l’Allemagne. Ce «socialiste dissident» (Jean-Paul Cointet), écarté du pouvoir sous le Front populaire, obéissait déjà au pragmatisme dont il ne s’est jamais écarté, et qui lui vaut de revenir aux affaires en juin 1940… Dans Vichy tel quel, vivante chronique des années 1940-1944 par un observateur répandu et caustique, Dominique Canavaggio trace un portrait très favorable de Laval, qu’il a bien connu et dont il suit pas à pas les mésaventures. Ce brillant normalien, devenu journaliste après avoir renoncé au théâtre, cultivait une authentique graine d’écrivain. Pour avoir fréquenté, à Ulm, de futurs partisans du redressement national, Pucheu et Déat, Canavaggio distinguera les idéologues, fascisants ou non, des hommes qui, venant souvent de la gauche, font de la Collaboration un moyen d’obtenir «que la défaite n’accable, ne ruine pas la France». Cette différence fondamentale allait vite s’ajouter aux conflits de personne et d’ambition qui tissèrent l’ordinaire de Vichy. Canavaggio rassembla ses souvenirs et notes après la Libération, il avait assisté, jour après jour, au drame qu’il n’avait pas su écrire pour Louis Jouvet. Le limogeage de Laval, le 13 décembre 1940, en constitue l’un des actes les plus réussis. Friand de la chose vue ou entendue, Canavaggio décrit la façon progressive dont se met en place la terrible machine répressive d’un gouvernement de plus en plus fantoche, au gré des concessions dont les dociles Flandin et Darlan, successeurs de Laval, ouvrirent la vanne.

Stéphane Guégan

9782213636238-001-x*Romain Rolland / Stefan Zweig, Correspondance 1928-1940, Albin Michel, 32€ ; George Prochnik, L’Impossible exil. Stefan Zweig et la fin du monde, traduit de l’américain par Cécile Dutheil de la Rochère, Grasset, 23€.

**Signalons aussi, de Catherine Sauvat, Rilke. Une existence vagabonde, Fayard, 20€, qui fait plusieurs allusions à Zweig, grand admirateur de son aîné. La réciproque est moins vraie… Nulle attache, nulle patrie, pas d’adresse, note Zweig de Rilke, un feu follet qui ne croit qu’à l’art et aux liaisons éphémères. Aux prises avec ce mufle, mauvais fils, mauvais mari, mauvais père, Catherine Sauvat contient un féminisme qu’on sent souvent près d’exploser. Elle se venge en brossant le portrait de celles qui se succédèrent, pas toujours, dans le cœur du poète génial. La fine fleur de ses amoureuses, Lou Andreas-Salomé ou Baladine Klossowska (mère de Balthus), et de ses soupirantes, telle Paula Modersohn-Becker, ne fut guère mieux traitée que les moins fameuses. La laideur sensuelle de Rilke a fait des ravages, ce végétarien était un sanguin compulsif. J’aurais parlé autrement de sa passion pour Rodin, Cézanne et Les Saltimbanques de Picasso, qui inspirèrent la plus autobiographique des Elégies de Duino. Mais Catherine Sauvat saisit bien la duplicité du personnage, sa culture française et allemande, sa mondanité de poète fauché, son peu d’aménité pour les Juifs et son esthétique assez mallarméenne de la suggestion objectale. «Il n’est vérité sans descente aux enfers», écrivait Jean Cassou dans ses Trois poètes (Rilke, Milosz et Machado). Pour Rilke, la grande poésie n’était pas faite de sentiments, mais d’expériences, livrées sans mode d’emploi ni repentance excessive. SG

***Dominique Canavaggio, Vichy Tel quel 1940-1944, avant-propos de Jean Canavaggio, Editions de Fallois, 22€.

DES POCHES BIEN REMPLIES

product_9782070469840_195x320«Il n’est poésie que de circonstance», aimait à dire Jean Cassou, citant Goethe… Le premier directeur du musée d’Art moderne, au sortir des années noires, croyait à la poésie et à la peinture de combat. Mal traité par Vichy, alors qu’il a déjà posé un pied légitime dans le milieu muséal (pas toujours aussi bien inspiré), Cassou entre en résistance, croise Paulhan et le réseau du musée de l’Homme avant d’agir à Toulouse, où il se fait coffrer par la police française. Nous sommes en décembre 1941. Relâché en février suivant, il est toutefois jugé en juillet et condamné. Pour un an, à nouveau, c’est la prison, les vers sous les fers. Car Cassou, qu’on prive de livres, écrit et s’élève au-dessus de ses malheurs. Le sonnet vous soigne vite de la tentation de l’épanchement. Début 1944, trente-trois d’entre eux sont publiés clandestinement par les éditions de Minuit, précédés d’une préface flamboyante d’Aragon, alias François La Colère. Cassou lui-même signe Jean Noir sa fine plaquette. «Le tour du sonnet, écrit Henri Scepi dans son excellente édition, opère une relève, annonce une promesse par quoi serait racheté ce temps de misère et d’infortune.» Le premier sonnet, qui rappelle la sublime Ophélie de Rimbaud, s’en tient à une morale inflexible : «il ne te reste plus qu’à mépriser le mépris même». Quant à «l’attachement à sa terre», il peut fort bien s’accompagner d’une aspiration  «aux grandes idées qui mènent le monde». La préface d’Aragon, annonce de La Semaine sainte, s’ouvre sur l’évocation de Géricault, dont le Louvre avait protégé La Méduse sous la botte : «En ce temps-là, la France était un radeau à la dérive emportant des naufragés, et les vivres manquaient, les enfants étaient pâles, les femmes déchiraient le ciel de leurs cris ; des hommes, si maigres qu’on voyait leurs douleurs, fixaient sur les lointains sans voiles la malédiction de leurs yeux secs…» Aragon y embarque plus loin les fusillés et les Juifs des «bagnes de Pologne». Cette préface, c’est son Cahier noir (Jean Cassou, Trente-trois sonnets composés au secret, édition d’Henri Scepi, Folioplus classiques 20e siècle, 4,80€). SG

1858002_mediumBête noire des écrivains favorables à la Collaboration, Mauriac les tança d’un brûlot de même couleur. Ce classique de la résistance mord encore… Avec le Maréchal, la NRF de Drieu, Fabre-Luce, les écrivains et les peintres du «voyage», le catholique bordelais ne prend pas de gants. C’est qu’il écrit masqué, et crucifie toute allégeance au diable. Les éditions de Minuit publièrent Le Cahier noir clandestinement en 1943, une parution anglaise vit le jour dès 1944. Autant dire que ces quelques feuillets en colère eurent un écho immédiat… Distinct du Journal de l’Occupation dont on trouvera ici quelques fragments, Le Cahier noir poursuit les «amis» de l’Allemagne de la même sévérité. Outre qu’ils s’aveuglent aux yeux de Mauriac, les partisans de la «nouvelle Europe» couvrent de leurs noms, sciemment ou non, des horreurs contraires à toute morale. L’origine du mal, pour un chrétien conséquent, est en chacun de nous. Aussi enjoint-il son lecteur à résister aux prosélytes réducteurs de Machiavel (comme Mussolini) ou de Nietzsche (comme les nazis) : l’action politique et militaire ne saurait se situer par-delà le bien et le mal. A lire Jean Touzot, le meilleur spécialiste de la question, ce J’accuse de l’ombre, sûr d’avancer dans la bonne lumière, confirme les positions qu’avait prises Mauriac depuis 1919. Le vieil humanisme chrétien, victime de la guerre, n’avait pas réussi à empêcher la suivante. Pourtant Mauriac, anti-munichois, aura dénoncé ceux qui ne surent briser à temps le cercle fatal ou caressèrent le «meurtrier du Kremlin» (François Mauriac, Le Cahier noir et autres textes de l’Occupation, édition établie, présentée et annotée par Jean Touzot, Bartillat, 12€ ; une petite erreur, p. 47, s’est glissée au sujet du voyage des artistes de 1941). SG

product_9782070455386_195x320Big Brother, aujourd’hui, s’appelle Google ou Facebook, l’ami des terroristes… Je me connecte, je me filme, je twitte, je partage, donc je suis… 1984 est bougrement dépassé. L’opium des idéologies s’étant évaporé, place au mourir-ensemble, à la tyrannie du présent. Orwell, en 47 ans d’existence, a enregistré l’accélération du temps, la massification moutonnière et l’attrait des dictatures sous toutes ses formes. S’il n’est pas né dans un milieu défavorisé, la nature ne l’a pas gâté. La faiblesse pulmonaire qui tourmente l’enfant tuera l’écrivain. Orwell avait survécu à la discipline militaire d’Eton (il se félicitera, plus tard, du collège), à la mouise des années parisiennes (son premier livre aurait dû s’intituler Lady Poverty), à la liquidation soviétique du POUM antifranquiste, à la seconde guerre mondiale… Au temps de ses plongées dans les abysses de la misère, à Paris et Londres, il se veut le nouveau Jack London (dont je reparlerai), celui du Peuple d’en-bas… Sur son chemin politique, on croise Barbusse, Huxley (son ancien professeur de français) et Koestler. Cet homme de gauche déniaisé eut une vie, qu’il avait interdit de raconter ! Stéphane Maltère la raconte sobrement, le lecteur français y apprendra beaucoup. Ce spécialiste de Pierre Benoit a fait son brexit (inversé) sans se noyer (Stéphane Maltère, Orwell, Gallimard, Folio biographies, 9,20€). SG

imagesIls épousèrent tous deux «la France» et l’aimèrent comme une femme, aurait dit Péguy… De Gaulle, privilège de l’âge, de sa formation de Saint-Cyrien et de son passage par l’enfer de Verdun, précéda Malraux dans le culte de la patrie qui les rapprocherait à jamais. Le prurit communiste de l’auteur de La Condition humaine fut pardonné dès la première entrevue, un coup de foudre, qu’Alexandre Duval-Stalla inscrit à sa date précise, le 18 juillet 1945. A rebours de ses prédécesseurs, il a opiniâtrement fouillé toutes sortes d’archives peu accessibles, notamment celles du fameux Gouvernement provisoire de la Libération dont le Général claqua si vite la porte. La guerre avait lié deux destins qui auraient dû s’ignorer, la politique resserra le lien inattendu jusqu’en 1969, au terme d’une «année terrible». Terrible, aussi, pour la France… La biographie croisée d’Alexandre Duval-Stalla avait trouvé son public en 2008, sous les couleurs de L’Infini et de Philippe Sollers, elle reparaît en poche où son souffle et ses coups de plume semblent plus percutants encore (Alexandre Duval-Stalla, André Malraux-Charles de Gaulle, une histoire, deux légendes, Gallimard, Folio, 8,20€ : même éditeur, même collection, même prix : André Malraux, Lettres choisies 1920-1976, parues d’abord dans la Blanche et dont j’ai rendu compte ici). SG

SAVE THE DATE

Mercredi 30 novembre 18h30
Table ronde musée Delacroix/Revue des deux mondes
Transmission et transgression : artistes et écrivains en butte à la censure au 19e siècle
Dominique de Font-Réaulx, Stéphane Guégan et Robert Kopp
Musée Delacroix – Entrée libre sur réservation

Jeudi 1er décembre 20h
Un art d’intérêt général : est-ce possible?
Conférence-débat avec Thomas Schlesser, Maxime Bondu, Camille Morineau, Hervé Aubron
LE BAL – 6 impasse de la Défense 75018 Paris

chancelierseuguierJeudi 8 décembre 2016, 18h30
15 mai 1942 : Séguier entre au Louvre! Enrichir les collections à l’heure allemande
Conférence de Stéphane Guégan
Auditorium du Louvre

http://www.louvre.fr/cycles/les-tres-riches-heures-du-louvre/au-programme

Déserté par ses chefs-d’œuvre ou associé au stockage des biens juifs en partance vers l’Allemagne, le Louvre des années sombres, dans nos mémoires, reste le musée du vide et de la honte… Or cette image, nourrie de photographies bien connues, doit être discutée aujourd’hui. Il est un autre Louvre que cette grande maison aux salles orphelines, sinistre cimetière d’une défaite acceptée. Sur ordre des forces d’Occupation, qui n’exigent pas le retour des œuvres mises à l’abri, le musée rouvre dès septembre 1940. Mais c’est une peau de chagrin, tout juste bonne à distraire les soldats de la Wehrmacht… Pour la direction du Louvre, soumise aux demandes contradictoires des Allemands et de Vichy, la marge de manœuvre est étroite, risquée et aléatoire. Elle n’en existe pas moins. Certaines acquisitions, dont le Portrait du Chancelier Séguier de Le Brun, disent une volonté intacte: celle de rendre aux Français un musée enrichi et libre du joug ennemi.

LUCIEN SORT DES DECOMBRES

rebatet1961-3« Au fond, je n’étais qu’un critique d’art », lance Rebatet à ses juges en novembre 1946. Dans une salle électrique, la presse ricane, épiant « les yeux fous » de l’accusé et sa « trouille », autant de motifs à surenchère haineuse. Un critique d’art ! Drôle de manière de sauver sa peau pour ce « mangeur de Juifs », cet indécrottable fasciste de la première heure, « ce gnome à l’œil inquiet, vide, recuit dans le fiel ». On sourit aux ultimes transes d’un homme aux abois, qu’on a déjà condamné. N’avait-il pas « avoué » au fil des Décombres, son best-seller de 1942, d’où l’on tire alors des confessions anticipées ? Ne s’y félicite-t-il pas de ses dispositions précoces à embrasser la cause hitlérienne? Classe 1903, Rebatet n’avait pas fait la guerre, son rejet du vieux monde et des nantis n’en fut que plus virulent : « Comme beaucoup d’autres garçons de mon âge, j’avais, dès la sortie du collège, trouvé chez Maurras, chez Léon Daudet et leur disciples une explication et une confirmation à maintes de mes répugnances  instinctives. J’étais en politique du côté de Baudelaire et de Balzac, contre Hugo et Zola, pour « le grand bon sens à la Machiavel » voyant l’humanité telle qu’elle est, contre les divagations du progrès continu et les quatre vents de l’esprit. Je n’avais jamais eu dans les veines un seul globule de sang démocratique. » Un peu plus  loin, il ajoutait même une note qui, lors de son procès, magnétisa l’avocat général, une note de 1924, une note à charge désormais : « Nous souffrons depuis la Révolution d’un grave déséquilibre parce que nous avons perdu la notion du chef J’aspire à la dictature, à un régime sévère et aristocratique. » L’affaire était tranchée avant d’être instruite… Promis au peloton de Brasillach et de Laval, Rebatet est gracié par Vincent Auriol et envoyé à la centrale de Clairvaux en 1947, avant de bénéficier de la loi d’amnistie de janvier 1951.

9782221133057Sans le dédouaner de son aversion antirépublicaine et de l’antisémitisme dont il s’est toujours prévalu, peut-on les comprendre aujourd’hui en leur réalité d’époque et leurs nuances oubliées, peut-on lire Rebatet à la lumière d’une histoire qui ne s’était pas encore écrite et qu’il avait cherché, lui et quelques autres, à infléchir en révolutionnaire de droite, peut-on enfin entendre les autres passions du polémiste politique, et notamment son culte de la peinture, égal à celui qu’il rendit, avec le talent que l’on sait, à la musique et au cinéma, comme Boulez et Truffaut le dirent après la guerre, non sans un certain courage  ? Du courage, il en a fallu sans doute à Robert Laffont et aux éditeurs du Dossier Rebatet, Pascal Ory et Bénédicte Vergez-Chaignon, auxquels on doit le retour en librairie des Décombres et l’exhumation d’un passionnant Inédit de Clairvaux. Le premier avait reparu, épuré, en 1976 (Jean-Jacques Pauvert), épuré et donc dénaturé. Or tant qu’à relire les Décombres, autant les lire lestés de cette amplificatio propre au verbe pamphlétaire, comme le note Ory. On renverra aussi aux analyses d’Antoine Compagnon dans ses Antimodernes. Quelle que soit la verve de Rebatet, talent que lui reconnaissaient Paulhan et Bernard Frank, elle s’inscrit dans un courant venu de Joseph de Maistre. La possibilité d’accéder au texte princeps induit également celle d’en reprendre la mesure. Ce n’est pas le parfait vade-mecum du collabo puisque Rebatet y narre sa jeunesse frondeuse, son détachement d’un Maurras devenu trop antiallemand, la radicalisation de Je suis partout en 1936, l’approbation des accords de Munich par adhésion au nazisme et l’expérience traumatisante d’une guerre perdue d’avance. La défaite, en somme, ne fut que l’addition à payer d’un mal et d’un échec antérieurs à juin 1940, antérieurs et internes au pays.

les_secrets_de_vichyLa plume de Rebatet, si ferme soit-elle, si habile aux longues périodes proustiennes (l’un des modèles de sa jeunesse), aime à s’emballer, télescoper le noble et le vil, l’admiration et la vitupération. Arme de combat, l’invective fait loi. Au moment de son procès, très sincèrement et très logiquement, il ne pourra qu’en admettre les excès, devenus sans objet au regard d’un avenir qui s’était soudain refermé. Mais Les Décombres surprennent aussi par le soin, inverse, avec lequel Rebatet marque, par exemple, sa distance à l’égard de ce qu’il nomme l’outrance du germanisme nazi et l’aryanisation mortifère du cinéma issu de l’expressionnisme cosmopolite des années 20. Plus sensible à la vision raciale du monde qu’un Maurras, il se montre capable, comme lui, de séparer le bon Juif du mauvais, le nocif du grand artiste, pour suivre un distinguo que ses articles de Je suis partout, surtout à partir de la fin 1943 et du départ de Brasillach,  préfèrent oublier. À cette époque de bascule et de furie antibolchevique redoublée, le critique d’art se réveille. Nous avons dit ailleurs (Chronique des années noires, 2012) ce que l’histoire de l’art peut tirer de ses articles portés par une véhémence désespérée. Le chapitre VII de L’Inédit de Clairvaux – suite inaboutie des Décombres – mérite la même attention. Là se déploie l’expertise de Rebatet en matière picturale. Des Le Nain à Van Gogh, de Paul Jamot qu’il fréquenta à Camille Mauclair qu’il étrille, de son tableau du Montparnasse des années folles aux galeries de l’Occupation, sa parole a conservé valeur de témoignage. Voilà un secret et un mystère qui auraient pu rejoindre ceux du dernier livre de Bénédicte Vergez-Chaignon, l’excellente biographe de Pétain (Perrin, 2014). Ce dernier ne pouvait pas manquer à l’appel des personnalités dont l’historienne de Vichy, familière des archives, interroge aussi bien la vie politique, sous tension, que la mort souvent violente. Ses chapitres sur l’entrée de l’Aiglon aux Invalides, le calamiteux procès de Laval et les fluctuations de Darnand, hésitant jusqu’au bout entre Londres et la Waffen-SS, sont excellents. En effet, ils tiennent compte des contradictions du régime, de son patriotisme paradoxal et d’une époque à la fois moins docile et plus soumise aux exigences d’Hitler qu’on le profère aujourd’hui, afin de mieux accabler, en bloc, les hommes de Vichy.  Raymond Aron, en son temps, ne commit pas cette erreur. Tout ce qui touche au statut et au destin des Juifs souffre, en revanche, de la vulgate paxtonienne. Les magnifiques travaux du rabbin Alain Michel et de Jacques Semelin, non mentionnés en bibliographie, autorisent aujourd’hui une tout autre approche du sujet. A cet égard, on ne saurait trop applaudir à la décision du gouvernement actuel, justement soucieux de la dignité nationale, d’ouvrir davantage les archives de Vichy et de l’épuration aux historiens. Stéphane Guégan

*Le Dossier Rebatet. Les Décombres. L’Inédit de Clairvaux, édition établie et annotée par Bénédicte Vergez-Chaignon. Préface de Pacal Ory, Robert Laffont, Bouquins 30€

*Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Secrets de Vichy, Perrin, 22€

Pour rester dans le ton

product_9782070149360_195x320C’est fou le nombre d’intellectuels juifs, de gauche et de droite, à avoir soutenu Céline dans sa reconquête, plutôt mal vue alors, de la scène parisienne à partir de 1948. On préfère ne pas en parler, bien sûr. Paul Lévy fut l’un de ces esprits supérieurs qui prirent fait et cause pour le pestiféré du Danemark. À oublier les faits, on comprend mal aussi comment Pierre Monnier épaula à son tour la résurrection littéraire  du « furieux » Ferdinand. Avant de croiser l’exilé, toujours en attente d’un jugement qui finirait par lui être favorable, le jeune Monnier (classe 1911) avait été maurrassien et lié à l’équipe de l’éphémère Insurgé, où il se frotta à Maulnier et Blanchot (lesquels avait travaillé au Rempart, en 1933, sous la direction de Paul Lévy). Il fera aussi un bref passage, sous Vichy, au ministère de la Jeunesse. Relançant Aux Écoutes en 1947, Lévy l’emploie comme illustrateur et ouvre ses colonnes à la cause de Céline. Ce n’est pas fini… Parallèlement à Paulhan et aux Cahiers de La Pléiade dès décembre 1948, Monnier entreprend de rééditer le Voyage et Mort à crédit, préalables à la publication d’inédits (Casse-Pipe), d’abord avec l’homme des éditions Froissart (maison des jeunes hussards), puis seul, seul face au tempétueux et injuste Céline. Leur correspondance, qui reparaît après un sérieux et salutaire toilettage, tonne des éclats continus du grand écrivain, si peu amène avec son complice de « galère » (son mot). Elle se place à côté des lettres échangées avec Milton Hindus, autre intellectuel juif à s’être porté au secours d’un écrivain qu’il considérait comme le plus grand que la France ait produit depuis Proust. SG
Céline, Lettres à Pierre Monnier 1948-1952, édition de Jean-Paul Louis, Gallimard, 31€.

product_9782070106851_195x320François Gibault a-t-il autant de péchés sur la conscience qu’il ait senti besoin de donner une suite à son magnifique Libera me ? L’exergue emprunté à Camus, en outre, nous rappelle que le Jugement dernier a « lieu tous les jours ». Quelle que soit la raison profonde de ce besoin d’absoute, on dévore son livre avec le même entrain diabolique que le premier volume. Trop heureux de vivre, Gibault ne demande pas à ses souvenirs, qu’il égrène en hédoniste à principes, de quoi alimenter la nostalgie des années 1950-1980. On le lui pardonnerait pourtant. Jeune et brillant avocat, marqué par son courage lors de la liquidation de l’Algérie où il a servi,  il devait se rendre vite célèbre par d’autres causes « difficiles », sa biographie de Céline et ses fréquentations œcuméniques, Lucette Destouches comme Lucien Combelle, Buffet comme Dubuffet, Sagan comme Bob Westhof…. Le beau monde, le grand monde, le milieu littéraire, le barreau, tout y passe avec moins de cruauté que sa réputation ne lui en prête. Il se montre même trop indulgent envers certaines personnes qui ne le méritent pas. Daumier et Watteau se disputent alors sa verve. Fidèle en amitié, Gibault préfère flatter son entourage, au besoin, que le blesser. Il n’exige pas, certes, qu’on le croie sur parole. Mais il a vu tellement d’horreurs, défendu tant de gens et appris d’eux, qu’il pèse les âmes avec tact et conserve même une certaine confiance en l’avenir, ce sombre horizon peuplé d’inutiles et d’importuns, qui n’ont ni son style, ni sa large compréhension des choses et de l’histoire. De bout en bout, Libera Me respecte l’esprit de jouissance et l’esprit de justice de son auteur. Ses pages sur Céline, Drieu et Maurice Ronet sont superbes, de même que ses considérations sur Charlie Hebdo, Houellebecq, le lieutenant Degueldre ou le procès de Laval. Croustillantes sont enfin les anecdotes qui touchent à Morand, Maulnier et Pierre Combescot. Quant à ses amis de l’Académie, de Pierre Nora à Jean-Marie Rouart, d’Yves Pouliquen à Pierre Rosenberg, ils seront heureux d’être immortalisés une seconde fois. Il ne reste plus qu’à espérer une suite à cette suite. SG // François Gibault, Libera me. Suite et fin, Gallimard, 19,50€

product_9782070442287_195x320De la révolution de l’exécutif qui a accouché de notre régime politique, De Gaulle fut l’acteur décisif.  Et 1958, selon la vulgate, en serait le moment et l’expression. Coup d’état, fascisme et autres noms d’oiseau, l’adversaire n’eut pas de formules trop fortes pour conspuer le « retour » du général. Belle erreur d’appréciation, se dit-on en lisant la somme de Nicolas Roussellier et son analyse du renversement des pouvoirs  au sortir de l’Occupation allemande. La Chambre est déjà condamnée à céder la plupart de ses prérogatives au Président de la République. Les guerres ne produisent pas toutes les mêmes effets. La terrible défaite de 1870 avait jeté le discrédit sur Napoléon III et le césarisme. Celle de 1914 entraîna celui du haut commandement militaire, ignorant des réalités du terrain et des boucheries consécutives aux ordres donnés à distance. La crise du printemps 1940 montra elle les limites du gouvernement face au défaitisme des supposés chefs de guerre. Reynaud, comme le dira De Gaulle, ne parvint pas à prendre sous son « autorité personnelle et directe l’ensemble des organismes militaires ». Affranchie de toute contrainte constitutionnelle, nourrie par la philosophie gaullienne de l’action, l’expérience de la France libre, Roussellier le souligne fermement, ouvre la possibilité d’une conjonction renouvelée, opératoire, et enfin efficace du militaire et du civil, expérience aussi déterminante que le bilan que De Gaulle avait tiré du premier conflit mondial. Par manque effrayant d’unité de marche entre l’infanterie et l’artillerie, des millions d’hommes s’étaient fait tuer « comme des mouches dans des toiles d’araignée ». On notera enfin, avec l’historien scrupuleux, les effets moins heureux du volontarisme de l’après-Vichy, la pagaille des 18 mois du gouvernement provisoire et le passage en bloc de réformes sociales qui auraient mérité d’être moins brutales. De Gaulle démissionna, son heure devait sonner à nouveau, douze ans plus tard. SG // Nicolas Roussellier, La Force de gouverner. Le Pouvoir exécutif en France XIXe-XXIe siècles, Gallimard, 34,50€

product_9782070146338_195x320Bonne fille, la guerre frappe les hommes indifféremment. Ainsi nombre de peintres, en dehors d’embusqués célèbres, subirent-ils le feu en 1914. C’est le cas du grand-père de Stefan Hertmans, un Gantois catholique, jeté sur le front belge, le pire, à 23 ans. Soudain la vie d’artiste s’effondra, un monde s’écroulait, un monde où Titien, Velazquez et Rembrandt semblaient avoir perdu leur raison d’être. Urbain Martien n’a pas voulu peindre sa guerre, mauvais sujet, selon lui, mais il en a enfermé l’horreur, par exorcisme, dans une suite de carnets rétrospectifs. Stefan Hertmans aura mis trente ans à les ouvrir et à comprendre la nécessité d´y puiser la matière d’un roman vrai, un roman net, brut, émouvant, proche par moments du Giono de Recherche de pureté. S’il nous touche et connaît en ce moment un succès mondial, c’est qu’il pose aussi la question de l’art comme « réconfort » ou, dirait Baudelaire, comme « consolation ». Des tranchées décrites à vif et de l’absurde surgissent donc les questions essentielles. L’omniprésence de la faucheuse avide n’y peut rien. Tel est l’homme de la guerre ou l’homme des camps en proie à son animalisation, il résiste. À l’instar des carnets d’Urbain, ce roman fourmille d’images, de tableaux, jusqu’à cette lumière chaude qui réchauffait les rats humains dans le couloir de la mort, une lumière qu’Urbain ne pouvait s’empêcher de comparer à celle de Goya. SG // Stefan Hertmans, Guerre et térébenthine, Gallimard, 25€

1038007Goya et ses amis libéraux choisirent de « collaborer » avec l’envahisseur français entre 1808 et 1814. Le trône de Joseph Bonaparte et sa gouvernance éclairée leur semblaient préférables à l’absolutisme que le futur Ferdinand VII incarnait déjà à leurs yeux. Le déchirement que ces patriotes espagnols ressentirent n’en fut pas moins certain, et on comprend que Paul Morand ait dépeint leur situation dans Le Flagellant de Séville (1951), l’un de ses plus beaux livres. Son parallèle reste à méditer… D’autant plus que Goya et son fils furent épurés, c’est-à-dire blanchis au terme d’une enquête qui dura plus d’un an. Le peintre eut à répondre de la fidélité qu’il avait jurée à Joseph et des tableaux qu’il réalisa pour le frère de Napoléon. Palimpseste qui en dit long, l’un d’entre eux a été révélé par la radiographie sous un portrait équestre de Wellington, vainqueur des Français en 1813-14. Le fil politique n’est pas la moindre vertu de la sublime exposition de Londres. Xavier Bray, son commissaire, a l’art de mêler les plaisirs de l’œil et ceux de l’intelligence. Ayant réussi à renouveler notre vision du Greco et de Zurbaran, il nous montre aujourd’hui en Goya autre chose que l’annonce de Manet et de la supposée peinture pure. Le choix du portrait se révèle payant, car il oblige, plus que les gravures et les petites toiles peintes pour soi, à réexaminer la carrière d’un artiste de cour, moins versatile que, paradoxalement, fidèle à soi. La manière dont Xavier Bray élargit la lecture historique et le corpus de son sujet fait de son catalogue un outil désormais indispensable pour la connaissance du portrait européen des années 1780-1820. Goya, a écrit son fils, eut pour maîtres Velázquez, Rembrandt et la Nature. Force est d’étendre le réseau d’influences et d’émulation aux Anglais (Gainsborough, Wright of Derby, l’américain West) et peut-être aux Français (à travers la mode pré et post révolutionnaire et peut-être l’influence de Vigée Le Brun). Goya sut aussi bien faire briller l’intelligence de son cercle éclairé (Iriarte et Jovellanos ont donné lieu à des chefs-d’œuvre) que les derniers feux de la couronne d’Espagne. En 1800, la famille de Charles IV, dans sa fière laideur et son réformisme indéniable, oppose naïvement au premier Consul la poussière sublime d’un pouvoir bien écorné. Plus grave, Ferdinand VII, bardé de regalia en 1815, a l’air d’un conspirateur agrippé à de vains accessoires. Logiquement, mais avec des œuvres peu vues en exposition et peu glosées, le parcours de Londres et son catalogue se referment sur les exilés libéraux, réfugiés à Bordeaux après 1814, loin de l’Inquisition qu’avait restaurée un roi contrefait et sans grand avenir. Bordeaux où Goya, l’esprit libre, choisit de mourir en avril 1828, cinq ans, presque jour pour jour, après l’expédition d’Espagne voulue par Louis XVIII et Chateaubriand, volant au secours de Ferdinand. Des fidèles, eux aussi. SG // Xavier Bray (dir.), Goya. The Portraits, The National Gallery Publishing, 19,90£.

SALE EPOQUE

Les journaux intimes sont la bénédiction de l’historien et le bonheur de quiconque veut forcer le secret des dieux. Ou l’esprit des morts. Vous qui avez adoré le témoignage (à chaud) de Jean Guéhenno, Jean Grenier, Jacques Lemarchand ou Drieu sur les années de l’Occupation, Maurice Garçon est votre homme. Peintre raté mais écrivain de race, il signe un panorama terriblement vivant et ouvert de cette « sale époque ».

garcon9La star du barreau de Paris ne laisse rien échapper des remous politiques et des incertitudes d’une France plus déchirée que jamais. Son acuité d’analyse n’épargne pas plus la bassesse des uns que la noblesse des autres. Aucun manichéisme pourtant. Sans doute l’expérience des cours de justice, douloureuse après juin 1940 tant leur indépendance est remise en cause, fait-elle de Garçon un observateur impartial. C’est le type même du sceptique généreux. La vérité lui est une religion. Né en 1889, acquis aux valeurs de la IIIe République et au patriotisme d’un Renan, lecteur de Jules Vallès et d’Anatole France, il aura échappé à l’attrait de Barrès et de Maurras. Une fois la drôle de guerre déclenchée, il s’indigne des reculades en série du haut commandement militaire et déjà de la propagande des médias officiels. Auparavant il avait séjourné en Allemagne et exprimé sa détestation du racisme hitlérien. Et pourtant, comme il l’avoue, le philosémitisme n’est pas son fort. Son Journal contient maintes références aux émigrés qui sentent « le ghetto » et à la surreprésentation des Juifs dans l’appareil d’État et les sphères économiques, cinéma compris. C’est pourtant le pourfendeur de Léon Blum qui va vite renoncer à son éphémère maréchalisme, stigmatiser le double jeu de Vichy, la persécution honteuse des Juifs et dire leur fait à tous ceux, collabos de cœur ou de circonstances, qui plient devant l’Allemagne. Peu importe que le programme de ses ennemis lui paraisse offrir des options recevables et promettre un redressement nécessaire, son être profond ne peut se résoudre à accepter l’oppression nazie. En outre, se pose le problème du personnel de la Révolution nationale, que Garçon s’efforce de juger avec équité. Xavier Vallat, aux Questions juives, lui semble autrement plus respectable et mesuré que cette « brute » de Darquier de Pellepoix.

22510100890880MPétain lui sort vite des yeux et des oreilles. De plus, le grand soldat de 14-18 n’a pas plus anticipé la blitzkrieg qu’il n’est armé pour lutter contre les exigences toujours plus monstrueuses d’Hitler. Garçon parle du pillage réglé de son pays, des pénuries, de la terreur grandissante qui s’exerce sur les individus et la servilité des fonctionnaires. Tout lui est matière à réflexions nettes et propos acerbes, l’Académie à laquelle il se prépare et dont il dit les divisions (le clan Abel Bonnard versus le clan Mauriac dont il est), le milieu des écrivains entre son cher Léautaud et Paulhan qui lui parle dès 1943 des velléités suicidaires de Drieu (avec un sourire de trop), les zazous, les éditeurs aux ordres  ou encore les peintres. Avec Braque, content de ne pas avoir eu à refuser le « voyage » de l’hiver 1941, Garçon s’entretient du front russe, qui les remplit d’espoir tous deux. Laurencin qu’il voit beaucoup lui apparaît aussi sotte que pro-allemande et antisémite. Mais c’est à Picasso qu’il réserve une page d’anthologie, à l’occasion du Salon d’automne de la Libération. Pris à parti par des opposants à son art et à sa récente adhésion au PCF, les tableaux de l’homme de Guernica sont exposés sous bonne garde. Garçon les juge grotesques. Il revient sur les peintres qui avaient pris le train en octobre/novembre 1941, Derain comme Vlaminck : « À l’époque, je les ai jugés sévèrement et aujourd’hui, je continue à réprouver leur attitude. Mais de là à les arrêter et à les empêcher de peindre, il y a un abîme que Picasso a comblé allègrement. Il se débarrasse de la concurrence et fait le démagogue. » Du pur Garçon, direct et drôle. On ajoutera que l’annotation de Pascal Fouché et Pascale Froment décuple la richesse de ce bijou aux facettes saisissantes.
Stéphane Guégan.

*Maurice Garçon, de l’Académie française, Journal (1939-1945), édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché et Pascale Froment, 35 €

A lire aussi…

9782213682563-001-XIl fallait bien que nous parvenions un jour à varier d’optique sur les années sombres. Pour l’heure, il est vrai, ce changement reste la propriété presque exclusive des vrais historiens, ceux qui refusent d’écrire à la lumière d’un récit mille fois ressassé. Mais le grand nombre, plus perméable aux médias qu’aux experts, à l’émotion qu’à la réflexion, à l’indignation rétrospective qu’à la part d’ambiguïté de tout moment historique, a encore du chemin à faire pour se débarrasser des poncifs et légendes qui courent encore sur Pétain, Vichy, la Résistance, la Collaboration, le sort des Juifs ou – débat actuel – les bombardements alliés, pas toujours justifiés, et qui firent 60 000 victimes parmi les civils (Bonnard peste à leur sujet dans sa correspondance avec Matisse). Par comparaison, 80 000 Juifs, essentiellement « étrangers », meurent en déportation. Certes, les chiffres ne sauraient parler en dehors des faits qu’ils éclairent. Mais ce dernier exemple, mis en lumière lors du 70e anniversaire du débarquement, signale les blocages qui entravent encore le travail des chercheurs. L’époque saigne toujours. Personne ne le sait mieux que Michèle Cointet, admirable historienne dont l’Académie française a couronné plusieurs livres, et qui a labouré l’époque en tout sens avant cette précieuse et courageuse synthèse. Avec une belle fermeté de plume, elle se glisse dans les faux-semblants et les non-dits de son sujet, le plus vulnérable aux raccourcis héroïques ou diaboliques. Si Reynaud ne fut pas Clemenceau à l’heure de la percée allemande du printemps 40, Pétain ne fut pas Hitler, ni Laval Himmler… Un abus de langage assez courant fait parler de totalitarisme à propos de tout, et confondre, en particulier, Vichy et l’Allemagne nazie. De même, dénoncer la collaboration et l’antisémitisme d’État ne devrait pas conduire à en ignorer les paradoxes et la complexité dérangeante (on lira, en dernier lieu, Eric Zemmour sur ce point). Que penser, nous dit encore Michèle Cointet, de ces malades mentaux qu’on laissa mourir faute de maîtriser un ravitaillement pourtant organisé, ou du million de prisonniers français abandonnés à leur destin douteux, en Allemagne, après le débarquement, ou encore de la bavure de Tulle qui causa la mort d’une centaine d’innocents, immolés à la fausse bravoure d’un chef de maquis inconséquent. Oui, secrets et mystères continuent à proliférer. Ce livre nous aide à nous en libérer. SG // Michèle Cointet, Secrets et mystères de la France occupée, Fayard, 22€

product_9782070114771_195x320Indisponible depuis 1945, Le Temps des assassins nous est enfin rendu. Sous ce titre emprunté à Rimbaud, et qui sent la révolte dont il se sera toujours dit « comptable », Philippe Soupault publia en quelque sorte son Claude Gueux, à la différence près que Victor Hugo n’avait pas tâté de la prison, en 1834, avant d’en dénoncer la cruauté et l’arbitraire. Soupault, si. Le 12 mars 1942, à Tunis, il est arrêté par la police de Vichy pour avoir fourni aux ennemis de la France des documents intéressant la défense nationale. L’argument, fallacieux, n’est qu’un prétexte pour mettre à l’ombre un personnage suspect. En Tunisie, où il travaillait depuis 1938, Soupault passa vite pour une forte tête. Surréaliste de la premier heure, journaliste de gauche autant que réfractaire au communisme, l’homme des Champs magnétiques inquiète une administration d’autant plus zélée que le vent commence à tourner. Le portrait qu’en donne le livre se veut sans appel. On lira notamment les pages terribles sur Tixier-Vignancour dont les mœurs et l’alcoolisme cadraient peu avec le redressement du pays qu’il prétendait servir. Mais la dénonciation de ses bourreaux ne fait pas tout : Soupault, en vieil adepte du rêve éveillé, nous confronte, par devoir de mémoire, à la vie diurne et nocturne des prisonniers, chacun brossé dans sa vérité et son destin, mais tous privés de cette liberté qu’on ne saurait « comprendre » qu’au moment où l’on en est privé. Délires et cauchemars étaient fréquents dans les cellules de la honte et de la peur. On s’en échappait comme on pouvait… Le Temps des assassins est paru, en 1945, à New York. L’Amérique, qu’il connaissait bien, avait tendu des mains pleines au poète globe-trotter, quelques jours avant l’arrivée de Rommel. SG // Philippe Soupault, Le Temps des assassins, L’Imaginaire, Gallimard, 14,50€

product_9782070107476_195x320Un Juif pétainiste : la formule a longtemps collé aux basques d’Emmanuel Berl, resté fidèle à Drieu au-delà de sa mort et parlant encore de l’antisémitisme, dans les années 1950, avec un sens de la nuance, et donc de l’histoire, qui s’est perdu. Notre génération l’a redécouvert en 1976 à la sortie d’Interrogatoire, où le jeune Modiano s’étonne des choix de vie du vieux séducteur, peu enclin à la palinodie. Évidemment, au regard d’une époque marquée par le film d’Ophuls et le livre de Paxton, il y avait lieu d’interroger, à nouveaux frais, ce passé qui ne passait pas. On comprenait, avec Modiano, que les choses n’avaient pas été si simples et que Berl n’avait pas choisi d’incarner les contradictions, les hésitations et les erreurs de la France occupée par hasard. Henry Raczymow, reprenant l’enquête après d’autres, avoue lui aussi ne pas toujours comprendre. Cela le rend prudent, même au sujet de l’espèce de psychanalyse qu’il applique à cet homme dont l’irrésolution serait liée au roman familial, des parents morts trop tôt, une mère le vouant à un rôle qu’il ne voulait pas jouer et le condamnant à une forme de culpabilité infinie, des origines trop bourgeoises, celles des notables juifs de Passy et Neuilly, juifs mais athées, voire peu sionistes par amour de la France. On sait aussi que Berl, héros de 14-18 et grand noceur des années 20 aux côtés de Drieu et d’Aragon, durcit le ton en 1927, flirte avec une forme de fascisme par haine du capitalisme et des loupés du jeu démocratique. Dix ans plus tard, « Munichois très désespéré », il affiche quelques-unes des idées qui feront le programme du Maréchal, dont il sera la plume un bref temps, et pour lequel sa dévotion ne faiblira qu’au regard du cléricalisme vite dévoyé qui entoura sa personne à Vichy. Le 10 juillet 1940, Berl a déjà quitté la carrière qui s’offre à lui. Ses connaissances, ses liens avec l’administration lui seront utiles sous l’Occupation, qu’il aura vécue loin de Paris, en Corrèze, puis dans le Lot. On vient de découvrir qu’en août 1943 il avait rédigé un discours, à la demande du préfet local, en hommage à la Légion des combattants français. Et si, autant que sa révolte anti-bourgeoise, son patriotisme, né en partie des tranchés, avait été une des clefs de cette personnalité qu’on dit fuyante ? Et de son culte de l’amitié ? SG // Henry Raczymow, Mélancolie d’Emmanuel Berl, Gallimard, 18,90€

product_9782070106707_195x320À Rome, trente ans après les faits, Claude Lanzmann rencontre et filme le dernier Président du Conseil juif de Terezin, Benjamin Murmelstein, personnage alors controversé pour avoir été associé au destin terrible de ce que les nazis appelaient leur ghetto-modèle. Près de 140 000 Juifs tchèques et autrichiens, dupés par l’espoir de pouvoir attendre là la fin de la guerre en sécurité, s’y laisseront entraîner. À 80 kilomètres de Prague, proximité illusoirement rassurante, Terezin date des Habsbourg ! Eichmann, son réinventeur démoniaque, croise Murmelstein durant l’été 1938, à Vienne, moins d’un an après l’Anschluss. L’officier S.S. voit aussitôt en lui un homme intelligent et pragmatique, le bon interlocuteur pour accélérer l’émigration des « indésirables ». Comme il y va de l’intérêt de son peuple, Murmelstein coopère et pourra témoigner plus tard de la détermination et de la cupidité de ce nazi si peu banal (selon le mot inapproprié d’Arendt). En réponse au racisme d’État et ses rapines collatérales, l’instinct de survie n’est pas suffisant. D’expérience, Murmelstein sait que la souffrance aveugle et que la peur est mauvaise conseillère. Les martyrs ne sont pas tous des saints, nous rappelle Lanzmann. Terezin, sous sa plume acérée, devient le symbole du régime hitlérien en sa conjonction fondamentale, « tromperie et violence nue », la première ne servant qu’à masquer la barbarie nécessaire au triomphe du Reich éternel. Murmelstein va jouer serré dans ce carnaval de l’horreur entre janvier 1943 et mai 1945, convaincu qu’il faut continuer à justifier l’existence du camp, fût-il l’objet d’une propagande obscène, pour mieux écarter la menace de son éradication totale. Est-il pire équation ? SG // Claude Lanzmann, Le Dernier des injustes, Gallimard, 13,50€

product_9782070112227_195x320Deux anciens enfants du ghetto de Varsovie se racontent, creusent le flou de leur mémoire, se raccrochent aux bribes d’impression, aux mots des adultes mal compris sur le moment, se reconstruisent à travers le souvenir de la violence et des fraternités de toute nature, en répondant séparément aux questions de David Lescot, qui a porté leur témoignage à la scène en 2014. S’il sonne juste, c’est qu’il mêle le pire et le meilleur de l’homme avec l’éclat mat de la vérité. Et pourtant elle n’était pas facile à saisir pour ces gamins exposés autant aux rafles allemandes qu’à l’antisémitisme local. Dès 1936, les autorités polonaises, en lien avec Ribbentrop, préconisaient une déportation massive des Juifs vers Madagascar… L’entraide et l’égalité devant la mort ne règnent pas non plus dans le ghetto où tout se trafique, la liberté surtout. Plus que les Allemands, leurs sbires ukrainiens, lettons ou lituaniens y font le sale boulot. Paul Felenbok, futur astrophysicien français, est né au sein d’une famille de petits joailliers, où l’on ne parle pas le yiddish et où l’on réduit la pratique à quelques rites. Un père lecteur de Spinoza, un oncle militant au Bund. De l’organisation socialiste juive, le père de Wlodka Blit-Robertson était une des plumes actives. Il franchira le Bug, rejoignant la Pologne soviétisée, avec l’espoir d’y retrouver liberté et dignité. Ce fut le goulag. Comme Paul, Wlodka s’évade en 1943, alors que la victoire de Stalingrad ne rassurait qu’à moitié les familles recluses. Les Russes et l’armée de libération de la Pologne leur réservaient-ils un meilleur sort ? Nous savons aujourd’hui que leurs craintes étaient plus que fondées. SG // David Lescot, Ceux qui restent. Entretiens avec Wlodka Blit-Robertson et Paul Felenbok, Haute enfance, Gallimard, 16,40€

9782754108270-001-GVient de paraître !!!

Sur l’époque, tiraillée entre Hitler et Staline, on lira Stéphane Guégan, 1933-1953. L’Art en péril. Cent œuvres dans la tourmente, Hazan, 39€, un livre qui fait bouger les lignes.

LE CRÉPUSCULE DES VIEUX?

Jeunes, en haine des tièdes déjà, ils avaient été foudroyés par la lecture de Nietzsche, Barrès ou D’Annunzio, géniaux, mais dangereux professeurs d’énergie. Autour d’eux, pensaient-ils, la fièvre conquérante du XIXe siècle n’en finissait pas de mourir, les démocraties de se discréditer, le capitalisme de s’avilir. Décadent, faux, bourgeois, pour le dire d’un mot lui-même usé, le monde était à refaire, la vie à refonder. La guerre de 14, un bref instant, avait porté certains au-delà d’eux-mêmes. L’unité entre la poésie et l’action était donc possible.

Electre_978-2-02-117011-5_9782021170115Puis vinrent les volcaniques années folles et le dégrisement des années 30… En un livre magnifique de finesse, de courage et d’humour, Maurizio Serra se saisit du « romantisme de l’entre-deux-guerres » afin de lui rendre son vrai visage et sa dimension européenne. Une suite de portraits ciselés nous fait passer des émules du colonel Lawrence, tels Auden et Mosley, aux disciples de Marinetti ou du vénéneux Stefan George. Le cercle s’étend enfin à quelques Français, Drieu, Malraux et Brasillach furtivement, Montherlant et ses démons plus précisément. Aussi polyglotte que ses modèles, Serra ne peut se dissimuler sa propre tendresse pour la culture cosmopolite des étranges guerriers dont il scrute le destin, funeste ou pas, fidèle ou non à l’authenticité lyrique de leurs premiers éclats. Contrairement à un raccourci facile, ces « esthètes armés » ne plièrent pas tous devant les dictatures reconnaissantes et leur numéro de charme… Du reste, le propos du livre n’est pas de condamner en bloc les errances de la «génération perdue», ses poussées plus ou moins radicales de purisme ou de révolte, et de les juger du haut de la bonne conscience de «nos sociétés ludiques et antihéroïques» Ces dynamiteurs demandent à être compris à l’intérieur de l’histoire qu’ils récusent, au plus près du «besoin frénétique et confus de changement» qui mène des attentats de l’anarchisme fin-de-siècle aux lendemains désenchantés de la guerre de 14.

En 25 ans, la situation a empiré, du côté des remèdes plus que des causes. N’a-t-on pas l’impression qu’un décalage de plus en plus grand sépare la vieille Europe libérale, Autriche-Hongrie comprise, des aspirations de l’avant-garde artistique? La première, si consciente soit-elle des dangers qu’elle court, comme en témoigne la lucidité d’un Croce, d’un Curtius ou d’un Stefan Zweig, ne semble plus en mesure d’agréger à elle les énergies qui la combattent. Dès la naissance officielle du futurisme, en 1909, on assiste à une esthétisation irrésistible de la «table-rase politique», conforme à la composante militaire, voire militariste, de toute avant-garde qui se respecte. Mesure de l’individu, la violence effrénée devient la morale de tous. D’autres, ailleurs qu’en Italie, mais marqués par l’ascendant de D’Annunzio, poussent l’utopie salvatrice jusqu’à l’érotiser à outrance, et en redoubler la séduction fatale. Le choix de mêler l’Eros, voire l’homophilie, à l’exaltation des «vraies racines» crée ainsi une singulière communauté entre les prédications de Stefan George et certains des premiers représentants de l’idéologie nazie, bien que le poète, courtisé par Goebbels, se soit tenu à l’écart du Reich. Peu de ces «esthètes armés», sinon les plus médiocres, se seront ralliés pleinement au fascisme et au communisme, qui s’étaient nourris de leurs rêves régénérateurs avant de les trahir. À cet égard, la guerre d’Espagne, pivot du livre de Serra et épreuve de vérité des intellectuels en uniforme, fournit aux uns et aux autres de quoi se perdre ou se sauver de leurs illusions. Stéphane Guégan

*Maurizio Serra, Une génération perdue. Les poètes guerriers dans l’Europe des années 1930, Seuil, 25€

L’architecture, c’est émouvoir

La dernière exposition Le Corbusier du Centre Pompidou, occasion de vérifier quel exécrable peintre il fut, aura relancé la polémique qui entoure son évolution politique à partir de la fin des années 1920. C’est qu’à sa manière, virile, hygiénique, élitiste et néo-grecque, ce lecteur précoce de Nietzsche mérite de compter parmi les «esthètes armés» de Maurizio Serra, en sa variante la plus volontaire, et donc la plus volontiers sensible aux sirènes du machinisme et du fascisme. Entre les intellectuels d’extrême-droite du Faisceau et le théoricien de L’Esprit nouveau, le courant passe vite après 1925. Philippe Lamour, notamment, se dit séduit par les projets urbanistiques du Suisse (Corbu ne devient français qu’en 1930) et l’idée que l’architecture travaille à faire advenir la société saine et organique dont tous rêvent à voix haute. Brillant polémiste, Lamour est un émule autoproclamé de Marinetti. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Le Corbusier et son cercle (le Parti fasciste révolutionnaire après 1928) préfèrent d’abord Mussolini (son anticapitalisme, ses autoroutes, etc.) à Hitler (trop incohérent et trop aveuglé par son racisme). Quelle que soit l’attirance de l’architecte pour certaines idéologies, c’est la mystique de l’ordre qui l’anime, et son ambition dévorante, plus que la recherche d’une stricte obédience. Après avoir travaillé à Moscou, en 1928, on le verra proposer ses services à l’Italie qu’il admire, puis à Speer, le tout vainement. Grisé par les émeutes de février 1934, il croit venue l’heure de la victoire; la grande «réorganisation générale» est en marche. À Prélude, que publient ses amis, s’annoncent certains thèmes de Vichy, comme l’association de la «finance aveugle» et des Juifs. Mais aucune unanimité ne se dégage parmi les collaborateurs de la revue à ce sujet, l’antisémitisme y est minoritaire, discuté, laissant place à une judéophobie qu’il ne faut pas juger, bien sûr, à l’aune de la Shoah, mais au diapason d’une époque qui distingue encore sociologie et biologie. En 1936, les appétits d’Hitler s’étant clarifiés, la méfiance de Prélude croît avec eux. Deux ans plus tard, du reste, Le Corbusier s’en remet à Léon Blum, Charlotte Perriand l’ayant rapproché du Front populaire qu’il enjoint d’optimiser le logement social et la circulation.

Durant l’hiver 38, Le Corbusier renonce même au «soulagement» des Munichois et écrit à sa mère; «la Tchéco vilipendée, massacrée. Puis les Juifs traités comme jamais on ne l’aurait imaginé. Chamberlain me fait l’effet d’être un noir rétrograde bien dangereux: la City, la galette, l’argent!» La guerre va réveiller son patriotisme, la défaite son maréchalisme (l’emprise de Pétain sur la droite française est ancienne). A partir du 1er janvier 1941, il est nommé conseiller pour l’urbanisme auprès du gouvernement. S’il n’y reste attaché que 18 mois, la période de l’Occupation résonne de son activité tous azimuts, en lien avec les hommes de pouvoir et d’argent qui entendent tayloriser l’économie et la vie sociale. Le 1er octobre 1940, deux jours avant la parution officielle du statut que l’on sait, il avait avoué à sa mère: «les Juifs passent un sale moment. J’en suis parfois contrit. Mais il apparaît que leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays.» Formule aussi détestable qu’ambiguë, bien dans la manière d’un homme qui n’eut pas besoin d’être raciste pour muscler le programme de Vichy et sut faire taire sa conscience quand sa carrière était en jeu. «Le Corbusier était antisémite», écrit sans nuance Xavier de Jarcy. Synthèse des travaux récents, américains pour l’essentiel, Le Corbusier. Un fascisme français (Albin Michel, 19€) se veut un réquisitoire alerte et l’est assurément. Bien emmené, documenté, il cède ici et là, pas toujours fort heureusement, aux généralités hâtives et à la condamnation rétroactive. Les références à Sternhell et Bernard Henri-Lévy laissent penser qu’il partage leur approche de la France «rance» des années 1930 et leur conviction que nous avons inventé le fascisme, et jusqu’au délire hitlérien. Raymond Aron et Michel Winock ont déconstruit ce mythe historiographique venu des États-Unis. SG

9782754107457-001-GSignalons la parution du Derain de Michel Charzat (Hazan, 39€) , le meilleur jamais écrit sur le sujet! Voir ma recension dans le numéro courant de la Revue des deux mondes.

VIVRE ENSEMBLE

product_9782070148141_195x320Certaines locutions, avec le recul, contiennent toute une époque. On se souviendra sans doute, dans quelques années, de la prolifération actuelle du «vivre-ensemble» et des inquiétudes que ces deux mots cristallisent. Aussi vrai que la lumière n’existe que par ce qu’elle éclaire, la formule ne s’est répandue qu’à proportion de l’effacement de ce qu’elle désigne. Effet pervers du libéralisme des sociétés démocratiques ou expression dissolvante d’un communautarisme «moderne»? Sur la perte progressive de l’universel et du collectif au profit de l’individu souverain et d’une approche fractionnelle des «droits de l’homme», deux essais s’interrogent, sans trancher, le premier, ni rassurer, le second… Constantin Languille est étudiant en sciences politiques: La Possibilité du cosmopolitisme, né d’un article paru dans Le Débat de Pierre Nora et Marcel Gauchet, possède les vertus que l’on imagine être celles de son auteur, clarté, information sûre, sens historien du temps court et du temps long et même l’humour capable de renverser un jury de thèse. Son sujet n’est pourtant pas coton. La burqa et l’interdiction dont elle fait l’objet en France depuis 2010, on reconnaîtra qu’il y a plus commode à traiter. Et l’époque n’arrange rien. Constantin Languille pouvait-il prévoir que les divers attentats ou menaces d’attentats qui ont récemment frappé la France allaient rendre plus improbable son appel à «la décrispation»? Il n’en demeure pas moins que son essai ne se lit plus aujourd’hui de la même manière qu’avant le 7 janvier 2015. Pour autant, ces événements tragiques, dirait l’auteur, ne doivent pas conduire à ignorer les faits, la pratique modérée de l’islam par l’immense majorité des musulmans de France et la capacité des démocraties occidentales à organiser leur défense contre le djihad des plus radicaux… Qu’on la juge injustifiée ou pas, la décision de rendre illégal le port de la burqa dans l’espace public aura au moins ramené l’attention du grand nombre sur l’effritement du cadre national et l’état de la société française «qui ne sait plus très bien ce qu’elle est». Ce vieux «cadre», fait de traditions et de valeurs partagées, et aussi cher aux hommes de 1799 qu’à Renan, convient-il de le «dépasser», à tout le moins d’y intégrer la reconnaissance accrue d’un multiculturalisme désormais incompressible, comme semble le souhaiter Languille? Mais il faut être deux pour danser le tango, a-t-on souvent envie de lui répondre… Certes, nous l’avons dit, son livre n’a pas vocation à répondre à toutes les questions qu’il pose. Elles ne sont donc que le nécessaire prélude à un nouveau «vivre-ensemble», que le terrorisme n’est plus seul à fragiliser.

9782246801092-X_0Le fondamentalisme religieux n’est pas seulement l’enfant terrible de l’islam, il relève, nous dit François Guery, d’une autre historicité et d’un autre prophétisme. Ses origines nous ramènent à la belle époque des nihilistes  russes, romancés par Tourgueniev et Dostoïevski, mais justement épinglés par Nietzsche comme le «fléau des temps modernes». Le Gai Savoir ramasse leur pureté aliénante et leur inhumanité révolutionnaire d’une formule qui va loin: «refus radical de la valeur, du sens, de la désidérabilité». Très tôt la philosophie de la «non-volonté» lui était devenue suspecte. Sans doute pressentait-il que le chemin serait court entre l’abdication de soi aux pires excès de la négation des autres. Il ne lui échappe pas non plus que les adeptes de la table rase, quelles que soient leurs fins, sont d’abord les jouets de la violence qu’ils croient dominer. Point de fanatisme sans fascination, nous dit Guery, qui en traque aussi les effets destructeurs hors du religieux. Un large pan de l’art contemporain fournit ainsi une conclusion légitime à son archéologie du nihilisme moderne. Elle n’étonnera que les terroristes qui s’ignorent.

Stéphane Guégan

*Constantin Languille, La Possibilité du cosmopolitisme. Burqa, droits de l’homme et vivre-ensemble, Gallimard, Collection Le Débat, 19€

*François Guery, Archéologie du nihilisme. De Dostoïevski aux djihadistes, Grasset, 19€

DEBA_183_H450Débat dans Le Débat!
Persécutions et entraidés dans la France occupée. Comment 75% des juifs en France ont échappé à la mort, le formidable livre de Jacques Semelin, dont il a été parlé ici, fait des vagues. Les historiens les plus acharnés à noircir la période de Vichy et surtout l’attitude des Français sous l’Occupation s’en sont émus. L’auteur leur répond dans Le Débat avec calme et clarté. Si trois-quarts des juifs français ont échappé à la mort malgré les lois anti-juives, la radicalisation du régime et la pression allemande, de plus en plus nettes à partir de la fin 1943, il faut bien que la situation de nos concitoyens persécutés (très différente de celle des juifs étrangers) ne se soit pas nécessairement accordée en tout à la doxa paxtonienne. Les admirables travaux de Pierre Laborie s’étaient déjà détachés de la vision héritée du Chagrin et la Pitié. Film, nous rappelle Jacques Semelin dans sa réponse, que Simone Veil avait vivement critiqué. On connaît la postérité de la thèse de la France moisie chez Bernard-Henri Lévy et la réplique que Raymond Aron avait adressée à son Idéologie française si caricaturale. Bref, comme le dirait Semelin, «les temps sont en train de changer». On ne saurait trop recommander la lecture de ce dossier du Débat (n°183, janvier-février 2015, 19,50€). SG

LE CAVALEUR

FreustieDans le dernier roman de Frédéric Vitoux, Jean Freustié fait une courte apparition. Elle est bien dans le style du personnage, un œil sur la vraie littérature, l’autre sur les jolies filles. Freustié (1914-1983) a toujours cru à leur tendre entente. En trente ans et une quinzaine de livres qui refusent de vieillir, il se fit une place dans le paysage miné des Trente Glorieuses, en marge du nouveau roman (bien lui en prit) et à distance des hussards, dont il pratiquait pourtant la phrase cinglante et le récit à ellipses. S’il reçut le prix Nimier en 1963, il me semble plus proche du premier Blondin, celui de L’Europe buissonnière (1949). Leur ironie, pour savoureuse et décapante qu’elle soit, n’en fait pas trop. L’élégance n’y cède jamais à la cruauté, cette distinction de moralistes en chambre. Blondin et Freustié étaient des hommes de terrain. Ils avaient la fiction et les femmes dans la peau. Leurs héroïnes, fades qu’en apparence, tiennent le coup, et agissent face à leurs amants si peu faits pour les aimer comme elles le voudraient, et le mériteraient peut-être. Autre parenté hussarde, c’est La Table Ronde qui publia les premiers romans de Freustié, sans doute parce que leur désenchantement ignorait la faute sartrienne et qu’on y voyait évoluer des jeunes gens prenant la vie comme elle vient. Le ton de Freustié, cru et amusé, fantaisiste à contretemps, convenait à l’éditeur frondeur.

Alice Déon, qui dirige cette maison illustre, nous rend un à un ces romans d’une génération qui reste la nôtre. Ne délivrer que sur ordonnance est le premier que Freustié ait fait paraître. Publié en 1952, alors que l’Algérie s’apprête à basculer dans la guerre, il nous ramène dix ans en arrière, au moment où les Américains débarquent et obligent les autorités locales à se détacher de Vichy. Incipit blondinien de Freustié: «Pendant deux ans il ne s’était rien passé. Soudain les événements se faisaient concurrence.» L’auteur sait de quoi il parle. Jeune médecin, il avait exercé en Afrique du Nord dès 1940. Cette «guerre en deux temps», Freustié, avec une rare impertinence, ne lui ménage qu’une présence fantomatique et cocasse. L’admirateur de Mérimée n’avait pas oublié la leçon de Flaubert. L’éloignement de la grande histoire donne plus de poids à la petite, celle qui se déroule sous les yeux du lecteur. Du reste, elle ne manque pas de péripéties et de coups de théâtre. En 1952, elle frisait presque l’interdit. Ne délivrer que sur ordonnance, pour faire un mot à la Lautréamont, c’est un peu la rencontre du Feu follet et de L’Étranger autour d’une seringue à morphine. On a rarement aussi bien écrit sur la drogue et décrit le désir de ne pas en guérir, l’alternance de vides et des pleins par où passent les rêveurs éveillés qu’elle tient sous ses caresses secrètes. Michel, infirmier dépassé par une guerre enfin à sa portée, se pique une première fois lors de l’arrivée des alliés, pour faire comme Suzanne, avec laquelle il couche depuis peu. Bientôt, il ne saura plus très bien où le plaisir est le plus fort, et la réalité moins dure. Or la drogue, malgré les surplus américains et le marché noir, appelle une ruse de tous les instants. On tuait le temps d’abord, puis le temps se rattrape, et les doses se multiplient. Quant à affronter le salut… Stéphane Guégan // Jean Freustié, Ne délivrer que sur ordonnance, La Table Ronde, collection La petite vermillon, 10 €. Sont également parus, sous le même étendard, deux autres romans à redécouvrir, Auteuil (1954) et le plus vénéneux Isabelle ou L’arrière-saison, Prix Renaudot 1970.

L’A(lle)mant de Duras!

Quatre volumes dans La Pléiade, cela pose, évidemment. Autant que Valéry et André Breton, c’est dire. Quatre tomes d’Œuvres complètes, c’est le barrage idéal contre l’oubli. Les sceptiques, j’en étais, doivent s’incliner : il y a là quelques pépites, une force, une présence, un abandon de plume (souvent très américain) et surtout une sensualité obsédante dont Jacques Brenner reconnaissait en 1978 qu’elle était «contagieuse». Brille et brûle chez Duras une morale de la passion qui plaisait au grand critique. Marguerite, fleur de l’amour, et fleur vénéneuse, ne s’en laissait pas compter, elle agissait et écrivait sur le fil de la tentation permanente, les plus interdites étant les meilleures. Parce qu’elle a beaucoup aimé les hommes, comme le rappelait en clin d’œil le dernier Marie Darrieussecq, on lui pardonnera ses maniérismes agaçants, ses trous de mémoire regrettables et sa façon de glisser sur certains épisodes de sa vie en «mouvement» (mot marin qu’elle affectionnait). Si les deux premiers tomes ont remis sous nos yeux ses premiers livres (en dehors du très colonialiste Empire français, Gallimard, 1940, peu «politiquement correct» au regard de nos experts en jugements rétrospectifs!), les deux volumes ultimes couvrent son époque de production la plus intense, celle des années Giscard et Mitterrand.

L’épicentre en est marqué par l’incontournable Amant et son succès planétaire. On pensait tout savoir de ce court récit, plongé dans l’Indochine des années 1920-1930, et de son écriture éclatée, où le regard et le sexe communiquent et impriment à la langue un sorte d’urgence photographique. Nous savions, du reste, que Duras était partie de là, des photographies, existantes ou absentes, de sa mémoire familiale. Le livre devait s’intituler La Photographie absolue. Superbe titre qui prenait à revers l’évanescence du médium. Son élégie constitutive. Au début des années 1980, souvenons-nous, la photo jouit des faveurs proustiennes de Barthes et Susan Sontag… Mais Duras ne serait pas Duras sans ses coups de volants à la Sagan ou à la Nimier (elle fut, jeune, une conductrice intrépide). Renonçant donc à commenter des images, elle décide d’en forger de toutes pièces, et livre en quatre mois l’autofiction de son éveil (asiatique) aux sens. Urgence, disions-nous. Emballement des corps mais aussi audace dans le volontaire décousu, l’alternance des digressions et des raccourcis qui ne s’expliquent pas d’eux-mêmes, entrelacs des temporalités convoquées par cette descente en soi. Duras se laisse mener au-delà d’elle-même. Outre l’incise torride de la belle Hélène Lagonelle, le plus bel exemple de cette dérive reste le surgissement d’une mémoire autre que celle des colonies. Soudain, quittant l’amant Chinois et ses angoisses (sa maîtresse est blanche et mineure), nous sommes projetés dans le Paris de 1943. Autre surprise et apport décisif, l’édition de La Pléiade regroupe enfin tous les brouillons de cette longue séquence inattendue qui, en 1984, gêna les critiques. Robbe-Grillet, seul, souligna l’importance d’une si brutale anamnèse…

L’avant-texte, c’est un peu l’inconscient du texte, la chambre noire qui joue avec ses non-dits et le futur lecteur. Or que disent ces brouillons? Pourquoi dressent-ils un parallèle entre l’adolescente déchue et les femmes tondues de la Libération (allusion au personnage d’Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour), entre «l’homme de trop» (le Chinois) et l’homme manquant (le Collabo), comme le suspecte Robbe-Grillet? Qui est cette Marie-Claude Carpenter (on pense à Florence Gould, née La Caze, d’où charpentier peut-être…) qui reçoit chez elle André Thérive qui fut, sous Vichy, de la Commission de contrôle du papier d’édition, commission dont Duras était la secrétaire avec son amant Dionys Mascolo? Cette blonde de Boston a pour autres convives Mondor (Duras dit «un mallarméen»), Henri Hell (qui écrira sur le subtil Moderato cantabile) et Robert Kanters, qui publia ses premiers livres sous l’Occupation… Quelle raison pousse L’Amant à remettre en lumière, plus loin, l’amitié qui lia si fortement alors son auteur et les Fernandez, Ramon et Betty, dont le portrait est l’une des plus belles fulgurances féminines de notre littérature? Betty dont rien «n’atteindra jamais la perfection». Et Drieu, lui aussi présent dans L’Amant et les variantes du manuscrit? Duras l’aura donc croisé aussi. Plus disert que l’état final du texte, le brouillon hésite entre le marbre et le fusain, fouille avec tact les ambiguïtés de l’époque et les déchirements de l’homme, qui joue toujours quitte ou double à l’heure du repli général: «Là il y avait un homme blanc et blond, au teint d’albâtre, beau comme un Romain. Drieu la Rochelle. Dans le souvenir on comprend. Cet orgueil opprimé était en instance d’exister – il cherchait sa vie, il appelait un dialogue avec son pareil, il cherchait à se mettre à disposition, à la disposition d’un père un enfant, celui imparable, allemand. Il écrivait comme il parlait. D’une voix décolorée, doublée.  On se demandait s’il n’était pas “étranger”. Parlait peu pour ne pas condescendre.» Ce brouillage des lignes choque plus encore en 1984 par sa conclusion: «Collaborateurs, les Fernandez. Et moi, deux ans  après la guerre, membre du P.C.F. L’équivalence est absolue, définitive.» Chacun sa famille et ses erreurs. On a beaucoup reproché à Duras d’avoir masqué la vérité de ses années Vichy. L’Amant et ses marges échappaient pourtant à la loi du silence. Stéphane Guégan

*Marguerite Duras, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 4 tomes, les deux derniers, parus sous coffret en mai 2014, couvrent la période 1974-1995, 137 €.

*Jean Guéhenno, Journal des années noires 1940-1944, Gallimard, Folio, 8,40€.
Ce classique de l’Occupation, par bonheur, revient en librairie et s’adresse à de nouveaux lecteurs, voire de nouvelles lectures. Paru en 1947, sous la pression amicale de Paulhan, ce livre superbement écrit n’a d’abord connu qu’un succès d’estime. Si le plaidoyer contre la servitude volontaire, en écho à Montaigne, pouvait contribuer à rendre sa fierté au pays, il s’accompagnait d’une chronique plus troublante que manichéenne des années sombres. Guéhenno, qui a touché à la Résistance des intellectuels, n’a rien consigné, par prudence, de ce qu’il en sut et vécut. Il s’est également abstenu, pour les mêmes raisons, de toute référence trop explicite à l’action clandestine de ses élèves (l’un d’entre eux, déporté, a survécu à Buchenwald). L’héroïsation des communistes, composante incontournable de l’après-guerre, manque aussi (les excès de l’épuration l’ont confirmé dans ses réserves d’avant-guerre). De plus, bien que les collaborateurs suscitent son mépris ou son ironie, Guéhenno ne généralise jamais, tient compte des individus, de leur passé et de leurs motivations présentes, il préfère témoigner que juger. Or son témoignage est loin de conclure à une bassesse généralisée des Français, qui auraient accepté de bon cœur l’espèce de prison où ils étaient condamnés désormais à survivre, sans plus agir sur leur destin. Dans la confusion régnante, notamment celle des années 1940-1942, le Journal enregistre le bruit des chaînes comme les signes d’indocilité. L’habitude est d’en retenir uniquement le portrait accablant du milieu littéraire, trop narcissique pour cesser de publier et parader. Guéhenno est plus subtil que ses exégètes, plus subtil et plus honnête. Comme le rappellent Jean-Kely Paulhan et Patrick Bachelier, le professeur de Louis-le-Grand ne s’épargne guère, lui et sa génération, lorsqu’il se penche sur les raisons du naufrage, Munich, la démission militaire, etc. L’intelligentsia pacifiste, antifasciste ou communiste des années 1930 pouvait-elle lui pardonner cet affront? SG

 

*Paul Valéry, Lettres à Jean Voilier. Choix de lettres  1937-1945,  Gallimard, 35€.
Il n’y avait plus d’illusions à se faire quant à l’idylle qu’aurait nouée en 1938 Jeanne Loviton, Jean Voilier en (mauvaise) littérature, et le grand Paul Valéry. Michel Jarrety, dans sa monumentale biographie du poète amoureux (Fayard, 2008), a liquidé cette fausse romance en quelques traits bien sentis, et montré comment le vieil écrivain avait été la dupe de cette dévoreuse bisexuelle, de 32 ans sa cadette… Entre autres amants et maîtresses dont elle fit ses délices et ses créatures, la principale victime fut Robert Denoël, bel homme, riche et célèbre, très affairiste, qui publia Céline et Rebatet sous l’Occupation, mais aussi Aragon et Triolet, qui préférèrent l’oublier. Le 1er avril 1945, alitée, jouant la comédie une fois de plus, pour mieux jouir de la situation, l’élue fit venir Valéry chez elle et lui annonça froidement qu’elle devait se marier sous peu avec l’éditeur aux abois… À dire vrai, Loviton et Denoël étaient passés à l’acte dès le printemps 1943. Plus Hérodiade qu’Olympia, Jean(ne) aime à décapiter les hommes en beauté… Avant ces Pâques sanglantes, Valéry se plut à rêver d’une image d’elle qui reflétât leur intimité, symbiose des âmes et des corps qui passait par une sexualité ouverte sur l’imaginaire: «C’est Manet qu’il te faudrait. Je ne vois pas d’autre peintre possible.» Dès lors, que pouvait nous apprendre cette correspondance, 451 lettres parmi les 650 que le poète transi expédia à celle qui embrasa, jouissances et souffrances, ses dernières années? On y vérifie d’abord le génie épistolaire de Valéry, passant sans cesse du grave au drôle, du céleste au leste, voire au très leste, comme le lui avait enseigné son maître Mallarmé, autre charnel déguisé en ascète de l’esprit et du verbe. Nul doute, jusqu’au bout, l’immortel sut traverser le Rubicon (le lecteur, p. 46, comprendra qu’il ne s’agit pas ici d’une métaphore romaine). Très vite pourtant, face aux absences et aux défections de la dame aux allures de garçon, il prit l’habitude d’aimer pour deux: «N’es-tu pas mon Idée?», lui écrit-il avec cette obsession réfléchie de l’homme qui sait, tel son cher Voltaire, que les cœurs veulent être remués. Cette correspondance aurait donc pu s’enfermer dans les liens trompeurs d’une passion solitaire, si puissante soit-elle littérairement, elle offre néanmoins son lot d’informations et d’impressions uniques sur les années noires, durant lesquelles Valéry voit s’accomplir son destin d’écrivain national. Ce statut lui permet de garder la tête haute sans se couper complètement de Vichy (il avait reçu Pétain sous la Coupole en 1931), du milieu théâtral le plus exposé (Arletty, Sacha Guitry), de la NRF de Drieu (à qui il donne La Cantate de Narcisse mais qu’il n’aime pas) et de la maison Gallimard, qui publiera en mai 1945 son dernier chef-d’œuvre, Mon Faust, où achève de se consumer la sensualité ardente du docteur égaré pour une certaine Lust, sa secrétaire… ça ne s’invente pas. SG

Je suis pour la vie

En 1845, retour d’Algérie, Théophile Gautier fit paraître Zigzags. Une manière d’autoportrait brouillé s’y dessine sous le masque du globe-trotter désinvolte. La ligne droite n’avait jamais été son fort. Et sa façon de voyager, en multipliant les détours et les digressions pour ainsi dire, collait avec la vie nomade et les amours baladeuses d’une jeunesse qui s’éloignait déjà. Moins d’un siècle plus tard, pour son entrée en littérature, Marc Bernard reprend le titre et l’esprit de Gautier, abandonne le pluriel final pour faire moderne et colore de surréalisme ce premier récit autobiographique. Le génie des liaisons lui manquant déjà, il se raconte en désordre. S’il sacrifie à la vogue du surréalisme, il s’en dépouillera vite, comme on se débarrasse d’un veston qui singerait le bon chic parisien. Combien d’obscurs provinciaux brûlent alors de plaire à André Breton et de rejoindre son cénacle vindicatif? Or le manuscrit de Zig-Zag, en juin 1928, est soumis, timidement, discrètement, à une tout autre autorité littéraire que le mage de la rue Fontaine. C’est Paulhan qui sera le découvreur de Bernard, auquel il ouvre aussitôt les colonnes de la NRF. La jonction se fait à un moment particulier de l’histoire de la revue. Elle reste en effet marquée par la violente passe d’armes qui opposa Aragon et Drieu au cours de l’été 1925. Paulhan, en l’abritant et en soufflant dessus, fournit à cette mauvaise querelle l’éclat d’une rupture esthétique et idéologique majeure. La mise sous tutelle du surréalisme, parangon des avant-gardes séduites par une force qui les dépasse, libère, en réalité, une lame de fond incontrôlable! Aujourd’hui Moscou, demain Berlin, la lumière aveuglante des nouvelles tyrannies entraîne la République des lettres vers les illusions de l’embrigadement, les lâchetés et les ivresses de la Terreur politique.

Sans qu’ils le sachent encore, Bernard et Paulhan vont vivre ensemble cette histoire-là et remettre en jeu, plus d’une fois, une amitié qui les liait comme des frères. Leur correspondance, quarante ans d’échanges directs entre deux solides Nîmois, démontre que de vrais amis peuvent tout affronter, la différence d’âge et d’opinion, les hauts et les bas de l’inspiration, la misère et la guerre, le succès et ses mirages, les complications sentimentales, s’ils s’entendent sur les mots. Ce n’est pas un hasard si Les Fleurs de Tarbes, où Bernard déchiffre très tôt le secret de Paulhan et sa vision du monde, fixent un idéal commun, celui d’un langage qui aspire à la vérité, et pas seulement à la vérité de soi, dans le libre épanchement de sa fantaisie. Autant l’homme est responsable de ses actes, autant la littérature et la peinture doivent assurer pleinement leur irresponsabilité native. En somme, les idées de Gautier pouvaient servir encore d’antidote aux oukases de gauche et de droite. Bernard, que sa pauvreté et sa nature ardente exposaient aux extrêmes, allait les connaître en politique. Tour d’abord tenté par le communisme, puis par l’idéal d’une nouvelle Europe après la débâcle de juin 40, il poursuit un même dessein révolutionnaire, qu’on ne veut plus comprendre désormais, et qu’on ne comprend plus en raison notamment du finalisme qui continue à peser sur l’histoire des années noires. Au risque de réduire la portée de ce livre magnifique, sans doute l’une des composantes les plus fortes de l’immense production épistolaire de Paulhan, on dira que le moment de l’Occupation en constitue le cœur.

La vie de Bernard bascule dès sa démobilisation. Le 25 juillet 1940, il épouse Else Reichman, une superbe Juive autrichienne qu’il a abordée au Louvre alors qu’elle tournait autour de la Vénus de Milo (il s’était mis lui-même à tourner autour des deux beautés avant d’aborder la seule qui pût partager son existence précaire). Le 26, il expédie à Paulhan sa profession de foi collaborationniste. Cette concomitance surprend moins quand on réalise que Bernard ne confond pas la révolution nationale, l’Europe de demain, issue des ruines du traité de Versailles, avec l’hitlérisme qu’il a en horreur. Le maréchalisme des premiers mois aura donc rallié toutes sortes de déçus et d’humiliés de la IIIe République. Nul besoin de rappeler que Paulhan choisira, lui, la résistance intellectuelle sans ce couper du monde artistique, de la jungle éditoriale aux galeries prospères. La désillusion saisira Bernard dès avant 1943, année où il voit partir en déportation Crémieux et Snoes, un de ses grands amours et la mère de sa fille. Entre-temps, Pareils à des enfants (Gallimard), où ses souvenirs de petit pauvre jettent un cri net, a décroché le Prix Goncourt. La guerre lui apporte la gloire mais creuse les distances ou le silence. Paulhan et Bernard se retrouveront, après la victoire, dans le combat qu’ils mènent ensemble contre les épurateurs en talons rouges. Bernard, qui avait un faible pour Gide et Chardonne faible réciproque, foudroie ce «salaud d’Aragon» et fournit à la contre-attaque de Paulhan des arguments de choc. Les surréalistes n’avaient pas brillé par leur patriotisme dans les années vingt et la presse communiste, durant la drôle de guerre, s’était souvent montrée très tolérante, Pacte oblige, envers la politique hitlérienne. Plaidant une littérature au-dessus des partis, Bernard et Paulhan récoltèrent à pleines brassées la haine des intégristes du lendemain. Nous les aimons aussi pour cela. Stéphane Guégan

– Marc Bernard et Jean Paulhan, Correspondance 1928-1968, éditions Claire Paulhan, 45€. L’édition du regretté Christian Liger, complétée et achevée par Guillaume Louet, est au-dessus de tout éloge.

Puisque Ulysse revient en Folio Classique (Gallimard, 12,80€) dans l’édition que Jacques Aubert avait dirigée pour La Pléiade, rappelons l’impact de cette grandiose satire homérique sur la génération de Marc Bernard. La traduction de Valery Larbaud en 1937 frappa d’autant plus les Français que la question du monologue intérieur et de son inventeur (Dujardin ?) restait un sujet de débat parmi eux. Ce détail de technique narrative mis à part, le roman de Joyce ébranlait les romanciers du cru, déjà passablement secoués par le Voyage de Céline et les nouvelles de Morand. Dans ce contexte, on appréciera ce que Marc Bernard confiait à Paulhan en avril 1939: «Quant à Joyce, il est bien évident qu’on ne peut plus écrire d’une certaine façon après lui. Il a tué le patati et patata, les généalogies et autres histoires de Saint-Esprit. Il nous a donné le goût de l’essentiel, l’horreur du remplissage, de la fausse, blême pureté. (…) En vérité, je vous le dis, sa descendance sera innombrable et vivace.» SG

Un sacré coup de pinceau

Il faut plus que du talent pour réussir le portrait de Diderot. Beaucoup, de son vivant, s’y sont essayés. Très peu ont atteint leur but et comblé le modèle qui connaissait bien la peinture et la sculpture, si bien qu’il s’en méfiait. N’étaient-elles pas trop promptes à embellir et donc affadir la réalité ? Du tableau de Louis Michel Van Loo, où Diderot dresse une tête de poupée dans un flot de soie pimpante, Diderot écrit en 1767 : «Moi […] très vivant. C’est sa douceur, avec sa vivacité. Mais trop jeune, tête trop petite. Joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur.» Et le portrait de Fragonard? Lui a tenu sous sa griffe cet homme qui était tout mouvement, refusait le décorum et les faux-semblants, offrait à la vue le spectacle inhabituel d’un sage pour qui penser et sentir, aimer et jouir, écrire et s’écrire n’étaient pas séparables. Hélas, le fameux portrait du Louvre, s’il est du grand Frago, ne représente pas le grand Diderot. Où trouver dès lors la juste «ressemblance» ? Une synthèse qui ne soit pas dérisoire? Comment faire passer dans les images ou les mots ce bouillonnement d’idées et d’affects, ce trésor de savoirs et d’obsessions, de sentiments purs et d’appétits crus qui s’agitaient en lui ?

Il vero Polichinello, selon la formule que Diderot s’appliquait, a autant fait souffrir les pinceaux de l’Académie royale, cible captive de ses fameux Salons, que les spécialistes de la littérature du XVIIIe siècle, déchirés entre les Lumières de l’encyclopédiste et les excès du libertin, le propagateur d’une morale bourgeoise et le mauvais mari, l’avocat de Chardin et l’admirateur secret de Boucher, le défenseur de David et le séide du renouveau baroque, le prêtre avorté et l’amant magnifique de Sophie Volland, qu’une correspondance ardente, aujourd’hui écornée, a unis pendant ces années de feu prérévolutionnaire. Diderot l’intrépide, Diderot l’intempérant, se voyait et se pensait multiple, à l’image du monde et des arts qui ont vocation à traduire avec fierté l’homme et la nature, l’un et l’autre emportés par «une énergie, une dynamique, un élargissement incessant». C’est ainsi que Michel Delon formule la force centrifuge qui anime à la fois la vie de Diderot, son esthétique des extrêmes et la philosophie, sensée et sensible, qu’il sut dégager d’un matérialisme conséquent, capable de ne jamais sacrifier l’individu à l’altruisme et la volupté à la morale. La ligne droite, temps et espace, ne convient pas à ce défricheur d’inconnu. Aussi le portrait si fermement brossé de Delon zigzague-t-il sans plan apparent ni logique annoncée. Il n’accepte pour guide que la curiosité capricante de l’écrivain et les surprises d’un destin romanesque, qui s’est joué entre Langres et Saint-Pétersbourg. Puisque l’existence très ouverte de Diderot fut une vie en morceaux, Delon en arpente la géographie physique, intellectuelle et amoureuse par les traverses les plus savoureuses. Il s’autorise en chemin quelques digressions sarcastiques sur notre époque qui a perdu le sens des vraies libertés en perdant la mémoire et en humiliant la beauté. Son livre est à ranger près du Clavecin de Diderot, où le jeune et frénétique Crevel retrouvait le XVIIIe siècle de tous les possibles. Stéphane Guégan

*Michel Delon, Diderot cul par-dessus tête, Albin Michel, 24 €. Du même auteur, Diderot et ses artistes, Gallimard, hors-série Découvertes, 8,90€, le meilleur des viatiques pour aborder le massif des fameux Salons qu’on réduit hâtivement à la célébration du «naturel», de «l’honnête» et de «l’utile». Or Diderot fut l’un des premiers à théoriser la diversité du plaisir esthétique, comme si elle fournissait, dit Michel Delon, la vraie clef de son être.

Rentrée littéraire (1)

Elle aura été, en fin de compte, bien moins énervée que la rentrée scolaire ! À croire que la littérature n’intéresse plus grand monde. Il faut dire qu’elle fait un peu la gueule, notre littérature. Quand par miracle elle renonce à l’invertébré et au nombrilisme, elle distille trop souvent une misanthropie de bon aloi. Cette tradition a ses classiques, du Rolla de Musset à La Nausée de qui vous savez. Le filon du cafardeux aboutit logiquement à Yannick Haenel et ses Renards pâles, dont la philosophie rageuse puise à quelques mages du mal social, Rousseau, Marx et l’inépuisable Debord : «la société, il n’y a plus qu’elle partout», nous dit Haenel après ces penseurs de la déréliction et de l’aliénation modernes. Le crime prolifère, les horreurs du passé et les violences du présent nous enferment dans le consensus d’une servilité universelle… La Commune, la France de Vichy et celle de Sarkozy se télescopent, s’agglutinent… On connaît la musique, passons. Les Renards pâles, c’est donc l’histoire d’un homme qui fuit ce monde désespérément verrouillé, qui s’absente du mensonge généralisé pour retrouver une vérité. Cercle, le meilleur roman d’Haenel, nous a habitués à ces passagers clandestins, en quête de lumière et de nouveaux accords. Ils papillonnent sans se soucier du lendemain, se posent rarement et s’arrêtent encore plus rarement. Moines et jouisseurs, ils ne se donnent qu’à leurs semblables. Le héros des Renards pâles, lui aussi, renonce vite à ses vœux de solitude et de chasteté. Son abbaye de Thélème, c’est le XXe arrondissement, ses cafés, sa bohème et ses rencontres. Cela nous vaut des pages enveloppantes sur Paris et l’air que certains y respirent encore. En marche vers la rédemption, nécessairement sanglante, notre faux anachorète croisera quelques âmes sœurs. Dialogues et scènes de sexe nous ramènent au meilleur Haenel, direct, drôle, percutant, oublieux de ses maniérismes, tels que, p. 104: «Son cul avait sous la lune la blancheur laiteuse d’un orage». La perfection est toujours dans la simplicité, le héros d’Haenel ne cesse de le proclamer. SG // Yannick Haenel, Les Renards pâles, Gallimard, L’Infini, 16,90€

Rex is back !

Le jeu des ressemblances improbables a toujours intrigué les esprits agiles. Qu’Alain Minc en soit un, personne ne saurait le nier. De même, son art du livre bref et son goût des personnalités troublantes, sinon troubles. Sa dernière parution ne déroge pas aux vertus des précédentes. Enlevée et directe, elle parvient à contenir les vies parallèles de Jean Moulin et René Bousquet en 180 pages aérées. À première vue, rien ne rapprochait le symbole de la France libre et le Fouché de la France brune. En lisant l’avant-propos de L’Homme aux deux visages, titre surprenant, on comprend vite que Minc va surtout s’intéresser à ce qui fit basculer Moulin et Bousquet, si comparables à maints égards, en des camps opposés. Leur progression foudroyante dans la carrière préfectorale, au cours des années qui précédent juin 1940, confirme d’indéniables qualités individuelles autant que ce sens des réseaux hérité de la franc-maçonnerie radical-socialiste. Les divergences vont poindre sous le Front populaire et s’accuser au lendemain de la défaite. Minc admire le courage et la lucidité de Moulin, il n’en est pas moins fasciné par Bousquet, qui vaut mieux que ses manières de dandy et les paradoxes de son collaborationnisme d’État. Pas plus que Laval, son mentor, l’homme du Vel d’hiv n’adhère à l’antisémitisme des durs de Vichy et des ultras de la capitale, dont il s’est toujours écarté.

Minc nous montre surtout un homme pris au piège de son efficacité, de sa puissance d’accommodement et du jeu subtil des Allemands, qui se lasseront du fonctionnaire zélé mais indépendant fin 1943. «De l’exercice auquel je me suis livré, nul ne peut tirer de conclusion définitive», précise Minc avec une belle honnêteté. L’ouvrage de Jacques Gelin, une somme admirablement menée, se veut plus nette sur l’entrelacs de raisons qui aboutirent à la capture de Moulin et à sa liquidation sauvage par les services de Klaus Barbie. De façon assez étonnante, Minc tait le débat que suscite l’arrestation de Moulin depuis celle, voilà trente ans, de l’ancien chef de la Gestapo de Lyon. Or, Moulin a bien été «trahi» avant de tomber, à Caluire, le 21 juin 1943, entre les mains de ses bourreaux. Et trahi par les siens. Une «infamie», avouera De Gaulle. Qu’est-ce à dire? L’enquête de Jacques Gelin est de celles qui remuent des montagnes de silence, de complaisances judiciaires et de paresse historiographique. Sur le détail du travail abattu, seuls les meilleurs spécialistes de la Résistance peuvent se prononcer. Mais tout un chacun sortira ébranlé de cette lecture poignante et de ses révélations. Car elles mettent au jour le fonctionnement, peu orthodoxe et très conflictuel, de l’armée secrète en ses diverses fractions. On savait que Moulin, avec ses manières d’ancien préfet qui plaisaient au Général, eut du fil à retordre avec les ténors du maquis. Il était loin d’imaginer que cette autre guerre, sur fond d’un débarquement que les services américains voulaient faire croire imminent, aboutirait à son sacrifice au nom de la lutte contre Moscou, pour ne pas dire De Gaulle. Stéphane Guégan

*Alain Minc, L’Homme aux deux visages, Grasset, 17€

*Jacques Gelin, L’Affaire Jean Moulin : trahison ou complot?, Gallimard, 24,90€