Sans domicile fixe, 55 ans, taillé comme l’ancien champion de hockey qu’il fut, Peter Doig aime à déplacer sa vie et ses pinceaux entre New York, Londres et Trinidad depuis une douzaine d’années. L’espace ne lui fait pas peur et la planète n’est pas trop grande pour cette peinture à large respiration, qui parvient à être multiculturelle d’une manière insolite le plus souvent. Hormis quelques hommages trop appuyés à Gauguin, auxquels on peut préférer l’exotisme de l’impur, rien ne ressemble moins à un journal de bord bien tenu, ou au catalogue des métissages en vogue, que ses tableaux aventureux, ouverts sur des pistes visuelles et mentales apparemment innombrables. Comme la boussole n’est pas livrée avec, il appartient à chacun de la chercher en soi. Ce pourrait être un défaut de fabrication ; en réalité, c’est une des grâces de Peter Doig: «You can’t control the way your paintings affect people». Il ajoute, vieille ruse, que sa peinture n’est jamais aussi bonne que lorsqu’elle met en échec les mots où nous voudrions l’enfermer. Acceptons donc que le silence soit la meilleure réponse aux tableaux réunis par la fondation Beyeler, et au mystère qu’ils opposent aux analyses trop rationnelles. D’autres parleraient de polysémie, de narrations éconduites ou de symbolisme abscons quand il est préférable de laisser opérer l’envoûtement. Forêts envahissantes, omniprésence de l’eau étale et presque létale, neige souveraine, les éléments interviennent avec l’élan d’indomptables collaborateurs. Doig a un mode de travail adapté, hétérogène et réactif, fait d’emprunts au cinéma à sensations, aux photos de presse ou de famille. Cela l’expose encore aux grincements de dents de la critique sourcilleuse.
Elle devrait plutôt se rappeler sa passion pour le douanier Rousseau, souvent cité, et la fantaisie, tantôt euphorique, tantôt effrayante, qui en constitue l’horizon. Mais cet Écossais nomade ne bricole pas par simple plaisir. Élevé au Canada, il poursuit, devant la toile, et à travers elle, les rêves d’explorateurs de sa petite enfance, nourrie de trappeurs et des héros de Fenimore Cooper. Plus tard, sa route croisera la scène londonienne du début des années 1990, libre alors de s’ébrouer hors des dogmes modernistes. Le Turner Prize ne tarderait pas à récompenser un peintre qui aura fait le choix de la figuration par goût du chaos des images mémorielles, son art halluciné développant des sensations ténues ou des expériences extrêmes avec un détachement exact. Aucune place n’est laissée au pathos, on flotte entre des impressions contradictoires, mais qui n’agiraient pas avec la même force si la cohérence y était visée aux dépens de la poésie. Le célébrissime Canoë de Doig, allégorie de ce flottement nécessaire, fait cohabiter Munch et Böcklin hors de tout souci réconciliateur. On pense à certains films suspendus de Terrence Malick, où l’accident est préféré à l’incident. Doig n’a qu’un ennemi, lui-même, et sa virtuosité qu’il lui faut tenir en bride lorsqu’elle l’égare du côté des tableaux pour collectionneurs sans âme. Stéphane Guégan
*Peter Doig, jusqu’au 22 mars 2015. Fondation Beyeler, Riehen / Bâle. Catalogue sous la direction d’Ulf Küster, Hatje Cantz, 49,80€.
D’autres maîtres d’aujourd’hui…
À peine plus âgé que Peter Doig, Jeff Koons a pris une telle envergure qu’on oublie que ce succès planétaire connut une longue préhistoire. À Paris, au début des années 1980, il était possible d’interviewer un Julian Schnabel ou un David Salle (je l’ai fait). La peinture de Basquiat y montrait déjà le bout de son nez. Mais Koons attendait encore son heure. Elle vint, galerie Sonnabend, en 1988! La série Banality, où s’inverse la logique du kitsch et s’annonce de façon définitive son érotisme sans filet, explose comme la bombe qui manquait à l’essor de ses premiers (et faux) ready-made. New York, pour quelques années encore, resterait l’épicentre de l’art contemporain et de son marché. Mais Koons avait soif de plus vastes conquêtes et la série Made in Heaven, où la pornographie mène à l’Éternité métaphysique, est emportée par l’espèce de folie qui habitait le fringant mari de la Cicciolina. Après cela, comme le dit Al Pacino dans Scarface, le monde entier prit la forme de son rêve. Aussi singulière soit-elle, la trajectoire de Koons nous rappelle que «son» XXe siècle fut à la fois celui de Picasso, de Duchamp et surtout de Dalí, qu’il croisa et photographia fanatiquement en 1973. Dalí le grand magicien des apparences et des substances, l’artiste œuvre d’art, celui qui comprit, mieux que Warhol lui-même, ce qu’était créer dans la société de l’information et de la consommation. Du dernier Dalí, le moins récupérable mais le plus fertile, Koons parle à maintes reprises dans ses Entretiens avec Norman Rosenthal. C’est un livre essentiel pour qui veut comprendre le tournant artistique des années 1970-1980 dont l’exposition Zeitgeist (Berlin, 1982) se voulut une précoce radiographie. Rosenthal, son commissaire, commence à repérer Koons peu après. «L’esprit du temps», c’est désormais lui! Au micro de Rosenthal, curieux de l’homme, l’artiste multiplie les confidences. La discussion roule sur la philosophie, la religion, le sexe, le brouillage des catégories esthétiques, autant de thèmes que l’artiste aborde avec sa fausse candeur (laquelle aura trompé beaucoup de critiques d’art en 35 ans!). Son désir d’être compris de tous, et de donner à son public la possibilité d’assumer un goût et une culture qui ne seraient pas ceux de l’élite savante, dissimule un sens inné de la dialectique. Le plus frappant reste toutefois ce qu’il y a de plus américain en lui, l’empreinte du transcendantalisme, mêlé ici et là de considérations sur l’identité biologique des individus et les déterminations archétypales de la mémoire affective. En somme, ce volume passionnant balance entre Emerson, Jung, Courbet, Manet et le bel antique. On en sort avec une toute autre idée de l’artiste et de son univers. SG // Jeff Koons, Entretiens avec Norman Rosenthal, Flammarion, 28€.
Cy Twombly s’en est allé en 2011, à 83 ans, dans la pleine possession de ses moyens. Parmi les «traces» dont son œuvre forme «l’anthologie», selon le mot de Barthes, la dernière est peut-être la plus somptueuse. Lui qui n’avait été longtemps que lignes, biffures et griffures, à l’époque où il était l’amant de Rauschenberg, s’offrit un bouquet final et floral qui constitue une des plus belles choses de l’histoire de la peinture. Ce que l’on sait moins, et ce qu’aborde ce livre d’une rare élégance, et d’une rare beauté d’impression, c’est que Cy Twombly pratiqua intensivement, sur le tard, la photographie. Grands tirages, grand soin, grand talent… Il y renouait ouvertement avec le pictorialisme américain de la Belle Époque et ce qu’il y avait de violence dans sa douceur somptueuse… Cette remontée du temps lui ressemblait, elle procédait de son attirance pour le démodé, le décalé, le fantôme des cultures à vivifier. Qu’on pense à la relecture géniale, tragique, de la fable gréco-romaine menée au cours des années 1960. Quand il montrera sa peinture homérique et ovidienne en 1964 chez Leo Castelli, la critique en repousse les gribouillages douteux, les explosions de rose ou de rouge et cette manière «trop européenne» de déjouer la modernité du moment, qu’elle soit pop ou minimaliste. Justice lui sera rendue plus tard par la nouvelle génération des artistes new yorkais, de Schnabel et Basquiat à Koons… Donnant voix à tous les médiums que Twombly pratiqua et associant quelques-unes des grandes plumes de son exégèse, du regretté Kirk Varnedoe à Simon Schama, ce collectif est fait pour une nouvelle génération de lecteurs. SG // Nicola Del Roscio (dir.), Cy Twombly, Hazan, 65€.
La liberté d’expression ne connaissant plus de limites, je m’autorise donc aujourd’hui à livrer l’entretien suivant à qui voudra bien le lire… Préparé par Bérénice Levet, il était destiné à la presse écrite, mais le grand art et ses mésaventures ne font plus partie des priorités du jour.
Bérénice Levet – Votre livre s’intitule Les Caprices du goût en peinture, en écho et hommage aux travaux du grand historien d’art Francis Haskell. Vous entraînez le lecteur français sur une voie passionnante en l’invitant à suivre l’alternance d’éclipse et d’exhumation qui scande la vie des formes. Tel peintre, tel tableau, un temps célébré, adulé se voit soudainement remisé, sombre dans l’oubli pour finalement réapparaître et capter de nouveau l’attention. Bref, vous démontrez que le destin des œuvres est fragile. Nulle beauté, nulle grandeur ne prémunit contre l’oubli ou le mépris. Vous parlez de caprices, mais en réalité vous nous dites en quoi ces redécouvertes ont leur logique.
Stéphane Guégan – Le titre relève de l’antiphrase, même si je crois à l’imprévisible. À un moment, contre toute attente, un tableau ou un artiste resurgit. C’est le déclic, la vague ou la vogue suit… On peut également parler de caprice dans la mesure où il y a toujours chez les acteurs de ces redécouvertes, une part de subjectivité, une part de plaisir, quelque chose qui se dérobe à la logique rétrospective. Mais ces redécouvertes, en effet, ont leur logique. Toute époque déclasse et reclasse du même élan. J’ai tenté d’en comprendre les mobiles. Pourquoi, à tel moment, telle œuvre refait surface et, dévaluée hier, retrouve une actualité pour l’amateur et une fécondité pour le créateur? Si l’on en vient immédiatement à un cas d’école, Vermeer fut longtemps absent de l’histoire de l’art. On connaissait ses tableaux mais sans les lui attribuer. Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour le voir réintégrer l’histoire de la peinture. C’est le mari de Vigée Le Brun, un marchand de tableaux, qui est le grand artisan de cette redécouverte. Tout l’art moderne s’engouffre dans la brèche, de Manet à Balthus. L’âge des Lumières, et sa fascination pour l’originel, fut beaucoup moins normatif qu’on le croit. Le retour aux Primitifs et la folie hispanique débutent aussi alors.
BL – Vous comparez le mouvement du goût, filant la métaphore, au mouvement de la terre autour du soleil…
SG – Nous sommes enclins à nous figurer l’histoire de l’art comme écrite une fois pour toutes, or elle ne cesse de se reconfigurer. Je crois plus à cette révolution permanente qu’à l’évolutionnisme des modernes, qui est une farce éculée (sauf pour ceux qui en tirent profit). Chaque époque se fabrique son histoire de l’art en fonction de ses propres intérêts. Et l’historien d’art est tributaire de ce mouvement de la sensibilité, il ne surplombe pas son temps, il est lui-même pris dans l’histoire qu’il retrace.
BL – Je voulais vous interroger sur ce point. Le XXe siècle a favorisé de nombreuses redécouvertes, nous allons y revenir, mais on vous devine impatienté par une certaine arrogance contemporaine, notre propension à nous penser comme de Grands Justiciers, libérés de tous les tabous. Votre livre nous confronte à nos préjugés et vient nous rappeler que nos exhumations obéissent aussi en partie à des motifs politiques, idéologiques et moraux.
SG – Cette arrogance tient en grande partie à ce que nous sommes prisonniers d’une vision trop homogène de l’histoire de l’art. Ce livre essaie de penser l’hétérogène. Hétérogénéité verticale, d’un côté, en cela que chaque époque se donne de nouveaux pères spirituels. Et hétérogénéité horizontale, de l’autre, les esthétiques les plus contraires ont toujours coexisté et dialogué plus que ne veut le dire la vulgate moderniste.
BL – C’est un des aspects très stimulants de votre livre que de nous rendre accessibles à ces parentés, ces affinités entre des esthétiques tenues pour contraires. Plutôt que de les opposer, dites-vous, il convient de les articuler. Ainsi suggérez-vous de ne plus voir dans la «très sucrée» Naissance de Vénus de Cabanel le marchepied d’Olympia mais sa complice involontaire. Regard dont un Max Ernst s’est révélé capable, ainsi que vous le montrez plus loin, puisqu’il s’inspire de la même Vénus pour Le Jardin de la France (Mnam) de 1962.
SG – Avec le recul, nous pouvons enfin penser ce qui rapproche les artistes qu’on dit antagonistes. Ils partagent souvent un même rapport au passé et au présent, à défaut d’en tirer la même chose plastiquement. C’est là où l’histoire de la sensibilité corrige les ukases de l’histoire de l’art. Dis-moi qui tu vénères, je te dirai qui tu es… À cet égard, je m’intéresse évidemment au retour des Pompiers après 1950, c’est-à-dire au moment où la doxa moderniste commence à donner des signes de faiblesse et va bientôt voir se dresser une autre approche des XIXe et XXe siècles. Max Ernst n’est pas le seul alors à avouer le plaisir et l’intérêt, j’y insiste, qu’il prend à fréquenter les maudits de la peinture officielle.
BL – Au fond, ces redécouvertes nous parlent presque plus des sociétés qui les rendent possibles que des œuvres elles-mêmes. Votre livre couvre l’ensemble des siècles mais arrêtons-nous sur le XXe siècle. Essayons de dresser un rapide panorama de ses «retours en grâce». Ils sont tout à fait révélateurs des obsessions qui nous agitent. Il y a, bien sûr, le cas des peintres femmes.
SG – En effet, le XXe siècle les voit se multiplier tandis que l’histoire de l’art, d’inspiration féministe, a consacré leur triomphe. Or, en regardant le passé, on s’aperçoit que cette situation n’est pas complètement nouvelle. Elle a connu des signes avant-coureurs, dans ces périodes que l’on croit soumises aux pires préjugés, spécialement sous l’Ancien Régime. On trouve alors des peintres femmes au plus haut niveau de la société et du monde de l’art malgré le numerus clausus qui règne à l’Académie. Dès avant la Révolution, certaines connaissent la célébrité et sont admises au Salon: c’est le cas de Vigée Le Brun, portraitiste attitrée de la reine. On tendait sans doute à reléguer les femmes dans l’exercice de la nature morte et du portrait, au motif que les bonnes mœurs leur interdisaient d’accéder aux académies viriles. Mais, dès la fin du XVIIIe siècle, elles trouvèrent le moyen de lever cet obstacle. Dans l’entourage de David, des femmes peignent des hommes aussi dénudés que ceux du maître de la virilité triomphante. Les féministes qui prétendent redécouvrir cette peinture dans les années 1970 ont mis en lumière cette situation remarquable mais pour mieux ensuite en réduire la portée, se plaisant à camper les artistes du beau sexe en éternelles victimes d’une société qui les dominerait ou les réduirait aux genres ancillaires. Les femmes ont imposé une peinture de femme avant Frida Kahlo et Georgia O’Keeffe dont je réexamine le culte actuel.
BL – Autre redécouverte inséparable du contexte politique, celle de l’orientalisme… On ne compte plus les expositions témoignant de l’intérêt des Occidentaux pour les «figures de la diversité». Un art capable de célébrer l’Autre. Ce qui renvoie à une conception identitaire du visiteur, comme si la peinture occidentale n’avait de légitimité qu’à ce titre.
SG – Je serai moins tranché que vous. Il faut se souvenir d’une époque où, à Orsay, avant que Guy Cogeval n’en prenne les rênes, la salle orientaliste avait disparu. On regardait cette peinture avec condescendance ou un fort sentiment de culpabilité. C’est dans les années 1960-1970 que l’on commença à accuser l’orientalisme européen d’avoir été le fourrier du colonialisme, porteur qu’il serait en son entier, et par essence, d’une vision réductrice, raciste et sexiste de son objet. Très récente est la reconquête du regard sur ces poncifs véhiculés par Edward Saïd et ses émules. Car cette peinture longtemps dévaluée a su très souvent témoigner d’une expérience concrète et compréhensive de la polyphonie ethnique et culturelle du monde arabe. Et il a fallu que le musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme consacre une exposition aux Juifs dans l’orientalisme pour que l’on redécouvre l’intérêt qu’un Chassériau a porté à la communauté juive en Algérie et la puissance de vérité de ses toiles. Le tableau de Dinet, Esclave d’amour et Lumière des yeux (musée d’Orsay), glosé dans le livre, est aussi d’exhumation récente alors que sa célébrité, au début du XXe siècle, était encore énorme. En outre, il offre de l’Afrique du Nord une vision étrangère à bien des stéréotypes.
BL – Ressort enfin de votre livre le lien entre les réhabilitations du XXe siècle et la résistance à une approche formaliste des œuvres. Les Réalismes, l’exposition organisée par Jean Clair en 1980, marquait un tournant, rendait caduque une certaine vision pantouflarde, univoque du XXe siècle, non sans susciter de vives polémiques: la peinture figurative retrouvait ses droits.
André Masson, Autoportrait, 1947 H/t. Coll. part.
SG – À l’évidence, nous nous sommes libérés dans le dernier quart du XXe siècle des tabous modernistes et de l’idée que la figuration appartenait au magasin des formules périmées. L’idée d’un progrès nécessaire, contre quoi Picasso pestait dès 1910, nous est devenue odieuse. Il n’y a plus de honte à aimer et défendre le dernier Bonnard, le dernier Giacometti, le De Chirico non métaphysique, le Masson des années 1940-50 ou le Picasso du Palais des Papes, pour parler comme Malraux. Loin de moi, cela dit, le désir de plaider pour un révisionnisme irréfléchi. Du reste, une œuvre n’est pleinement redécouverte qu’à la condition de recouvrer sa vérité première et sa puissance de significations nouvelles. Et les possibilités démultipliées qu’offrent l’Internet ou le marché de l’art resteront lettre morte si elles ne répondent aux besoins profonds du bel aujourd’hui.
– Stéphane Guégan, avec la collaboration de Delphine Storelli, Les Caprices du goût en peinture. Cent tableaux à éclipse, Hazan, 39€.
Présidé par Jean-Pierre Le Goff, le club de réflexion « Politique autrement » organise un séminaire en 2015, animé par Robert Kopp, sur le thème: La querelle de l’art contemporain, quel état de la modernité ? Je participerai à la séance du samedi 24 janvier 2015, à 14h30 : Questions d’histoire et de définition.
Une lettre d’écrivain n’est pas un acte d’écriture comme les autres. Et quand le destinataire se trouve être aussi un homme ou une femme de plume, l’affaire se complique terriblement. Quatre livres indispensables en apportent la preuve, traversés qu’ils sont par la même fascination du pouvoir des mots et ce qu’on peut leur fait jouer. De Gide à Kerouac, en passant par Paulhan et Beckett, ces correspondances se construisent sur la fiction qu’elles fondent. Puis, un beau jour, les faux-semblants se délitent et le verbe, en sa vérité foncière, reprend alors ses droits. Gide, donc, le grand Gide, grand surtout par son Journalet ses innombrables lettres, deux espaces imaginaires où le moi s’autorise toutes les poses, sincérité comprise. Gide et Francis Jammes, qu’Eugène Rouart rapprocha, commencèrent à s’écrire au temps héroïque du symbolisme mallarméen, qu’ils tirèrent à eux sans trop tarder, le premier vers un nietzschéisme homo-érotique, l’autre vers une humilité mi-chrétienne, mi-virgilienne assez fade. «Par quel concours de circonstances deux tempéraments d’apparence aussi opposées que les leurs purent se rencontrer et s’accrocher avec la violence et la loyauté qui caractérisa leur amitié?», se demandait à juste titre Robert Mallet, en mars 1948, lors de la première parution de cette correspondance riche en éclats et brisures. À Jean Amrouche, un an plus tard, Gide pourra dire sans surprise: «Nous nous jouions un personnage l’un vis-à-vis de l’autre.» Toute relation épistolaire ajoute à sa valeur mémorielle un jeu de miroirs, qui en fait l’autre saveur pour qui sait s’y mouvoir. Le volume de Mallet courait jusqu’en 1938 et comprenait 280 lettres. La nouvelle édition y ajoute 260 inédits, de sorte qu’il a fallu se résoudre à deux volumes. Qui s’en plaindra, tant y sont admirables l’annotation et l’introduction de Pierre Lachasse et Pierre Masson? Couvrant les années 1890, celles qui voient les deux jeunes écrivains s’éloigner de l’hermétisme précieux, le premier tome alterne le fusionnel et le fractionnel. La passion est surtout du côté de Jammes, sur qui Gide fait l’effet d’un cœur pur aux dons illimités. Fut-il assez naïf pour ne rien soupçonner des mœurs intimes de son ami lorsqu’ils séjournèrent à Biskra en 1896, où Gide avait déjà ses habitudes? Quoi qu’il en soi, ses doutes ne se déclarent qu’à la lecture de Paludes… Mais la foi de Jammes a tant de ressources! Sa lecture catholique des Nourritures, sacrificielle de La Porte étroite fait sourire. On pourra encore longtemps débattre des raisons de sa colère, trouble ou rejet, elle éclate lorsqu’il découvre L’Immoraliste, et explose avec Les Caves du Vatican. Il ne restera alors plus grand-chose de leur passion de papier où l’amitié et sa comédie eurent leurs parts.
Si curieux qu’il soit aussi, l’attelage que formèrent Bloch et Paulhan ressemble au précédent par les différences et les dissensions qu’il eut à constamment vaincre. De même âge, ayant fait ainsi l’expérience de la guerre de 14-18 à trente ans, le second avec plus de vaillance et moins de scrupule idéologique que le premier, ils se croisent, à l’été 1920, dans les bureaux de la N.R.F, dont Paulhan vient d’être nommé secrétaire général. Il en prendra la direction, comme on sait, en février 1925, à la mort de Rivière. À cette date, l’ancien camarade d’Aragon, Soupault, Breton et Éluard a mis un peu d’air entre les surréalistes et lui. En comparaison, le parcours de Bloch révèle assez vite un goût de l’action collective et de la violence révolutionnaire, qui devaient l’amener à accepter le pire, ce qu’il appela lui-même, en 1932, «l’impérialisme prolétarien» de Staline… N’avait-il pas commencé par s’intéresser aux futuristes, puis admirer Mussolini, leur version socialiste, dans les années 1920? En combinant Marx, Whitman et Romain Rolland, cet intellectuel juif pouvait déjà, dix ans plus tôt, plaire à Gide par l’accent vitaliste de ses premiers romans et contes. Du choix de Moscou, progressif, douloureux mais finalement assumé, devait découler l’irréparable. Cette passionnante correspondance, et son annotation magistrale, en déroule le film; si elle se tend à partir de 1932, les raisons n’en sont pas seulement politiques. Bloch, qui n’a pas encore renoncé à être un romancier en vue estime être maltraité par la N.R.F et donc par Paulhan. Sa vanité d’auteur blessé va trouver dans les combats à venir une compensation dangereuse, et l’exposer à de meilleurs stratèges que lui, Aragon en premier lieu. Une certaine méfiance va donc s’installer entre Bloch et Paulhan malgré l’estime qu’ils s’inspirent l’un l’autre, et au-delà de l’affection qu’ils se porteront toujours. La mobilisation antifasciste, à partir de 1933, et la brève entente cordiale qu’engendre le Front Populaire retardent une déchirure qu’on sent pourtant inéluctable. Les premiers signes sérieux se dessinent, fin 1936, après la parution du Retour de l’URSS de Gide, derrière laquelle se regroupe laN.R.F. Tandis qu’elle condamne le «communisme à la moscovite» (Crémieux), Bloch campe sur la rive opposée et accepte, début 1937, de codiriger Ce soir avec Aragon. Un quotidien à sensation, genre Ici-Paris, mais qui prend ses ordres à l’Est de la Vistule. Durant l’été qui suivra les exécrables «accords de Munich», et comme regonflé par le recul criminel des vieilles démocraties, Bloch adhère au PCF… Juste à temps pour vivre l’horreur du Pacte germano-soviétique et, plus que jamais, la division de soi. C’est donc le moment de vérité entre lui et Paulhan, pour qui rester alors communiste est odieux et «purement indéfendable». Mais le patron de la N.R.F avait le cœur assez grand pour y conserver son stalinien d’ami, exilé à Moscou entre mars 1941 et la fin 1944. La famille de Bloch fut en partie décimée par les nazis, terribles pertes que ses «camarades» allaient, pardi, exploiter à l’heure de l’épuration.
Indiscutable, inaliénable fut la fibre française du jeune Beckett, qui endura les «années noires» sur le sol élu et se mêla à la nébuleuse de la résistance intellectuelle. Sa correspondance confirme, s’il était besoin, son attachement au pays de Baudelaire, Rimbaud, Gide et Proust, quatre de ses auteurs de prédilection. Mais il en est beaucoup d’autres. Rien, à dire vrai, ne lui échappe au cours des années 1920-1930, d’Éluard et Breton qu’il traduit, à Malraux, Céline et Sartre dont La Nausée (livre repêché par Paulhan de façon épique) fut évidemment une lecture décisive dans sa vision décapante de l’humanité moderne. Aussi faut-il saluer, plus que la presse ne l’a fait chez nous, l’événement que constitue la parution française de ces milliers de lettres. Notre verbomoteur de génie en aura griffées tant qu’il ne faudra pas moins de quatre gros volumes de 800 pages pour les absorber. Deux ont déjà vu le jour en Angleterre, et la traduction du premier laisse déjà pantois (la richesse inouïe de l’appareil scientifique y est pour quelque chose). En raison de réticences qu’il ne m’appartient pas de discuter, mais qui relèvent apparemment d’une conception qu’on dira anti-beuvienne de la pureté littéraire, les éditions de Minuit ont préféré ne pas donner suite au projet des experts anglo-saxons de Beckett, selon lesquels il serait vain de ne conserver du corpus épistolaire que ce qui a trait à l’œuvre. Qu’ils soient bénis! Car notre plaisir vient aussi de la façon inimitable qu’a l’écrivain irlandais à se faire entendre et traduire joyeusement ses idées, ses sensations, son corps et ses humeurs les plus intimes, lorsqu’il parle de littérature, de peinture et de l’état d’une Europe déjà prisonnière de l’étau fasciste. L’ombre des grands hommes, à commencer par celle de Joyce, son mentor, n’aura pas refroidi une ardeur insatiable, tonique, à tout embrasser de son temps. Surprise, le Dublinois (si l’on ose dire) n’a rien à voir avec la déprime métaphysique, doxa existentialiste, qui s’attache à ses basques. Beckett a le savoir gai, et le goût juste. Quant à son œil! C’est l’autre surprise. Ce qu’on appelle l’histoire de l’art devrait se pencher sur son cas et ne pas réduire le musée de Beckett au gentil Bram Van Velde et aux affaires de Peggy Guggenheim. Passons vite sur les anciens, qu’il maîtrise au point de convoiter un poste à la National Gallery de Londres. On lui pardonnera quelques jugements hâtifs sur Titien et Rubens au regard de sa curiosité très ouverte en matière de peinture contemporaine. Picasso et Masson plutôt que Dalí, bravo. C’est à croire qu’il voyage dans l’Allemagne d’Hitler par passion pour l’art dégénéré. Puisque les modernes sont dans les «caves», il se fait ouvrir les réserves de la honte, voit les collectionneurs ou les artistes surveillés par les cerbères de la race supérieure et s’amuse de Furtwängler, si génial mais si bien en cour. Le premier volume s’interrompt en juin 1940, la lettre s’adresse à Van Velde et sa compagne. Beckett y parle des fenêtres bleuies en raison du black-out imposé aux Parisiens. Toute la vision du réel en est troublée. «On croit choisir une chose, et c’est toujours soi qu’on choisit, un soi qu’on ne connaissait pas si on a de la chance.» Beckett n’avait pas besoin de lumière blanche pour papillonner et philosopher.
De l’autre côte de l’Atlantique, la jeunesse s’agite aussi, c’est de bonne guerre. Fin 1943 ou plutôt début 1944, Kerouac et Ginsberg, le catholique hétéro et le juif inverti, ont une sorte de coup de foudre sur le campus de Columbia. Et ils n’ont pas que le feu aux fesses… Bird et Miles Davis révolutionnent le jazz, ils vont rectifier la littérature dans la pleine connaissance de qu’elle avait été ou de ce qu’elle est de part et d’autre de l’océan. Il n’y pas que l’alcool et la benzédrine dans leur vie, il y a les livres et la peinture (plus présente, il est vrai, sous la plume de Ginsberg, qui a fréquenté pas mal de pinceaux et croisé l’historien de l’art Meyer Shapiro, dont Jack se moque à l’occasion). Le temps n’est donc plus où leur supposé iconoclasme faisait loi, où il fallait taire ce qu’On the road doit à Proust ou Joyce, et la poésie de Ginsberg à Dante. Leur correspondance s’ouvre sur une paraphrase de Shakespeare, adressé par le premier, vingt-deux ans, au second, dix-sept. La flamme n’a pas d’âge… Dès que la légende se fige, légende à laquelle Kerouac ne voulut jamais prendre part, lui le plus français de tous, le plus hostile aux beatniks et à la contre-culture des années 60, les lettres sont là pour dénoncer les mythes qui font marcher le petit commerce. Alors que les films les plus navrants s’accumulent sur eux, et que les écrans d’Hollywood nous dépeignent un Neal Cassidy atrocement bouffon et dévirilisé, la seule parade est de revenir au texte, au «flow» insensé (la fameuse et fausse oralité célinienne saisie à sa source) qui abolit toute frontière entre leurs livres et leur ferveur épistolaire. Du reste, Kerouac et Ginsberg ont plutôt bien conservé les traces de leur dialogue écrit, dont les années 1950 forment le moment de plus haute intensité et poésie. Et quand il est fait mention de « la Joan Anderson de Neal», lettre miraculée qu’on vient d’exhumer, on comprend que cette littérature avait conscience de s’être inventée, forme et fond, au feu de ses missives superbement baroques. Stéphane Guégan
*André Gide/Francis Jammes, Correspondance tome 1 1893-1899, édition établie et annotée par Pierre Lachasse et Pierre Masson, introduction de Pierre Lachasse, Gallimard, 28€
*Jean-Richard Bloch/Jean Paulhan, Correspondance 1920-1946, édition établie, préfacée et annotée par Bernard Leuilliot, Editions Claire Paulhan, 36€
*Samuel Beckett, Lettres, tome I, 1929-1940, édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, 55€
*Jack Kerouac/Allen Ginsberg, Correspondance,1944-1969, édition établie par Bill Morgan et David Stanford, traduit de l’anglais (hors les passages en français savoureux !) par Nicolas Richard, Gallimard, 29€
Je suis françois, nous dit Villon au seuil d’un de ses poèmes à double entrée et fine sortie, dont il avait le secret. François et français, jusqu’au bout des rimes, tel il fut, tel il reste. Il appartient à la Pléiade par sa grandeur et son histoire. C’est un autre François, François Ier, qui l’intronisa définitivement en demandant à Marot de réunir ses écrits. Nous étions en 1533. 381 ans plus tard, le faux voyou des lettres françaises continue à briller d’une lumière toute rimbaldienne. Joyeuse ou déchirante, sa poésie ne gagne à être lue en français moderne qu’à revenir sans cesse au texte initial, plus oral avec sa syntaxe cabotine et sa vieille orthographe. Villon n’a pas fini d’en remontrer à ses successeurs que le présent volume regroupe à la suite des Œuvres complètes. En somme, ces lecteurs inspirés les prolongent et les font lire mieux encore que l’adaptation aujourd’hui nécessaire du vieux français. Parce qu’il a l’âge de son aîné et le verbe dru, Gautier les surclasse tous dès 1834. Saint-Beuve, 25 ans plus tard, s’inclinera encore devant son jeune cadet, sa verve et son acuité exceptionnelles. Le tout jeune Gautier, 23 ans, parle de Villon comme Stendhal parlait de lui: «c’est un poète égotiste; le moi, le je reviennent très souvent dans ses vers.» Mais la poétique du clerc de mauvaises mœurs est hugolienne par avance, mêlant plus qu’alternant le suave et le grotesque. La poésie n’a pas à délier par routine ce que la vie combine par nature. Quant au noir qui assombrit le reste de la palette, «c’est le coup d’œil morne et profond sur les choses du monde». La mélancolie de Villon est fille du regret et non du renoncement. L’impeccable éditrice de la Pléiade nous dit que sa culture mi-savante, mi-populaire, aurait un «fonds satirique de misogynie». Elle est pourtant loin de frapper. Écoutons Gautier au sujet de la fille de joie, dans laquelle Villon trace son portrait : «il la sait par cœur, il la comprend et la décrit sous toutes ses faces tantôt avec amour et commisération, tantôt avec haine et invectives, mais jamais d’une manière indifférente.» Il fallait qu’il y eût du bon au fond des êtres les plus dégradés, lui compris.
Ocomme «Occident éloigné», c’est-à-dire Maghreb al-Aqsa, nous rappelle la voyageuse exposition du Louvre. Pour les conquérants arabes du Maroc berbère, ce territoire extrême n’a pas d’autre nom, le Soleil s’y couche, mais l’Islam ne s’y arrête pas. Cet Occident aux dynasties remuantes et guerroyantes a le pied espagnol depuis le VIIIe siècle, et faute de s’étendre au-delà, il a essaimé céramiques, objets d’ivoire et tissus dans le monde chrétien en son Moyen Âge. Le Sud de la péninsule ibérique fut un diffuseur de formes et d’imaginaire d’une rare vigueur jusqu’à sa reprise en main au temps de Christophe Colomb. C’est l’un des chapitres les plus intéressants du très docte et très luxueux catalogue publié à l’occasion de la saison marocaine. On y apprend aussi, pour ne pas quitter le terrain migratoire, que le processus colonial est loin d’avoir favorisé également les collections nationales en matière d’art musulman. Si Louis-Philippe fait ouvrir un «musée algérien du Louvre» en 1847, son geste n’a pas d’équivalent à l’époque de Lyautey et du protectorat. La présente exposition, qui passe du monumental aux plus humbles objets sans jamais perdre le fil de leur unité visuelle et spirituelle, n’en est que plus neuve aux yeux des visiteurs qui devraient y découvrir un Maroc autrement plus fascinant que la pitoyable mascarade touristique de Marrakech.
Ya-t-il un autre Piero que celui des dépliants touristiques d’Arezzo? Oui, certainement, et Alessandro Angelini l’a rencontré. Si vous pensiez avoir tout compris à son génie après la lecture de Roberto Longhi et de Carlo Ginzburg, vous n’êtes pas au bout de vos surprises. L’autorité du premier a longtemps pesé sur l’image la plus répandue de Piero della Francesca (1416-1492). Entre 1914, date d’un article inaugural, et 1927, date de sa monographie aux couleurs de Valori Plastici, Longhi exalte et impose le «peintre d’une société rurale profondément italienne». Un peintre dont la gravité poignante, la géométrie empirique et la lumière régénératrice font un modèle pour les peintres antimodernes du Novecento… En accord avec la recherche récente, Alessandro Angelini rend Piero à son véritable milieu d’origine, loin de la campagne figée des Apennins: «Piero est l’enfant exemplaire d’un monde très actif de marchands du centre de l’Italie, dont son père Benedetto mais aussi ses frères ont été des acteurs de premier plan. L’application de la mathématique des livres de compte à la peinture, qui opère une synthèse sans précédent entre la géométrie et la figuration, corrobore le lien très fort avec le monde des marchands dont il est issu.» Ce futur admirateur d’Alberti a suivi sans le savoir un chemin identique à celui du plus grand théoricien de la «nouvelle peinture». Vocation ou pas, le jeune Piero est poussé par tout un milieu qui, au départ, ne distingue pas entre les tâches ancillaires de l’artisanat provincial et les acteurs les plus audacieux de la peinture toscane. En suivant Alessandro Angelini, et sa merveilleuse circonspection, on voit notre jeune peintre quitter Borgo Sansepolcro pour Florence et s’assimiler rapidement la leçon des maîtres en vogue, de Masaccio à Fra Angelico. Ce dernier, avec Lippi, est le rival le plus heureux de Domenico Veneziano, auprès duquel Piero prend son essor. Sensible au contexte, et notamment à l’évolution de la papauté vers une politique antifrançaise dont Federigo da Montefeltro est le bras armé, Alessandro Angelini montre aussi ce que la carrière et la peinture de Piero doivent à la «diplomatie des arts». Même la forte et durable empreinte nordique, et proprement eyckienne, y trouve une partie de ses impulsions initiales. Après avoir peint pour Malatesta la fresque de Rimini et le sublime portrait du Louvre, Piero s’est rallié aux nouveaux puissants. Au duc d’Urbin, il offrit sans doute la célèbre Flagellation du Christ sur laquelle Ginzburg a écrit un livre non moins fameux, dont Angelini déconstruit toute l’argumentation. Une monographie aussi savante que surprenante.
En quoi la représentation du sexe et sa vue font-il concurremment l’objet de désirs et d’interdits de toute sortes depuis l’Antiquité la plus reculée, telle est la question que pose avec clarté et humour le livre de Sylvie Aubenas et Philippe Comar en prenant ses exemples à la peinture comme à la photographie et à l’imagerie documentaire ou publicitaire. Vaste programme qu’on aurait tort de ramener à un simple problème de convenance lié à la concupiscentia oculorum dont parle génialement saint Augustin (victime déclarée de la puissance redoutée du visible et du visuel). Une des idées reçues dont on se lasse le moins, en effet, veut que l’art européen, soumis au logos et à la morale, ait toujours eu partie liée avec le puritanisme et la censure, ces fléaux des sociétés occidentales… Dieu qu’on a dépensé d’art et d’ingéniosité à camoufler le sexe, fente ou verge, indispensable au nu pourtant, ainsi que le montre ce livre, qui n’a pas froid aux yeux! «La feuille de vigne est une institution des plus méritoires», ironisait Gautier dans sa préface à Mademoiselle de Maupin. Aubenas et Comar, loin d’herboriser seulement, déroulent la panoplie complète des cache-sexes les plus usités, depuis le coquillage, phallique ou vénusien, jusqu’aux étranges côtelettes de Flandrin, des papillons maniéristes aux fourreaux d’épée sous lesquels la virilité davidienne se cachait et se montrait à la fois. Car, ne l’oublions pas, masquer, c’est exhiber autrement, et le diable pourrait très bien ce loger dans les détails autant que dans les entailles de l’image. Pour paraphraser un autre texte de Comar, qui paraît au même moment, l’ellipse rend possible le déploiement du fantasme dans l’imagination. D’où cette interrogation: à l’heure du tout-transgressif et de la pornographie généralisée, l’art et le désir n’ont-ils rien à gagner au ruses du suggestif et de l’amorce, de l’invite et de l’obscur? Diderot et Sade applaudiraient-ils à tout ce qu’on écrit ou peint en leurs noms? Je n’en suis pas sûr. Méditons le subtil panneau calligraphié dont André Masson, à la demande de Lacan, enrichit L’Origine du monde.
Un gros livre sur Millet (1814-1875), ce n’est pas chose banale en France, même si s’achève l’année d’un centenaire qui n’aura pas produit l’exposition qu’on était en droit d’attendre. Elle eût répondu à celle de 1975 et montré, souriante hypothèse, ce qui nous en séparait! Robert Herbert, commissaire alors de la rétrospective du Grand Palais, lui avait donné un parfum nettement ruraliste, sans négliger la grande culture du faux rustre ni son habileté à tirer profit des attentes d’une société de plus en plus déracinée. Chantal Georgel, dans le sillage avoué de l’universitaire américain, se propose de revenir au peintre, dépouillé de sa légende pastorale, et de l’interpréter à la lumière de ce que nous savons, ou pas, de son vaste bagage littéraire, religieux et artistique. Voilà bien longtemps que la recherche s’est déprise du mythe du «peintre paysan» (que mon livre de 1998, à rebours de ce que l’auteur semble laisser entendre, détruisait de la première à la dernière page). Qu’on le veuille ou pas, Millet y a contribué autant que Sensier, toujours accusé d’avoir instrumentalisé un peintre «innocent» de son aura rustique et du succès commercial dont elle est inséparable (j’aime bien Sensier, vraie plume, vrai nez, qui a laissé un des commentaires les plus avertis d’Olympia en 1865). S’il est facile de ruiner l’idée du peintre autodidacte, comme s’y emploie l’auteur en s’arrêtant sur les nombreuses sources visuelles de son apparente naïveté, la réalité des attaches campagnardes méritait le développement qu’on lira ici. Mais l’imaginaire de Millet excède souvent la morale «naturelle» de Virgile, Montaigne et Hugo. Ses bergères, dont la prétention agaçait Baudelaire, et ses laitières trahissent parfois, retour du refoulé, le penchant de leur auteur pour Boucher, Greuze et Fragonard. Chantal Georgel aurait pu s’attacher davantage à ce qui reste l’un des points aveugles de l’œuvre. Cet Eros, très vert aussi, attend son historien. Il lui faudra rebaptiser quelques toiles aux titres euphémisés et dire la sensualité, voire l’étrange impression utérine, qui se dégage de l’éblouissante iconographie du présent ouvrage.
Xcomme les images interdites ou les artistes à éclipses… N’aurait-il peint que Le Massage du Salon de 1883 et le portrait de son épouse, exposé deux ans plus tard, Édouard Debat-Ponsan (1847-1913) mériterait la place qu’il reconquiert peu à peu. Le premier tableau, scène de hammam froide par refus des routines, fait se rejoindre la confrontation raciale d’Olympia et l’attrait de Gérôme pour les bleus d’Iznik. C’est ferme et franc, un chef-d’œuvre. Quant au portrait, visible à Orsay de temps à autre, il tire avantage du japonisme de Manet, et de ses paravents à volatiles codés, pour rivaliser avec la manière plus tapageuse de Carolus-Duran. C’est ferme et frais, une autre perle de ce naturalisme que seule la France s’obstine à bouder. Comme d’autres émules égarés de Cabanel, Debat-Ponsan s’est converti aux travaux des champs sous Jules Grévy. Mais sa rusticité proprette échoue où triomphent les suiveurs musclés de Millet, un Jules Breton ou un Léon Lhermitte (souscripteur, en 1890, de l’achat et du don collectifs d’Olympia à la France!). Ce pompier, formule désuète, aurait-il un jardin secret? L’exposition de Tours proposait de voir notre homme «dans la lumière de l’impressionnisme» et montrait qu’il sacrifia à l’otium bourgeois autant qu’aux vives clartés du jour, audace banale après 1890. Il suffit pourtant de lire sa correspondance pour s’apercevoir que le diable de la peinture d’histoire l’a travaillé continument. Il s’était battu avec l’étonnant Bourbaki sur les bords de la Loire en 1870 tandis que Monet et Pissarro trempaient leurs pinceaux dans la Tamise. Durant l’affaire Dreyfus, il s’enflamme pour l’officier déchu et peint le singulier Nec Mergitur de 1898. Une jolie rousse très blanche de peau, la Vérité, tente d’échapper à ses agresseurs, un soudard et un curé, qui voudraient la renvoyer au fond du puits… Toile folle, elle fut offerte à Zola qui aimait l’expliquer à ses visiteurs. Manet et Cézanne pouvaient attendre.
Ne devrait-on pas cesser pareillement de traiter Helleu en épigone de Monet et Cie? N’a-t-il pas refusé d’exposer aux côtés de son ami Degas et des siens? Voudrait-on l’y forcer aujourd’hui? La vraie famille d’Helleu (1859-1927), c’est Manet, Whistler, Sargent, Boldini, Forain et Blanche. Montesquiou et sa cousine, la comtesse Greffulhe, en sont les bonnes fées, Proust le dieu distant ou absent… Helleu, on le sait, a immortalisé l’écrivain et sa barbe noire de pirate asthmatique dans l’une de ses meilleures pointes-sèches, enlevée sur le motif un certain 19 novembre 1922. La vie de la fameuse Céleste s’éternisa à l’ombre de ce gisant digne d’Holbein. En décembre 1979, date incroyable, cette gardienne de la mémoire pouvait écrire à la fille d’Helleu, Paulette Howard Johnston, que son père était bien le véritable Elstir de la Recherche. Lui, pas Monet. Aujourd’hui, la tendance s’est plutôt inversée. Raison de plus pour signaler le beau livre dirigé par Frédérique de Watrigant. Annonce plus qu’amorce de l’indispensable catalogue raisonné, seul moyen de le prendre au sérieux. La légèreté avec laquelle la France évalue et évacue ses meilleurs peintres mondains sent la revanche de pion. Helleu a tout pour affoler la doxa universitaire. Le velours de ses pastels et la douceur de ses femmes aux lignes infinies sont des crimes impardonnables. Dans une de ses feuilles les plus subtilement indécentes, où triomphent le corset et la chute de reins Belle Époque, il a mis en scène, au Louvre, sa propre passion de Watteau et des trois crayons. Entre chic et choc, Helleu cultivait un tout autre jardin que les nénuphars de Giverny.
Oubliée Sonia? Les Delaunay étaient bien deux à bord de la fusée de la peinture simultanée, cet art qui voyait tout en mouvement et en couleurs heureuses, et avait vocation à se décliner en robes du soir, sacs à main, tapis moelleux et tableaux abstraits. De l’orphisme, trouvaille d’Apollinaire, elle fut donc l’Eurydice. Mais elle survécut à son Robert de mari. On peut ne pas raffoler de leur peinture consensuelle, c’est mon cas, et prendre grand intérêt à la lecture du présent catalogue. Beaucoup de femmes au sommaire et la très féministe Griselda Pollock selon laquelle la vulgate moderniste, au XXe siècle, ne pouvait que dévaluer ou nier la contribution de Sonia à l’avènement de la peinture sans sujet (ni sexe, au demeurant). Je la crois sur parole. Le problème est-il bien là? Et la part la plus inventive de sa production se situe-t-elle après la guerre de 39-45 quand elle fit cavalier seul et finit par se figer en grande prêtresse de la peinture sans corset. L’exposition et son catalogue, qu’ils le veuillent ou non, font plutôt penser le contraire. En dehors de ses débuts fauves, un fauvisme désenchanté, et de la collaboration avec le génial Cendrars pour la Prose du Transsibérien (1913), ses dons de peintre et de meneuse s’affirment à travers les grandes décorations des années 1930, adroitement figuratives, dont l’impact traversa l’Atlantique et secoua des artistes aussi différents que Gorki ou Stuart Davis. Une peinture qui fait aussi tourner les têtes, c’est rare.
Et Apollinaire fit chanter la guerre… Dans leur empressement à nettoyer la place, les jeunes surréalistes l’accusèrent d’avoir chanté la guerre. C’était cracher sur son cadavre, et c’était se tromper de lyrisme. La différence mesure ce goût des mauvais procès qui ne les a jamais quittés. Mais qui d’entre eux aurait pu écrire une chose aussi belle que Calligrammes, miracle d’énergie patriotique, d’humour noir, de franc érotisme et de nostalgie prémonitoire? Qui aurait su dégager de l’horreur du front, des torpeurs de la tranchée et des ardeurs impossibles un chant aussi pur? Publié en avril 1918 au Mercure de France, alors que «la colombe poignardée» saigne encore de tant d’innocents, ces «poèmes de la paix et de la guerre» s’accompagnent alors d’un portait de Picasso, qui m’a toujours fait penser au sublime Malatesta de Piero. En trois coups de crayon, le combattant meurtri, mais fier d’avoir servi, sort de la page avec une force incroyable. Le portrait, disait Alberti, procède de l’amitié qui rend présents les absents, vivants les morts. La gravure sur bois de Jaudron ajoutait une noirceur inutile au masque de douleur et de virilité songeuse. On a préféré le dessin initial pour orner cette édition du presque centenaire, et l’on a bien fait, comme on a bien fait de donner un format monumental à ce monument de notre littérature. Claude Debon, le meilleur connaisseur de Calligrammes, nous explique en quoi cette publication luxueuse, mais allégée des coquilles courantes, respecte enfin les attentes du manuscrit et de ce poète pour qui les blancs ou les sauts de ligne avaient leur musique. Elle inclut, autre faveur, le reprint d’un des 25 exemplaires de Case d’Armons, cette plaquette imprimée en juin 1915 sur le duplicateur stencil du camp! Parmi les souscripteurs, on trouvait aussi bien Soffici, Vollard, Laurencin que Picabia… Les 21 poèmes devaient rejoindre Calligrammes sans conserver leurs dédicaces à Lou et Madeleine, femmes évaporées auxquelles il rêve depuis la boue et le sang de ses compagnons. Comme l’a bien vu Cocteau dans La Difficulté d’être, Apollinaire n’a jamais été aussi proche, inspiration vagabonde et écriture discontinue, de son cher Villon. Tantôt il salue les amis morts au champ d’honneur, tantôt il loge au cœur de ses rimes ses maîtresses d’antan ou fait éclater un rire dévastateur, picassien. Cela donne «Où sont les guerres d’autrefois» dans C’est Lou qu’on la nommait. Quant au reste, «Il pleut des yeux morts», «Un trou d’obus propre comme une salle de bain», il y avait de quoi faire quelques envieux.
L’une des deux meilleures expositions de 2014, assurément, la rétrospective Garry Winogrand (1928-1984) vaut aussi pour son somptueux et passionnant catalogue. On a beaucoup dit que son Amérique, d’abord celle des années 1950-1960, puis celle du Vietnam et de la contestation, brisait allègrement le miroir complaisant des revues sur papier glacé. Ce n’est pas faux. Je dirais que l’objectif de Winogrand fait mal en douceur. À première vue, les femmes, qu’il choisissait belles, et les hommes, qu’il provoquait, appartiennent à la grisaille sympathique du manège urbain. Mais ce n’est qu’une illusion. Avant de nous troubler, les photos de Winogrand commencent par troubler leur motif, visages surpris, inquiets, corps compactés ou happés par les perspectives citadines. À partir du milieu des années 60, les derniers tabous sautent un à un. John Szarkowski, le Pygmalion du MoMA, le repère assez vite et consacre en 1978 «le photographe central de sa génération». Intelligence, arrogance et carrière bien rodée, il en fut aussi le François Villon. Autrement dit, un mélange de Whitman et de James Dean, abordant en cosaque les gens de la rue et les journalistes. Ben Lifson, l’un d’entre eux, le voyait en «Tocqueville armé d’un appareil» disséquant l’Amérique. Il s’émerveillait aussi de son aptitude à «organiser des rencontres aléatoires sans perturber leur caractère aléatoire». Assurément, Winogrand a mis en scène quelques-uns de ses instantanés les plus tranchants. L’autonomie et la vérité du médium, il s’asseyait dessus. Un vrai cosaque. Stéphane Guégan
*François Villon,Œuvres complètes, édition bilingue, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, textes établis, présentés et annotés par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, 42€.
– Yannick Lintz, Claire Déléry et Bulle Tuil Leonetti (dir.), Le Maroc médiéval. Un empire de l’Afrique à l’Espagne, Hazan / Musée du Louvre, 49€.
– Alessandro Angelini, Piero della Francesca, Imprimerie nationale, 140€.
– Sylvie Aubenas et Philippe Comar, Cache-sexe. Le désaveu du sexe dans l’art, Editions La Martinière, 52€. De Philippe Comar, on lira aussi Faites à peindre. Sade, Darwin, Courbet, L’Echoppe, 4,30€.
– Chantal Georgel,Millet, Citadelles et Mazenod, 189€.
– Sophie Joint-Lambert (dir.),Dans la lumière de l’impressionnisme. Edouard Debat-Ponsan (1847-1913), Marc et Martin édition / Musée des Beaux-Arts de Tours, 32€.
– Frédérique de Watrigant, Paul-César Helleu, Somogy, 39€. Quelques coquilles! La plus ennuyeuse est de laisser croire que Mallarmé était encore vivant en 1914.
– Guillaume Apollinaire, Calligrammes. Poèmes de la paix et de la guerre 1913-1916, suivi du fac-similé d’un exemplaire de Case d’Armons, Gallimard, 35€.
– Anne Monfort et Cécile Godefroy (dir.), Sonia Delaunay. Les couleurs de l’abstraction, Paris Musées, 44,90€.
– Leo Rubinfien, Sarah Greenough et Erin O’Toole (dir.), Garry Winogrand, Flammarion, 45€.
Bonus
Pas de Noël sans jeux ! De mon temps, les ados n’avaient pas le choix. On les faisait jouer à faire la guerre, rouler moins vite ou construire des hôtels rue de la Paix. La jeunesse d’aujourd’hui, plus chanceuse, n’a plus aucune excuse à persister dans la distraction inutile et l’inculture crasse. Il ne lui est plus permis d’ignorer l’orthographe, ni de nier ses grands écrivains. Après le succès de ses Grands jeux de la Littérature et de la Langue française, Gallimard propose aux éternels enfants que nous sommes, si avides de changer la vie, n’est-ce pas, le grand jeu de l’Amour et du Hasard (35 €). Derrière son apparence de jeu de l’oie, avec pions et dés obligés, Cupidon a aiguisé ses meilleures flèches. Avant d’atteindre le cœur, elles mettront à l’épreuve votre savoir et votre jugeote dans les domaines les moins prévisibles. Le coup de foudre, ça se mérite.
Retrouvez Les Eclipses sur Europe 1
– Le 26 décembre 2014, chez Franck Ferrand, Au cœur de l’histoire, 13h-14h
– Le 6 janvier 2015, chez Frédéric Taddeï, Europe 1 Social club, 20h-22h
La revoilà la tombeuse, la dévoreuse, l’ensorceleuse, pour le dire comme Dominique Bona, qui consacre à Jeanne Loviton une biographie moins sévère que celles de ses prédécesseurs. Aurait-elle succombé à cette Calypso au physique ingrat qui injecta tant de passion dans le cœur de vieux écrivains qu’on lui pardonnerait presque le poison qu’elle y versait avec le même plaisir? Sans doute. Son livre brosse vivement, et vertement quand nécessaire, le portrait d’une séductrice ivre d’elle-même, plus maîtresse de ses transes que l’insatiable Giraudoux, et n’abandonnant qu’à de rares élus le privilège d’atteindre son cœur. Un seul parvint à la conquérir en totalité, à l’obliger à s’oublier, ce fut Robert Denoël, prédateur en tout, dont elle partageait la fougue naturelle, la frénésie sexuelle, le goût de la vraie littérature et la fascination des idéologies fortes. Qui dira le tropisme mussolinien de Jeanne, tôt contracté, et réchauffé plus tard entre les bras de Malaparte? Qui dira jusqu’où s’étendait son cercle sous l’Occupation quand, écrit Dominique Bona, elle continuait à brûler les planches du Tout-Paris et croquer hommes et femmes. Arrondissant les effets d’un divorce avantageux, ses affaires éditoriales l’avaient mise largement hors du besoin. La fête pouvait continuer. De temps à autre, elle y conviait Paul Valéry, qui aurait pu être son père et qui fut, par intermittences, son amant à partir d’un certain 6 février 1938, et non 1934, c’eût été trop beau.
Entre eux, d’emblée, il y a maldonne. Ils ne peuvent s’aimer du même feu. Valéry se sera pourtant dépensé en assauts virils, saine lubricité, attentions, tendresses, coups de main et, suprême hommage de cet éternel mallarméen, en poésies merveilleusement ciselées. L’Europe sombre, ses chères valeurs s’effondrent, et Valéry l’aura enregistré mieux que personne, lui pétrarquise comme un adolescent en verve et en manque, en attente de l’étreinte qui va le rendre à lui-même. Ces poèmes, chéris comme leur objet, il ne les a pas publiés. Et la mise en scène que donne Jeanne à leur rupture en avril 1945, coup de grâce précédemment évoqué ici, ne put qu’éteindre tout désir de donner à ses contemporains la jouissance d’en déchiffrer les aveux les moins impudiques. Bernard de Fallois, grand défenseur de la chose poétique, les a jugés dignes d’être lus et il avait bien raison de le penser. Offert en 2008 à la curiosité de celles et ceux qui avaient goûté à quelques miettes de la correspondance des deux amants, ce bouquet inespéré a la couleur de leur relation en dents de scie. Valéry, d’une plume toujours tenue, jamais égarée par la lave sensuelle qu’elle peine à endiguer, se fait ici Ronsard, Banville et Gautier, verlainise même, oubliant le conseil que lui donnait son ami Pierre Louÿs au tournant nouveau siècle. Si l’esprit ne manque jamais à ce prince de l’intelligence, l’ironie, et donc la lucidité, imprègnent aussi cette longue tresse amoureuse, qui procède du glissement des identités, de l’inversion du vide en plénitude, et de la souffrance en jouissance. Il va jusqu’à paraphraser Baudelaire et son Invitation au voyage. Mais le lecteur d’aujourd’hui songe moins à la douceur qu’à la douleur de fuir là-bas avec Jeanne la tueuse…
Cela dit, Dominique Bona a peut-être raison de nous laisser penser que le fiasco de cette idylle ne résulte pas seulement du cynisme et de la froide mythomanie de Lotiron. Valéry n’a-t-il pas cédé à l’illusion d’un dernier «grand amour»? Ne s’est-il pas laissé prendre au piège de son propre rêve? Du pur Mallarmé, en somme… De surcroît, ce n’était pas la première incartade que s’autorisait ce bon père de famille, marié à Jeannie Gobillard, la nièce de Berthe Morisot, depuis mai 1900. L’écrivain comblé d’honneurs, quarante ans plus tard, était loin de posséder le train de vie de sa dulcinée. Loviton roule carrosse quand lui et sa femme se déplacent en métro. Leur trésor à eux, c’est la sérénité domestique dont a besoin ce travailleur dur à l’effort, c’est aussi le couple que forment Julie Manet, la fille de Berthe, et Ernest Rouart. Tout ce petit monde, soudé par les souvenirs et une certaine idée de l’art français, constitue le phalanstère du 40 rue Villejust, qui a remplacé le libre amour par la libre pensée. Julie et Ernest ne sont pas seulement d’exquis voisins, ils vivent au milieu des tableaux et des chevalets, réconcilient bourgeoisie et bohème. La peinture moderne a trouvé ses dieux en Manet et Degas, deux aigles (surtout le premier) avec lesquels Henri Rouart, le père d’Ernest, a participé au siège de Paris sous l’uniforme (voir plus bas). «Heureux de peindre, insoucieux de gloire» (Paul Valéry), Henri sera ensuite de toutes les expositions impressionnistes, comme le rappelle l’astucieux hommage du musée de Nancy, où trois générations de Rouart viennent attester, chacune avec son style, la haine familiale du lâché et de l’informe.
Si Corot hante le premier, Degas et Caillebotte le second, Augustin est le plus séduisant des trois.Frédéric Vitoux note les dissonances holbeiniennes du petit-fils d’Henri. Sa musique, pour être moins déférente, réveille ici et là le souvenir des incursions de Manet dans les étranges songeries et mutismes de l’enfance. Le catalogue nancéen se referme sur un billet espiègle du fils d’Augustin, qui n’est autre que l’écrivain Jean-Marie Rouart. Écrivain de conviction et presque de contestation tant il lui a semblé impossible d’embrasser à son tour la marotte des pinceaux et de plier à la ligne dynastique son incurable romantisme. On entendra le mot dans ce qu’il possédait encore de fièvre magnétique pour un jeune homme, lecteur de Stendhal et de Drieu, se découvrant, vers 1960, une sévère dilection pour les femmes et la littérature. Ne pars pas avant moi – titre superbe soufflé par son complice Jean d’Ormesson – est une savoureuse boîte à souvenirs où circulent entre les hussards de l’époque, de Michel Déon à Nourissier, d’envoûtants parfums de femmes. On laissera à ses lecteurs le temps de découvrir par eux-mêmes le pouvoir des fringances de Miss Dior sur le bachelier sans bachot, un peu fauché, mais riche de son charme, et bientôt de sa vocation, dans le Paris pompidolien. N’était la tristesse qui sied aux hommes bien nés, et aux amoureux qui aiment à se «fondre dans la nuit», le roman de Rouart serait comme une Éducation sentimentale inversée, où le passage à l’acte, et non le renoncement, servirait de morale. Très Manet, au fond.
Stéphane Guégan
*Dominique Bona, Je suis fou de toi. Le grand amour de Paul Valéry, Grasset, 20€ // Paul Valéry, Corona et Coronilla. Poèmes à Jean Voilier, Editions de Fallois, 2008, 22€ // Les Rouart. De l’impressionnisme au réalisme magique, Musée des Beaux-Arts de Nancy, jusqu’au 23 février 2015. Catalogue sous la direction de Dominique Bona, avec des contributions de Frédéric Vitoux et Jean-Marie Rouart, Gallimard, 35€ // Jean-Marie Rouart, Ne pars avant moi, Gallimard, 17,90€
*Édouard Manet, Correspondance du siège de Paris et de la Commune 1870-1871, textes réunis et présentés par Samuel Rodary, L’Echoppe, 24€ // À tous ceux qui auraient envie de comprendre l’importance politique et esthétique que revêtent le siège de Paris et les lendemains de la Commune pour Manet, je ne saurais trop conseiller la lecture des lettres du peintre telles que Samuel Rodary vient de les éditer et de les commenter. Personne ne connaît aussi bien cette correspondance que lui. Il en détache pour l’heure la moisson de «l’année terrible». Elle devrait être prescrite à tous les écoliers de France. Avant d’en reparler, j’aurai le plaisir de présenter cette publication, mardi 25 prochain, salle Giorgio Vasari, à l’INHA et à 19h00, en présence de Samuel Rodary et de Juliet Wilson-Bareau, experte de Manet. SG
– Christel Pigeon et Gérard Lhéritier, L’Or des manuscrits. 100 lettres illustres et illustrées, Musée des Lettres et Manuscrits / Gallimard, 29€ // Parmi les merveilles du troisième volet de cette collection, indispensable aux amateurs de l’épistolaire, on notera la longue lettre (quatre pages aquarellées) adressée à Henri Guérard, le mari d’Eva Gonzalès, durant l’été 1880, par Manet… Cette perle a rejoint la fondation Custodia en 2002. Le temps passé et le temps (compté) de l’avenir la traversent joyeusement, et douloureusement. D’autres feuilles, où écriture et dessin ressoudent leur parenté profonde : Célestin Nanteuil à Marie Dorval en 1835, Nerval à Gautier en 1843, Gautier à Ingres en 1859, Derain à Cocteau en 1918, Duchamp à Yvonne Crotti en 1946. Que du très bon. SG
Les commémorations de 14-18 vont leur train, avec des hauts et des bas, et sans trop mobiliser. On comprendrait que le public ne se soit pas enflammé pour l’adaptation mollassonne, plébiscitée par la presse, que la télévision vient de donner de Ceux de 14. Pauvre Maurice Genevoix, son merveilleux livre rabaissé à une aimable chronique! Du côté des Invalides, c’est l’inverse: Vu du front empoigne son sujet avec ampleur et audace. Le musée de l’Armée, très attendu sur ce terrain miné, réussit là où beaucoup ont échoué: montrer la Grande Guerre, comme l’écrit l’historien Antoine Prost, «dans sa totalité». Qu’est-ce à dire? Plus riche que son titre ne le laisse deviner, Vu du front ouvre largement son champ de vision et s’attaque à la diversité du conflit, tant militaire que géographique, comme à la différence des regards. Loin de se complaire dans l’horreur ou la sentimentalité victimaire, l’exposition fait droit aux belligérants et aux attitudes les plus opposés, de même qu’aux esthétiques et aux imageries les moins réconciliables. Elle ne cherche même pas à choisir entre François Flameng et Vuillard, Georges Scott et Léger, Devambez et Masson. Choisir serait trahir ici. Mais ce refus d’exclure, au nom de l’art ou de la bien-pensance, n’est pas seulement de bon sens. Il a aussi des vertus heuristiques. On a longtemps cru et écrit que la guerre de 14-18 avait peu produit d’images adéquates à sa vraie nature: une boucherie de masse où l’initiative et le courage personnel s’étaient presque effacés devant le meurtre collectif. L’homme aurait perdu, l’acier triomphé. Il n’en fut rien. Bien que les premiers carnages aient invalidé la geste des anciens tableaux de bataille, non sans quelques exceptions surprenantes, un certain héroïsme, un lyrisme retrempé, a résisté au conflit et saisit quelques artistes. Non les moindres…
François Flameng Guetteurs allemands équipés de cuirasses de tranchées et de masques à gaz, août 1917. Paris, musée de l’Armée
Le Verdun de Vallotton et son «quelque chose d’effroyable et en même temps de brillant» ne sont pas aussi isolés qu’on le croit. L’espèce de merveilleux qu’Apollinaire et Léger demandèrent à la guerre, au risque de se faire quelques ennemis, s’épanche aussi bien chez Félix Del Marle, proche des futuristes et explosif comme eux, que chez Henri Gaudier-Brzeska dont Le Martyre de saint Sébastien condamne l’animalisation de l’adversaire comme une insulte à Dieu. «Je reviens d’un enfer d’où peu échappent», écrit-il au poète vorticiste Ezra Pound, le 28 septembre 1914. Admirable sculpteur français, Gaudier-Brzeska était rentré d’Angleterre pour servir la France, il meurt au champ d’honneur, le 5 juin 1915, mais après avoir connu «l’intensité de la vie»… Tel est aussi le scandale de la guerre, ces montées d’adrénaline-là. Le grand art, du reste, n’a cure de nos simagrées. Peu lui importe que la guerre moderne soit devenue mécanique ou «invisible», comme le déplorait Camille Mauclair devant le spectacle des soldats troglodytes, il se réinvente au contact de l’impossible. Georges Scott à Henri Barbusse : «Ce que vous avez vu dans L’Illustration n’est que de l’imagerie; ce que je fais pour moi, pour après, vous verrez […] est bien différent.» Vu du front se joue aussi des limites que s’imposaient les artistes.
Stéphane Guégan
*Vu du front. Représenter la Grande Guerre, Musée de l’armée, jusqu’au 25 janvier. Important et savant catalogue, Somogy, 39€.
D’autres télégrammes du front…
La guerre de 14, refermant le XIXe siècle, a précipité la mort des Salons et le triomphe du marchand d’art moderne, comme le reconnaît Cormon en octobre 1917: «Les hostilités n’ont pas arrêté la spéculation sur les œuvres d’art, bien au contraire.» Nos foires actuelles ne sont que la parodie obscène de «l’exposition des artistes vivants», cette belle institution imaginée par Colbert pour stimuler la créativité des académiciens. À partir de 1881, le Salon en se multipliant avait renoncé lui-même à une part de son exemplarité. L’État surtout lui avait ôté, sinon ses subsides, son parrainage. En régime de libéralité ouverte, ces rassemblements annuels, quelle qu’en soit l’esthétique avouée, conservatrice ou progressiste, allaient perdre le combat face au marché et bientôt aux premiers musées d’art moderne. Le livre passionnant de Claire Maingon ne se borne pas analyser un moment de crise et sa portée actuelle. Il montre aussi que le conflit, loin de démonétiser les esthétiques que l’avant-garde disait périmées, revitalise la vieille peinture d’histoire, lui assurant un ultime sursaut, et conforte la remise en cause du dogme moderniste, qu’on ne confondra pas nécessairement avec le fameux «retour à l’ordre», diabolisé depuis les travaux de Kenneth Silver. SG // Claire Maingon, L’Âge critique des Salons: 1914-1925. L’école française, la tradition et l’art moderne, PURH, 35€.
La photo est célèbre qui montre Clemenceau à sa table de travail, quittant un instant sa pensée pour défier l’objectif. Nous sommes en 1898 et l’homme du J’accuse de Zola, après avoir été antidreyfusard, marche déjà à grandes enjambées vers la gloire du Tigre. Celle du «Père la Victoire». Avec un peu d’attention, on remarque la présence de toutes sortes d’objets asiatiques, et notamment un petit coffret japonais montrant Shâkyamuni atteignant le nirvâna… Tout un programme! Ce Républicain hostile aux extrêmes a pratiqué le bouddhisme comme Sénèque le détachement des choses et des vanités. L’exposition de l’Historial de la Vendée, deuxième moment d’un remarquable hommage à l’enfant du pays, inscrit l’Orient de Clemenceau entre sa collection et son voyage en Inde, pays dont il aimait autant la sagesse que l’art métissé de sources grecques. Dès après la Commune, semble-t-il, le publiciste commence à rassembler quelques estampes japonaises et autres objets dont il prise l’utile perfection. Cette marotte ne mollira jamais : en 1890, il est l’un des prêteurs remarqués de la première exposition française d’envergure à être consacrée aux gravures nippones; six ans plus tard, Edmond de Goncourt lui adresse un exemplaire dédicacé de son Hokusai. Entre lui et Monet, de même, coule une identique fièvre irrédentiste. Cela dit, le catalogue aurait pu nous épargner le parallèle obligé encore Clemenceau l’humaniste et Ferry le colonialiste. Mona Ozouf, dans le brillant et courageux essai qu’elle a consacré à ce dernier (Gallimard, 2014), a fait justice de l’opprobre qui poursuit «le civilisateur des races inférieures» et rappelé, après Churchill, que le Tigre fut bien aise de disposer des bataillons coloniaux en 1918. La politique ou l’art des contorsions. SG // Clemenceau, le Tigre et l’Asie, Historial de la Vendée, jusqu’au 25 janvier 2015. Catalogue, Snoeck éditions, 42€.
Une bonne biographie n’a rien d’un pacte d’admiration. D’entrée de jeu, le Clemenceau de Deschodt se situe à bonne distance de ses prédécesseurs et de son objet. Voilà un livre qui, écriture et jugement, brûle les doigts et ne vous lâche plus. Certes les raisons d’entretenir la mémoire du grand homme, et d’en retraverser la vie et les combats à nouveaux frais, ne manquent pas. Elles abondent même, voire abusent. Actes, discours et écrits de toute nature, c’est l’avalanche. Il fallait trier sans appauvrir un destin et une personnalité riche et variée, et dont les hommes politiques, depuis De Gaulle, n’offrent guère l’équivalent. L’exercice du pouvoir aujourd’hui ne s’embarrasse plus de l’amour des lettres, du culte des arts et de la fidélité à l’honneur national. Encore que Clemenceau, piètre écrivain, ait préféré Monet à Manet, et n’ait pas agi envers tous, et en tout, avec cette haine de l’injustice dont il se prévalait bruyamment. Les racines sont celles de la bourgeoise protestante et quarante-huitarde. On aime le peuple sans en être, et la République sans donner dans les chimères du collectivisme (Clemenceau ne loupera pas Jaurès). Imprécateur né, il dévore vite, trop vite, ceux qu’il a adorés, avant et après la Commune, de Gambetta (ah le programme de Belleville!) à Ferry (Deschodt, sur l’affaire coloniale, prend le parti de Clemenceau tout en citant ses propos sur les «nègres» paresseux parus dans La Justice de février 1895!). Pour être venu tard à la politique politicienne, le Tigre en adopte vite les travers et, le cas échéant, le double jeu. Anarchiste et conservateur, comme il se définit lui-même, il caresse surtout, dit Léon Daudet, les lubies de la «scène». De là à voir en lui un cabot volontiers joli cœur… À Sarah Bernhardt, en juillet 1890: «La tempête toujours et partout, voilà mon lot.» Mais ses foucades n’altèrent pas ses convictions, de la haine de Thiers (comme Manet pour le coup) à son «Il faut vaincre». Un radical historique, en somme. SG // Éric Deschodt, Pour Clemenceau, Éditions de Fallois, 19€.
Un à un, ils reviennent sous notre regard, on les sent pourtant inquiets, incertains peut-être d’avoir été pleinement pardonnés, lavés de leur crime. Ce sont les pompiers, ces peintres dont l’étoile s’est éteinte au siècle dernier, et qui n’ont pas recouvré leur éclat ancien, malgré l’effort de quelques téméraires… À l’enseigne des gloires déchues, les orientalistes ne sont pas si mal logés. Leur soleil les a en partie soustraits aux astres les plus froids de l’académisme des années Orsay. Vague formule, on le sait aujourd’hui, elle s’applique d’autant moins à nos voyageurs qu’ils s’attachèrent souvent à fuir Rome, la ligne abâtardie de Raphaël et le canon européen… La saillie en tout, voilà leur territoire, et la raison de leur actuel succès. Un succès planétaire et interconfessionnel, qui dit mieux? Soutenus par les collectionneurs arabes, bien contents de trouver en eux une image de leur monde épargnée par l’interdit de l’image, les peintres de l’ailleurs, qui firent les beaux jours d’un Salon qu’ils réchauffaient et érotisaient, sont les premiers à être revenus sur nos cimaises. Après Gérôme et avant Guillaumet ou Dinet, le sonore Benjamin-Constant (1845-1902) se présente à nous, entouré de ses odalisques disponibles et de ses janissaires peu partageurs, sous le ciel infatigablement bleu des mois de bonheur et de recherches éperdues qu’il passa au Maroc.
Sans doute cette méchante langue de Huysmans, avocat d’un naturalisme moins maquillé, plus authentique, et souvent moins enchanteur, était-elle en droit de dénoncer une peinture de bazar, une friperie débordante, et des modèles qui, pour proscrire toute pudeur, n’en étaient pas moins natives des Batignolles. Mais doit-on bouder ses harems trop chamarrés au prétexte que Benjamin-Constant n’y a jamais mis les pieds et qu’il veut nous faire croire le contraire de toutes ses forces? De fait, cette peinture joue à merveille de son partage instable entre le reportage et l’affabulation, le coup d’œil précis et le grand théâtre des Mille et une Nuits. Quand l’alchimie opère, cela donne un chef-d’œuvre comme Les Chérifas du Salon de 1884, immense panoramique rembranesque, traversé par un rayon de lumière tiède qui vient s’épanouir en caresses sur la gorge splendide d’une captive fière de sa beauté. Un demi-siècle plus tard, Edward Hopper retrouvera l’idée de ces bains de soleil indécents aux accents métaphysiques. Benjamin-Constant, qui préférait Delacroix au «savonneux Bouguereau» (dixit l’intéressé), n’était pas le sanguin que l’on croit. Peu de violence crédible, peu de mouvement, peu d’énergie même. Ses tableaux touchent au meilleur quand leur sujet rejoint la fascination de l’artiste pour la couleur pure et la contemplation infinie. Ce peut être des femmes prenant le frais sur les toits de Tanger, ce peut être la mort, sereine, dans le silence enveloppant des femmes voilées. En trente ans de carrière inouïe, le portraitiste de Victoria et de Léon XIII n’a jamais vraiment trahi son rêve marocain. Qu’il ait eu des hauts (enivrants) et des bas (terribles), ait oscillé entre l’invention et la routine, ajoute à l’hommage de Toulouse et Montréal.
Stéphane Guégan
*Benjamin-Constant. Merveilles et mirages de l’orientalisme, Toulouse, musée des Augustins (jusqu’au 4 janvier 2015), et musée des Beaux-Arts de Montréal (31 janvier-31 mai 2015). Riche et indispensable catalogue malgré l’indigence de certaines reproductions et la limite bienpensante de certaines analyses, Axel Emery et Nathalie Bondil dir., Hazan / Yale University Press, 49€.
Retrouvez pompiers et splendides nanars, parmi d’autres exhumés prestigieux, dans nos Caprices du goût en peinture. Cent tableaux à éclipse, Hazan, 39€
Lumière encore…
Les biographes de Giono n’ont plus qu’à reprendre leur copie. Ils avaient déjà du mal à parler des années de l’Occupation sans multiplier les précautions oratoires. L’après-guerre, assombrie par les règlements de compte jusqu’à la parution du génial et stendhalien Hussard sur le toit, les jetait pareillement dans l’embarras. La parution des Carnets intimes de Taos Amrouche, brûlants de bout en bout, et d’une ardeur de poèmes berbères mâtinés de Cantique des Cantiques, lève le voile sur la seconde vie de l’aède de Manosque. Entre 1953 et 1960, leurs amours adultères, balançant entre plénitude et douleur, ont fait vibrer la plume, elle aussi clandestine, de la superbe Taos? Sœur puînée du poète Jean Amrouche et comme lui issue de la culture fascinante des kabyles christianisés d’Algérie, elle a conquis sa légitimité littéraire plus tardivement que son frère. Et le travail exemplaire des éditions Joëlle Losfeld n’y aura pas été étranger, qui réédita récits et romans au cours des années 1990. C’est au tour de ces Carnets inédits de nous rendre sa voix, à tous égards, poignante. Le chant et l’oralité ont été une des grandes affaires de sa vie. L’écriture diariste ne pardonne pas aux âmes sèches! Et l’impudeur du déshabillage quotidien ne salit que les êtres vils. Dans le miroir de son journal violemment sensuel et noir en alternance, Taos Amrouche, quarante ans en 1953, n’observe pas que ses désirs insatisfaits et l’impossibilité de les vivre à plein, d’être à et en Giono, de vingt ans son aîné. Elle mesure et avoue aussi ce qui lui faut sacrifier à cette passion de tous les instants, qu’elle ne parvient pas à satisfaire entre les bras d’autres hommes, plus jeunes, plus disponibles à l’étreinte. Bref, c’est le grand amour. Elle avait rencontré Giono l’été précédent, à l’occasion des fameux Entretiens radiophoniques (Gallimard, 1990). Débute alors une longue succession de rendez-vous furtifs, d’embrasements magiques et d’attentes trompées. Car, bien qu’épris, Giono garde ses distances et s’économise, un peu trop sans doute pour ressembler à ses héros. À l’inverse, les Carnets de Taos Amrouche donnent sans compter. La femme impétueuse et l’écrivaine ambitieuse y croisent leurs voix, s’y réconfortent l’une l’autre. Ces pages mêlées de jouissances et de frustrations éclairent aussi l’époque, sa littérature, son théâtre et même son cinéma. Notre couple stendhalien, avec ce que le mot contient d’atermoiements, parle souvent écriture, Giono encourageant sa «sauvage» à pratiquer le «style blanc» pour décupler son exotisme. Vains conseils! Taos, qui préférait Bernanos à Robbe-Grillet et Butor, se veut de feu, corps et encre. Ces Carnets enfin dévoilés dansent comme une flamme continue. SG // Taos Amrouche, Carnets intimes, présentation et notes de Yamina Mokaddem, Editions Joëlle Losfeld / IMEC éditeur, 25 € (en librairie le 16 octobre)
La nouvelle histoire a réappris le sens de l’événement, ce qui en lui est irréductible à toute causalité rétrospective. Soudain une crise gouvernementale advient ou une guerre mondiale éclate qui, pour avoir été envisagée, ne s’explique qu’en raison d’un concours de circonstances qui auraient pu tout aussi bien conduire à l’éviter. Il n’y a aucune fatalité, nous rappelle d’emblée Bruno Cabanes, dans la série de décisions que déchaîne l’attentat de Sarajevo, un certain 28 juin 1914… Entre ce qui aurait pu être une énième affaire balkanique et les millions de victimes du futur conflit, on ne peut plus voir l’accomplissement d’un destin, ni même l’effet funeste du jeu des alliances opposées… «Une guerre ajournée, c’est souvent une guerre épargnée», a écrit le grand Pierre Renouvin, longtemps après avoir laissé un bras au Chemin des Dames… Comment Poincaré en est-il arrivé, le 1er août 1914, faisant tinter tous les clochers de France, à l’engager dans la guerre? Avant d’étudier en profondeur l’espèce de traumatisme qu’elle allait causer chez les soldats et les civils, mal préparés au déluge d’acier et à la méthode forte des armées allemandes, Cabanes retrace le vrai scénario de la longue journée qui vit l’assassinat de Jaurès et précéda l’ordre de mobilisation.
Son récit est d’autant plus passionnant qu’il met en contradiction les documents même dont disposent aujourd’hui les historiens mais qu’ils n’utilisent pas tous… Différente apparaît ainsi la position de Poincaré, face aux informations qu’il reçoit d’Allemagne ou de Russie, selon qu’on lit son journal ou ses Mémoires, publiés après la guerre pour se dédouaner et charger le haut commandement militaire. Or le Président de la République, dans l’intimité de ses notes quotidiennes, s’avère un va-t-en-guerre… Ce que l’on comprend aussi en lisant Cabanes, c’est l’espèce de confusion dans laquelle baigne le gouvernement français, sa mauvaise lecture des faits et de leur chronologie. On pense ainsi, au plus haut niveau, que la Russie, en soutien aux Serbes, avait mobilisé après l’Autriche. Or c’est l’inverse qui s’est passé! De plus, assuré de notre supériorité militaire par des rapports trompeurs et des officiers vieillis, Poincaré a pu croire à une guerre rapidement victorieuse. Plus terrible allait être le démenti des armes. Les fines analyses de Cabanes, là encore, font mouche. Nous autres, lecteurs attentifs de La Comédie de Charleroi de Drieu, nous avions une petite idée du sort réservé en Belgique aux jeunes Français, entre le 20 et le 24 août. La journée du 22, comme l’a rappelé Jean-Michel Steg dans un livre remarqué (Fayard, 2013), se révèlera «la plus meurtrière de l’histoire de France». En tout, note Cabanes, ce sont 235 000 Français qui tombent au champ d’honneur durant les deux premiers mois, les plus sanglants de la guerre. Ce désaveu cinglant, Joffre s’empressera de l’enfouir dans l’inconscient de la mémoire nationale. Cabanes étudie les causes et les effets de notre échec, la façon dont la vie civile se détraque et dont les peurs contaminent le quotidien jusqu’au bouillon Kub. Une radiographie implacable du bel été 14. Stéphane Guégan
– Bruno Cabanes, Août 14. La France entre en guerre, Gallimard, 18,90€
1914, c’est encore…
Si l’on ne peut oublier la seconde bataille d’Ypres durant laquelle les soldats de Sa Majesté firent les frais du gaz teuton, si l’on se souvient de leurs pertes au cours de la bataille de la Somme, la mémoire du premier engagement britannique dans la guerre de 14 s’est quelque peu effacée. À moins d’être un visiteur assidu de l’Imperial War Museum, ce musée exemplaire créé au sortir d’un conflit qui tua un million de militaires anglais loin de chez eux, force est de se rendre au Musée de la grande guerre, situé à Meaux, et qu’il ne faut pas confondre avec l’Historial de Péronne. Join Now!, dès son titre injonctif, nous rappelle qu’il y eut beaucoup de volontaires sur les bateaux qui relièrent Southampton à la Normandie (déjà!). Autant dire que les britanniques participèrent aux cafouillages de l’été 1914, aggravés par le manque de coordination entre l’état major français et l’état major anglais (déjà!), autant dire surtout qu’ils connurent les bains de sang de Belgique et du Nord de la France, le repli sur la Marne et le coup de rien miraculeux de décembre 1914. Outre cette campagne marquée par des échecs cuisants, l’exposition de Meaux évoque l’imagerie martiale selon deux perspectives, celle de la conscription et celle de l’impact des soldats britanniques sur la population et la presse françaises, enchantées de ce débarquement de kilts et de Sikhs! SG // Join Now!L’entrée en guerre de l’empire britannique, Musée de la grande guerre, pays de Meaux, jusqu’au 29 décembre 2014. Catalogue Snoeck, 30€.
14-18 et la Suisse, voilà un sujet qu’on réduisait habituellement à la main coupée de Cendrars, au pacifisme de Romain Rolland, aux géniales pyrotechnies de Vallotton et la protestation de Hodler, écœuré par le bombardement allemand de la cathédrale de Reims. Le numéro spécial de l’excellente revue Les Lettres et les Arts réexamine cette matière connue et ouvre d’autres perspectives sur la fausse neutralité helvétique. Rester en retrait tenait de l’impossible. Comme l’énonce l’éditorial, le pays, loin d’être épargné par les orages d’acier, est miné de l’intérieur et de l’extérieur. Sans compter le nihilisme rimbaldien de Dada, né à Zurich, et qu’étudie avec le sérieux et l’humour qui sied Robert Kopp, on s’attardera sur la guerre du dessin de presse et sur le cas Kokoschka (raccroché en raison de ses archives suisses), fringant dragon passé du bellicisme dur au pacifisme le crayon à la main… Une preuve de plus que l’inédit du conflit possédait une force révolutionnaire incontrôlable. SG // «14-18 et la Suisse : artistes et écrivains dans la tourmente», Les Lettres et les Arts, hors-série n°2, 11,50€.
On doit à Jérôme Neutres la belle exposition Jacques-Emile Blanche qui eut lieu à la fondation Pierre Bergé en 2012, dans une mise en scène qui rendait évidente la relation intime du peintre au «temps perdu», vraie couleur de ses portraits. Celui de Proust était de la fête. Le public ignore généralement qu’il s’agit d’une survivance miraculeuse, du seul fragment que le modèle réussit à préserver d’une toile qui le montrait en pied et que Blanche finit par découper. Cette affaire brouilla un temps les deux amis, entre lesquels l’affaire Dreyfus allait ouvrir une blessure plus vive. Une fâcherie pareille ne se répare pas en un jour. Proust et Blanche ne se réconcilient qu’en 1913, à l’ouverture du théâtre des Champs-Élysées. Raccommodement fragile, du reste, qui se consolide lorsque le peintre chronique génialement Du côté de chez Swann, le 15 avril 1914, dans L’Écho de Paris. Cet éloge jeté au milieu de l’incompréhension valait toutes les excuses. Il sera suivi, hélas, de textes qui déplairont parfois à Proust. À l’image de ces «deux destins qui se croisent et se décroisent», Jérôme Neutres rassemble les pièces du dossier et les présente sans oublier ce qu’eurent de wildiens ce couple désuni et ce portrait figé dans l’éclat passager de l’éternel jeune homme. SG // Jacques-Émile Blanche, Portrait de Marcel Proust en jeune homme, préface de Jérôme Neutres, Bartillat, 12€.
Une femme qui tire, comme le proclament ses thuriféraires, c’est une manière de retourner le regard réifiant des machos… C’est aussi un impact sur le temps. C’est encore un trou «rebelle» logé dans les pratiques artistiques, celui qui poussa la jolie Niki de Saint Phalle (1930-2002) sur les scènes de Paris et de New York au début des années 1960. On n’avait pas fini d’entendre parler d’elle… Française élevée aux États-Unis, parlant les deux langues avec un accent sexy, maîtrisant vite la vulgate féministe et gauchiste, mais utilisant les médias modernes et la pub pour faire mousser sa subversion, la lointaine petite-fille de Gilles de Rais a toujours revendiqué la violence de son ancêtre comme la seule façon de créer. Il faut exploser. Le meilleur de son œuvre n’en conserve pas moins le sourire: tous seins et cuisses dehors, ses joyeuses Nanas regardent de haut le monde créé et contrôlé par les hommes. Est-ce si simple comme on le lit ici et là? À trente ans, Niki avait déjà de quoi se reprocher des choses et en reprocher à la vie. Célibataire affirmée, elle a abandonné mari et enfants pour se «donner» à son art, elle a surtout fui les siens, un père incestueux et les rôles assignés à la femme dans son «milieu». Produites dans le contexte américain, les premières œuvres avaient détourné le geste pollockien, autant dire la virilité made in USA, mâtinée des brusqueries en pleine pâte de Dubuffet et des derniers effets du surréalisme. En 1961, soudain, c’est un geste plus duchampien qui la conduit aux fameux Tirs, à ces œuvres-performances lestées de couleur emprisonnée que l’artiste «libère» à coups de carabine lors de séances savamment orchestrées et filmées. Une manière de maculer et donc de salir la religion (mais pas Dieu!), la guerre, la politique, la bêtise, la méchanceté, le racisme, voire elle-même : «En tirant sur ma propre violence, je tirais sur la violence du temps.»
L’acte rebelle et thérapeutique convainc Pierre Restany à l’agréger au groupe très masculin des Nouveaux Réalistes.Niki côtoie en même temps Rauschenberg et Jasper Johns mais s’éloigne assez vite du Pop, trop mercantiliste, juge-t-elle, non sans ironie. Ses Nanas en laine, tissus et petits objets assemblés, questionnent ensuite la femme, son corps et sa place. Prostituées christiques et mariées délétères, elles pratiquent l’oxymore en sculpture. Avec ses accouchements, prérogative féminine jusqu’à nouvel ordre, l’artiste affirme le rôle éminemment créateur de la femme. «Le communisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale.» C’est le Nana Power. La nana va donc gonfler, se parer de mille couleurs, ou parodier le kitsch pop et le porno soft sous la forme de poupées gonflables (Jeff Koons s’en souviendra). En un mot, la nana doit régner. À l’invitation de Pontus Hulten au Moderna Museet de Stockholm en 1966, le corps va même devenir grotte matricielle. Une gigantesque nana de 28 mètres invite les visiteurs à s’introduire en elle par son sexe. L’Origine du monde, version Gulliver. Mais derrière la nana réconciliatrice, réjouissante, libératrice dans un monde où les hommes sont «prisonniers de leurs trucs stupides», git le monstre. «Who is the monster? You or me?» Nul angélisme, la déesse protectrice est aussi une mère dévorante… Après la célébration des heureuses géantes, l’exposition du Grand Palais, chef-d’œuvre de mise en scène, réunit une puissante phalange de matrones inquiétantes, engoncées dans des postures caricaturales. Niki n’a jamais été plus inspirée qu’ici. On appréciera aussi la double valeur des films qui ponctuent le parcours pensé par Camille Morineau : maîtresse de son discours et de son image, Niki, l’ancien modèle glamour, s’y livre à un exercice de séduction critique qui dit bien l’ambivalence d’une œuvre qui méritait le couronnement du Grand Palais.
Stéphane Guégan
– Niki de Saint Phalle, exposition au Grand Palais, jusqu’au 2 février 2015. Catalogue interactif, sous la direction de Camille Morineau, 50€, RMN/Grand Palais édition. Par le même auteur, Niki de Saint Phalle, Gallimard / Hors-série Découvertes, 8,90€.
D’autres femmes…
À quoi tient le grand charme de cette nouvelle traversée de la biographie orageuse des Shelley, Percy et Mary, unis de corps et d’âme malgré un libertinage symétrique qu’ils voulaient libertaire? À vingt ans de distance, André Maurois et Gaston Bachelard ont cherché à définir la poésie du premier, l’une des plus hautes du romantisme anglais avec celle de Keats (les lire impérativement dans la langue de Shakespeare). Saisir Percy? Autant chercher à arrêter un souffle ou épingler un papillon de nuit affolé par les injustices et les cruautés du jour. Si son ami Byron s’identifiait à Don Juan, lui se voyait en Ariel, comme le jeune Gautier. Sans un mot de trop, Judith Brouste est parvenue à tenir au bout de sa plume nette cet esprit aérien, qui fit de la nature sa confidente étonnée et dressait l’universel des anciens Grecs contre la censure du libre amour et le capitalisme sauvage de la terrible Albion. Ce mauvais sujet du futur George IV, dont Marx a salué la rage présocialiste et l’athéisme prométhéen, fascine aussi en ceci que son idéalisme de nanti a semé la mort autour de lui. Femmes, enfants, rêves et spectres, rien ne résiste bien longtemps à sa fureur de vivre. Il eut le bon goût de dissoudre en mer ses utopies de fraternité universelle. Un vrai feu follet. Mary lui survécut, Mary et son immortel Frankenstein, où la réversibilité de la beauté et du monstrueux garde le goût doux-amer d’une génération perdue. Le Cercle des tempêtes, superbe titre, est une des bonnes surprises de cette rentrée littéraire très prêchi-prêcha. SG // Judith Brouste, Le Cercle des tempêtes, L’Infini, Gallimard, 17€
J’aime bien le franc parler de Gérard Bonal, auquel Colette (1873-1954) semble avoir confié ses plus intimes secrets, et qui écrit comme elle. Pas de chichis donc. Ainsi sur la question des sexes que le bel aujourd’hui prétend à la fois égaux et irréconciliables: «Le féminisme de Colette, ni théorique ni militant, n’est pas celui de Simone de Beauvoir, encore que l’auteur du Deuxième Sexe ait fortement subi l’influence de son aînée, s’appropriant volontiers ses analyses.» Beauvoir nous rase, Colette nous enchante. Normal, dirait Hannah Arendt, les muses se vengent toujours… Sa féminité, l’auteur inflammable de La Vagabonde et du Blé en herbe ne l’aura pas tournée et entortillée en sujet de thèse pour petites bourgeoises en mal de cause identitaire. Colette est féminine jusqu’au bout de ses ongles, de ses amours bisexuelles, de ses collants chair et de ses poses de panthère, et enfin et surtout de son écriture merveilleusement incarnée. Aujourd’hui, le nouveau conformisme aidant, on aime à traiter les hommes de sa vie insatiable, depuis Willy le détraqué jusqu’aux Jouvenel père et fils, comme de simples pis-aller à ses multiples aventures lesbiennes. Pas Bonal. Non moins que Kristeva, il rend son auteur de prédilection à son Eros duel. Son troisième et dernier mari, le raffiné Maurice Goudeket était juif. Il doit à Colette, de seize ans son aînée (ah Chéri!), d’avoir échappé aux camps. En février 1942, elle obtient sa libération avec l’aide de Mme Otto Abetz, Sert et Guitry, pour ne pas parler de Karl Epting. Plus tard, on fera la moue devant de telles accointances, comme d’avoir publié de la «littérature» dans Comœdia, La Gerbe et Gringoire. Pas Bonal, plus soucieux d’histoire que d’inquisition rétrospective. Sa belle biographie de la féline, on le voit, ne manque pas de cran, ni de chien. SG // Gérard Bonal, Colette, « Je veux faire ce que je veux », Perrin, 24€
À l’Institut d’art, au milieu des années 1980, les noms d’Alois Riegl (1858-1905) et Aby Warburg (1866-1929) n’étaient prononcés qu’avec circonspection. L’inquiétude l’emportait sur le mépris dans ce silence gêné où s’accumulait, je ne le savais pas encore, un siècle de tensions intellectuelles entre la France et le monde germanique. Plus habitués à entendre parler de Vasari, de Berenson et de Focillon, les étudiants ignoraient à peu près tout de ce qui s’était joué de «l’autre côté du Rhin» dès les années 1870, en ces temps reculés où même un Warburg se félicitait que Strasbourg fût redevenue allemande… En théorie, le différend reposait sur deux conceptions ennemies de l’histoire de l’art: la première fondait la valeur de l’œuvre et sa vérité propre sur sa réalité physique, son sens avoué, les intentions de son créateur et son obédience stylistique; la seconde, brisant cet isolement qu’on prétendait trompeur, abordait la production d’une époque comme un objet culturel au sens large, et donc tributaire de «l’esprit du temps». Rue Michelet, il y a 30 ans, le Zeitgeist propre à la recherche germano-viennoise restait marqué d’opprobre, fût-ce chez Erwin Panofsky et ses admirables travaux sur l’iconographie de la Renaissance. On y soupçonnait peut-être moins désormais la «main de l’étranger» que celle de la sociologie de l’art et du structuralisme, ces «résistances» autoproclamées aux discours dits normatifs, idéalistes ou bourgeois…
À la décharge de nos professeurs, la prudence méthodologique des pionniers de la lecture contextuelle avait souvent cédé la place aux pires aberrations. L’«esprit du temps», censé souffler à travers l’art d’une époque et le dynamiser sans qu’il en ait conscience, s’est très vite transformé en auberge espagnole, ouverte à toutes les variantes de la contre-culture, du marxisme le plus dogmatique à l’antiracisme le plus naïf. Les gender studies, d’un profit aussi limité, en forment aujourd’hui les avatars les plus sonores. On imagine sans mal l’effroi des initiateurs d’une conception élargie, philosophique et presque volontariste de l’histoire de l’art, devant les ravages interprétatifs de tous ceux qui font si peu de cas des spécificités de l’œuvre, de son temps propre et de son irréductible part d’autonomie. Quand on lit aujourd’hui L’Industrie d’art romaine tardive, livre qui fit la réputation de Riegl dans la Vienne 1900, et dont les audacieuses éditions Macula nous offrent la première traduction française et les sublimes planches originelles, on comprend que tout est affaire d’intelligence en matière d’herméneutique, et d’équilibre entre le singulier de l’œuvre et la généralité où elle se meut. Depuis Raphaël et sa fameuse lettre de 1519, adressée à Léon X dont il conservait les trésors, le déclin de l’art romain postérieur à Constantin semblait une évidence à tous. Et le haut Moyen Âge ne jouissait pas d’une considération plus grande. Héritier d’un siècle de relativisme et d’évolutionnisme, Riegl réfute l’idée d’une décadence, convaincu que «tout art doit être évalué selon ses buts» (Christopher S. Wood) et non par respect de quelque étalon, fût-il celui d’une antiquité (elle-même fantasmée). Entre le Bas-Empire et Charlemagne, nulle chute, mais la lente maturation d’un nouveau paradigme…
Idée neuve, et décisive, comme la forme que prit cette démonstration historique. Si l’on est en droit de s’irriter parfois de cette approche globalisante et essentiellement formaliste, mais propre à mettre en évidence des «migrations» de langage étrangères aux récupérations ethnicistes de la Germania fin-de-siècle, il faut bien convenir que Riegl et ses émules ne s’en tiennent pas à leurs catégories visuelles dépassées, le tactile et l’optique. L’attention au détail et à l’individualité des œuvres analysées compense la volonté téléologique et presque darwinienne. La suite prouvera la fécondité d’une méthode plus empirique qu’elle ne le prétend, une méthode étendue aux différents liens qui rattachent l’œuvre à son spectateur, lesquels conduiront Riegl à revaloriser le baroque romain comme le portrait hollandais du XVIIe siècle. Les éditions Hazan ont beaucoup fait pour l’espèce de culte dont bénéficie maintenant le père de la grande école viennoise d’histoire de l’art. De même, la cote posthume d’Aby Warburg a connu chez nous un net redressement. Sa vie nomade, son comparatisme d’essence nietzschéenne et sa crise de folie finale en faisaient un merveilleux sujet de livre, riche aussi de développements possibles sur l’Allemagne post-bismarckienne, la situation à la fois florissante et critique des puissantes familles juives, la montée d’un nationalisme contradictoire et l’invention de l’histoire de l’art comme discipline universitaire, écartelée entre l’héritage normatif de Winckelmann, l’approche psychologisante et l’emprise anthropologique. Il y avait là matière à un essai aux multiples perspectives.
Aussi savante qu’habile, Marie-Anne Lescourret a préféré les suivre à travers une biographie très vivante, captivante de bout en bout, où la réflexion de ce travailleur inlassable prend corps sous nos yeux et se dégage d’une existence plus saturée que nous ne l’imaginions. Dominer pareille profusion de faits et d’idées n’est pas donné à tout le monde… Ébauché à Bonn sous la lumière noire du Laocoon de Lessing, poursuivi dans les marges des peintures érotiques et médicéennes de Botticelli, nourri de l’expérience américaine et de l’apport des indiens hopis, le voyage de Warburg devait aboutir au fameux Atlas, inventaire génial des survivances de la création artistique, et au Déjeuner sur l’herbe… In extremis, Manet rallumait en lui l’étincelle initiale d’une autre Renaissance italienne, dont Burckhardt et Nietzsche avaient été de puissants médiateurs. Warburg se saisissait du chemin qui menait de l’antiquité à Manet, via le Jugement de Pâris de Raimondi et Raphaël. Il parle magnifiquement de l’impudique Victorine, «qui de symbole du fatalisme passif se transforme en être cynique – gagnée par l’optimisme, elle se redresse intérieurement». On pense à «l’amoureux cynisme» que Baudelaire prêtait en 1846 au jeune Courbet… Warburg, fasciné par Manet, y reconnaissait d’anciennes terreurs vaincues par le grand art, cette «vie» issue du fond primitif de l’homme. Stéphane Guégan
– Alois Riegl,L’Industrie d’art romaine tardive, introduction de Christopher S. Wood et postface d’Emmanuel Alloa, Macula, 44€. Sa traductrice, Marielène Weber, dans une note, rapproche le livre de Riegl de son exact contemporain, L’Interprétation des rêves de Freud, dont elle a traduit Totem et tabou en 1993.
– Marie-Anne Lescourret, Aby Warburg ou la tentation du regard, Hazan, 29€.
Signalons la réimpression de l’un des livres majeurs de Jacob Burckhardt, La Civilisation de la Renaissance en Italie, que Bartillat nous avait rendu en 2012 avec une superbe préface de Robert Kopp, illustre Bâlois comme son aîné. Bien avant qu’André Chastel n’y trouve la méthode de sa thèse sur la Florence de Laurent le Magnifique, en plus d’une vision déniaisée de l’humanisme et des tyrans qui en furent les parangons, Warburg l’aura lu et élu. À distance volontaire de Michelet, de son progressisme angélique et de son lyrisme égalisateur, Burckhardt fractionne son tableau des XIVe et XVe siècles en autant de foyers et de notions nécessaires pour révéler ce qu’a d’illusoire l’idée d’un monde unifié et animé d’une même conception de son présent ou de son avenir. On y parle davantage de politique et de société que de peinture ou d’antiquité renaissante (poncif dont l’auteur ne fait qu’une bouchée)… C’est que Machiavel et le génial Pie II sont les Dante et Virgile d’une descente aux Enfers, dont chaque cercle s’apprécie avec la délectation d’un fils de pasteur. Puisque l’art moderne est par essence affirmation de soi, ce livre érige l’État fort en chef-d’œuvre. SG