Noces de lumière

Un à un, ils reviennent sous notre regard, on les sent pourtant inquiets, incertains peut-être d’avoir été pleinement pardonnés, lavés de leur crime. Ce sont les pompiers, ces peintres dont l’étoile s’est éteinte au siècle dernier, et qui n’ont pas recouvré leur éclat ancien, malgré l’effort de quelques téméraires… À l’enseigne des gloires déchues, les orientalistes ne sont pas si mal logés. Leur soleil les a en partie soustraits aux astres les plus froids de l’académisme des années Orsay. Vague formule, on le sait aujourd’hui, elle s’applique d’autant moins à nos voyageurs qu’ils s’attachèrent souvent à fuir Rome, la ligne abâtardie de Raphaël et le canon européen… La saillie en tout, voilà leur territoire, et la raison de leur actuel succès. Un succès planétaire et interconfessionnel, qui dit mieux? Soutenus par les collectionneurs arabes, bien contents de trouver en eux une image de leur monde épargnée par l’interdit de l’image, les peintres de l’ailleurs, qui firent les beaux jours d’un Salon qu’ils réchauffaient et érotisaient, sont les premiers à être revenus sur nos cimaises. Après Gérôme et avant Guillaumet ou Dinet, le sonore Benjamin-Constant (1845-1902) se présente à nous, entouré de ses odalisques disponibles et de ses janissaires peu partageurs, sous le ciel infatigablement bleu des mois de bonheur et de recherches éperdues qu’il passa au Maroc.

Sans doute cette méchante langue de Huysmans, avocat d’un naturalisme moins maquillé, plus authentique, et souvent moins enchanteur, était-elle en droit de dénoncer une peinture de bazar, une friperie débordante, et des modèles qui, pour proscrire toute pudeur, n’en étaient pas moins natives des Batignolles. Mais doit-on bouder ses harems trop chamarrés au prétexte que Benjamin-Constant n’y a jamais mis les pieds et qu’il veut nous faire croire le contraire de toutes ses forces? De fait, cette peinture joue à merveille de son partage instable entre le reportage et l’affabulation, le coup d’œil précis et le grand théâtre des Mille et une Nuits. Quand l’alchimie opère, cela donne un chef-d’œuvre comme Les Chérifas du Salon de 1884, immense panoramique rembranesque, traversé par un rayon de lumière tiède qui vient s’épanouir en caresses sur la gorge splendide d’une captive fière de sa beauté. Un demi-siècle plus tard, Edward Hopper retrouvera l’idée de ces bains de soleil indécents aux accents métaphysiques. Benjamin-Constant, qui préférait Delacroix au «savonneux Bouguereau» (dixit l’intéressé), n’était pas le sanguin que l’on croit. Peu de violence crédible, peu de mouvement, peu d’énergie même. Ses tableaux touchent au meilleur quand leur sujet rejoint la fascination de l’artiste pour la couleur pure et la contemplation infinie. Ce peut être des femmes prenant le frais sur les toits de Tanger, ce peut être la mort, sereine, dans le silence enveloppant des femmes voilées. En trente ans de carrière inouïe, le portraitiste de Victoria et de Léon XIII n’a jamais vraiment trahi son rêve marocain. Qu’il ait eu des hauts (enivrants) et des bas (terribles), ait oscillé entre l’invention et la routine, ajoute à l’hommage de Toulouse et Montréal.

Stéphane Guégan

*Benjamin-Constant. Merveilles et mirages de l’orientalisme, Toulouse, musée des Augustins (jusqu’au 4 janvier 2015), et musée des Beaux-Arts de Montréal (31 janvier-31 mai 2015). Riche et indispensable catalogue malgré l’indigence de certaines reproductions et la limite bienpensante de certaines analyses, Axel Emery et Nathalie Bondil dir., Hazan / Yale University Press, 49€.

Retrouvez pompiers et splendides nanars, parmi d’autres exhumés prestigieux, dans nos Caprices du goût en peinture. Cent tableaux à éclipse, Hazan, 39€

Lumière encore…

Les biographes de Giono n’ont plus qu’à reprendre leur copie. Ils avaient déjà du mal à parler des années de l’Occupation sans multiplier les précautions oratoires. L’après-guerre, assombrie par les règlements de compte jusqu’à la parution du génial et stendhalien Hussard sur le toit, les jetait pareillement dans l’embarras. La parution des Carnets intimes de Taos Amrouche, brûlants de bout en bout, et d’une ardeur de poèmes berbères mâtinés de Cantique des Cantiques, lève le voile sur la seconde vie de l’aède de Manosque. Entre 1953 et 1960, leurs amours adultères, balançant entre plénitude et douleur, ont fait vibrer la plume, elle aussi clandestine, de la superbe Taos? Sœur puînée du poète Jean Amrouche et comme lui issue de la culture fascinante des kabyles christianisés d’Algérie, elle a conquis sa légitimité littéraire plus tardivement que son frère. Et le travail exemplaire des éditions Joëlle Losfeld n’y aura pas été étranger, qui réédita récits et romans au cours des années 1990. C’est au tour de ces Carnets inédits de nous rendre sa voix, à tous égards, poignante. Le chant et l’oralité ont été une des grandes affaires de sa vie. L’écriture diariste ne pardonne pas aux âmes sèches! Et l’impudeur du déshabillage quotidien ne salit que les êtres vils. Dans le miroir de son journal violemment sensuel et noir en alternance, Taos Amrouche, quarante ans en 1953, n’observe pas que ses désirs insatisfaits et l’impossibilité de les vivre à plein, d’être à et en Giono, de vingt ans son aîné. Elle mesure et avoue aussi ce qui lui faut sacrifier à cette passion de tous les instants, qu’elle ne parvient pas à satisfaire entre les bras d’autres hommes, plus jeunes, plus disponibles à l’étreinte. Bref, c’est le grand amour. Elle avait rencontré Giono l’été précédent, à l’occasion des fameux Entretiens radiophoniques (Gallimard, 1990). Débute alors une longue succession de rendez-vous furtifs, d’embrasements magiques et d’attentes trompées. Car, bien qu’épris, Giono garde ses distances et s’économise, un peu trop sans doute pour ressembler à ses héros. À l’inverse, les Carnets de Taos Amrouche donnent sans compter. La femme impétueuse et l’écrivaine ambitieuse y croisent leurs voix, s’y réconfortent l’une l’autre. Ces pages mêlées de jouissances et de frustrations éclairent aussi l’époque, sa littérature, son théâtre et même son cinéma. Notre couple stendhalien, avec ce que le mot contient d’atermoiements, parle souvent écriture, Giono encourageant sa «sauvage» à pratiquer le «style blanc» pour décupler son exotisme. Vains conseils! Taos, qui préférait Bernanos à Robbe-Grillet et Butor, se veut de feu, corps et encre. Ces Carnets enfin dévoilés dansent comme une flamme continue. SG // Taos Amrouche, Carnets intimes, présentation et notes de Yamina Mokaddem, Editions Joëlle Losfeld / IMEC éditeur, 25 € (en librairie le 16 octobre)

Picasso enfin!!!

COUV_PICASSOL’avalanche nous menaçait et elle aurait déjà eu lieu si l’ouverture du musée Picasso n’avait pas été tant de fois reportée. Elle nous est désormais promise pour le 25 octobre prochain. Comme les premiers livres se font jour, on est rassuré, Picasso revient… En entrant dans la prestigieuse série des Cahiers de L’Herne, il n’a rien perdu de sa superbe, au contraire, il se mêle naturellement aux écrivains qui le servirent et à l’écriture qu’il servit avec une ardeur croissante, son pic poétique se situant au milieu des années 1930, au moment où Marie-Thérèse va devoir céder son statut de favorite à Dora Maar. Une lettre récemment exhumée par Diana Widmaier-Picasso prouve qu’une déclaration d’amour fou peut couver entre ses lignes sinueuses et caressantes une lettre de rupture. Avec le minotaure, on ne sait jamais. L’homme et l’œuvre excellent pareillement dans la dérobade. Olga, sa première épouse, plus fine que ne l’affirment les hagiographes de Picasso, disait que «sa peinture ne pourrait pas être aussi géniale [s’il prenait] la moindre part à la douleur d’autrui.» Très soignée, très riche en reproductions couleurs de manuscrits et en documents livrés in-extenso, cette livraison de L’Herne n’est pas entièrement faite d’inédits, ni de neufs aperçus. Allons au meilleur, qui ne manque pas. Et le meilleur, par exemple, c’est Nathalie Heinich qui montre sur quelle construction sociale culturelle Picasso a pu asseoir son prestige intangible de génie du XXe siècle. Génie, non héros, comme le confirment les brillantes contributions d’Annette Wievorka sur Thorez et Peter Read sur Desnos, lesquelles documentent les éclipses (et autres points aveugles) de son fameux «engagement», avant, durant et après l’Occupation.

Saluons aussi les fines remarques d’Androula Michael sur la poésie picassienne, et le bel article de Laurence Madeline sur la logique et la beauté épistolaire d’un peintre qui passe encore, bien à tort, pour rétif aux mots et aux épanchements. Madeline a aussi signé un Picasso devant la télé dont il eût fallu parler plus tôt. Imagine-t-on le fils de Vélasquez et Manet en manque permanent d’images cathodiques, avalant sans compter matchs de catch, feuilletons débiles, dramatiques en costumes et actualités (Viêtnam, Mai 68, etc.) ? Les enfants de La Piste aux étoiles et de Zorro (j’en suis) peuvent être fiers d’avoir apporté leur pierre à la grandeur du dernier Picasso, qui fait flèche de tout bois. Aucun mépris chez lui pour les grâces involontaires de la culture de masse. Sa bibliothèque, on le sait, réconciliait Nick Carter et Mallarmé, Buffalo Bill et Rimbaud. Cubisme et cinéma, de même, sont synchrones dans la pulvérisation de l’espace-temps. Quant au «petit écran», il mène au grand art par des voies multiples, bien mises en valeur par Madeline : cocasserie, narration accélérée, cadrage hyper-serré et jeu avec le hors-champ. On ajoutera que la télé n’eut aucun effet curatif sur le narcissisme du maître, qui s’identifiait à De Gaulle, Paul VI et Raphaël

Comment détacher sa pensée de Raphaël en présence des portraits de Sylvette David, si mal traités par l’histoire de l’art et si magnifiquement réhabilités par le musée de Brême? Ce fut, jusqu’en juin dernier, l’une des plus pertinentes expositions jamais consacrées au Picasso d’après-guerre (le plus complexe) qu’il ait été permis de voir depuis longtemps… Près de soixante images de la blonde lolita ont ainsi éclos entre la mi-avril et la mi-juin 1954, chassant les ombres de la fameuse «saison en enfer» (Michel Leiris), moins marquée par la mort de Staline (mars 1953) et ses démêlés avec le PCF (on eût préféré une rupture courageuse), qu’endeuillée par le départ de Françoise Gilot (la plus indépendante de ses compagnes) et le sentiment de la décrépitude progressive, à laquelle il allait répondre par une furie érotique de moins en moins convenable (pas de ça dans l’Huma!). Succédant à la flambée hivernale des gravures, mais précédant l’intronisation glacée de Jacqueline, la charmante et puissante série du printemps 1954 fut un véritable «bain de jouvence». Sylvette David n’a pas encore vingt ans lors de la «rencontre» de Vallauris. Fille d’un galeriste qui a vite quitté le foyer conjugal, enfant du baby-boom et symbole de la jeunesse libérée, queue de cheval et «new  look», mélange de retenue et de sex-appeal, elle fascine et défie le vieil artiste qui prend littéralement possession, par caresses mentales et graphiques, de ce corps longiligne, de son visage aux lignes pures et même de ses jolis seins «en biais» (pour le dire comme Aristophane). Moues d’adolescente et sourires de starlette alternent sans altérer son port de princesse ou de madone italienne. Parce qu’il est lui-même alors l’objet docile de la presse people, et qu’il a toujours cousu ensemble l’actualité et la fidélité aux maîtres, Picasso a vite converti la jeune femme en symbole de sa génération, celle de Bardot, et en signe de son propre renouveau. Coup double. Dans la magistrale introduction  de son catalogue, le directeur de l’exemplaire musée de Brème, Christoph Grunenberg prend plaisir à secouer les préventions de l’historiographie formaliste et puritaine, voire stalinienne, impuissante à accepter une série qu’elle a jugée froide, impersonnelle, conventionnelle ou sentimentale. Moderniste, en somme, la vulgate rejetait un fois de plus hors d’elle la modernité décloisonnée du maître, son attrait pour la mode féminine, son sens du réel et de la nouveauté du présent. Stéphane Guégan

*Laurent Wolf et Androula Michael (dir.), Pablo Picasso, Cahiers de L’Herne, 39 €.

*Laurence Madeline, Picasso devant la télé, Les Presses du réel, 14 €. Le volume contient aussi deux textes à lire impérativement (Bernard Picasso, Souvenir d’enfance et Jean-Paul Fargier, Picasso, zappeur et sans reproche).

*Christoph Grunenberg (dir), Sylvette, Sylvette, Sylvette. Picasso and the Model, Kunsthalle Bremen / Prestel, 49,95 €. Un modèle d’intelligence critique et d’érudition.

 

Lâchez tout

Dada était-il soluble dans le surréalisme? Telle est, en substance, la question que pose l’excellente exposition du Centre Pompidou, qui fait de la revue Littérature, à partir de mai 1922, le lieu et le levier d’une captation d’héritage et de pouvoir. Résumons: pour défaire Tzara et refaire Dada, André Breton aura amadoué Picabia avant de le congédier à son tour… Cette valse à quatre temps ne ressemble pas nécessairement à sa légende. Car elle éclaire davantage les petites stratégies inhérentes au milieu de l’art que la volonté «révolutionnaire» des surréalistes, cœur de la vulgate que l’on sait. En dehors de celles et ceux qui ont intérêt à maintenir en vie le mythe des insurgés au cœur pur, nous sommes de plus en plus nombreux à récuser la thèse des iconoclastes magnifiques, avide d’en finir avec le vieux monde. Dès la Libération, mais au nom d’engagements aussi dangereux, Sartre s’attaqua aux surréalistes et mit en doute les conséquences réelles de leur radicalisme, de leur «négativité», dans un brillant réquisitoire: faux insurgés et «cléricature» qui ne dit pas son nom, ils se seraient maintenus «en dehors de l’histoire». Il y avait sans doute un peu de malhonnêteté intellectuelle à l’affirmer ainsi, Breton et les siens ne s’étant pas abstenus de toute agitation entre la crise marocaine de 1925 et la fin des années 1930. Mais Sartre n’en restait pas moins juste quant aux «motifs» premiers de la «violence» surréaliste lorsqu’il la ramenait, avant Camus, à un non-conformisme de parade et une stratégie littéraire.

Couverture de Littérature, n.5
1er octobre 1922
Paris, Centre Pompidou,
musée national d’Art moderne

Faut-il innocenter complètement un tel prurit nihiliste, et oublier les appels au meurtre dans lesquels se drapait la morgue de ces jeunes gens de bonne famille qui semaient la haine autour d’eux par jeu et rejet de «la France de papa»? Ce recours narcissique à l’insulte et à la calomnie, que leurs victimes fussent Proust, Cocteau, Barrès, Claudel ou Anatole France, ne pouvait pas ne pas contribuer au joyeux naufrage de l’entre-deux-guerres. Amusant paradoxe, si j’ose dire, puisque Dada s’est voulu, en sa version primitive, une réponse aux tranchées de 14-18. Faut-il rappeler, du reste, que peu en virent la couleur? Et Tzara, Picabia et Duchamp bien moins encore qu’Aragon et Breton… Au cours de ses Entretiens avec André Parinaud, publiés en 1952, ce dernier est revenu sur les débuts de Littérature et la sagesse des six premiers numéros, parus entre février et l’été 1919. On s’y montrait encore accueillants aux générations précédentes et modérés de ton. Jean Paulhan, avec qui Breton devait bientôt refuser de se battre en duel, compte aussi parmi les contributeurs d’une revue qui file doux. À Parinaud, qui était en droit de s’étonner de tant de retenue, Breton rappela qu’Aragon et lui étaient encore mobilisés alors et que les «pouvoirs» étaient conscients de la nécessité de ne pas libérer trop tôt les soldats traumatisés, révoltés par le «bourrage de crâne» et l’impression d’un sacrifice inutile. On notera que Breton eut alors la décence de ne pas ce compter parmi ceux qui souffrirent le plus du terrible conflit, Masson, Drieu ou le météorique Jacques Vaché

Littérature opère un virage radical début 1920. Mais la raison n’en est pas l’abandon des uniformes et l’appétit de vengeance, la raison s’appelle Dada et le besoin de dominer seul l’avant-garde parisienne. Entre les complices d’hier, c’est la guerre ouverte, démonétiser Tzara devient une priorité. Qui mieux que Picabia et Duchamp peuvent servir ce dessein? Au premier, Breton a proposé dès décembre 1919 de «collaborer à Littérature». Ce qu’il fit en donnant quelques poèmes. Il faudra que les choses s’enveniment sérieusement et que la revue s’ouvre aux images, dessins et photographies, pour que la «collaboration» de Picabia prenne un poids autrement plus symbolique et significatif. Deux ans donc passent… Littérature vient d’entamer une «nouvelle série» sous une couverture de Man Ray et la conduite de Breton, qui a écarté Soupault de la direction. Le nouveau chef des opérations peut écrire à Picabia une des ces lettres flagorneuses dont il a le secret. En gros, exit Soupault, sentez-vous enfin chez vous chez nous, cher maître… «Je vous prie de m’accorder votre collaboration, toute votre collaboration (c’est Breton qui souligne). […] Envoyez-moi, par ailleurs, tout ce qui vous plaira et surtout ne reculez pas devant aucune violence, la voie n’a jamais été si libre.» Dès le numéro suivant, Picabia signe la première des neuf couvertures qu’il donnera à Littérature entre septembre 1922 et juin 1924.

Man Ray, Le Violon d’Ingres, 1924.
Paris, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne

En plus des dessins originaux du peintre scandaleux, l’exposition de Christian Briend et Clément Chéroux regroupe et met en scène de façon piquante un certain nombre de projets alternatifs où Picabia donne libre cours à son humour le plus corrosif, oscillant entre le détournement des maîtres anciens (Botticelli, Ingres), la pornographie souriante et l’anticléricalisme sauvage. De son côté, Breton multiplie les déclarations d’amour. Ainsi, en tête du n°4, qui ouvre précisément la nouvelle série: « Dieu merci, notre époque est moins avilie qu’on veut le dire: Picabia, Duchamp, Picasso nous restent.» La ressemblance, du reste, est indiscutable entre les dessins du premier et le néoclassicisme piégé du troisième, qui ne cèdera pas aux avances de Breton avant 1923 et Clair de terre. Circonvenir Picasso, c’est le rêve de l’écrivain, qui joue déjà au shaman hugolien avec Desnos et Crevel (il est surprenant de voir le crédit que les spécialistes du surréalisme continuent à accorder à leurs séances «spirites»). Duchamp se laisse plus rapidement séduire. Ses aphorismes impayables ornent la revue dès son n°5, qui reproduit aussi une vue du Grand verre empoussiéré, mais prise par un Man Ray récemment débarqué à Paris et déjà en ménage avec Kiki. D’autres photographies de l’Américain auront droit de cité jusqu’au fameux Violon d’Ingres avec ses ouïes taillés en pleine chair, au-dessus  d’une paire de fesses mémorable. Chéroux a raison d’y insister, Littérature assure ensemble la promotion de Man Ray et la légitimité de son médium. C’est que Breton a déjà compris les profits possibles du nouveau révélateur… Le scabreux Picabia, lui, deviendra vite encombrant. Stéphane Guégan

– Christian Briend et Clément Chéroux (dir.), Man Ray, Picabia et la revue Littérature, Centre Pompidou, jusqu’au 8 septembre, catalogue très fouillé et donc très utile, 29,90€.

Quelques récentes publications relatives au surréalisme…

*Nadja Cohen, Les Poètes modernes et le cinéma (1910-1930), Classiques Garnier, 49€. /// Voilà un livre comme on aimerait en lire plus souvent, informé, exempt de tout jargon et affranchi de la langue de bois qui sévit en milieu universitaire quand on aborde les saintes avant-gardes du premier XXe siècle. Nadja Cohen, première audace, ne réduit pas la modernité poétique d’alors au surréalisme (Cendrars s’y taille la part du lion qu’il était). Bien avant Breton, c’est Apollinaire qui introduit la photographie et le cinéma dans les publications qu’il dirige. Les Soirées de Paris, on l’oublie trop, s’intéresse aux salles obscures dès 1912. La défense du cinéma muet, dernier né d’un monde dont il est aussi l’expression adéquate, «sans emphase ni effusion», va conduire les poètes à repenser l’espace-temps de leur propre langage et à privilégier l’image sur le récit. Un certain merveilleux populaire, de plus, y renouvèle la frénésie des romantiques pour la pantomime. L’espèce d’hallucination «stupéfiante» dont procède la jouissance du spectateur constitue enfin un autre attrait puissant et un objet de réflexion pour les surréalistes, soucieux de comprendre les mécanismes de la pensée et du désir, et jaloux de l’impact du film sur notre imaginaire. SG

 

– Paul Éluard, Grain-d’Aile, illustré par Chloé Poizat, Nathan/Réunion des musées nationaux-Grand Palais, 14,90€. /// En 1951, un an avant d’être emporté par une crise cardiaque, et en marge de tout activisme politique (Ode à Staline, 1950), Paul Éluard publie une fantaisie qui fait écho à son Etat-civil (Eugène Grindel) et, plus profondément, à L’Albatros de Baudelaire. Les romantiques, on le sait, ont précédé les surréalistes dans le culte de l’esprit d’enfance. Ce conte, où règne déjà l’esprit de Topor, reparaît accompagné des illustrations inquiétantes de Chloé Poizat. Derrière le charmant apologue de la légèreté, qu’elles servent sans mignardise, on peut lire une métaphore du poète et, plus précisément, du poète qu’est alors Éluard, refaisant une dernière fois sa vie avec Dominique Lemort, mais prisonnier des serres de Moscou. SG

*Benjamin Péret, Le Déshonneur des poètes, et autres textes, introduction de Jean-Jacques Lebel, Acratie, 15€. /// On a souvent lu ce classique comme une défense et illustration de l’autonomie de l’art («la poésie n’a pas à intervenir dans le débat autrement que par son action propre»). Péret, depuis Mexico, y répondait en 1945 au volume anonyme et clandestin, L’Honneur des poètes, publié par les éditions de Minuit en juillet 1943. Il fallait un certain courage pour tenir tête aux Fouquier-Tinville du moment, à tous ces poètes que le PCF avait érigés en résistants admirables et en juges impitoyables. Comme le souligne la préface de Jean-Jacques Lebel, le texte de Péret reste l’un des premiers à dénoncer le nouvel opium des intellectuels français de l’après-guerre: «Mais le poète n’a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance  humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique devient sacrilège», martèle l’ami de Breton. SG

*Sarah Frioux-Salgas (dir.), «L’Atlantique noir de Nancy Cunard», Gradhiva, Revue d’anthropologie et d’histoire des arts, n°18, Musée du Quai Branly, 20€. /// Celle qui se voulait «l’inconnue» ne l’est pas aux lecteurs d’Aragon. Elle est la «grande fille», de taille et d’ambition, «félonne et féline», qu’il évoque dans La Défense de l’infini avant d’enfouir à jamais ce livre fou. Née en Angleterre, la même année que Breton, Nancy Cunard se rattache au surréalisme par d’autres liens que sa romance agitée avec un poète encore en froid avec sa libido. Cette publication très soignée nous montre l’ex-châtelaine jouant les travestis chez les Beaumont (avec Tzara!), prenant des poses d’androgynes illuminés devant Man Ray et libérant son «cœur d’ébène» à travers le jazz, les bijoux d’ivoire et la lutte constante contre l’apartheid. Elle fut donc de toutes les avant-gardes. SG

 

*Serge Sanchez, Man Ray, Folio biographies, Gallimard, 8,49€. /// Récit alerte comme le fut la vie du plus français des Américains. Que serait la planète du dadaïsme historique sans le cosmopolitisme du New York des années 1910? Man Ray, issu de l’immigration des Juifs russes, s’est rêvé peintre avant de découvrir que la photographie pouvait en être plus qu’un succédané. C’est un trentenaire déjà riche de multiples expériences et d’une culture solide (lecteur et mélomane, il a même croisé Robert Henri, le maître de Hopper) que Duchamp et Cocteau vont lancer dans le Paris des «Roaring Twenties». SG

 

*Henri Béhar et Michel Carassou, Le Surréalisme par les textes, Classiques Garnier, 29€. /// Cette synthèse destinée aux étudiants, parue en 1988 et plusieurs fois complétée depuis, demeure une introduction substantielle à la connaissance et à l’histoire remuante du mouvement. Si les auteurs évitent à maints endroits l’hagiographie coutumière à ce genre de publications, ils ne font pas toujours preuve de recul critique et de grande tolérance. Voir leur addendum persifleur (p. 281), et donc leur dérobade, au sujet de l’essai de Jean Clair, Du surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes. Contribution à une histoire de l’insensé, Mille et une nuits, 2003. SG

Terrible année

L’affiche d’une exposition, c’est l’étendard du commissaire, et presque son clairon. Ayant à brosser le bilan de deux siècles de conflits modernes, Laurence Bertrand Dorléac a choisi pour drapeau une toile au titre presque prophétique, L’Oublié! Un jeune pioupiou de la guerre de 1870, ventre à terre mais dressé sur les avant-bras, y est à jamais fixé entre vie et mort, comme une sainte baroque souriant à son destin glorieux. Au lendemain de notre défaite contre les Prussiens, fiasco qui réveilla le génie vindicatif de Renan et Lavisse autant que la verve roborative des peintres, de telles images faisaient du bien. Il serait mal venu d’en sourire. Mais le public d’aujourd’hui, puceau des violences d’hier, a-t-il encore moyen de comprendre, faute d’y adhérer, cette peinture réparatrice à maints égards ? La question est moins injustifiée qu’il n’y paraît, et on ne peut que se la poser en visitant la passionnante exposition de Lens. Passionnante à la fois par ce qu’elle montre et par ce qu’elle ne montre pas, ou pas beaucoup. Pour en résumer le propos, la phrase célèbre de Chateaubriand fait merveilleusement l’affaire : «Napoléon a tué la guerre».

Alphonse de Neuville,
Les Dernières Cartouches, Salon de 1873
Bazeilles, musée de la Maison des dernières cartouches

Les campagnes incessantes et carnivores de Bonaparte auraient dépassé en horreurs tout ce que l’histoire nous apprend des batailles les plus meurtrières de l’humanité. Ce triste privilège, en outre, marquerait le seuil d’une prise de conscience, sensible chez les artistes qui eurent à rendre compte de l’ubris du tyran. N’écoutant que ses émotions et sa foi royaliste, le grand René exagérait à dessein les appétits de «l’ogre corse», et minorait volontairement les calculs politiques auxquels lui-même se rendit lorsqu’il pousserait Louis XVIII à envoyer ses armées en Espagne… Quant à Goya et Géricault, les figures tutélaires de l’exposition de Lens, ne sont-ils que les avant-courriers d’une désacralisation de l’héroïsme militaire où s’inscrirait l’art moderne jusqu’à nous? L’un et l’autre ne furent pas exempts pourtant de fièvre cocardière, au-delà de leurs images inoubliables de la barbarie et de la souffrance humaines, dès qu’il s’agit d’exalter la bravoure des leurs… C’est que la guerre depuis la Révolution française est un dieu à deux faces, et l’artiste un témoin à deux visées quand il se sent animé, par vocation, puis par exception, du patriotisme des soldats de l’an II. Là est l’essentiel, là se situe la vraie ligne de rupture dans l’imagerie guerrière. Quelque chose s’est brisé au cours des années 1950-1960, qui a conforté la veine victimaire qu’explore avec soin l’exposition de Lens. Il eût été intéressant de s’attarder davantage sur ses causes. Car l’histoire des mentalités bascule alors, la pleine révélation des horreurs de la Seconde Guerre mondiale se conjuguant avec les effets de l’antiaméricanisme alimenté par les communistes, les conséquences d’une décolonisation anarchique et l’instauration d’une société hédoniste sur laquelle les valeurs de sacrifice individuel et de grandeur nationale, pour le meilleur et le pire, ont perdu prise. La rigolade de mai 1968 en est moins le signal que la confirmation carnavalesque.

Un siècle plus tôt, la société française résonnait encore dans l’adversité d’autres vibrations. Quand bien même la guerre de 1870 fut une erreur, et une erreur de gauche (Emile Ollivier passant outre l’avis de Napoléon III, qui connaissait son agresseur), le patriotisme des combattants ne se laissa pas atteindre par l’impréparation générale et les lâchetés d’une partie de l’état-major. Si nul n’ignore désormais que la Commune fut un acte politique autant qu’un acte de résistance, on mesure moins la crise identitaire née de la défaite et l’espèce de sursaut qu’elle provoqua dans tous les domaines. Louis Halphen, en 1927, parle encore de cette raclée comme d’un «stimulant». Lors des Salons de 1872 et 1873, sculpteurs et peintres, Manet compris, s’associèrent au lancement d’une «réforme intellectuelle et morale» dont Renan, au même moment, traçait le programme en lettres de feu. Le Louvre/Lens a réuni trois de ces toiles: L’Oublié de Betsellère, un élève de Cabanel aussi anémié que son maître, y voisine avec deux chefs-d’œuvre d’Alphonse de Neuville, Le Bivouac devant le Bourget et Les Dernières cartouches, l’un spectral, l’autre furieux, deux «lieux de mémoire».

L’inventeur de la formule, Pierre Nora, ne m’en voudra pas d’en user ici. Dans ses Recherches de la France, maître livre que je n’ai pas la prétention de résumer, le moment 1870-1871 occupe une place centrale, à la mesure de l’électrochoc qu’il constitua. Lavisse et Renan, deux des instituteurs de la IIIe République et de l’idée nationale, l’édifient désormais sur le passé intégral de la France et contribuent, montre Nora, à la conversion géographique d’une frontière jusque-là historique. 1791 s’était construit sur le rejet fictif de l’Ancien Régime, l’intolérance religieuse et l’illusion d’une société égalitaire en tout ; 1871, à l’inverse, jette les fondations d’un pays fort de toutes ses racines et d’un patriotisme républicain lavé de tout jacobinisme. À l’exemple de ce qui se passe en Allemagne, à la fois horizon de cette nouvelle coupure et modèle de son propre dépassement, la République va désormais faire de l’enseignement de l’histoire le ciment de l’unité nationale, réapprise dans l’humiliation et les douleurs de la défaite. De Lavisse à Péguy, chacun prône le patriotisme par l’éducation et le réinvestissement d’une mémoire qui soude autour  d’elle les citoyens décidés à «vivre ensemble». Il est un peu facile d’attribuer à cette morale laïque volontariste et aux clercs de la IIIe République les fautes de leurs successeurs, de la loi de séparation de 1905 au «lâche soulagement» de Munich, en passant par les atermoiements du Front populaire. Mieux vaut interroger avec Pierre Nora l’espèce de vide, entre deuil et mélancolie, dans lequel le pays aura plongé après 1974 et le «retrait de la grande histoire». Une certaine polémique s’est crispée sur les conclusions de l’historien. Preuve que notre «identité collective», revivifiée en 1871, a des soucis à se faire. Stéphane Guégan

*Les Désastres de la guerre 1800-2014, Louvre/Lens, jusqu’au 6 octobre 2014. Catalogue, coédité avec Somogy, sous la direction de Laurence Bertrand Dorléac, 39€.

*Pierre Nora, Recherches de la France, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 24,50€.

Drieu que c’est beau!

drieu-14-18-2-R7Ys6JuTLa guerre de 14, humus poétique, voilà une terrible vérité, comme notre époque n’aime pas les entendre. Deux parutions remarquables et quelques inédits de Drieu, regroupés par l’excellente Revue des deux mondes, nous confrontent à cette lyre couleur de boue, de sang et d’extase. Maintenant qu’il n’y a plus le moindre poilu qui vaille ou braille, écoutons avec respect leurs chants de vie et de mort. Ils vérifient l’avertissement des Fleurs du mal: la gratuité de la poésie est l’envers de sa nécessité existentielle. À travers les deux florilèges qu’ils ont dirigés, Antoine Compagnon et Guillaume Picon, un même vertige nous bouleverse, celui des hommes face à l’horreur et l’incertain, l’incertitude de soi dans l’épreuve suprême. Le plus étonnant est que la poésie des tranchées, autre déluge de feu, ne se cantonne pas au pathétique ou au tragique prévisibles. Nous n’avons peut-être plus le cœur assez large pour tendre l’oreille aux accents charnels de Péguy et Déroulède, ou pour supporter Barrès en «rossignol des carnages», c’est bien dommage. Mais sommes-nous plus disposés, hommes et femmes du 11 septembre, à accepter le sublime inversé? Les surréalistes, on le sait, ne pardonnèrent jamais à Apollinaire son «Ah Dieu! Que la guerre est jolie / Avec ses chants et ses longs loisirs». Pourtant, comme le rappelle Compagnon, qu’eussent été Aragon, Breton et Eluard s’ils s’étaient privés de ce que la guerre eut de rimbaldien? La licence, la frénésie, le dédoublement de soi, l’éthique paradoxale de la haine, le fonds de cantine du surréalisme, en somme, a fleuri dans les tranchées… Le meilleur du roman français de l’entre-deux-guerres aussi: Giono, Céline et le Drieu de La Comédie de Charleroi, si proche de Remarque et Hemingway. Thibaudet, dans la NRF d’avril 1920, réclamait des «romans de la volonté», et non «des romans de la destinée», ces trois-là les signeraient bientôt. Auparavant, Drieu va mettre la guerre en vers.

Parmi les inédits déjà mentionnés, on lira un sonnet d’octobre 14, dont le titre résume à la fois l’esthétique et le paradoxe dont il tire sa beauté. Fusée fait du Heredia sur un thème Dada. Drieu se souviendra sous l’Occupation combien il avait peiné à broder «artistement» sur le merveilleux involontaire des orages d’acier. On en sauvera surtout ce trait net, «la cruelle beauté de ta claire menace» et cette rime latente entre Arras et «harasse». Mais la distance est encore grande qui sépare Drieu de son premier chef-d’œuvre, le volume d’Interrogation. «J’emploie les courts moments que me laisse mon poste ennuyeux à préparer un livre que va publier La Nouvelle revue française», écrit-il en juillet 1917 à son ami Jean Boyer, autre héros de la guerre, familier d’Emmanuel Berl et fidèle de Drieu, par-delà les déchirements idéologiques à venir. De leur émouvante et précieuse correspondance, la Revue des deux mondes nous livre de quoi nous mettre en sérieux appétit: «Pour moi la guerre m’a profondément labouré. […] J’intitulerai “Cris” ce recueil de chants en prose, car aucune musique ne les enveloppe.»

Daté du 30 août 1917, l’achevé d’imprimer d’Interrogation de Drieu la Rochelle ne dit rien des difficultés qu’ont rencontrées ces poèmes de guerre. La censure, grâce à l’appui de Marcel Sembat, en aura seulement fait fondre le tirage. Des cinq cents exemplaires que l’auteur attendait de Gaston Gallimard, seuls 150 circulent à partir du début septembre. Apparemment, on s’est ému des pièces considérées comme germanophiles… Après plusieurs campagnes, de la frontière belge aux détroits ottomans, Drieu n’écartait pas ses ennemis du salut viril qu’il adressait à tous ceux qui s’étaient portés au feu, la peur au ventre, sans fléchir pourtant, quel que soit leur uniforme. «Ma joie a germé dans votre sang.» Mais l’essentiel du livre ne saurait être accusé de trahison. Le chant de Drieu, sans gloriole inutile, exalte ses frères d’armes, brisés, cassés par une guerre trop mécanique, mais qui épargne les officiers incompétents et les planqués. Dire la beauté de l’action, où se rachète l’absurdité de cette «comédie» sanglante, lui paraît urgent. Car ce bain de sang possède sa nécessité imprévue. Elle précipite le destin des peuples, vainqueurs et perdants, et jette les fondations d’un avenir révolutionné, voire révolutionnaire. Sous le miraculé de Verdun pointe déjà le fasciste de 1934. Parce que la guerre lui permit de se connaître tout entier, courage et lâcheté, elle devait marquer à jamais les livres et les choix politiques de Drieu. Né en 1893, il appartient à cette génération formée ou déformée par le ressac de l’humiliation de 1870, l’affaire Dreyfus, la montée des masses, les faillites de la IIIe République mais aussi la militarisation croissante du régime face aux provocations marocaines et autres de l’Allemagne. Au vu de l’évolution de Péguy, on imagine comment l’époque a pu aiguiser l’appétit révolutionnaire des jeunes nationalistes, qui aspirent à bousculer à travers la politique les limites étroites de la vie bourgeoise.

En novembre 1913, la classe de Drieu est appelée pour un service militaire de trois ans. Le jeune incorporé est aussi un humilié précoce. L’échec aux examens de Sciences Po a été plus que cuisant et la blessure d’amour-propre s’aggrave de l’amère déception des siens. Il s’en ouvre dans ses lettres à sa fiancée, Colette Jéramec, une jeune fille intelligente. Sa future épouse se destine à la médecine et incarne l’ambition de la grande bourgeoisie juive, intégrée et convertie. Pour ne pas s’éloigner d’elle, de son frère André et du Paris qu’ils aiment tous les trois, Drieu renonce aux cuirassiers pour l’infanterie. La déclaration de guerre le trouve, en cet été étouffant, à la caserne de la Pépinière. Le 6 août 1914, accompagné d’André Jéramec, il part pour le front avec le grade de caporal. Le 23, c’est «la bataille de Charleroi» où Drieu dit avoir connu l’expérience la plus forte de son existence en sortant de soi. Une sorte d’éjaculation, dira-t-il plus tard avec quelque emphase: «Comme j’avais été brave et lâche ce jour-là, copain et lâcheur, dans et hors le sens commun, le sort commun.» Les pertes avaient été lourdes. André, dont il dira le courage et le patriotisme en 1934, fait partie des disparus. Drieu lui-même, blessé à la tête par un shrapnel, est évacué vers Deauville. Nommé sergent le 16 octobre 1914, il rejoignait son régiment le 20 en Champagne. Blessé au bras le 28 octobre, Drieu rejoint l’hôpital militaire de Toulouse pour trois mois. Au printemps 1915, il est volontaire pour la campagne des Dardanelles. Ce grand ratage le renvoie à ses pires obsessions, la maladie, la déchéance, la syphilis, la mort. Il a senti «l’Homme» mourir en lui, l’appel séduisant de l’abject… Lors de sa longue convalescence à Toulon, une infirmière à bec-de-lièvre, aussi pure qu’il se sent souillé, lui prête les Cinq grandes odes de Claudel. Choc durable… Colette, toujours elle, le fait rentrer à Paris avant la fin de l’année. Ce temps gagné sur la guerre, on l’a vu, il le consacre à l’écriture d’Interrogation. En janvier 1916, il intègre le 146e RI. Quand la bataille de Verdun éclate, son régiment est aux premières lignes. Le 26 février, toujours sergent, Drieu s’élance au milieu des bombes avec le sentiment de n’être plus qu’un petit tas de viande jeté «dans le néant». Sous la mitraille, lui et ses hommes rebroussent chemin. Un obus, en soirée, le terrasse, le blessant au bras gauche et lui crevant un tympan. On le renvoie à l’hôpital, avant les services auxiliaires. Gilles laissera entendre que Drieu décida de tourner la page et d’exploiter l’infirmité légère de son bras. Relations, accommodements, le voilà nommé auprès de l’État major, hôtel des Invalides! Parmi les amis de Colette surgit alors le jeune Aragon. L’ambition littéraire de Drieu peut s’épanouir. Un très étrange poème de lui, anti-futuriste par le style et le propos, a paru dès août 1916 dans SIC. «Usine = Usine» file la métaphore d’une mécanisation du monde, guerre et production capitaliste, et aliénation des hommes, soumis à la loi d’airain.

Un an plus tard, Interrogation reçoit un accueil très favorable. Les comptes rendus s’égrènent au cours de l’année suivante à propos de ce «petit livre, dur, mystique, tout flamboyant, tout fumant encore de la bataille», qui rappelle à la fois Claudel, Whitman et Lamennais à Fernand Vandérem. Le grand Apollinaire lui concède aussi quelques lignes très positives. La recension la plus enflammée revient à Hyacinthe Philouze, sensible à «l’âme tout entière de la génération qui, au sortir de la tranchée, va façonner le monde nouveau!» Quant à la réaction de Paul Adam, c’est la reconnaissance du vieux professeur d’énergie, heureux de saluer en Drieu un émule de Rimbaud. En 1934, date anniversaire s’il en est, La Comédie de Charleroi forcera aussi l’admiration des contemporains. Selon Marcel Arland, Drieu y a moins livré «une peinture de la guerre», tableau naïf, que le «récit des rapports d’un homme avec la guerre». Au lendemain de l’Occupation et du suicide de Drieu, Mauriac dénoncera sa fascination pour la force mais rendra hommage à «ce garçon français qui s’est battu quatre ans pour la France, qui aurait pu mourir aux Dardanelles». Cette guerre que Drieu avait apostrophée en poète anti-mallarméen: «il faut percuter et non suggérer». Stéphane Guégan

*«Jean-François Louette et Gil Tchernia», présentation et annotation de Jean-François Louette et Gil Tchernia, Revue des deux mondes, mars 2014, 15€.

*La Grande Guerre des grands écrivains, d’Apollinaire à Zweig. Textes choisis et présentés par Antoine Compagnon, Folio Classique, 10,60€.

*Poèmes de poilus. Anthologie de poèmes français, anglais et allemands dans la Grande guerre  1914-1918. Textes choisis par Guillaume Picon, édition bilingue, Points, 7,50€.

– À lire aussi, Jean-Pierre Guéno et Gérard Lhéritier, Entre les lignes et les tranchées, Musée des lettres et manuscrits, Gallimard, 29€. Guerre poétique, 14-18 fut aussi une guerre épistolaire. Plus de quatre millions de lettres circulent chaque jour en France. L’originalité ici est de confronter la plume des inconnus et la voix de ceux que l’histoire a encensés, de Félix Vallotton et Fernand Léger, inventeurs d’un nouveau sublime guerrier, à Apollinaire et Jacques Vaché, écrivains au coup de crayon loufoque ou acéré. «Le tournant de 1917», ultime chapitre, aurait pu faire place à Interrogation et au Parade de Picasso. La vie continuait pour certains. SG

L’Occupation, c’était comment ?

Livre fondamental, et si précieux que ses détenteurs ne s’en dessaisissaient pas, il était devenu introuvable, il revient en librairie dix-sept ans après sa publication, et presque son invention. Car Claire Paulhan en fut, au sens fort, l’éditrice. À l’état de dactylogramme, un peu oublié parmi les archives de son auteur, Sous l’Occupation attendait son heure: il a joué et joue encore un rôle décisif dans notre relecture de la période. Un demi-siècle après les faits et les paroles qu’il rapporte, Jean Grenier, voix d’outre-tombe au charme feutré, toute de retrait et d’exigence, reprenait le cours des conversations que ce livre différé, puis abandonné à un sort incertain, nous restitue avec une vibration tonique. Au départ, le projet de Grenier, photographier l’opinion des Français occupés, et notamment celle des plus grands écrivains, rappelle les enquêtes littéraires du XIXe siècle. Signe de sa récente promotion au rang des instances intellectuelles du pays, le milieu lettré aime à se sonder depuis les années 1890. C’est justement ce magistère dont l’Occupation allemande va redistribuer les cartes, privant les uns de leurs tribunes habituelles, poussant les autres à outrer leur verve, assignant à chacun, jusqu’aux collaborateurs au patriotisme intact, une responsabilité morale accrue. Grenier, qui avait échappé à la guerre de 14, subit l’affront de juin 1940 avec d’autant plus d’amertume que la débâcle militaire accusait la crise d’identité où sa génération s’était débattue dès les années 1930. Elle se confirme dans les contradictions politiques de ce penseur de gauche que le dogmatisme fait fuir et qui aura renouvelé avant Camus, son médiatique disciple, l’hygiène du doute chère à Montaigne.

Ainsi Grenier nous rappelle-t-il qu’il fut à la fois partisan d’une intervention de la France en Espagne, sous le Front populaire, et Munichois, sous Daladier. Ainsi avoue-t-il son incapacité à la résistance active et son admiration «pour l’esprit de sacrifice» de ceux qui allaient s’en montrer aptes. Or, dans la France occupée, où les vociférations d’une presse trompeuse ont remplacé le klaxon des voitures au rencart, il n’est pas le seul à s’interroger sur le sens que peut prendre la chose écrite, et la difficulté à y faire entendre d’autres musiques qu’excessive ou idéologique. Le silence de son ami Guéhenno, option possible, ne sera pas la sienne. À la demande de Drieu et de Marcel Arland, encouragé aussi par Paulhan, autre ennemi de l’emphase, Grenier donnera ainsi quelques articles à la NRF et à Comœdia, en marge de son enseignement, qui le conduit à Montpellier et à Lille. Si l’on y ajoute l’Algérie et quelques peintres, Sous l’Occupation offre un formidable état des lieux de l’époque, et une mosaïque humaine dont chaque avis compte, celle de l’inconnu interrogé dans un train, à égalité avec Gide, Claudel, Léautaud, Giono, Cocteau, Fraigneau, Ramon Fernandez, Marc Bernard, dont Grenier note le renversement des sentiments maréchalistes, et Drieu la Rochelle, figure centrale en raison même des ambiguïtés et des incertitudes du personnage, qui n’ont jamais paru si vives et éclairantes ailleurs.

Stéphane Guégan

*Jean Grenier, Sous l’Occupation, édition établie par Claire Paulhan, annotée par Claire Paulhan et Gisèle Sapiro, Éditions Claire Paulhan, 32€

Nommé à Montpellier après l’armistice, Grenier passe l’été et une partie de l’automne dans le sud de la France. À peine remet-il le pied à Paris, en novembre, qu’il ébauche le grand interrogatoire dont devait naître Sous l’Occupation. Ses dons d’écrivains éclatent dans la saisie hugolienne, déhiérarchisée, des choses vues et senties; il enregistre aussi, en juste, le mensonge colporté par la presse de grande diffusion, sous surveillance étroite, comme on sait. Mais sans doute existait-il des moyens pour dire le sentiment antiallemand que Grenier vérifie parmi tous ces signes qu’émettent une ville et une population réduites aux masques et aux stratégies d’évitement: «Et c’est une des choses les plus surprenantes que de voir à ce sujet la faillite de la presse.» Voilà une réflexion qui devrait combler de joie Pierre Laborie, le meilleur historien de l’opinion des Français durant les années 1940-1944. Le Chagrin et le venin, son maître livre de 2011, qui reparaît enrichi en Folio Histoire (8,90€), devrait être imposé aux lycéens à qui l’on continue à servir la «doxa de la France glauque», une France qui se serait couchée très tôt et se serait réveillée fort tard. Au mépris des comportements réels de la majorité de nos aînés, ou de certains silences qui valaient acte plus que résignation, la mémoire dominante et accablante des années noires semble sans appel. Héritage de l’époque post-1968, largement conditionnée par Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls et une appréciation restrictive de la Résistance, elle entrave la nécessaire révision des certitudes qui la construisent. Laborie a raison de dénoncer ceux qui ont intérêt à prétendre que le débat est clos quant à ce qui fait aujourd’hui consensus, l’antisémitisme viscéral des Français, la signification univoque qu’il faudrait attribuer au maréchalisme et à la logique vichyste, l’indifférence du clergé au sort des persécutés, ou encore le refus d’analyser la Résistance dans ses contradictions et ses liens avec le reste de la population. La nouvelle édition du livre se dote notamment d’un avant-propos plus percutant et d’une postface décapante. Le premier souligne combien «les travaux qui détonnent restent marginalisés quand ils ne sont pas délibérément ignorés». Laborie cite les livres de François Azouvi et de Jacques Semelin dont j’ai déjà parlé ici. La postface revient sur les réactions que son livre a soulevées de la part des tenants d’une France servile et binaire dans l’épreuve et l’indignité. Cette tare bien française, qui consiste à ne «vouloir élire que son néant» (Malraux), nous avons pu encore la vérifier lors de la célébration du D-Day… En oubliant ce que Grenier appelait la «loi du vainqueur», et faute de comprendre la «réalité multiforme du non-consentement», on salit à plaisir la mémoire des «occupés». SG

Céline de vie

Henri Godard n’aura cessé d’écrire sur ses raisons d’écrire sur Céline. Il fut un temps où l’on risquait gros à traiter savamment du pestiféré de service. Ces années 1950-1970, Godard les a placées au cœur de son dernier livre, le plus intime, où il se raconte «à travers Céline», dont il fut l’éditeur scrupuleux et le juge impartial. Un partage des rôles pas toujours évident. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, celle qui eut à choisir entre l’idéologie et la littérature, le primat de l’une, la souveraineté de l’autre, Godard aborde Céline par la trilogie allemande, saga d’une déconfiture historique qui emporte avec elle tout ce qui bridait encore le lyrisme convulsif de Guignol’s Band. Après avoir défié Proust en déboussolant le récit romanesque et la doxa populiste, Céline écrit ses Mémoires d’outre-tombe. La comparaison est de Godard, elle sonne juste. Une langue s’invente, plus hachée, plus haletante que jamais, un auteur prend la parole en son nom, mêle la fiction du présent à la grande histoire, fait hurler ses phrases pour dire l’au-delà des mots trop sages, les derniers mois du Reich, la fuite picaresque des notables de Vichy et le comique involontaire d’une humanité en déroute. D’un château l’autre, titre baigné d’errance et d’humour, fait partie de ces lectures dont on ne se remet jamais. Nous sommes en 1957, Godard a vingt ans. La France a perdu l’Indochine, elle va bientôt voir s’éclipser l’Algérie, De Gaulle ronge son frein. Céline, lui, vit retranché à Meudon depuis juillet 1951, libre des tracasseries judiciaires qui lui ont permis de peaufiner son destin de victime exemplaire. Certains épurés ont pourtant trinqué davantage et ne jouissent pas alors de la petite coterie qui s’est placée sous l’aile protectrice de Gaston Gallimard. Rééditions en Blanche, attentions du jeune Nimier, et consécration par la Pléiade: Céline n’est pas à plaindre.

Sa mort, en juillet 1961, libère les cœurs et les passions, bonnes ou mauvaises. Les années suivantes voient se succéder les deux volumes des Cahiers de L’Herne, tribune d’une nouvelle jonction entre l’héritage célinien et la littérature du jour, Miller, Kerouac et Sollers. Pouvait-on dissocier le style de Céline des idées que sa verve impayable avait charriées jusqu’aux pamphlets? La question brûlait toutes les langues. Godard découvre, en 1967, Bagatelles pour un massacre, publié trente ans plus tôt, dans le climat d’une guerre menaçante, dont l’écrivain attribuait la responsabilité à ces Juifs aux commandes de l’appareil d’État et de la machine économique. Le choc aurait mis fin aux destinées céliniennes de Godard sans sa conviction que l’écrivain n’avait pas à être sacrifié à ce «délire» raciste. L’avenir lui apprendrait que l’antisémitisme de Céline ne l’avait pas empêché d’avoir des amis juifs et des maîtresses juives, ou que les articles de l’Occupation n’appelaient pas à l’éradication des «ennemis de l’intérieur». Puisque le torrent boueux des pamphlets participait de la rhétorique de l’amplificatio et touchait peu les romans, un travail préalable s’imposait, interroger la «poétique de Céline» et ce qu’elle avait bousculé.

On mesure l’incongruité d’un tel projet à l’orée des années 1970, en milieu universitaire, aux difficultés qu’eut Godard à trouver un directeur de thèse. Devant les verdeurs peu orthodoxes du Voyage et de Rigodon, la stylistique et la philologie traditionnelles renâclent. Godard tient bon et finit par embarquer Robert Ricatte et Robert Mauzi à bord d’une épopée dont il ne sait pas encore qu’elle occuperait une vie entière, la sienne. Dès la fin des années 1960, alors qu’il enseigne aux États-Unis, il prend conscience d’une réalité surprenante, la plupart des manuscrits de Céline ont franchi l’Atlantique… Et ceux restés en France, quand ils ne sont pas la propriété de Lucette Destouches, ne sont pas nécessairement accessibles. Or, Godard le sait, leur examen serré conditionne la thèse qu’il veut consacrer au «travail du langage» et le volume de La Pléiade que Gallimard lui a commandé en 1970. Les trois derniers romans s’y trouveront réunis à un appareil critique complètement inédit. Le volume paraîtra en 1974, la thèse en 1984. Elle reparaît avec un profit intact. Si atypiques que soient le français de Céline et sa façon de le faire chanter, on peut y reconnaître la trace de ses lectures et de ses marottes. Lexique, syntaxe, matière sonore, pour trancher dans le vif, ne sont pas sans racines.

Fatalement, l’analyse des tournures et la recherche des sources, de François Villon et Rabelais à Rimbaud et Barbusse, convergent vers une question centrale, centrale au moment où Godard écrit: peut-on prendre plaisir au texte célinien sans se compromettre? Oui, évidemment. Mais cette évidence exigeait d’en nier une autre. Le premier Barthes et le dernier Bourdieu n’avaient-ils pas fait prévaloir l’idée que l’écriture n’était que le cache-sexe de l’idéologie et le style une «option entre différentes morales du langage»? Contre ces gourous de salon, Godard restaurait la force princeps, imprescriptible, de «l’auteur», cet animal dont on croyait s’être débarrassé comme Descartes s’était débarrassé de Dieu par amour des mathématiques. À cet égard, on relira, en pensant à sa date et au contexte, le texte magnifique qu’Henri Mondor rédigea sur Céline en 1959, et qui devait servir d’avant-propos à la fameuse Pléiade de 1962, laquelle contenait le Voyage et Mort à crédit. Aussi grand chirurgien qu’éminent érudit, Mondor était connu pour cultiver de tous autres auteurs, Mallarmé et Valéry en premier lieu. Mais Céline ne voyait aucun inconvénient à se voir classer parmi les orfèvres du verbe, et célébrer par un confrère illustre. Comme le note Cécile Leblanc, en tête de la précieuse correspondance des deux hommes, «Mondor et Céline ont en commun le métier de médecin, la passion de la littérature, et sans doute aussi des entrées dans les milieux de droite ou d’extrême droite.» Sous l’Occupation et au moment de l’épuration, Mondor, comme Paulhan, s’était comporté avec une rare intelligence du terrain. L’avant-propos de 1959 brille du même tact, oscille entre admiration et réserve pour mieux conclure: «Et pourquoi demander à Daumier des images pieuses et à Chamfort des sucreries?» Superbe. Stéphane Guégan

*Henri Godard, À travers Céline, la littérature, Gallimard, 17,50€.

*Henri Godard, Poétique de Céline, Gallimard, Tel, 11,90€.

*Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Henri Mondor, édition établie, présentée et annotée par Cécile Leblanc, 18,50€. L’avant-propos du volume de La Pléiade de 1962 est donné en annexe.

Grand Célinien devant l’éternel, François Gibault fait paraître des mémoires qui n’auraient pas déplu au maître tant ils mêlent la drôlerie et l’insolence aux choses les plus graves de la vie. Ces morceaux d’existence n’avaient pas besoin d’être tricotés ensemble pour faire mouche. Au contraire, l’ordre alphabétique et le discontinu, autre trait célinien, servent parfaitement une perspective qui se veut, en tout sens, cavalière. Comme les esprits libres qu’il a rencontrés, côtoyés ou aimés, Gibault n’a jamais trouvé sa place. L’a-t-il jamais voulu? «De permanence entre deux chaises, à la croisée de plusieurs chemins, il existe en moi un fonds traditionnel qui guerroie sans cesse avec mon attrait pour les tables rases, les idées neuves et la révolution.» Ses souvenirs descendent le siècle comme le bateau ivre, toutes amarres rompues. Le barreau, les femmes, les hommes, l’Algérie, le gratin parisien et ses marges, tout y passe, personne n’y trépasse, même ceux sur lesquels pleut l’ironie assassine de Gibault. C’est fin de bout en bout, plein de petits faits vrais et de bons mots, ce sont ses «choses vues». La concision étant la vertu des meilleurs portraits, difficile de choisir entre eux. Mes préférés? Aragon, Arletty, Aznavour, Lucien Combelle, Roland Dumas, Bernard Frank, Jean–Edern Hallier, Jacques Perret, Angelo Rinaldi, Hélène Rochas, Maurizio Serra, Nicole et Frédéric Vitoux. Du cousu main, à ne pas mettre entre toutes. SG/ François Gibault, Libera me, Gallimard, 23,90€.

C’est assez que d’être

Notre G6 des lettres classiques s’est longtemps composé de plumes masculines : Boileau, Bossuet et Racine y siégeaient parmi La Rochefoucauld, La Fontaine et Molière. Ceux-là savaient bien qu’ils n’étaient pas seuls à «écrire le français» et scruter les cœurs avec esprit et grâce. Ils savaient bien que Mme de Lafayette et Mme de Sévigné étaient du bâtiment et qu’elles eussent très bien pu être de l’Académie. La Pléiade, pour ces femmes de lettres, et ces femmes à lettres, c’est un peu le quai Conti sur papier bible. Dans le désert actuel et la journalisation de la littérature, les Œuvres complètes de Mme de Lafayette ouvrent une oasis fort délectable. Tout d’abord, le volume nous la rend entière : La Princesse de Clèves, si parfaite soit-elle, souffre donc la présence des deux premiers romans de l’ancienne «précieuse à névroses», formule contraire à son style acéré. La Princesse de Montpensier, malgré le film de Tavernier, et Zayde avaient bel et bien disparu de notre horizon. On les lira avec d’autant plus d’entrain que Camille Esmein-Sarrazin, l’éditrice du volume et spécialiste du roman XVIIe, a signé une introduction idoine, restituant ce que fut le débat littéraire entre la fin de la Fronde et la reprise en main de Louis XIV. Ce court moment fait partie des acmés de la création française en raison même de sa fulgurance, qui passera dans le style, la conversation épistolaire et la joute des imprimés. Proche, peut-être même très proche de La Rochefoucauld, dont elle a lissé quelques Maximes, Mme de Lafayette, entre cour et jardin, mène sa barque sur des eaux dangereuses. Avoir des terres en Auvergne et une particule ne vous protège de rien sous le nouveau monarque, autoritaire par nécessité et nature. Bien que rattachée à la cour dès 1661, elle avance masquée, selon le conseil de Descartes, ne publie rien sous son nom, fait la discrète. Ce «topos de la modestie» sert d’armure et d’épée aux femmes qui se mêlent d’écrire des romans, vus alors comme de morale douteuse. Et le danger s’accroît de l’inflexion qu’elle donne au genre : loin de l’épopée en prose, que Proust, Joyce et Céline devaient réinventer, elle opte pour le récit court à dominante amoureuse, et presque le réalisme, au regard des critères de l’époque. Rien de moins précieux que son sens des raccourcis et du trouble narratif. La descendance de La Princesse de Clèves, au-delà de Cocteau et de Radiguet, comprend aussi Morand, Drieu et les Hussards, à l’évidence. À toutes fins utiles, Camille Esmein-Sarrazin éclaire le petit scandale dont ce roman anonyme fut la cause. On s’étonne, on se cabre devant les audaces de sa peinture des passions, que Finkielkraut avait joliment glosée dans Et si l’amour durait, on rejette surtout son infidélité aux lois du genre. Leçon de La Princesse: le roman, d’autres l’ont compris, ne saurait survivre qu’en se violant lui-même. Du reste, sa vraie morale n’est-elle pas qu’il faut vivre ses désirs avant de s’en libérer? Avec une extrême finesse, Camille Esmein-Sarrazin montre, d’ailleurs, combien la brûlante Mme de Lafayette fut une amie des «Messieurs» de Port-Royal. Stéphane Guégan

– Madame de Lafayette, Œuvres complètes, édition établie, présentée et annotée par Camille Esmein-Sarrazin, Bibliothèque de La Pléiade, 60€.

Le 14 juillet 1673, soit cinq ans avant La Princesse de Clèves, Madame de Lafayette écrivait ceci à son amie Madame de Sévigné : «On n’entend pas par infidélité, avoir quitté pour un autre; mais avoir fait une faute considérable. Adieu, je suis bien en train de jaser; voilà ce que c’est de ne point manger et ne point dormir. J’embrasse Mme de Grignan et toutes ses perfections.» N’inspire pas de tels propos, et ce ton si délié, qui veut. Stéphane Maltère, jeune professeur de lettres, a signé fin 2013 une excellente biographie de Mme de Sévigné (Gallimard, Folio, 9,10€) qu’il connaît aussi bien que Pierre Benoit, dont il est un spécialiste. Avec les yeux de sa génération, il redessine autrement les classiques emperruqués du Lagarde et Michard. Il s’est épris, on le sent, de ce destin parallèle à celui de Mme de Lafayette. Si cette dernière est une romancière sans nom, Mme de Sévigné est un écrivain sans œuvre ou «sans le savoir». Son statut d’auteur ne lui viendra qu’après la mort, à partir de la première édition, en 1725, des glorieuses Lettres… Rien n’est plus beau qu’elles, disait son cousin Bussy-Rabutin: «l’agréable, le badin et le sérieux y sont admirables». Bonne définition d’une infidélité à la supposée logique des genres dont La Princesse de Clèves avait fixé l’idéal. Son défenseur, Charmes, avait parlé d’«histoire galante», genre hybride, au sujet de ces bagatelles sérieuses, où les «femmes de lettres» faisaient merveille. SG

Acta est fabula

Entre la mort de César et le flop d’Actium, qui mit un terme aux ambitions de Marc-Antoine, tout s’est joué pour Octave. Fils adoptif du premier, ennemi juré du second, il peut prendre désormais les poses d’un dieu vivant. Auguste en tout, il a le physique de l’emploi, nous dit Xavier Darcos, avec une plume aussi vive, mais plus fiable, que celle des premiers témoins. C’est le meilleur viatique pour aborder la fabuleuse exposition du Grand Palais, dont le dépouillement contraste avec le sujet. Fabuleuse, en deux sens. Riche de près de trois cents numéros, elle arrive à rendre tangible ce que nos austères livres de latin appelaient le «siècle d’Auguste», qui fut celui du Christ. L’autre fable, c’est celle du pouvoir lui-même, de l’imperium, de l’espèce de «commandement» auquel, durant près de quarante ans, Octave plia à la fois les structures d’État, la vie sociale et artistique. Dès qu’il accède au prestige impérial, et prend l’humble nom d’Auguste, le nouveau César déploie une politique, action et communication, d’une absolue cohérence. Elle lui vaut d’avoir duré et d’avoir séduit jusqu’aux historiens les moins inflammables. Suétone parle de son regard comme Talleyrand du jeune Bonaparte et du feu qu’il avait dans les yeux. Xavier Darcos situe son portrait du «monstre froid», vieux poncif cinématographique, entre la nécessaire sévérité et une réelle admiration. Bon équilibre pour expliquer, sans l’enjoliver, ce que fut le miracle de ce long règne. Car si l’on en juge par l’exposition et par la floraison littéraire qui la complète, de Virgile et Horace à Ovide, la propagande augustéenne aura été fertile en art.

On n’a jamais autant bâti, reconstruit, embelli Rome et ses capitales satellitaires. Non que tout y fût de marbre, comme le voudrait la légende. Mais le bilan monumental, architecture, sculpture et peinture, reste confondant. Qui d’autre qu’un fils d’Énée, à la fois Mars et Vénus, aurait pu autant professer la saine simplicité rustique des anciens, manifester autant de superbe et s’adonner aux plaisirs? Xavier Darcos, à qui rien de l’antiquité amoureuse n’est étranger, nous dépeint un Auguste ardent au sexe et actif jusqu’à sa mort. Ne descendait-il pas de Vénus en droite ligne? Le fameux portait du Vatican, trouvé dans la villa de son épouse Livie, l’affuble de deux accessoires liés à sa noble ascendance, une armure à trophées militaires et un Cupidon espiègle, qui singe le bras tendu de l’imperator. Les écrits licencieux de Properce, Tibulle et Ovide, souligne Xavier Darcos, confirment la face rose d’une époque trop longtemps ravalée à une froideur de manuel scolaire. Le même Ovide, avec ses Fastes, chanta, il est vrai, les cultes primitifs de la religion romaine, annonçant la geste de Chateaubriand et son Génie du christianisme. Mais comparaison, en histoire, n’est pas raison. Ceci dit, l’ombre de Napoléon se devine au détour de chaque page. La dernière est assurément la plus éloquente. À l’heure ultime, selon Suétone, Auguste se fit maquiller de blanc, de rouge et de noir, avant de lâcher en dieu des planches: «le spectacle est terminé». Acta est fabula.

Stéphane Guégan

*Xavier Darcos, de l’Académie française, Auguste et son siècle, ArtLys, 12€.

*Moi, Auguste, empereur de Rome, Grand Palais, Galeries nationales, jusqu’au 13 juillet 2014. Catalogue, éditions RMN/Grand Palais, 45€.

HCB et Agitprop

C’était la thèse de La Chambre claire de Barthes: la photographie sème la mort sur son passage, surtout quand elle prétend capter la vie. Lettre de faire-part anticipée offerte aux hommes, elle les vampirise. De son narcissisme originel au photojournalisme douteux, le médium sera vite rattrapé par les écueils de sa magie. Peu de photographes en ont réchappé. Et Cartier-Bresson forcerait-il autant l’admiration s’il n’y avait touché? Succès du moment, l’exposition du Centre Pompidou ne l’a pas volé. Elle est d’une maîtrise parfaite et d’une réelle originalité au regard des hommages dont «l’œil du siècle» a maintes fois bénéficié. La formule, trompeuse comme tout slogan, prouve enfin sa légitimité, hors des complaisances formalistes ou de l’hagiographie qui l’avaient justifiée. Sa vérité, nous dit Clément Chéroux, est politique. L’exposition, et son catalogue très informé, tient l’engagement communiste de l’entre-deux-guerres pour la clef essentielle de l’œuvre entier, entre affirmation partisane et tardive déconvenue. À rebours de ses amis surréalistes, qui ne confondaient pas tous la lutte antifasciste et le stalinisme, HCB aura joué Aragon contre Breton. Début 1936, au terme du voyage qui l’a mené en Espagne, au Mexique et à New York, périple durant lequel il a conforté un réseau de précieux contacts que Chéroux étudie bien, il se jette dans la bataille aux côtés des fourriers du Komintern. On est à quelques semaines de la victoire électorale du Front Populaire.

S’est-il encarté? «Aucun document ne permet aujourd’hui d’affirmer que Cartier-Bresson ait été inscrit au PCF», nous dit le catalogue. Mais HCB agit comme s’il l’eût été, avec l’ardeur des fils de famille un peu honteux, auxquels le mensonge de «la société sans classes» tend sa planche de salut. Jean Renoir et Aragon, ces manipulateurs hors-pair, ont vite compris l’avantage qu’il y aurait à exploiter le talent et l’énergie de ce jeune homme en rupture de ban. Ses collaborations cinématographiques, où Renoir le déguise en valet et en séminariste, et ses clichés des premiers congés payés sont plus connus que sa participation à Ce Soir d’Aragon, quotidien visant à rivaliser avec la grande presse et diffuser la bonne parole. Après avoir flirté avec la photographie des constructivistes russes, lignes tranchantes et vues plongeantes, HCB se veut plus euphorisant. Les inconvénients de la propagande, c’est le paupérisme façon Bastien-Lepage, qu’annonçaient certains clichés mexicains, aussi posés que les pauvres à la sauce romantique. Rendant compte de «Documents de la vie sociale», exposition organisée en juin 1935 par l’AEAR, Aragon, chantre du réalisme jdanovien, exalte son ami Cartier. Lui est sorti de l’atelier pour aller au peuple et aux déshérités, contrairement à Man Ray, «photographe classique». Reste que HCB couvrira la guerre d’Espagne et la libération des camps avec de l’argent américain, avant de travailler pour Life et de connaître la gloire aux États-Unis. Dès avant le rapport Khrouchtchev, il aura enfoui ses années les plus rouges dans un silence que l’histoire de l’art s’est bien gardé de secouer. Jusqu’à… Stéphane Guégan

– Clément Chéroux, Henri Cartier-Bresson, Centre Pompidou, 49,90€. L’exposition du Centre Pompidou reste visible jusqu’au 9 juin 2014.

Dans le catalogue de l’exposition Paparazzi, qu’a dirigée Clément Chéroux pour le Centre Pompidou-Metz, Nathalie Heinich rapporte un mot de Chamfort. Ce maître de l’épigramme définissait la célébrité comme «l’avantage d’être connu de ceux que vous ne connaissez pas». Sans vouloir opposer les époques de façon absolue, on ne peut s’empêcher de penser que nous avons bien baissé depuis le XVIIIe siècle. De Chamfort, qui préférait le bonheur d’être méconnu, aux lingeries facétieuses et glissantes de Paris Hilton et Britney Spears, l’écart n’est plus de degré, de stature, mais de nature… «Le propre des vedettes en régime médiatique», selon l’expression de Heinich, voire hypermédiatique, selon la surenchère de Chéroux, ne serait-ce pas cette légitimité désormais invérifiable, dont l’éclat public s’est détaché de toute valeur vérifiable? La machine peut tourner à vide et les paparazzis, plus ou moins de mèche avec leurs supposées victimes, se passer de vrai gibier. Il leur suffit de surfer sur l’éphémère et les cycles courts de la starisation pour faire cracher la presse et ses dupes consentantes. On a les rêves qu’on peut et la vie qu’on mérite… Dès 1859, Baudelaire a compris que la photographie avait partie liée avec le voyeurisme et que le phénomène serait exponentiel. Au fond de l’œil «avide» et «blasé» des Parisiens miroitait déjà le raz-de-marée futur… Trente ans plus tard, le comte Primoli shoote Degas sortant d’une vespasienne. La poubellisation de la vie privée a débuté, elle va connaître un pic au cours des années 1950. Roman Holiday de Wyler, avec une grâce qui va se perdre, annonce la Dolce vita de Fellini. Depuis… Depuis on vit une époque formidable, comme le disait le regretté Reiser. Ce livre rouge, aussi carré que son propos, n’en serait que l’accablante preuve s’il ne traquait, à son tour, les effets de l’esthétique paparazzi sur l’art récent, lequel ne crache pas, comme on sait, sur les bénéfices symboliques et monnayables d’une gloire rapide, hors de tout critère d’appréciation (Flammarion / Centre Pompidou-Metz, 45€). SG