Bien des peintres pompiers prolongèrent les incendiaires romantiques avant de se convertir au réalisme, trente ans après Courbet ou Manet. Moins prompts à sauter dans le bon wagon que les héros de notre modernité, ils eurent toujours un ou deux trains de retard. Ce décalage, dont on les stigmatisa jusqu’au seuil des années 1970, fait désormais leur charme, charme paradoxal, il est vrai, mais charme certain. On se prend même à douter. Se serait-on trompé sur leur compte? N’y aurait-il pas quelque semence fertile dans leur résistance à la vacuité commerciale du gros des Salons ? Une à une, les anciennes gloires du Larousse illustré ont donc refait surface durant le dernier demi-siècle. Ils ne sont plus les simples imagiers, les médiocres suiveurs d’un âge innocent ou routinier, qui auraient confondu peinture et fiction, comme Malraux le répétait obstinément. Nous sommes à nouveau libres de prendre plaisir aux breuvages souvent improbables de ces maîtres discrédités, de reconnaître la part d’innovation, le souci d’adhérence au présent, que les meilleurs combinèrent à leur conservatisme ou leur prudence. En somme, il n’y a aucune raison de bouder l’exposition que le musée de Saint-Cloud consacre à Édouard Dantan. Né coiffé en 1848, fils d’un Prix de Rome de sculpture et neveu d’un des plus grands caricaturistes romantiques (la maison de Balzac a célébré en 1989 ce phrénologue délirant et drôlissime), le jeune homme se plia d’abord au cursus des ambitions raisonnables, l’école des Beaux-Arts, où il s’inscrit en 1865.
Certes, la grande réforme de 1863 avait fait entrer le loup dans la bergerie. Mettant brutalement fin au règne du davidisme ranci, l’administration impériale repensa de fond en comble l’enseignement artistique, imposant la peinture là où le dessin avait régné en maître absolu. À celles de Gérôme et Cabanel, Dantan préfère la leçon virile de Pils. Résultat, un métier solide qui aurait dû le conduire à Rome. C’était sans compter le jeu des coteries, favorable aux élèves de Cabanel. En 1877, la patience du candidat malheureux est à bout. Dantan raccroche et envoie au Salon suivant le vénéneux Phrosine et Mélidore, aussi nourri de Sade que de Prud’hon. Pour une rupture, c’est une rupture. Ce ne sera pas la dernière. La politique s’en mêle en 1879 avec la victoire des radicaux. Dès que la IIIe République lance sa révolution culturelle, Dantan, en bon disciple d’Isidore Pils, est prêt à la servir en magnifiant les petites gens, les vertus du travail ou la politique nataliste. La célébrité viendra par les scènes d’atelier, qui mettent en scène l’univers familier des sculpteurs et des mouleurs dans un nuage de plâtre lumineux. Véritables symphonies en blanc majeur, elles aiment à tournoyer autour d’une jolie fille dont la duplication commence. Et la femme devint statue! Façon de dire que le nouvel art se veut empreinte du réel, trace vivante, comme la photographie que Dantan a beaucoup pratiquée, plus que banale imitation.
Stéphane Guégan
*Édouard Dantan, peintre des ateliers, des figures et des rivages, musée des Avelines, Saint-Cloud, jusqu’au 2 mars 2014. Commissaire : Emmanuelle Le Bail. Catalogue, 15€.
L’essentiel de Georges Limbour, et parfois le meilleur, nous avait échappé et nous ne le savions pas. Sa critique d’art reparaît enfin, méticuleusement réunie par Martine Picon et Françoise Nicol. Elles ont déjà beaucoup fait pour l’auteur de Soleils bas et de La Pie voleuse. Mais s’attaquer à son journalisme, massif dispersé, et à son esthétique vagabonde supposait un amour infaillible du bel écrivain. Une abnégation admirable. Leur récompense et la nôtre, c’est ce beau volume sur papier crème, qu’on a bien en mains, et qui se lit comme le roman de la peinture moderne. En vérité, nous n’en ignorions pas tous les chapitres. Havrais épargné de justesse par la guerre de 14, puis aspiré par le surréalisme naissant et ses disputes de famille, Limbour a su lier son propre feu à deux génies proches, Masson et Dubuffet. Les textes innombrables qu’il consacra au premier, à sa quête héraclitéenne ou à son trait érotique, surclassent ceux de son ami Michel Leiris, moins nets et plus torturés. Et je ne vois que Paulhan qui ait aussi bien parlé de Dubuffet en ces années héroïques de la galerie Drouin et de l’art brut. Paris et l’art français, dopés par l’Occupation et l’électrochoc de la Libération, n’avaient encore rien perdu de leur prestige et de leur force d’emballement. La capitale s’était couverte de galeries, comme la France de l’an 1000 de son manteau d’églises. Et sous la menace des schismes en vogue, l’art abstrait, l’art «autre» cher à Tapié, ou le débarquement de la peinture américaine, que Limbour ne déteste pas, on ne manquait pas de raisons de s’entretuer.
Là réside d’abord le charme de ce livre, où coulent les parfums, les cris et comme l’asphalte d’une époque révolue. Le XXe siècle de Limbour s’étire du premier Masson au dernier Picasso, autre géant dont il a su pénétrer les méandres et accepter les coups de rein avec une franchise qu’il aurait dite «méditerranéenne». Le grand Pan d’Antibes, le potier de Vallauris, qu’il défend contre Mauriac – cette Vierge facilement effarouchée –, fut son troisième homme d’élection (ce qui, entre parenthèses, faisait les affaires de Kahnweiler). On le suivra moins dans sa promotion inconditionnelle de Braque et sa vision platonicienne du cubisme. Articles, essais, fragments de livres et chroniques jetées au hasard de la vie, ces textes sont conformes à l’avidité et au nomadisme du personnage, grand coureur en tout: il aura promené sa belle gueule et sa poésie à travers les expositions et les ateliers du temps, à la recherche de la beauté innommée, de la pépite rare, de tout ce qui échappait, après le «retour» de Breton, à «l’agonie du surréalisme» et sa marchandisation éhontée (l’exposition de la galerie Maeght, en 1947, excluait le populo par son billet d’entrée exorbitant). Limbour ne commence à écrire régulièrement sur l’art qu’à ce moment de bascule. Sa verve cassante et drôle égale souvent Apollinaire et Fénéon, que Paulhan avait exhumé en 1943. Il sait aussi élargir son souffle dans les grandes occasions, le lancement de Dubuffet en 1944, l’accueil triomphal de Masson qu’il a préparé avec la complicité de Ponge (Action) et Sartre (Les Temps modernes), les articles qui taquinent le formalisme ambiant et rappellent qu’il n’est pas mauvais que la peinture aspire à signifier quelque chose, ceux où il crosse les séides de Mondrian et Kandinsky, etc. Ce fidèle d’Aragon se sera même payé le luxe d’ironiser, entre les lignes, au sujet de Fougeron et de son populisme plutôt lourdingue. Mais de vraies convergences s’exprimaient ailleurs. Derrière le mystérieux «X» qu’invoque Limbour dans son article du 26 août 1945, «Peinture et Libération», je verrais volontiers le patron des Lettres françaises et sa défense d’une peinture d’histoire régénérée que Masson fut l’un des rares à entendre. Aragon et Limbour appelaient ça, avec lui, la grandeur de la France. Heureux temps. Stéphane Guégan
*Georges Limbour, Spectateur des arts. Écrits sur la peinture 1924-1969, édition de Martine Colin-Picon et Françoise Nicol, préface de Françoise Nicol, Le Bruit du temps, 42€
Une vie en boîte, une vie de boîtes, un vide de boîte, des boîtes à joujoux ou à secrets, où situer les tenaces obsessions de l’américain Joseph Cornell (1903-1972)? À suivre l’exposition du musée des Beaux-Arts de Lyon, qui consume ses derniers jours, il aurait appartenu à plusieurs marges, toujours incomplètement, inapte aux adhésions partisanes et à la camaraderie des cénacles. Lié à la nébuleuse surréaliste de New York sans en partager le freudisme facile ou factice, familier plus que membre des néoromantiques (Berman, Tchelitchev) chers à Gertrude Stein et Patrick Mauriès, collectionnant les belles mortes en tutu 1830 et les vamps à strasses et décolletés du cinéma muet, Cornell ressemble aux figures de l’entre-deux qu’il a chéries et mises sous verre ou sous cloche, à la manière d’ex-voto saturés de souvenirs et d’affects. Sa biographie tient en quelques dates assez sèches, traces d’une existence calfeutrée, tournée sur elle-même, reflet d’un roman familial plutôt maussade, du recours inquiétant aux nouvelles églises américaines et d’un déficit affectif et sexuel assez flagrant. On note, parmi les lectures de l’adolescent francophone, les choix significatifs de Nerval, Baudelaire et Mallarmé, autant de refuges au présent ou d’alibis à le respirer sur le mode du conditionnel passé. Peu de temps avant de mourir, un 29 décembre, mois mélancolique, il avouait à l’une de ses sœurs: «J’aurais aimé ne pas être aussi réservé.»
Dans ces conditions, justement, le merveilleux des livres d’enfant et le bric-à-brac des boutiques à bas prix délimitèrent à jamais son domaine d’élection et d’évasion, bien plus que la peinture métaphysique de Chirico, les collages de Max Ernst et les collages glacés de Pierre Roy. Le petit jeu des influences, manie des historiens, achoppe sur la pente bricoleuse du personnage, qui n’a pas fréquenté Marcel Duchamp pour rien. Ces deux-là ne seraient-ils pas d’éternels dadas chez qui l’aléatoire apprivoisé l’emporte sur l’élocutoire empesé? Le surréalisme, dont New York va devenir la rampe de lancement définitive au tournant des années 30, ne pouvait être la panacée, pas même une famille. Loin des filiations convenues, le superbe et imprévisible catalogue de Lyon dégage d’autres héritages, ceux des cabinets de curiosité, du keepsake romantique et des éditions illustrées du XIXe siècle. Cornell a faim de tout, le kitch de Paul et Virginie ne l’effraie pas plus que l’iconographie poussiéreuse des généraux vendéens. On aimerait savoir comment New York réagit à cette francité triomphante sous Roosevelt. Mais il y a plus que ces emprunts amusants. Pareil à Serge Lifar et Balanchine, Cornell développa une passion brûlante pour les ballerines d’un autre âge, de Carlotta Grisi à Fanny Cerrito. Elles vont faire danser ses boîtes magiques, y faire flotter une poésie volontairement démodée, très parisienne, très Gautier, inversant la terreur du temps en sédimentation nostalgique, sous le regard du marchand Julien Levy, l’homme clef du dialogue Paris-New York. Stéphane Guégan
*Joseph Cornell et les surréalistes à New York, musée des Beaux-Arts de Lyon, jusqu’au 10 février 2014. Catalogue sous la direction de Matthew Affron et de Sylvie Ramond, Hazan, 45€.
À peu d’années près, Georges Hugnet (1906-1974) fut l’exact contemporain de Joseph Cornell. Il aurait pu lui réserver une petite place dans son Dictionnaire du dadaïsme, paru en 1976 à titre posthume. Les éditions Bartillat le remettent en circulation (25€), corrigé et complété par Alexandre Mare, fort des travaux produits depuis la mort de Hugnet (on pense, évidemment, à ceux de Marc Dachy). La légende veut que Dada doive son nom à un dictionnaire ouvert au hasard. Hugnet, surréaliste historique, esprit plus ordonné que son objet, plie la constellation des soi-disant princes du non-sens à l’ordre alphabétique. Muni d’un index et de nouvelles références bibliographiques, l’ouvrage offre des qualités littéraires souvent absentes des publications semblables. En outre, Hugnet n’en rajoute pas sur l’héroïsme de ces hommes qui fuirent la guerre et auraient renversé la vieille culture en haine de ses mensonges… On connaît la chanson. Il se trouve que les acteurs du dadaïsme, une fois en selle, firent entendre une autre musique. Qu’on pense à Tzara, un des furieux du mouvement, et de son évolution, même politique. Estimant que rien ne devait être sous-estimé dans l’expansion dada, Hugnet retient aussi bien les hommes et les lieux que le détail des revues. Il en résulte un outil précieux aux fusées superbes. Un exemple, à propos de Duchamp: «Ce précurseur trouve en dada le plus court et le plus sûr chemin pour ne pas aller d’un point à l’autre.» Décidément, Cornell l’étoilé aurait pu se voir offrir un strapontin, fût-ce dans la notice consacrée à New York, la ville qui vous reçoit debout et ne dort jamais, sauf pour se rêver autre. SG
Morte obscure en 1943, Camille Claudel a connu plusieurs renaissances. Inspirée d’abord par le féminisme et l’antipsychiatrie des années 1970, la réhabilitation du sculpteur s’est ensuite plus solidement établie sur l’étude documentaire, toujours plus éclairante à mesure que remontaient les traces d’une carrière et d’une vie qui ne furent pas qu’esclaves du malheur. Ses lettres nous racontent une autre histoire. Dans la famille schizoïde des Claudel, Paul n’était pas l’unique écrivain. Née après la mort en couches d’un premier frère, situation toujours difficile à assumer en milieu bourgeois, Camille ne semble jamais avoir retenu sa plume et sa langue. On pressent les fruits d’une longue habitude à s’analyser. Et si sa première lettre conservée date bien de 1870, elle indique de vraies dispositions, que cette petite fille de 6 ans allait amplement développer. De son adolescence et de la jeune femme, hélas, nous ne savons rien. Car rien de sa correspondance n’a resurgi avant 1886. Où retrouver les émois de la femme naissante, les débuts de sa formation artistique, ses lectures et l’écho de relations familiales toujours plus tendues? Tout cela a bel et bien sombré dans un silence regrettable, qu’on comparera à ce que nous disions ici de l’édition courante de la correspondance d’Emile Bernard. En 1886, Camille est une jeune tigresse aux traits boudeurs. Un fauve sans passé. Restent des clichés trop célèbres. Défi de son regard droit, de sa bouche sensuelle et de son «beau corps», écrit alors Rodin, qui a déjà fait de sa collaboratrice sa maîtresse. À 46 ans, le père du Penseur joue les Musset ampoulés lorsqu’il lui avoue sa « fureur d’amour » et le sentiment de voir enfin flamber sa «terne existence».
1886 est aussi l’année du contrat que Camille exige de son royal amant, preuve d’une suspicion qui ira grandissante et finira en folie paranoïaque. Mais le sculpteur broyé s’exécute: «Pour l’avenir à partir d’aujourd’hui, 12 octobre 1886, je ne tiendrai pour mon élève que Mlle Camille Claudel et je la protégerai seule par tous les moyens que j’aurai à ma disposition, par mes amis qui seront les siens, surtout par mes amis influents.» Rodin lui promet mariage et protection après une virée en Italie. Mais on sait qu’il s’en tint à son rôle de promoteur. Et la nouvelle édition da la correspondance, enrichie de trente-six lettres à Léon Gauchez, marchand, collectionneur et critique belge, confirme qu’il resta fidèle à ses engagements sur ce point. Notre couple de l’ombre, pour être voué à l’échec, va vivre une douzaine d’années fructueuses au gré des exigences du monde de l’art. Salons, commandes, besoins d’argent, réseau littéraire, entre Parnasse et symbolisme. L’idylle se brise en 1898, en pleine affaire Dreyfus, qui ne compte pas les deux tourtereaux parmi ses partisans. Dix ans plus tôt, ne s’avouait-elle pas proche du général Boulanger et de Louise Michel, cocktail explosif? Lady Macbeth lui semble aussi une héroïne digne d’admiration. Au Balzac phallique de Rodin, elle répliquera, du reste, avec son Persée. La descente en enfer ne s’arrêtera plus. En 1906, Paul note: «Camille folle.» Le Livre de Monelle du cher Marcel Schwob n’avait plus qu’à se refermer sur sa détresse absolue.
Stéphane Guégan
*Camille Claudel, Correspondance, édition d’Anne Rivière et Bruno Gaudichon, 3e édition revue et augmentée, Gallimard, coll. Art et artistes, 28€.
Nouveau roman / On rêve d’une exposition sérieuse sur le septennat dramatiquement écourté de Georges Pompidou et son action artistique décisive. La figure envahissante de Malraux, qu’il côtoya sous De Gaulle, lui fait encore trop d’ombre… Un coup de balancier et de projecteur s’impose. Mais les temps sont-ils mûrs? Sommes-nous prêts à reconnaître l’évidence? La récente publication de lettres et de notes aura peut-être ramené ce rimbaldien goguenard, et méconnu, dans une lumière plus juste. Quel destin extraordinaire, comme le disait François Mitterrand, en pensant au prof de littérature française devenu le premier des Français! Plus que les oscillations du gaullisme entre blocages conservateurs et élans précurseurs, Pompidou symbolise l’ascenseur social de l’après-guerre, désormais bien grippé, et la modernisation du pays, elle aussi en panne. Ce qui le desservait jusqu’à la fin du siècle dernier, hostile aux forcenés du progrès, son énergie roborative constitue aujourd’hui sa chance de retour en grâce. N’avons-nous pas repêché récemment le cinétisme, qui fut l’art du règne avant un long discrédit? Quant aux slogans décolorés, recyclés, gadgétisés de mai 68, no comment! Pompidou parmi nous? Pourquoi pas, répondent Philippe Le Guillou et ses excellentes Années insulaires, un roman qui caresse à rebrousse-poil la mémoire nationale, ses trous noirs et ses certitudes idiotes. Le droit d’inventaire ne saurait gommer le meilleur du personnage et de son bilan. Un homme qui aura autant aimé la Bretagne, le Lot, le whisky et la grande poésie française mérite évidemment notre estime. Kerros en a la conviction. Le peintre que Le Guillou plonge dans l’intimité pompidolienne a connu le président à l’époque où il brillait chez Rothschild, collectionnait et voyageait librement avec Claude… Quinze ans ont passé. Il n’y a que la politique ou le bonheur pour appuyer ainsi sur le champignon. Georges Pompidou une fois élu, et déjà malade, n’a plus que l’urgence contre la mort. Comme tout bon romancier, Le Guillou ne fait pas seulement souffrir les puissants. Kerros aura sa part du gâteau amer. Il la partage avec une bande de réfractaires peu disposés à voir la capitale rajeunir si brutalement. Le plus déterminé à lutter se nomme Rémi Viargues, il nous rappelle le regretté André Fermigier (dont les colonnes de Buren et la pyramide du Louvre furent les ultimes combats). Les insulaires trinquent à Baudelaire et au vieux Paris qui n’est plus, les halles de Baltard, l’ancienne gare Montparnasse… Au début, Kerros lève son verre avec eux, mais bientôt sa religion des vieilles pierres se lézarde au contact du «prince des modernes». Pompidou, sous cortisone, le subjugue par sa détermination, son intelligence narquoise, le coup de torchon qu’il applique au vieux palais de l’Élysée, joyeusement customisé par Agam et Paulin, et les plans du futur centre Pompidou, usine à libérer l’avenir. Le lecteur, lui, ne sait plus très bien si le charme du livre vient de son style pompidolien, dans le bon sens du terme, ou de son portrait sensible d’un chef d’état qui n’avait pas froid aux yeux. SG // Philippe Le Guillou, Les Années insulaires, Gallimard, 19,80€.
Je ne sais pas si Daumier fut le «héros silencieux de la vie moderne», comme l’affirme joliment Catherine Lampert en tête du catalogue de son exposition londonienne, mais il est clair qu’il en fut à la fois le promoteur et le contempteur. Si la vie, de manière générale, ne saurait emporter une adhésion totale, la vie moderne, celle dont Daumier fut le chroniqueur malicieux, n’avait rien de plus pour susciter un enthousiasme béat. À souvent perdre de vue le double sentiment qui anime notre artiste envers son époque, on se condamne à répéter l’antienne usuelle. Cela tient en trois syntagmes: Daumier inventeur de la modernité, contempteur des anciens, fossoyeur du beau. Telle n’est pas la position de l’exposition de la Royal Academy (que je n’ai pas vue) et de son valeureux catalogue (que j’ai lu). Rappelons d’abord que Daumier est né en 1808, l’année d’Eylau, et qu’il est mort en 1879, l’année de la victoire des Républicains radicaux dont il avait plus que chauffé le lit. Contestataire à plein temps mais rouge à éclipse, en raison de la censure, l’ami de Préault et Millet observe la société moderne avec l’acuité d’un Balzac, dont il a été le plus fin des illustrateurs. Son Père Goriot est sans équivalent…
La comédie sociale, le monde des tribunaux et la mélancolie des saltimbanques nourrissent ses dessins, ses essais magistraux de statuaire et sa peinture. Car Daumier a tenu les pinceaux dès la fin des années 1840. L’expressionnisme de ses tableaux touche aussi bien à Delacroix et Decamps qu’à Fragonard. Michael Pantazzi, dans l’un des meilleurs essais du catalogue, gonfle de façon convaincante la glane des références en y ajoutant quelques allusions non repérées à Rubens, à la Clytemnestre de Guérin (le maître de Géricault) et, plus intéressant, à l’Antique. En 1848, sa maîtrise picturale lui vaut d’entrer en lice pour la réalisation d’une figure de la République. Sa puissante et généreuse matrone cite Michel Ange et Andrea Del Sarto (l’un des dieux de Manet). Indépendance et style propre se combinent jusqu’en 1878, année où une rétrospective révèle Daumier, complètement, aux modernes… Une vie sans turbulences en dehors de ses démêlés avec la justice et les éditeurs, une vie sans gloire publique en dehors du suffrage des plus grands, Balzac, Delacroix, Gautier, Banville, Courbet, Manet… Mais c’est Baudelaire, dès 1845, qui va le plus loin dans l’exaltation de son héros. En octobre 1857, au sortir du procès des Fleurs, il complète le panégyrique: «Feuilletez son œuvre, et vous verrez défiler devant vos yeux, dans sa réalité fantastique et saisissante, tout ce qu’une grande ville contient de vivantes monstruosités.» Mais il ajoute: «Daumier s’est abattu brutalement sur l’Antiquité, sur la fausse antiquité – car nul ne sent mieux que lui les grandeurs anciennes.» Et nous voilà revenus à notre double postulation de départ. Si l’on suit Édouard Papet, qui signe aussi un excellent essai, l’œuvre graphique du maître fait maintes références à la statuaire antique, la Vénus de Milo étant un de ses must. Il serait peut-être temps de ne plus définir la modernité de manière négative: la beauté des anciens y est moins objet de dégoût qu’objet d’une nostalgie fertile.
Stéphane Guégan
– Catherine Lampert (dir), Daumier. Visions de Paris, Royal Academy of Art / Fonds Mercator, 44,95€. Ce catalogue d’exposition, en plus des essais, intègre trois «billets», dont une contribution intéressante du peintre Peter Doig. Les problèmes d’attribution relatifs à Daumier étant insondables, cette publication aurait pu comporter des notices qui étayent l’identité de certaines œuvres. En fin de volume, la bonne chronologie de Sarah Lee nous rappelle l’importance qu’eut la petite communauté du quai d’Anjou, sur l’île Saint-Louis, dans les années 1840-1860. Daumier, habitant pérenne, y croisa des oiseaux de passage, comme Baudelaire, Gautier, Boissard de Boisdenier, la jeune Apollonie Sabatier, le photographe Charles Nègre… Peut-on pour autant parler de «cénacle» dans l’acception que donne au mot le livre très fouillé d’Anthony Glover et Vincent Laisney, les meilleurs connaisseurs de ces microsociétés qui depuis l’époque consulaire offraient aux artistes et écrivains des lieux de rencontre et des rampes de lancement à l’heure de la massification culturelle naissante? Il n’est pas toujours aisé de distinguer ces fraternités de l’ombre de la sociabilité propre au milieu. Par exemple, Glinoer et Laisney évoquent le groupe du Corsaire-Satan (Murger, Champfleury, Nadar, Baudelaire et Banville) où l’on idolâtrait Daumier à la fin de la monarchie de Juillet, mais rapprochent le caricaturiste mordant du Cénacle réaliste dont la brasserie Andler et l’atelier de Courbet, rue Hautefeuille, constituaient les QG. Daumier en fut-il autant qu’on le dit, sans beaucoup de preuves tangibles? Pas sûr. Était-il perçu comme un «réaliste» autour de 1850? Pas sûr, non plus. Ceci dit, le livre de Glinoer et Laisney est le premier à suivre le phénomène sur plus d’un siècle, des Barbus davidiens à la première NRF. Il s’est explicitement écrit contre une certaine sociologie de la littérature, «emmenée par Bourdieu», au regard de laquelle les cénacles, indépendamment de leur réalité esthétique ou politique propres, relèvent avant tout d’une «stratégie consciente ou inconsciente dans un univers concurrentiel». Leur livre propose justement de nuancer cette «vision agonique, où l’on s’unit jamais que pour mieux s’opposer.» SG // Anthony Glinoer et Vincent Laisney, L’Age des cénacles. Confraternités littéraires et artistiques au XIXe siècle, Fayard, 2013, 30€.
Beat ou pas, lisez ces 165 lettres de Ginsberg, 165 parmi les 3 700 que sa graphomanie a fait éclore entre 1943 et 1997. Éclosion ou plutôt explosion. «Too slow!» C’est ce que les Américains disent des romans rouillés. Eux prennent la plume comme on prend la route. Rien dans les poches, tout dans la tête. L’urgence, le rythme, les sensations saisies au vol, l’âme et l’amour en roue libre, c’est la composante essentielle de leur modernité. Ils ont de qui tenir. Et Ginsberg, à vingt ans, dans le New York du hard bop, se réclame d’un trio français, Rimbaud, Proust et Céline, la prosodie faite flux ou flot, écrit-il souvent. Cet exotisme nous paraîtrait assez banal si sa correspondance n’affichait l’espèce d’autorité intellectuelle que Kerouac, Cassady, Burroughs et Corso lui reconnaissaient. Ginsberg fut un acteur essentiel de la Beat Generation et sa conscience, et peut-être son historien le plus scrupuleux. Drôle de voir ce «pédé youpin gauchisant», selon la formule paradoxalement amicale de Kerouac, tomber sur les journalistes, les éditeurs et les universitaires en flagrant délit d’erreurs. Sa correspondance est à la fois une arme de précision et un agent de liaison. Car il fut le plus nomade de la bande, promenant son bouddhisme farfelu ici et là, du Mexique à Paris, des Indes au Pérou, d’Italie en Espagne, à la recherche d’une authenticité qu’il ne se contentait pas d’idéaliser.
Ayant survécu aux autres, grâce à une santé capable d’encaisser tous ces stupéfiants qu’il jugeait bénins mais qui en tuèrent plus d’un, Ginsberg engrange la matière de sa poésie vertigineuse sous toutes les latitudes, se préoccupe des amis autant que de ses livres, ruse avec l’argent et les servitudes, vitupère contre son pays, la censure post-maccarthyste et la chienlit capitaliste avant de voir s’effondrer une à une, de Cuba aux ultimes sursauts du bloc soviétique, ses dernières illusions. Trop sceptique et informé pour avoir jamais rejoint les «cocos», c’est son mot, l’auteur de Howl raisonnait comme la chouette d’Athéna. Le délire, la bringue, le jazz et le rock faisaient aussi partie de son éthique paradoxale, fondamentalement pacifiste et démocratique. Son entrevue avec Robert Kennedy en 1968 constitue l’un des grands moments de ce volume où alternent lettres connues, relatives à la poésie moderne, et moins connues. Qui s’intéresse à la peinture américaine de l’autre siècle y trouvera du grain à moudre, des cours de Meyer Schapiro au grand Larry Rivers (un des artistes les plus maltraités chez nous). Un exemple pour finir. Depuis Tanger (tiens, tiens) en juin 1957, Ginsberg entretient son pote Robert LaVigne (autre peintre très sous-évalué) des derniers gossips, sa rencontre du fulgurant Francis Bacon via son ami Paul Bowles. Bacon, baskets et Levis, lui dit sa détestation de «l’abstraction» et son culte de De Kooning. D’autres noms suivent, Greco, Cézanne, Bellini, la peinture au meilleur de sa forme, avant que Ginsberg ne fasse état d’une lettre de Corso, installé à Nice : «A vu une expo de Miro, a vu Picasso et lui a crié dessus en français “Je crève la dalle, je crève la dalle”». La pulsion même du temps, son beat. Stéphane Guégan
*Allen Ginsberg, Lettres choisies 1943-1997, édition établie et présentée par Bill Morgan, traduit de l’anglais par Peggy Pacini, Gallimard, Du Monde entier, 29,50€.
La même collection a accueilli en 2010 la traduction du rouleau original de On the road, dédié à Ginsberg et Cassady. Puisque nous avons souligné la ferveur des Beat pour la littérature française, rappelons que cette dernière le lui a bien rendu. C’est le regretté Michel Mohrt qui convainquit Gallimard de publier en 1960 une traduction de la version corrigée de 1957 (Viking Press). Sa préface est à relire. Discrète sur les hallucinogènes et la sexualité peu catholique de la «bande à Kerouac», elle leur attribue une forme d’existentialisme apolitique, évoque le «nouveau romantisme que plusieurs films récents nous ont révélé». Ces gars-là sont à situer quelque part entre James Dean et Marlon Brando, Céline et Melville, Genet et Dylan Thomas. Les «enfants de la nuit bop» ont surtout inventé l’écriture de leur frénésie, de leur vitesse à dévorer la vie. C’est la route pour la route, comme on disait «l’art pour l’art», un siècle plus tôt. «La route est pure», dit Mohrt, en regardant sa propre jeunesse, tumultueuse, dans le rétroviseur. SG
Signalons la parution de Jack Kerouac, Réveille-toi. La vie de Bouddha, Gallimard, 2013, soit ses considérations sur le bouddhisme qui ont nourri Les Clochards célestes (Viking Press, 1958).
Dans l’économie fragilisée de la librairie mondiale, le livre d’art va plus mal que ses petits camarades. Sans parler de la crise actuelle, qui vide les TGV et les restaurants, son succès dépendait de privilèges que l’essor d’Internet a sérieusement atteints. Il ne reste plus grand-chose de l’euphorie des années 1980-1990, de ses coups d’éclat comme de sa production massive. La très large diffusion des images a en effet frappé au cœur ces livres, chers, pas tous indispensables, en dehors de publications mémorables, que beaucoup achetaient d’abord pour leur iconographie. Mais faut-il le déplorer? Aujourd’hui, nos écrans magiques donnent accès à une ivresse d’images gratuites, véritable tonneau des danaïdes. Certes, cette manne tient en partie de l’illusion. Combien d’images de mauvais aloi, peu ou mal référencées, combien d’erreurs et combien d’absences trainent-elles dans le ciel étoilé de nos ordinateurs? Il en va de même du texte, fondement du livre jusqu’à plus ample informé… Or le net fait aussi circuler chaque jour une information élargie mais peu différenciée, articles savants, blogs impulsifs ou bouillie pédagogique. L’histoire de l’art étant une science peu contrôlée, elle subit davantage les effets d’une démocratisation des données qui révèle vite ses limites. Comment survivre dès lors à ce marché contraint, déloyal ? Où trouver la plus-value qui assurera la survie des livres d’art. Les éditeurs ont-ils d’autre alternative que de pratiquer les extrêmes en restaurant l’excellence et en éliminant la moyenne gamme ? Or cette dernière occupe encore trop de terrain, fût-ce sous la forme des catalogues d’exposition.
Comme le Klimt qui l’a précédé, quoique moins luxueusement, le Bosch de Taschen constitue un bel exemple de ces ouvrages où se réconcilient une illustration exceptionnelle, accrue par des cahiers dépliables, et une érudition très sûre. Stefan Fischer a eu la bonne idée de la mettre à la portée de ses lecteurs, ce n’était pas une mince affaire. Rappelons-nous l’aveu du grand Panofsky en 1953, parlant du casse-tête qu’opposait aux déchiffreurs cette peinture, dont les clefs lui échappaient en grande partie. Soixante ans après, les spécialistes sont venus à bout de bien des secrets et de la vision héritée des surréalistes. Bosch le visionnaire, fou de Dieu ou de Satan, génie insécable, inexplicable, à jamais préservé du scalpel des doctes… Bosch, le dernier rejeton de l’obscur Moyen Âge en pleine Renaissance, mêlant sa fantaisie aux correspondances infiniment fertiles du réel et de son imaginaire… L’irrationnel, dès qu’il s’édicte en absolu et éthique, est une mystification dangereuse. Le XXe siècle et notre époque actuelle en sont la preuve. L’œuvre de Bosch le confirme amplement avec ses multiples emprunts à la culture religieuse, matérielle, morale et visuelle du monde où il vécut en notable. Fils et petit-fils de peintres, il n’est pas le premier ni le dernier artiste à avoir adopté, par fierté indigène, le nom de sa ville en guise de patronyme. Bois-le-Duc, Hertogen’bosch en néerlandais, prospère au cœur des Pays-Bas, entre Rhin et Meuse.
Vers 1500, quand Bosch y est déjà pleinement célèbre, la cité s’impose comme l’une des plus riches du duché de Brabant avec Anvers, Bruxelles et Louvain. Plus au Nord, seule Utrecht, alors dominante, lui tient tête. Entre 1450, date approximative de sa naissance, et 1516, année certaine de sa mort, Bosch n’a guère quitté sa ville, signe que les commandes n’y manquaient pas et que le prestige du peintre lui épargnait une vie itinérante. Avant de mourir, il aura peint pour Philippe le Beau, duc de Bourgogne, seigneur de l’essentiel des Pays-Bas, père de Charles Quint. Il appartient donc pleinement à ce moment historique qui voit l’annexion des Flandres par les Habsbourg. Moment qui correspond à de profonds changements d’ordre religieux. La Réforme a été précédée par un siècle de controverses au sein de la communauté chrétienne. Ce n’est plus seulement l’autorité du pape que l’on conteste mais la nécessité des cérémonies, d’une pratique collective, au sein d’une Église affaiblie. D’ailleurs, autant qu’on le sache, Bosch travaille d’abord pour de riches laïcs, princes et bourgeois, tous partisans d’une spiritualité intériorisée, individuelle, faite de choix et non de simple obéissance. Une spiritualité où l’imitation du Christ l’emporte sur les sacrements dans la voie de la grâce.
Le Chariot de foin, v. 1510-1515 Museo Nacional del Prado, Madrid/TASCHEN
La Devotio moderna a donc grossi les demandes de ces triptyques portatifs où Bosch enferme une vision de l’univers et de l’homme. Ils se situaient sciemment à la frontière de la piété et de l’objet de collection. L’insatiable Philippe II, profitant des rapines de guerre, en possédait vingt-six à la fin du XVIe siècle. Or le catalogue de Stefan Fischer ne retient que vingt peintures! Écart significatif, il rappelle que l’amour est aveugle et que le grand Bosch avait suscité un grand nombre de copistes et d’émulateurs. Un nettoyage donc s’imposait, autant qu’une lecture de l’œuvre plus ancrée dans les attentes de son premier public. C’est à quoi s’emploient l’auteur et ceux qu’il cite. Quelle que soit la liberté d’invention du peintre, le délire de ces hybridations végétales ou animales, il fallait situer ce que Stefan Fischer appelle son «grotesque satirico-moral», largement dépendant d’un matériau déjà là, images, proverbes, allusions en tout genre. De même circonscrit-il avec soin le message de ces œuvres qui nous confrontent à la méditation solitaire, à la tentation et au Jugement Dernier. Ce catalogue étourdissant des vices et des vertus post-adamiques ne relève pas du catéchisme puritain. La question du dogme et celle du libre-arbitre s’équilibrent. Œuvre ouverte, en dialogue permanent avec soi, l’image exalte les saveurs de la vie et excite les plaisirs de la vue. Dans les inventaires de Philippe II, le triptyque du Jardin des délices (Prado), qui fait ici l’objet d’un traitement spécial, était désigné comme une «peinture de la variété du monde». Elle avait été peinte pour Henri III de Nassau-Breda, protecteur du grand Gossaert, à l’occasion de son mariage. Un cadeau nuptial sur la pensée du «Soyez féconds», que le peintre avait toujours considéré comme un commandement esthétique. Tout le reste est «foin», aurait dit Bosch. Herbe sèche. Stéphane Guégan
– Stefan Fischer, Hieronimus Bosch. L’œuvre complet, Taschen, 99,99€. Il est amusant que la couverture ait choisi des lettres gothiques, un rien médiévales, pour désigner un artiste que le livre, à bon droit, réinscrit dans la culture de la Renaissance et rapproche même de Botticelli.
Retrouvez nos Cent tableaux qui font débat sur Europe 1, jeudi 23 janvier, à 21h, dans l’émission de Frédéric Taddei, Europe 1 Social Club.
Vous cherchiez en vain un moyen de tester vos amis ou vos collègues de bureau, de démasquer les tièdes… Ce moyen idoine, imparable, c’est la correspondance Morand-Chardonne. À la vue de ces mille pages dûment annotées, certains frissonneront d’horreur. Les gros livres, vous plaisantez ou quoi? Une petite injection de littérature, pour meubler les temps morts, cela suffit amplement. Et encore de la prose utile, responsable, partageable. Pas dérangeante. D’abord, qui c’est Chardonne? Les plus savants ou les plus âgés, si vous avez un peu chance, se souviendront vaguement que le très esthète François Mitterrand, dilection et provocation, raffolait du Bonheur de Barbezieux, sereine autobiographie de 1938… Pour les moins sensibles à son style, fait de concision altière et de légère ironie devant les intermittences du cœur et de la vie, Chardonne et ses douceurs charentaises ne suffisent pas à faire oublier le choix de l’Allemagne après la débâcle. Apparemment, la cote de Morand, pléiadisé, se porte mieux. C’est vite parler. Ne suscite-t-il pas aussi haine et détestation depuis que l’on juge les écrivains (surtout ceux de droite) à l’aune de leurs erreurs politiques? Ils sont encore nombreux ceux qui voient moins en lui l’homme pressé que l’homme occupé, la fulgurance née que le viveur trouble, et le réduisent à l’épisode maréchaliste et à ces éternelles poussées d’antisémitisme que Chardonne lui reprochait. Aux âmes pures, qui se boucheront le nez par crainte de se frotter à la réalité des textes et des hommes, on conseillera la lecture de ce que Bernard Frank, le critique littéraire le plus brillant de sa génération, a écrit de nos compères au cours des années 1950. Comment se fait-il que Frank, incarnation du sartrisme vertueux à ses débuts, ait pu se salir les doigts en tendant la main aux deux épurés de 1944?
C’est précisément ce que vous apprendra cette correspondance crépitante d’esprit, qui fournit tout ensemble la meilleure illustration du génie épistolaire français et une photographie exacte du Paris littéraire, au sortir des années de plomb. Si ces 800 lettres ne vous donnent pas le regret des époques à verve et des échanges sans filet, passez votre chemin. La plume en main, nos grands-pères ne craignent plus rien, tranchent et rient de tout, aussi goguenards, lucides ou cruels à propos de la guerre froide, de la bourse qu’au sujet de l’édition et de la presse. Les faits et gestes du milieu sont soumis à une surveillance piquante. C’est que leur retour sur le devant de la scène a débuté. Comme Morand l’exilé a du mal à y croire, alors qu’il en est le premier bénéficiaire, Chardonne lui confirme en avril 1957 qu’ils sont devenus les élus de la nouvelle vague, celle qui doit emporter les idoles du moment : «Cette mode, c’est Malraux, Camus, Sartre, un peu de communisme. Pour ces gars nous n’existons plus ; nous sommes des morts […]. Ce qui importe, c’est la génération qui a entre 30 et 40 ans.» Autant dire Bernard Frank, Déon, Hecquet, Blondin ou Nimier, le chéri de ces messieurs, qui le traitent en fils prodige et prodigue, épient sa santé flottante et encouragent même sa croisade pro-Céline. Morand et Chardonne se grisent en somme de leur jeunesse retrouvée, le clairon des Hussards les galvanise, la hargne de l’adversaire les soude. Car l’ennemi est bien là, il sort du bois dès que Morand, regonflé à bloc, se présente aux portes de l’Académie. Il y essuiera deux échecs avant de trouver le siège que Cocteau et Frank lui souhaitent dès 1957. Son élection, en 1968, suit de peu la mort de Chardonne. Sur leur relation, qu’on imaginerait pure des petitesses et méchancetés qu’ils attribuent aux autres, on lira la belle préface de Michel Déon et on méditera sa conclusion : «L’amitié entre homme de lettres cache d’insondables mystères.» Stéphane Guégan
*Paul Morand, Jacques Chardonne,Correspondance (Tome 1-1949-1960), édition établie et annotée par Philippe Delpuech, préface de Michel Déon, de l’Académie française, Gallimard, 2013, 46,50€. Ajoutons que Morand, dès qu’il en a l’occasion, parle peinture avec conviction et intelligence. Bref, sur toute la ligne, 1950, c’est bien 1917 recommencé.
Le Manet de Bourdieu n’est pas le mien, n’est plus le nôtre, devrais-je dire, à moins que vous ne restiez cramponnés, comme lui, à quelques-unes des vieilles lunes du formalisme d’avant-guerre… Très coupé de la recherche, et de la recherche française en particulier, avouant son mépris pour l’histoire de l’art instituée et son «euphémisation» des enjeux «réels» de la pratique artistique, le sociologue du Collège de France professait encore dans les années 1998-2000 la vulgate de Clement Greenberg (1909-1994), auquel ses cours inédits – passionnants comme symptôme et bouilloire d’idées – rendent un hommage appuyé. Un demi-siècle plus tôt, l’Américain avait érigé Manet en inventeur du modernisme. Non de la modernité, au sens de Baudelaire, mais de la peinture autoréflexive, autoréférentielle, de la peinture se prenant pour sujet d’elle-même après liquidation de son ancienne poétique. La rupture s’était accomplie par Manet, le vieil art de peindre accédant enfin à la conscience et à l’autonomie de ses moyens propres. De surcroît, le pape de la peinture américaine attribuait une dimension sociale et politique à cette coupure. Dans la perspective marxiste rajeunie qui était la sienne, débarrassée donc des diktats du réalisme socialiste, Manet signifiait le refus des valeurs bourgeoises et des structures institutionnelles qui en avaient assuré la pérennité depuis David. Bourdieu n’était pas loin de partager entièrement ce schéma de pensée. Ses cours de 1998-2000 opposent d’emblée la geste de Manet à «l’art d’État», à la norme académique et au monde du Salon, sans jamais en comprendre l’érosion, sensible dès 1850, ni définir ce qu’il résume d’une formule alambiquée, «le système bureaucratique de gestion des goûts du public». Sans doute faut-il y reconnaître une version assouplie des superstructures marxistes en haine desquelles Manet aurait fourbi ses armes, en haine (inconsciente?) de ses intérêts de classe. Sa peinture aurait retourné contre «le système académique» la maîtrise qu’elle en avait tirée. Oublions cette vision plus que sommaire des conditions d’exercice, d’exposition et de commerce de la peinture française sous le Second Empire et la IIIe République. En réalité, Manet maîtrisait tous les leviers qui passionnaient justement Bourdieu (la presse, le marché, les stratégies de «champ», etc.). Passons sur les erreurs factuelles, l’information vieillie et son incompréhension comique du rôle joué par Courbet ou du réalisme propre à Manet. Le plus grave à nos yeux est que ce livre posthume affadit terriblement son objet en le privant de sa dimension sémantique. Nulle réflexion sur les sujets du peintre, les signes qu’il remploie ou élit, ses procédés narratifs, leur charge politique (en dehors de L’Exécution de Maximilien et du Portrait de Rochefort) ou érotique. Cette peinture n’aurait eu de « sens » qu’à s’être emparée des « schèmes » de la représentation traditionnelle pour en détruire la fiction mimétique et la fonction idéologique. Alors qu’il parle très bien de «la collision entre le noble et le trivial» à propos du Déjeuner sur l’herbe, Bourdieu appauvrit Manet et ses stratégies de conquête, et jusqu’à sa véritable « révolution symbolique », immanente, et non extérieure, à la signification des œuvres. Il minimise ou évalue mal la portée des travaux qui auraient dû nourrir son approche «située», tels les premiers articles de Michael Fried, le catalogue de l’exposition de 1983 et la thèse de Darragon sur la construction du sujet chez Manet, sans parler de Georges Bataille qu’il ne discute pas. La «déformalisation» du peintre avait bien débuté quand le dernier Bourdieu durcissait ses positions. Pourtant son livre d’outre-tombe, superbement annoté par ses proches, commence par ces lignes admirables sur ce que Sollers appelle la révolution Manet : «Nos catégories de perception et d’appréciation, celles que nous employons ordinairement pour comprendre les représentations du monde et le monde lui-même, sont nés de cette révolution symbolique réussie. La représentation du monde qui est née de cette révolution est donc devenue évidente – si évidente que le scandale suscité par les œuvres de Manet est lui-même objet d’étonnement, sinon de scandale. Autrement dit, on assiste à une sorte de renversement.» Manet ou le scandale à perpétuité. Bourdieu en connaissait l’hygiène. Stéphane Guégan
*Pierre Bourdieu, Manet. Une révolution symbolique, Cours au Collège de France (1998-2000) suivis d’un manuscrit inachevé de Pierre et Marie-Claire Bourdieu. Édition établie par Pascale Casanova, Patrick Champagne, Christophe Charle, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, Seuil, 2013, 32€.
Dans la France des années 1850, qu’on s’imagine à tort étanche aux novateurs, Adolphe Moreau était connu comme le loup blanc. Cet agent de change riche à millions avait un cœur d’or et des murs chargés de trésors. Et Honoré de Balzac, dont il rappelle les personnages à double vie, lui aurait bien chipé le Delacroix ou le Chassériau qu’il regrettait de ne pouvoir s’offrir. La collection Moreau, si abondante, si belle, eût été de taille à le supporter. Elle comptait, nous dit Ernest Feydeau, « plus de trois cents toiles modernes signées des noms les plus illustres », qui formaient le plus éclatant ensemble « de tableaux modernes qui existe, à l’heure présente, à Paris ». Feydeau, grand ami de Théophile Gautier et père du roi de la comédie de boulevard, ne parlait jamais à la légère. Il a laissé une description scrupuleuse de la caverne d’Ali Baba où ce Sardanapale de Moreau avait entassé ses secrètes extases et son goût du kief oriental. À l’évidence, ses cures aux Eaux-Bonnes, où il semble avoir croisé Delacroix en 1845, étaient loin de calmer ses désirs rentrés d’ailleurs. Feydeau s’est plu à décrire la « furie de lumière et de tons ardents » qui régnait chez lui. Les cimaises croulaient sous les Marilhat, les Decamps et les Diaz.
Quant aux tableaux moins chauds, ceux de Delaroche ou de Gérôme, ces pâles fantômes «produisent, là, l’effet de glaçons achevant de dégeler sous l’âpre soleil de l’Afrique. M. Adolphe Moreau est donc […] le Mécène des coloristes. Nous ne lui en ferons pas un crime.» L’exposition du musée Delacroix, en se concentrant sur le grand homme de la maison, nous laisse cependant imaginer la folie d’un collectionneur très mêlé à la vie et au commerce des arts de son temps. Seuls les idiots et les rabat-joie ont pu croire le XIXe siècle «stupide»! Il est, au contraire, plein de personnages fantasques, de passionnés incorrigibles, incapables de mettre un frein à leur appétit de voir et de faire voir. Mais sommes-nous capables de les comprendre, d’admettre leur fantaisie pour ce qu’elle fut? Vers 1900, le goût très ouvert et très sûr d’Adolphe Moreau passait déjà pour affreusement éclectique. Et c’est le petit-fils du collectionneur qui parle, le célèbre Étienne Moreau-Nélaton, expert de Delacroix et de Corot, possesseur surtout du Déjeuner sur l’herbe. On surestime peut-être sa capacité d’analyse en raison du prestige que lui confère l’aura de Manet. Or il n’est pas tendre, ni juste, envers son grand-père qui se serait «attaché à l’attrait du sujet plutôt qu’aux mérites de la peinture». De ce coup de griffe rétrospectif, la signification saute aux yeux: le véritable amateur, c’est moi, celui qui se délecte de la touche et de la couleur et abandonne aux «bourgeois» le pittoresque et l’anecdote qui affligeaient l’art d’avant Manet… Il eût été plus judicieux de rapprocher ce dernier de la collection de l’aïeul et de ses ouvertures multiples au réalisme des nouvelles générations. Les vingt-cinq Delacroix, offrant une image complète du peintre, y prenaient un relief particulier à proximité des Courbet et des Couture, voire des Meissonier et des Gérôme plus photographiques. Mariage contre-nature? Manet en est pourtant le fils inattendu.
Stéphane Guégan
– Delacroix en héritage. Autour de la collection Étienne Moreau-Nélaton, Musée Delacroix, jusqu’au 17 mars 2014. Catalogue sous la direction de Dominique de Font-Réaulx, Le Passage / Editions du Louvre éditions, 28€.
Conférence Delacroix en couleurs, entre rage et langage
par Stéphane Guégan
Atelier de Delacroix, jeudi 9 janvier, 18h30 – 6, rue de Furstenberg Paris
Alors qu’Adolphe Moreau (1800-1859) achetait ses premiers Delacroix, Hugo faisait fortune sur les scènes de l’Est parisien, contre vents et marées. De Marie Tudor, donné à La Porte Saint-Martin en novembre 1833, et qui vient d’entrer en Folio Théâtre (5€), on se souvient plus de la première chahutée et de l’échec relatif que du texte admirable. En trois journées, qui ne s’embarrassent d’aucune fidélité à l’histoire anglaise, Hugo ramasse son drame, celui de l’amour et du pouvoir, bien entendu. Les destins et les amants se plient au caprice du poète, rival déclaré du grand Shakespeare et de l’encombrant Dumas. Hugo entend régner seul et l’esprit de 1830, vaguement démocratique, sert d’abord ses ambitions. Ce XVIe siècle fougueux et coloré, c’est lui. Le Peuple, qu’il est censé avoir glorifié, lui ressemble moins. C’est qu’il brille sombrement de l’ambivalence d’un Shylock, comme Clélia Anfray le montre bien. Hugo ne s’identifie en totalité qu’à son astre central, «Bloody Mary», «grande comme reine, vraie comme femme», qu’il rêve plus follement amoureuse et sanglante qu’elle ne le fut jamais. On aimerait tant que Moreau, propriétaire de La Chanson des Pirates, superbe huile de Delacroix tirée d’Hugo, eût applaudi à ce drame sans âge. Rien n’empêche d’y croire. SG