DEUX PRINCES DU CHAOS

csm__s0a7601_02_d453fa2cd9Le nouveau et spectaculaire bâtiment du Kunstmuseum de Bâle, objet de débats stériles, donne sa pleine mesure avec l’exposition qui s’y tient depuis le 2 octobre : vrai chef-d’œuvre en tout, finesse du propos, intelligence de l’accrochage et force unique des œuvres réunies, elle vient nous rappeler que Jackson Pollock (1912-1956) fut un peintre éminemment figuratif, avant, pendant et après ce que l’histoire de l’art continue à sacraliser et isoler du reste de son corpus : les grands drippings du début des années 1950 ne scellaient ni l’abandon du désir de « représenter », ni l’avènement d’une peinture autoréférentielle, autonome et « américaine », parce qu’elle se serait débarrassée de ses attaches européennes… La chanson a fini par lasser, même aux Etats-Unis où les notions d’Action painting et d’Abstract expressionism paraissent désormais inadéquates. En tête du catalogue, l’article décisif de Michael Leja met les pendules à l’heure. Il est assez plaisant de sentir les choses enfin bouger. 70 ans ont passé… S’imaginant avoir à faire à un cul-terreux du Wyoming, la critique new yorkaise, au sortir de la seconde guerre mondiale, le barbarisa naïvement : il n’était qu’une « force qui va », un flux d’énergie dégondée, et surtout délestée de l’indigeste iconographie où il s’était trop longtemps attardé. Un grand coup de ménage ! Les visages déformés d’effroi, les corps en émoi, les couteaux phalliques, les monts de Vénus abrégés, les pluies d’étoiles, le dialogue magistral avec Picasso, Masson et Miró, le souvenir entêtant de Michel-Ange et Greco, le substrat catholique et la claque mexicaine, tout cela rejoignait soudain la préhistoire de l’artiste érigé en nouvel étalon.

file6rfyivhivbtoohnk685Fresh start… La paix revenue, il fallait que la peinture américaine repartît d’un pied neuf. Pollock incarna cet élan, prêta sa carcasse voutée, son masque taciturne et ses danses d’atelier à la photographie, au cinéma, à la mystification galopante. Puis la situation se compliqua à nouveau. Ce fut d’abord le problème des titres dont la suggestivité dépassait l’horizon d’une peinture censée n’être que pure matière, espace dérégulé, geste souverain. Quand revint plus nettement la figure, tout ou partie, à la faveur des Black paintings de 1951, la stupeur fut plus grande encore. Alors que l’alcool, lui aussi de retour, menaçait déjà les pinceaux de silence, Pollock se mit à parler. A un ami, et au sujet précisément des tableaux noirs, il avoue qu’ils sont traversés, comme malgré eux, par ses « early images ». Plus significativement, en 1956, quelques mois avant de mourir, il avoue à un journaliste bien inspiré : « I’m very representational some of the time, and a little all of the time. But when you’re painting out of your unconscious, figures are bound to emerge. » De cette inséparabilité du figuratif et de l’abstrait, génial conflit, toute la production témoigne. En examinant à la loupe les célèbres clichés de Hans Namuth, Pepe Karmel a révélé ces interactions permanentes, comme on parlerait de l’image cachée du tapis… Les années d’analyse freudienne et jungienne, la fine connaissance des surréalistes et le choc des Demoiselles d’Avignon et Guernica qu’on perçoit ici et là, auront préservé Pollock des pièges d’une banale tabula rasa.

november2015-211_450x190Autre exploit, autre lieu, mais toujours à Bâle, le regroupement quasi symphonique des quatre Méta-Harmonies de Jean Tinguely ! Dans l’atrium du musée qui porte son nom, ces assemblages bariolés dressent leur inquiétante démesure et s’animent quand passe le courant, l’invisible fée d’une exposition qui ne pouvait rester muette. La première de ces machines musicales date de 1978 et prend l’apparence d’un triptyque dont chaque élément, dans sa cage de fer, vise au bricolage le plus hétérogène. Artiste extrême, artiste des extrêmes, Tingely n’aime rien tant que leurs alliances. La roue primitive appelle le moteur qui l’actionne, le crâne de mouton l’orgue électrique de notre enfance. Bien entendu, il eût été malséant de produire quelque mélodie que ce soit : on n’est pas « nouveau réaliste » pour rien, on n’a pas mis le feu (symboliquement) au MoMA pour « suivre » sa participation comme le premier « créateur » venu… Papa Duchamp, terrible surmoi, veille. Le son n’a donc pas plus de valeur qu’un « objet trouvé », un ready-made. Tinguely ne joue pas la musique, il joue avec les sons, au-delà du son. Méta-artiste, il connait le sens des préfixes et préfère travailler aux confins du bruit. Mais le violon d’Apollon, saint patron des peintres et des sculpteurs depuis Le Parnasse de Raphaël, se venge de ce chaos organisé. Bien qu’il ait toujours affirmé avoir été sourd à toute expression musicale, Tinguely nous prouve sans cesse le contraire.

jean-tinguely Là réside l’autre vertu de l’exposition. Elle oblige autant à ouvrir l’œil qu’à tendre l’oreille. Les différences sonores, d’une pièce à l’autre, n’échapperont pas à toute ouïe quelque peu attentive. L’empreinte des seventies colle à la « machine » princeps, achetée dès 1979 par Peter et Irene Ludwig. Destiné au Japon, Pandämonium n°1 / Méta-Harmonie 3 se sert pourtant d’un instrumentarium décidément bâlois, plus percussif, plus proche du carnaval et de ce que Tinguely appelle la « burlesquification » de la mort. Nous sommes en 1984 et le morbide, le rituel macabre, grignote déjà l’humour initial. La morsure reste légère, il est vrai, et le sourire l’emporte. La vue de cette cloche suisse, briquée et joyeusement alpestre, déride, autant que celle de l’aigle impériale, dérisoire ersatz d’une après-guerre qui allait se dissoudre dans la proche destruction du mur que l’on sait. La pièce donne le vertige. Du grand spectacle, au sens allemand du terme, tapageur et théâtral, dès que l’ensemble s’ébranle et crépite. On n’oubliera pas que Tinguely, tout iconoclaste qu’il se voulait, fut un artiste d’exposition. Chacune de ses Méta-Harmonies a été créée pour ces grand-messes laïques et internationales dont nous sommes les fidèles plus ou moins moutonniers. Aussi vrai qu’il donna au MoMA un fragment de son Hommage à New York (1960), la pièce qui devait soi-disant s’autodétruire lors de son vernissage, l’artiste suisse a parfaitement orchestré sa carrière, prenant des poses à la Jackson Pollock face à l’objectif dès avant sa consécration américaine… Attitude qui ne différait guère de celle des trouble-fête de la musique contemporaine, John Cage ou Stockhausen, dont il se souffle que Tinguely était friand. Apollon a toujours le dernier mot. Stéphane Guégan

*Der Figurative Pollock, Kunstmuseum, Bâle, jusqu’au 22 janvier 2017. Catalogue (versions allemande et anglaise, 30 CHF) sous la direction de Nina Zimmer, aussi intéressant et précis que l’éblouissante exposition qu’il accompagne.

**Machines musicales / Musique machinale, Musée Tinguely, Bâle, jusqu’au 22 janvier 2017. Catalogue (à paraître, Kerber Verlag) sous la direction d’Annja Müller-Alsbach et Sandra Beate Reinmann.

2032787_la-beaute-du-mexique-moderne-au-grand-palais-web-tete-0211361166843***On prolongera l’exposition Pollock au musée de l’Orangerie et au Grand Palais. La peinture américaine des années 1930. The Age of anxiety, en 50 tableaux, dresse celui d’une Amérique prise dans l’étau du krach et de la guerre, et oscillant entre culte du terroir et ivresse industrielle, dépression et optimisme, abstraction et précisionnisme, Stuart David et Hopper. La peinture de Pollock, déjà duelle, se comprend mieux à proximité de Benton, son maître en régionalisme viril. C’est toutefois le cadet qui signe le tableau le plus puissant de la sélection, une scène sacrificielle brossée et presque sculptée sous l’emprise de Guernica. Mexique 1900-1950, au Grand Palais, fait entendre fortement les voix d’Orozco et de Siqueiros, à côté duquel Pollock se fait photographier, à New York, en 1936. On sait quelles étincelles jaillirent à la croisée des programmes artistiques de Roosevelt et de l’avant-garde mexicaine. Mexique 1900-1950 rappelle éloquemment la contribution de Diego Rivera à la double révolution mexicaine, vite détournée de ses origines libérales. Deux mots encore pour signaler l’exposition panoramique que la Royal Academy (Londres) consacre à L’Expressionnisme abstrait jusqu’au 2 janvier. Elle présente les vertus et les défauts des vastes synthèses où le nombre prime les angles et les perspectives autres que monographiques. Reste que les salles Gorky et De Kooning sont de tout premier ordre, de même que la salle des Pollock. Peint pour l’appartement de Peggy Guggenheim, l’immense Mural de 1943 dévore l’espace domestique et lui substitue une sorte de jungle primitive aux fantomatiques présences humaines. Il est aujourd’hui le fleuron du musée d’Iowa city, la ville de la grand-mère Pollock, et mérite amplement un coup d’Eurostar. SG

Livres (bien) reçus

product_9782070177592_195x320La Villa des Mystères en abritait un ultime, que Paul Veyne est parvenu à éclaircir après s’être heurté à l’énigme d’un décor qui en avait découragé ou abusé plus d’un. C’est qu’ils cherchaient, ces doctes aveugles, midi à quatorze heures. La présence de Bacchus parmi les figures peintes, et fermement détachées du fameux fond rouge, n’était-ce pas le signe d’un arrière-plan initiatique, d’une vérité profonde, enfouie sous l’apparence domestique de l’ensemble ? En lieu et place d’une exégèse dionysiaque qui se mordait la queue, et échouait à tout expliquer, Paul Veyne part de l’évidence et s’y tient : cette frise de 20 mètres déroule une simple épopée nuptiale sous les yeux de Bacchus et Ariane, symbole de l’union heureuse et fertile que la peinture a pour vocation de figurer, d’annoncer et faire advenir. Le paganisme, nous rappelle l’auteur, était une religion votive et plaçait l’espérance sur notre bonne terre. La jeune fille qui se prépare, d’abord la chevelure, puis l’étuve, sera un jour mère. Un fils lui est promis, qu’on voit déjà lire, privilège de la classe supérieure. Le savoir vaut alors titre aristocratique. On cherche en vain l’homme, protagoniste absent de ce gynécée en secrète effervescence. Mais la présence du van phallique suggère la sienne, non moins que l’effroi de la défloraison qui se peint sur différents visages féminins. La peinture sait aussi calmer cette inquiétude bien naturelle. Une jeune esclave enceinte, le front orné d’une couronne de myrte, porte un plateau de gâteaux au sésame, elle nous dit que la nuit sera riche de plaisirs et des fruits attendus, Vénus s’en porte garante. SG // Paul Veyne, La Villa des Mystères à Pompéi, Gallimard, 21€

9782841006175Pour avoir commencé par étudier Stendhal, Philippe Berthier n’ignore rien des effets secondaires, névrotiques de l’art, cette dangereuse « promesse de bonheur ». En quarante ans de brillants essais, son érudition allègre s’est laissé tenter par d’autres furieux de l’Eros esthétique, Chateaubriand, Barbey d’Aurevilly, Proust et Herbart. Il jette aujourd’hui les filets de sa curiosité insatiable, et de son humour intangible, sur les intoxiqués du wagnérisme, qu’ils aient cherché ou pas à se soigner du bacille de Bayreuth en racontant leur envoûtement. Dans un article féroce comme il les aimait, Claudel a dénoncé « le poison wagnérien » et « la ratatouille boche ». C’était quelques mois avant les accords de Munich… Gautier et Baudelaire, le premier avec plus de lucidité, ont pressenti ce qui allait devenir un « mal français », malgré la fameuse mise en garde de Nietzsche, au cours des vingt dernières années du XIXe siècle. Les auteurs dont Berthier nous parle ont en commun d’être de mauvais littérateurs et de n’être plus connus aujourd’hui que des spécialistes de la Décadence et de quelques illuminés. Ils n’en sont que plus révélateurs de l’épidémie en question. Ajoutons qu’ils réservent quelques perles à leurs courageux lecteurs et remercions Berthier de les rassembler en collier. Qui peut, du reste, se targuer d’avoir avalé in extenso les ouvrages d’Elémir Bourges, Joséphin Péladan, Teodor de Wyzewa, Henry Céard et beaucoup d’autres, plus obscurs, plus oubliés… Le comble du drôle est l’espèce de constance avec laquelle ces émules de Siegfried décrivent leurs héros, morts au monde pour mieux renaître en Wagner, moins habiles en amour qu’en catalepsies et autres tumescences rêvées. La lettre de Baudelaire indiquait déjà le potentiel des transferts et dégâts psychiques et, ce faisant, touchait au sublime. On n’en dira pas autant de ses émules tardifs. SG // Philippe Berthier, Toxicologie wagnérienne. Études de cas, Bartillat, 20€.

9782754109536-001-GSAVE THE DATE

Les 18 et 30 novembre prochains, la Revue des deux mondes organise deux tables-rondes Baudelaire au musée Delacroix. Programme à venir… A lire : Stéphane Guégan, « Matisse en fleur », Revue des deux mondes, novembre 2016.

QUAND LA PEINTURE (LUI) MONTAIT AU NEZ

185_0011919,  c’est l’an I de Dada, en sa flambée parisienne… A Tristan Tzara, gourou toujours suisse, André Breton écrit, le 4 avril : « Tuer l’art est ce qui me paraît le plus urgent». La destruction appelant la destruction, on mobilise les démobilisés, Paul Éluard et Louis Aragon, qui rentrent au printemps. Jacques Vaché a été rendu plus tôt à la vie civile, mais cet ange de l’excès s’est tué à l’opium. Qu’importe, Breton publie ses lettres de guerre en manière de béatification hâtive. Drieu, autre revenant, a quitté l’uniforme et comptera vite parmi les dadaïstes de la capitale, les habitués du Certa et de l’invective. Au Salon d’Automne, Picabia voit ses tableaux mécanistes relégués sous un escalier, marches détournées d’une gloire galopante. Bref, tout va bien, les années folles peuvent commencer, la vie pétiller… Car 1919, c’est aussi l’an I de la moutarde Amora, marque déposée simultanément à Dijon et aux États-Unis (on dirait un Duchamp). Au début des années 30, c’est déjà une institution. Comment douter que pareille coïncidence ait glissé sur Aragon lorsqu’il se mit à la rédaction du génial Aurélien, au lendemain de la débâcle de juin 1940, sous l’impression encore fraîche de Gilles. Drieu y avait démoli les surréalistes, Aurélien fait de Dada un de ses cœurs de cible, et de Picabia l’objet d’un portrait inoubliable. Car Picabia fait plus que percer sous le Zamora du roman, qui parut à l’automne 44.  Partant du principe que le rêve est l’ami et l’ombre de la réalité, les livres d’Aragon se délectent de la mécanique freudienne du déplacement et de la condensation, ils cachent un tas de petits secrets, et souvent de petites vacheries, derrière l’étrange état civil de leurs personnages. Résurrection acide du Paris dadaïste de 1919-1922,  Aurélien n’en épargne aucune des célébrités. Aragon, écrit justement Bougnoux, « ne se retient pas de régler de vieux comptes ».

bm_5953_1769223Se retenir, et se retenir de mordre, n’était pas dans les habitudes du beau Louis. Vingt-cinq ans après le chahut dont il avait été l’un des plus infatigables instigateurs, Aragon dissèque sa jeunesse, emballements esthétiques, fiascos sentimentaux et amitiés brisées. Aurélien regarde au-delà de Drieu, qu’il est loin d’assassiner, comme aiment à le dire ceux qui s’en tiennent à Wikipédia. On a plus commenté le pastiche de La Princesse de Clèves ou de Jacques le fataliste que l’espèce d’inventaire historique dans l’esprit de Hugo, Flaubert et Proust. Roman de l’amour impossible, dit-on, d’une Bérénice qui préfèrerait la chimère du sublime à l’expérience de l’imparfait, Aurélien est plutôt le chef-d’œuvre du désamour, un roman amer et noir, d’une drôlerie effrayante, où la sainte modernité de l’après-guerre passe un mauvais quart d’heure. Or quoi de plus moderne alors que Picabia ? Première apparition, Zamora surgit, of course, d’un dancing, le Lulli’s, «petit, engoncé dans son ventre, le visage spirituel, brun comme un Espagnol qu’il était, avec de l’argent aux tempes, tout rasé et mobile comme s’il avait été mince, des pieds d’une petitesse incroyable. Il se croyait le rival de Picasso, et cela l’avait jeté au dadaïsme, histoire de le dépasser. Il était méchant et drôle, trouvant tout affreux, pouvait tomber d’accord avec le pire philistin pour faire un mot d’esprit, faisait des tableaux métaphysiques en baleines de corset et n’aimait au fond que les jolies femmes, les tableaux de la Gandara, le luxe et les petits chiens.»

9789462301399_1 On ne laisse pas filer un tel individu, il ne quittera plus le lecteur. Le portrait de Bérénice aux lignes brouillées, le vernissage de minuit, les sorties de Zamora sur Manet, Picasso ou la Légion d’honneur, les cadres Art Déco de Legrain, faire-valoir essentiel de ses machines songeuses, constituent autant de relances du récit :  Aurélien a besoin de cet Espagnol qui plane au-dessus des frontières, de même qu’il ne peut se passer des doubles de Drieu, Breton, Jacques Doucet, Denise Lévy et d’Aragon lui-même, dont le poète Paul Denis personnifie l’un des avatars peu flattés. Portrait vitriolé et masochiste de la génération perdue, Aurélien eût été incomplet si Zamora l’avait déserté, comme Picabia avait fui les combats de 14-18 à la faveur de protections et de ce qu’Arnauld Pierre, le meilleur spécialiste du peintre, appelle une « névrose opportuniste », dûment soignée en Suisse… Aragon, l’ancien combattant, l’affranchi du surréalisme, n’a donc pas raté Picabia, l’embusqué, le mondain, le coureur, chic et scandaleux, un pompier déguisé en incendiaire. La Gandara ou Dada ? La Gandara et Dada, répond Aragon. Car Zamora, qu’il crédite anachroniquement des futures transparences de Picabia, est le seul protagoniste à avoir saisi la «ressemblance profonde» de la fuyante Bérénice, fuyante comme l’absolu. De ses chevauchements de lignes naissent de troublants palimpsestes !

album-picabiaFin 1944, témoin essentiel, Aragon jugeait le passé depuis son propre renoncement à l’avant-gardisme et les longs entretiens qu’il avait eus avec Matisse sous l’Occupation. Ce faisant, fertile paradoxe, il rendait possible une lecture de Picabia qui se serait délestée des poncifs modernistes et ferait son miel des tensions mises à jour par Aurélien. Pouvait-il imaginer que les historiens de l’art ne s’y résoudraient pas avant longtemps ? On se demande certains jours si les spécialistes de Picabia ont lu Aragon et Apollinaire, autre foyer de lumière qui me semble préférable à la vulgate dadaïste pour approcher le piquant Zamora. Si la rétrospective actuelle de Zurich et New York, d’une éblouissante richesse, invite au dépoussiérage, un reste de consensus baigne le catalogue malgré ses apports décisifs. On y voit l’éventail entier de l’historiographie picabiesque se déplier. Ils sont encore quelques-uns et unes à valoriser l’insolent dynamiteur, le sorcier d’un double jeu permanent, l’iconoclaste ou l’accoucheur putatif de la peinture abstraite. D’autres, on les préfèrera, contribuent à faire émerger un artiste dont l’ironie, la destruction de toute valeur et le cynisme n’auraient pas été les seules muses… Car cette rétrospective a le bon goût de rappeler que les débuts de Picabia n’eurent rien d’anarchique. On ne saurait le dire, en effet, de l’atelier de Cormon ou des tableaux qu’il expose au Salon des artistes français à l’orée du XXème siècle, d’un givernisme supposé suspect (comme si les impressionnistes n’avaient pas utilisé la photographie avant lui et répudié l’illusion du tableau reflet !).

9782754108270-001-GSes grands Pins de 1906, manifeste et chef-d’œuvre méditerranéen déjà, montrent avec quelle obstination et réussite Picabia – très proche des fils Pissarro  – s’est voulu aussi l’émule de Monet et Sisley. Or l’habitude est d’en faire un exercice de second degré, l’annonce de ce que Picabia devait raffiner ensuite, la disqualification du médium par la déconstruction de ses modes et la déroute de ses fins. A écouter les tenants d’un dadaïsme précoce, la vanité de peindre lui serait déjà apparue, de même que la nécessité de s’en faire le fossoyeur loufoque. Cette théorie résiste peu aux faits, que le catalogue regroupe avec avidité et, parfois, malaise. On aimerait tant que Picabia ait été un sage petit soldat de l’avant-gardisme heureux, que ses machines à rêves aient broyé jusqu’au souvenir des corps sexués, qu’il n’ait pas plaidé le «retour à l’ordre » à la fin des années 1920, ni accepté la Légion d’honneur en juillet 1933, ni vendu des tableaux à l’État en 1935, ni conspué le Front populaire et l’anti-franquisme, ni chanté la jeunesse du Maréchal en 1941 avec Gertrude Stein, ni ridiculisé enfin le triomphe de l’abstraction après 1945, ultime pied-de-nez au nihilisme de sa légende. S’il y eut « leurre » chez lui, pour employer un mot dont on abuse à son endroit, c’est d’avoir faire croire qu’il était né pour brûler les musées. Le « contre-idéal » qu’il se targuait d’incarner mieux que quiconque, en écho à son cher Nietzsche, séparait  « l’art démocratique » honni de la grande peinture, le banal du génial et surtout l’acte iconoclaste, son faux destin, de la recherche de l’absolu, son vrai credo. La peinture de Picabia, avec ou sans pigments, abonde en citations, qui ne proviennent pas toutes des revues de charme ou de naturisme : elle s’assigne d’emblée une hauteur d’idéal, une hygiène physique, une saveur érotique qu’Apollinaire, les partageant, a signalées. Pour ce lecteur du Zarathoustra, danser sa vie fut primordial. Ne sont-ce pas de meilleurs guides pour cheminer jusqu’aux toiles de l’Occupation et au-delà ? Nulle abstraction totale, nulle abjection fatale, c’est l’instinct de vie, ou de survie, qui flambe et chasse les démons du grand neurasthénique. Stéphane Guégan

*Anne Umland et Catherine Hug (dir.), Francis Picabia, une rétrospective, Fonds Mercator, 54,95€. Le même éditeur, merci à lui, rend enfin accessible L’Album Picabia d’Olga Mohler (39,95€). Olga fut successivement l’employée, la maîtresse et la compagne de Picabia. Ils traversèrent ensemble les années les plus controversées du peintre, de 1925 à 1953, celles qui, en conséquence, nécessitent compréhension sensible et documentation renouvelée. Olga était-elle consciente de la valeur que prendraient les notes et photographies, reproductions et coupures de presse qu’elle a colligées ? En tous cas, la dévotion amoureuse n’égare jamais ici le souci de se souvenir. Le keepsake d’Olga, qui remonte volontiers aux années qu’elle n’a pas connues, s’orne d’un nu féminin de l’époque Cormon, comme de toutes les déclarations anti-Dada de Picabia, dont la composante fêtarde est omniprésente. Un dessin de juillet 37, réalisé à Juan-les-Pins, montre Picabia et Picasso côte à côte : la guerre d’Espagne n’a pas l’air de les dresser l’un contre l’autre, ni de les empêcher de jouir de la plage. Cet album capital fait aussi danser les lignes. SG

Verbatim  // « Le pays qui va sans doute émerger de cet affreux matérialisme débordant partout depuis des années, sera la France, il me semble, car dans ce pays il n’y a plus de place que pour la jeunesse, la vraie jeunesse, enfin la vie, pour ceux qui croient, vivent et pensent sans avoir besoin pour cela de s’étendre sur le divan des ambitions mercantiles ou législatives. […] Le Maréchal Pétain est un homme jeune, plus jeune que tous nos députés ou ministres, car ces pauvres êtres, pour la plupart, n’étaient que d’ignobles égoïstes, malfaiteurs exploitant avec facilité un pays comme la France, lequel ne demande qu’à croire, à aimer, à vivre librement. » Picabia, « Jeunesse », L’Opinion, 1er mars 1941

Regards de femmes

9782070196913**Le charme et la séduction, l’impulsive Louise de Vilmorin (1902-1969) n’en fut pas avare, et les hommes qu’elle aima, jusqu’au terrible Malraux, ne purent altérer cette vie des sens et de l’esprit dont le moindre de ses livres respire l’exigence et l’urgence. Le bonheur, disait-elle, est une disposition naturelle du caractère, une forme de courtoisie qu’on doit aux autres comme à soi-même. Elle fuyait les raseurs et les mélancoliques. Aussi appartient-elle à la veine si française des écrivains, de Mme de La Fayette au cher Nimier, pour lesquels la noblesse de comportement, la folie secrète des êtres s’offre partout à l’analyse et à l’humour. Son œil, son style et son manque d’argent chronique la destinaient à la presse. Elle y fut accueillie à bras ouverts dès 1934, quelques semaines après la parution de Sainte-Unefois dans la Blanche. Minotaure abrite son premier article. Les derniers, trente-cinq ans plus tard, bousculent des feuilles moins prestigieuses. Entretemps, elle avait gagné mille lecteurs, ceux de Vogue, de Marie-Claire, d’Arts et d’Opéra, à son éthique de la distinction et du plaisir. Peu importait le sujet pourvu qu’elle l’abordât avec l’aplomb cocasse des grandes causeuses. La mode et son théâtre, la façon de se vêtir ou de se dévêtir, Noël et ses soupirs de joie, le destin brisé de l’Aiglon, la métaphysique de l’ornement chez Théophile Gautier, l’enfance retrouvée, les grands livres, du Napoléon de Job à La Princesse de Clèves sur laquelle elle a écrit le texte définitif, tout comble sa fantaisie ou allume son indignation. Son billet sur l’écrasement de la Hongrie, en 1956, « Le Temps des assassins » vaut mieux que les faux-fuyants de Picasso! Après les Hussards de 1950 et Patrick Mauriès, Olivier Muth sert merveilleusement la mémoire de la princesse de Verrières-le-Buisson(Louise de Vilmorin, Objets-chimères. Artistes et textes rares 1935-1970, édition établie et présenté par Olivier Muth, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 23,50€). SG

73544***La valeur des Cahiers de la Petite Dame n’a pas à être redite. Gide, tout compte fait, n’eut pas de meilleure amie et observatrice, éditrice et complice, que Maria Van Rysselberghe. Elle était l’épouse, peu sage, du pointilliste Théo, trop sage lui, qui a immortalisé le réseau franco-belge où l’écrivain a tenu une place éminente au début du XXème siècle. La correspondance d’André et Maria, d’une ampleur unique, l’est aussi par le ton et la «surface» qu’elle donne à la liberté de pensée et de mœurs. Ces deux-là, en effet, se comprenaient, s’épaulaient, et presque s’épousaient, du politique au sexuel, sans avoir besoin de passer aux aveux complets. Est-ce trahir la ferveur fusionnelle qui les unissait que de d’y rattacher l’enfant que Gide fit à la propre fille de Maria, enfant qui devait convoler plus tard avec Pierre Herbart, ultime péripétie nuptiale et clanique ? On a compris que leurs échanges épistolaires donnent de la république des lettres un tableau ouvert. Ce volume de 1200 pages, contribution essentielle à l’histoire des arts des années 1899-1950, regorge aussi d’informations sur la peinture du temps, notamment le cercle des néo-impressionnistes et des Nabis, de Paris à Bruxelles. Dunoyer de Segonzac passe aussi une tête après la guerre de 14, qui a resserré les liens avec la Belgique et arraché définitivement Gide aux conforts de l’individualisme bourgeois. A son souci d’agir, les causes ne manquent pas. Certaines, comme l’homosexualité, vont mettre la NRF en émoi. D’autres, les colonies, l’antifascisme, le bolchevisme, l’opposeront vite à ses « amis » de gauche. Dès janvier 35, Maria exécute Les Cloches de Bâle, «salade sans style », « sentimentalité romantique », « lyrisme de grand opéra » et «coquetterie »… Aragon n’oubliera pas Gide à l’heure des règlements de compte de la Libération, qui ont charrié plus de mauvaise rancœur qu’on ne veut le dire. Car Gide fut moins présent qu’Aragon dans l’actualité éditoriale des années d’Occupation. Et cette correspondance rappelle que, sous la pression de Valéry et Martin du Gard, il refusa rapidement de collaborer à la NRF de Drieu. Il écrivit tout de même, apprend-on, à Abel Bonnard pour protéger une comédienne de son entourage. Depuis l’Afrique du Nord, rejointe dès 1942, son entregent restait actif. Au lendemain de sa mort, Maria rendra hommage à son souci d’«élever dans les cœurs le niveau de l’être humain » (André Gide et Maria Van  Rysselberghe, Correspondance  1899-1950, édition présentée, établie et annotée par Peter Schnyder et Juliette Solvès, Gallimard, 40€). SG

QUAND LA SEINE HAUSSE LE TON

9782246861676-001-XL’Académie outrerait-elle ses prérogatives si elle obligeait régulièrement ses élus à faire ou compléter l’histoire de leur fauteuil ? Cela mérite réflexion tant le livre d’Amin Maalouf apporte de lumières et d’anecdotes délectables au sujet des titulaires du sien, le 29ème… Parti à la recherche de cette filiation glorieuse, l’écrivain s’est astreint à la plus grande rigueur et à la plus parfaite honnêteté. Il ne traverse pas cette nouvelle galerie d’ancêtres d’un pied égal, mais il accorde à chacun une attention exempte de préjugés. Et son humour se montre aussi équitable envers ses « gracieux fantômes » et ses prédécesseurs moins immortels. Dès l’entrée en scène de Pierre Bardin, le premier de ces 18 messieurs, le constat tombe, amer : aucun des quarante fondateurs de l’Académie n’a connu les faveurs de l’édition jusqu’à nous. Plutôt que de pleurer l’œuvre du temps, ou de méditer sur le temps de l’œuvre, Amin Maalouf a soigné sa série de médaillons alertes, informés, réparateurs. L’entreprise demandait un courage de marin. Car, comme l’Enfer de Dante, la renommée dessine des cercles plus ou moins pénétrables. Quant au 29ème   siège, et au mépris de la charité, nommons d’abord les plus illustres, le librettiste Quinault, que la vague baroqueuse a vengé des réserves de Boileau, le cardinal Fleury, dont on reconnaît maintenant quel grand ministre il fut, Claude Bernard, qui disséquait les animaux et retournait les cœurs, Renan et son patriotisme enflammé, Montherlant et ses fureurs antimunichoises mouvantes, Lévi-Strauss et son amour de l’habit vert.

978-2-84100-607-Du second cercle émergent les figures plus éteintes de Florian, Michaud, Flourens, Challemel-Lacour, Gabriel Hanotaux et André Siegfried. Mais Amin Maalouf, que rien ne démonte, sait stimuler la curiosité de ses lecteurs hésitants. Et voilà que l’aimable Florian se transforme en avant-courrier de Mistral et que Michaud nous dévoile la vie d’aventurier qui se cachait si bien derrière sa monumentale Histoire des croisades, la première à se dégager de tout manichéisme. On découvre en Pierre Flourens l’adversaire de la phrénologie de Gall. Contre la fatalité du biologique, il en appelle à Descartes et à cette « force libre » qui résiste en nous. De la volonté, Challemel-Lacour n’en était pas privé. Ce proche de Gambetta avait une guillotine dans la bouche. Lors de son discours de réception, il s’en prit à Renan au lieu d’en faire l’éloge, il fut remis à sa place comme un malpropre. Autre Gambettiste sans scrupule, Hanotaux prit la coupole de force. A l’inverse, De Gaulle, fin 1944, poussa Siegfried, grand savant, par vengeance… Vient enfin le cercle des grands oubliés, mais qui le seront moins désormais. On a déjà cité Bardin, le noyé de Charenton. Place au chanoine Nicolas Bourbon, qui ne souffrait pas qu’on fît bruit de sa religion, place à François de Callières, l’anti-Clausewitz, au cardinal de Luynes, qui entra au séminaire pour échapper à un duel, à Jean-François Cailhava, fou de Molière, et à François-Henri Salomon de Virelade, créature du chancelier Séguier, dont on usa pour faire barrage au grand Corneille. « Triste épisode », dit Amin Maalouf, il nous vaut pourtant de belles pages sur ce Bordelais à vignes (beaucoup lui sera donc pardonné), et qui nous mène, au gré de l’onomastique, à l’auteur des Réprouvés. Logique !

9782204093354-56718bfc0e271L’admirable José Cabanis, catholique et esprit libre, fut un de ces académiciens soucieux du passé de l’institution qui l’avait accueilli en 1980, et curieux des pestiférés de notre mémoire laïque, prude et si obéissante. Saint-Simon, Chateaubriand, Sainte-Beuve et Marcel Jouhandeau lui souriaient depuis leur purgatoire, à une époque où il semblait prématuré de les en tirer. Ce Toulousain, qui connut les rigueurs du STO en 1943-1945, avait des raisons de chérir les âmes indomptables. Capable de prêcher la sensualité vivifiante de ses peintres d’élection – je lui ai dédié mon Ingres érotique -, il ne détestait pas les croisades à contre-courant. Son Lacordaire et quelques autres, en 1982, dérangea, voire exaspéra, il marquait pourtant utilement le retour des catholiques libéraux et d’un autre XIXème siècle dans notre réflexion sur la perte des valeurs et les nouveaux dogmatismes, sur la sortie du religieux et les voies de sa relégitimation. Trente-cinq ans plus tard, dans un contexte différent, mais où la pérennité du corps social affronte de nouvelles menaces, Anne Philibert consacre un livre de près de 1000 pages ferventes et savantes à cet exact contemporain de Victor Hugo, refondateur, et non restaurateur, de l’Ordre des dominicains en France, sous ce roi dont Cabanis redora le blason de bon aloi, Louis-Philippe Ier. D’un livre à l’autre, par-delà une légère différence de cadrage, la couverture reste la même. Comment échapper, s’agissant de Lacordaire et de son noviciat romain, au chef-d’œuvre de Chassériau ? Les yeux, la bouche, les mains disent l’homme d’action, de conviction, de combat… La révolution de 1830 lui avait ouvert les yeux sur l’alliance possible entre la parole de Chateaubriand et une citoyenneté plus ouverte. Rechristianiser la société et la rendre plus juste répondaient au même modèle évangélique. Le prosélytisme de Lacordaire cherchait moins à réveiller la foi, domaine de l’imprescriptible, qu’à électrifier les consciences, conquête de l’âge démocratique. Ce supposé calotin, ce prédicateur qui passait pour mondain et trop féminin, on le vit prendre part à la révolution de 1848 et siéger parmi l’extrême-gauche de la Chambre. Il faut croire que l’insoumission liberticide n’en était pas encore le credo. Chantre d’une fraternité qui débordait l’aumône dominicale, Lacordaire déplaisait à Napoléon III, très hostile à son élection académique, et mesurant bien en quoi elle conforterait le bastion orléaniste qu’abritait alors la coupole. A la mort du frère prêcheur, en 1861, un autre catholique peu docile aux régimes trop autoritaires rêva un temps d’occuper un fauteuil qu’il avait rendu sulfureux, il s’appelait Charles Baudelaire. Stéphane Guégan

product_9782070770267_195x320*Amin Maalouf, Un fauteuil sur la Seine. Quatre siècles d’histoire de France, Grasset, 20€. Friand de détails biographiques comme tout enquêteur conséquent, Maalouf finit par rapprocher le malaimé François-Henri Salomon de Virelade, aux lointaines origines vénitiennes, du grand écrivain et soldat Ernst von Salomon, qui fit état du trouble où son patronyme jetait le gotha allemand, si inquiet des généalogies transparentes, si attaché à « la pureté de la race » dont Renan se moquait, à la barbe de l’Allemagne victorieuse, si prussienne, d’après-1870. L’auteur des Réprouvés, que les éditions Bartillat ont remis en circulation (Omnia, 12€), est aussi celui du Questionnaire, qui entre dans L’Imaginaire de Gallimard (18,50€). L’un date de 1930, l’autre de 1951. L’ancien officier des Corps francs, adversaire farouche de la République de Weimar et du traité de Versailles, n’avait jamais caché son mépris du nazisme, petit-bourgeois et bureaucratique, qu’il jugeait de haut, du haut précisément de son romantisme bagarreur et jouisseur, et peut-être de ses lointaines ascendances françaises… Tout une France frondeuse et libertine, Roger Stéphane en est la preuve, adoptera Salomon. Il faut lire ou relire Le Questionnaire, aussi peu hitlérien qu’américanophile, comme l’un des grands livres de la génération perdue ou du soldat inconnu, inclassable, mais fier de ses obscures racines, qu’était son auteur. Amin Maalouf en a détaché un passage croustillant : « On parle d’un mystérieux noble vénitien qui surgit d’une façon inattendue de la nuit de l’histoire, s’établit père de notre maison et disparaît sans laisser de renseignements plus précis. » Du vignoble des Graves à Verdun, le chemin ne fut pas toujours très droit. SG

product_9782070469185_195x320**Anne Philibert, Henri Lacordaire, Cerf, 39€. Signalons la réédition des Antimodernes d’Antoine Compagnon (Folio Essais, Gallimard, 9,20€), enrichie d’une postface inédite et toute bruissante de l’actualité européenne. En 2005, ce livre en surprit plus d’un par le long et pertinent chapitre qu’il consacre à Lacordaire. En quelques pages, Compagnon fixait l’itinéraire politique de celui qui, féru de Chateaubriand et proche de Montalembert, résista à leur royalisme, fût-il plus de cœur (et de style) que de tête. Antimoderne (par son catholicisme opiniâtre), Lacordaire ne le fut jamais dans le sens du Syllabus et des contempteurs de la démocratie moderne. La religion signifiait la liberté et la justice dans l’ordre, cela lui semblait un idéal solide à offrir aux hommes de l’avenir (nom du journal qu’il fonde en 1830). Et c’est au fauteuil de Tocqueville qu’il se porta candidat en 1860. SG

9782844267252_1L’expo de la semaine // L’esprit d’enfance et l’ironie adulte, double legs du romantisme, ont largement déterminé l’évolution de Klee. C’est ce qu’illustre avec vigueur la superbe rétrospective du Centre Pompidou. En 2013, le musée de Berne, la maison mère de l’artiste, avait rapproché l’enfant du pays de Daumier, Klinger, Ensor et Kubin, dont il avait été l’ami avant la guerre de 14. Mais la présente exposition, d’une autre envergure, inscrit son thème dans un cadre historique et idéologique plus précis, celui de l’entre-deux-guerres et du retour forcé de Klee, devenu l’une des incarnations de l’art dégénéré, sur les terres helvétiques (lesquelles, du reste, firent commerce du dit art déchu). Dès sa découverte du Munich 1900, qui faisait rêver le jeune Picasso depuis Barcelone, le jeune Suisse s’aguerrit aux us de la caricature d’avant-garde. On voit même Klee intégrer Voltaire, qu’il idolâtrait, à son univers satirique impayable… L’ironie est un dissolvant de première force, aucun dogme n’y survit. Klee, son adepte acide, se prépare sans le savoir à croiser Le Cavalier bleu, Dada et la part fantasque de l’enseignement du Bauhaus, qu’il était presque seul à entendre ainsi. Ceci est assez bien connu. Plus neuf est l’accent que porte Angela Lampe sur la sourde rivalité qui anime l’artiste à l’endroit de Picasso. Autour de 1912, Klee perçoit immédiatement la part ludique du réalisme cubiste. L’autre choc se produit à Zurich, lors de la rétrospective Picasso de 1932, celle qui nous valut un texte délirant de Jung sur les délires de l’Espagnol en proie à son hubris incontrôlé. Klee, sourd à la médicalisation de l’analyse esthétique, sort abasourdi des salles du musée… La révélation d’un Picasso aux accents surréalistes et érotiques dévastateurs intervient un an avant la victoire électorale des nazis et l’inflexion du dernier Klee, lutteur de l’ombre et ange de l’histoire, vers une sorte de baroquisme inséparablement burlesque et tragique. Du Shakespeare. SG // Paul Klee. L’ironie à l’œuvre, jusqu’au 1er août, Centre Pompidou. Catalogue sous la direction d’Angela Lampe, 44,90€

Oui, cette peinture s’achetait

claude-monet-giverny-salon-atelierHugues Gall est heureux. Le jardin de Monet, sur lequel il veille comme un père, a refleuri à l’heure dite. Et, comme chaque 1er avril, le public s’est précipité pour assister à cette renaissance, y participer même, convaincu que le maître et sa longue barbe en restent les secrets artisans. Richesse désormais partageable, fût-ce l’éclair d’un  selfie, la magie du vieux Pan demeure. Son coup d’œil et son coup de pinceau, l’audace de ses derniers tableaux, qui ne craignaient pas le choc des jaunes, des mauves, des rouges et des bleus, se devine derrière les tulipes, les pâquerettes et autres printanières jacinthes. Monet, dirait Mirbeau, habite toujours « la campagne dans un paysage choisi, en constante compagnie de ses modèles. » Le fil ne s’est jamais rompu, les parterres conservent leur petit air de palette fraîchement chargée, prête à servir, et la maison au crépis rose persiste à dessiner sa silhouette accueillante de gentilhommière bourgeoise, au sommet des pentes qui mènent au pont japonais et aux nymphéas, que juin verra revenir.

241-large_defaultDepuis peu réaménagés, le premier atelier de Monet et son appartement, chambre à coucher et cabinet de toilette, se couvrent d’un tapis d’une autre nature. Tableaux et dessins, sous forme de copies, ont repris place à l’endroit où le maître les avait accrochés. Ses propres œuvres, toutes époques réunies, font de l’atelier un résumé de l’œuvre et une sorte de reliquaire familial. On peut faire confiance à Sylvie Patin, scrupuleuse experte de Monet, les cimaises sont conformes aux rares photographies anciennes du lieu. Cet accrochage fait rêver aux originaux, aujourd’hui dispersés (un tiers, tout de même, se voit au très actif musée Monet-Marmottan). Autant que l’évidence, le frisson saisit devant certaines associations voulues par le peintre, comme la paire que forment Camille sur son lit de mort (Orsay) et La Barque, aux verdâtres profondeurs sous sa chevelure d’eau effrayante. Monet, qui eut ses noirceurs, a donc vécu dans le musée de son œuvre, il n’a pas moins collectionné l’œuvre de ceux qu’il admira ou côtoya. Un livre manquait sur cette volonté d’inscription et presque d’immersion… Sylvie Patin vient de nous le donner, elle s’y intéresse utilement aux petits maîtres, minoritaires, et surtout aux grandes présences, deux marines de Delacroix, un beau Nu de femme de Renoir, 14 Cézanne (on en reparle plus bas) et trois Caillebotte.

chrysanthemes-blancs-jaunes-jardin-petit-gennevilliers-01Le plus somptueux d’entre eux, Chrysanthèmes blancs et jaunes (ci-contre), fut probablement offert à Monet, en juillet 1892, lors de son mariage avec Alice Hoschedé. Comment Caillebotte, le seigneur de l’impressionnisme, quand tant s’y comportèrent en petits bourgeois et en pauvres de théâtre, comment le grand Caillebotte aurait-il pu se conduire en banal témoin d’une noce de campagne ? Dix ans plus tôt, grosso modo, les deux hommes avaient élu la Normandie pour domicile, l’un Giverny, l’autre le Petit-Gennevilliers, et allaient faire fructifier ce voisinage. Caillebotte, à partir de 1881, agrandit sans cesse son domaine, presque à fleur d’eau, afin de cultiver ses trois passions dominantes, la peinture, la voile et le jardinage, avec l’énergie de ceux qui se savent destinés à une mort rapide et brutale. À qui fera-t-on croire que ce guerrier ne la sentait pas arriver ? Ses derniers autoportraits, d’une vigueur unique, nous jettent un regard d’outre-tombe. On ne redira pas, une fois de plus, les raisons qui ont retardé la reconnaissance d’un artiste que notre époque rapproche désormais de Manet et , comme Richard Brettell y insiste justement, du naturalisme de Salon. Sa peinture n’en dialoguait pas moins avec celle des impressionnistes dont il acheta et valorisa la production très tôt. Il aurait pu exposer avec eux dès 1874, à en croire les carnets de Degas. Caillebotte était assez proche de Giuseppe De Nittis et d’Henri Rouart pour avoir été vite perçu comme un complice possible. Son génie propre ne gâchait rien.

caillebotte-2 leon_bonnat_1855On ne lui tenait pas rigueur d’être l’un des élèves les plus doués de Bonnat (ill. de droite, 1855), d’afficher richesse et patriotisme (il avait porté l’uniforme lors du siège), ou d’avoir déjà découvert l’Italie. De quand date sa fameuse Route de Naples, avec sa perspective accélérée et son horreur des chichis ? De 1872, selon les catalogues, ou de l’automne 1875, comme le propose judicieusement Marina Ferretti à l’occasion de la remarquable exposition qui  s’est ouverte, voilà un mois, au musée des impressionnismes de Giverny qu’elle dirige ? Fin 1875, Caillebotte décide d’oublier, au-delà des Alpes, l’échec de ses Raboteurs de parquet, rejeté par le jury du Salon. Il aurait donné un belle leçon de virilisme à Cabanel, Bouguereau et autres confiseurs. Le tableau et le peintre auront leur revanche, dès 1876, quand la seconde exposition impressionniste en fera l’un de ses points de mire. Celle de Giverny s’arrête aux scènes urbaines de Caillebotte, moins aliénantes et minérales qu’on veut le dire, avant d’entrer dans le vif du sujet. Oui, les chemins de la peinture et du jardinage se croisent et se fertilisent. Dès 1879, le peintre expose seize paysages inspirés par la propriété familiale d’Yerres, et notamment les trois panneaux décoratifs qui exaltent les figures du baigneur et du rameur, nouveaux dieux nautiques d’une modernité en quête de mythes, de héros et de feu reconquis. Ce que le sport offre ici, les fleurs l’apportent ailleurs, après son installation au Petit-Gennevilliers. Bombardé en 1944, le domaine a été rayé de la carte ! Caillebotte y avait établi une unité de travail étonnante et l’espace domestique qu’il partageait avec Charlotte Berthier, qu’on voit arpenter les allées fleuries de sa peinture. Vers 1890, ultime explosion, ses pinceaux pratiquent le all-over frémissant, alors que Monet s’achemine plus timidement vers l’espace frontalisé des Nymphéas et l’inconnu bergsonien. Chrysanthèmes et marguerites prennent le pouvoir, royales, et puis s’en vont.

9783777425627En 1875, Caillebotte achetait son premier Monet, et Victor Chocquet (1821-1891) son premier Renoir. On connaît bien la collection du premier, quand celle du second, aussi décisive, a trop longtemps attendu qu’on renouvelât les recherches de John Rewald, vieilles d’un demi-siècle. Une fois de plus, les Français ne sont pas à l’origine de la publication capitale dont il importe maintenant de souligner la richesse. Au musée Oskar Reinhart et à sa directrice, de fait, en revient tout le mérite… Certes, Mariantonia Reinhard-Felice a fait appel, hormis la cézanienne Jayne Warman, à des plumes et des compétences françaises. Quant à savoir qui pourrait faire aboutir la nouvelle enquête, tout désignait Anne Distel, sa connaissance unique de Renoir et des collectionneurs de l’impressionnisme. Elle signe, à la fois, l’étude liminaire du volume et le bilan documentaire essentiel qui le clôt. De l’un à l’autre, la personnalité de Chocquet, la réalité précise de sa collection, et les différentes logiques financières sur lesquelles elle s’appuya ou trancha, se voient magistralement cerner. Comme Oskar Reinhart, note Mariantonia Reinhard-Felice, son aîné a privilégié Renoir et Cézanne. En 1924, le musée de Winterthur parvint à acquérir l’un des portraits géniaux que le premier fit de son protecteur. C’est le « portrait d’un fou par un fou », avait dit Degas, lors de la vente de 1899, devant Julie Manet, dont le journal enregistre le mot.

Pierre-Auguste_Renoir_116Ce n’est pas qu’un mot, du reste. Chineur acharné lui-même, Degas sentait d’instinct la douce folie qui brûlait à travers les yeux et la chevelure en flamme du modèle. J’y ai toujours vu un pendant possible au portrait aussi pénétrant que Delacroix fit d’Alfred Bruyas en 1853. Ces hommes étaient des possédés, des chasseurs obsessionnels et n’eurent pas besoin de moyens considérables pour alimenter leur interminable traque. Sans doute Delacroix, dont il sollicita les pinceaux, mena-t-il Chocquet à Renoir et à Cézanne, deux émules déclarés du dieu de Baudelaire. Il y a là un phénomène d’héritage passionnant que ce livre permet de comprendre en sa complexité. Étanche aux marchands, à rebours de ce que laissent entendre les Mémoires contestables de Durand-Ruel, Chocquet, peu argenté à ses débuts, se méfia des spécialistes de la culbute, mais écuma les salles de vente et nourrit des relations directes avec les artistes. En 1878, Théodore Duret écorchait encore son nom lorsqu’il citait les principaux mentors de l’impressionnisme, « cette peinture [qui] s’achète ». Le même critique, vingt ans plus tard, ayant à présenter le collectionneur dans le catalogue de sa vente posthume, insistera d’abord sur son fanatisme cézannien. On ajoutera, avec Anne Distel, que la vente de 1899 confirma la spéculation qui s’était emparé des œuvres du peintre d’Aix depuis deux ans, voire 1895 et l’exposition Vollard, flambée à laquelle n’étaient  pas étrangers la présentation du legs Caillebotte au Luxembourg, le jeu des marchands et l’appui intéressé des artistes (achat de Monet à la vente Doria). En plus de tout un mobilier XVIIIe rocaille et Louis XVI qui enchantait ses portraitistes, Chocquet réunit jusqu’à 35 Cézanne, 8 Courbet, 24 Delacroix (dont quelques œuvres douteuses), 15 Renoir, 11 Monet et 5 Manet (dont un chef-d’œuvre tardif). En 1899, les marchands se déchaînèrent, écartant les amateurs de leurs spéculations à multiples zéros. Ultime paradoxe de l’attachant Chocquet, mort écartelé entre le souvenir d’une fille unique, fauchée dans sa fleur, et le sublime confidentiel de la peinture moderne. Stéphane Guégan

*Sylvie Patin, Le Musée intime de Monet à Giverny, préface de Hugues R. Gall, membre de l’Académie des Beaux-Arts et directeur de la Fondation Claude Monet, éditions Claude Monet Giverny / Gourcuff Gradenigo, 25€

9782754108683-001-G***Caillebotte, peintre et jardinier, Giverny, Musée des impressionnismes, jusqu’au 3 juillet. Catalogue sous la direction de Marina Ferretti , Hazan, 29€.

***Mariantonia Reinhard-Felice (dir.), Victor Chocquet. Ami et collectionneur des impressionnistes  / Renoir, Cézanne, Monet, Manet, Hirmer Verlag, versions allemande et française, 39,90€

****Au sujet de Caillebotte, on peut réécouter l’excellente émission d’Amaury Chardeau :

http://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/gustave-caillebotte-1848-1894-un-heros-tres-discret

Coda romaine
caillbotte-gustave-04 img_edit22_nuoto1En mars dernier, ce guide merveilleux qu’est le hasard me poussa dans les salles de L’Istituto Centrale per la Grafica, dont l’exposition sur le Grand Tour vivait ses derniers jours. Elle rappelait de belle et érudite façon ce qu’avait été l’activité de la Stamperia Reale de Naples, après 1748, sous l’impulsion du futur Charles III d’Espagne. Marié à Elisabeth Farnese, il en avait hérité les fabuleuses collections. Les presses royales, accordant munificence et Lumières, firent alors circuler les chefs-d’œuvre de la peinture autant que le produit des fouilles campaniennes. Parmi ces trésors adressés au monde savant et artiste d’Europe, une publication intriguait. Il s’agissait des deux volumes de L’Uomo galleggiante, le premier traité de natation, œuvre d’Oronzio De Bernardi qu’accompagnaient, en 1794, 18 planches d’après Francesco Lapegna. Ces nageurs, piquant du nez ou faisant la planche, entendaient démontrer les lois de la physique et les vertus du sport. Ce classique italien fut aussitôt traduit en français, espagnol et allemand. Rien ne nous interdit de penser que ces images singulières soient tombées sous le regard du singulier Caillebotte. SG (Immagini per il Grand Tour. La Stamperia Reale Borbonica, Istituto Centrale per la Grafica, catalogue sous la direction de Maria Rosaria Nappi, Edizioni Scientifiche Italiane, 26€)

BAUDELAIRE À NU

71937La mère de Baudelaire se rongeait les sangs, son fils, qu’elle savait génial, mais incorrigible, remettait ça. Non content d’avoir goûté aux tribunaux pour Les Fleurs du Mal, de préférer les « filles » au ménage bourgeois et de tirer le diable par la queue, Charles s’était jeté dans un projet plus inquiétant encore. Par horreur de Rousseau et de ses modernes prosélytes, et afin de réfuter l’idée absurde que l’homme naissait bon, l’intrépide avait décidé d’écrire ses propres Confessions et d’y entasser toutes ses « colères » et ses « rancunes ». Au début d’avril 1861, Baudelaire l’annonce à celle qui reste, malgré la mort du général, Mme Aupick, la sentinelle d’Honfleur, la mère aimée et haïe… Le poète aura quarante ans sous peu mais il en paraît beaucoup plus. La vie de plaisirs, la maladie et ses graves ennuis d’argent ont ruiné ses ardeurs de jeunesse et accru en lui l’impression d’un désordre profond, d’un mécontentement de soi, qui le ronge autant que la syphilis. Ce qu’il appelle sa « vérole », et dont il observe les « retours », change de tour en janvier 1862, alors qu’il brigue le fauteuil académique du défunt Lacordaire, « prêtre romantique » dont il s’estime l’héritier à juste droit. Le fragment du 23 janvier 1862 est célèbre : « j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité ». Des vagues torpeurs en commotions alarmantes, les crises vont s’accuser et l’acculer à toutes sortes d’expédients… Baudelaire ne sait plus trop si le suicide mettrait fin à ses malheurs ou confirmerait la faiblesse qu’il se reproche. La meilleure des « hygiènes », son mot, c’est travailler. Demeure donc un solide désir de publier, avant de disparaître, « mes œuvres critiques, si je renonçais aux drames […], aux romans, et enfin un grand livre auquel je rêve depuis deux ans : Mon Cœur mis à nu ».

product_9782070415328_195x320Beau titre, « titre pétard », il était emprunté à Edgar Poe, comme l’idée d’un florilège d’aphorismes, et il laissait présager un double déshabillage. L’époque et ses vices, différents de ceux du poète, appartenaient au programme. Hélas, Mon Cœur mis à nu subit la loi des livres « trop rêvés », écrit André Guyaux, le meilleur éditeur de ces notes cruciales qui reviennent en librairie, plus riches de commentaires et d’annexes, sous une couverture explosive (si volcanique qu’elle inverse involontairement l’autoportrait qui lui sert d’illustration). On doit tenir ces « pointes » pour autant de « fusées », autre projet mis en chantier alors, et d’aveux sur la relation équivoque, désir et dégoût liés, que l’écrivain entretient avec le « contemporain » en ce moment de bascule du Second Empire. Dans son Baudelaire. L’irréductible (Flammarion, 2014), Antoine Compagnon s’est justement évertué à déjouer les pièges d’une lecture globalisante et négative des « dernières années » du poète, que ses aigreurs et son état auraient condamné à l’échec littéraire et aux pires dérives idéologiques. De 1859 à 1866, de la plaquette sur Gautier aux Épaves, il n’a guère molli. La seconde édition des Fleurs et ses traductions de Poe, autant que la publication des premiers poèmes en prose du Spleen de Paris ou ses articles sur Manet et Constantin Guys, l’ont définitivement installé, même aux yeux de l’administration impériale et d’un critique aussi écouté et retors que Sainte-Beuve, parmi les valeurs sûres de la République des Lettres. Certes, l’homme demeure imprévisible, insituable, craint… Il faut donc lire Mon Cœur mis à nu, avec André Guyaux, comme le laboratoire parallèle d’un ultime combat contre les hérésies d’un temps contradictoire, exaltant à certains égards, mais livré au culte du progrès en ses deux faces, l’ivresse technologique et l’angélisme fraternitaire.

9782070703753Si différentes que fussent ces deux passions, elles postulaient souvent une foi laïque aussi fragile qu’oublieuse du dogme autour duquel s’étaient construites la pensée et l’esthétique de Baudelaire, celui de la déchéance originelle de l’humanité. Nul sartrisme avant l’heure : le mal est antérieur au social, l’essence précède l’existence. On pense à l’une de ses fusées les plus vertigineuses : « Quand même Dieu n’existerait pas, la Religion serait encore Sainte et Divine. » Mon Cœur mis à nu, bilan comparable à L’Atelier de Courbet où le poète figure en bonne place, revient sur « l’ivresse »  vite dissipée de 1848 pour mieux dénoncer ce goût de « la destruction » chevillé aux hommes, et dont les journaux font leur pâture, tout en proclamant la société actuelle en progrès… Il est remarquable que deux esprits d’élite, mais de camps opposés, Drieu et Georges Blin aient interrogé et revalorisé, à peu près au même moment, le catholicisme de Baudelaire, où l’université républicaine voyait le credo superflu d’un dandy hors de l’histoire en marche ! « Toute littérature dérive du péché », écrivait-il à Poulet-Malassis, à la fin d’août 1860. L’ambivalence, faut-il comprendre, n’est pas un vice de pensée, mais la pensée même, elle se confond avec l’exigence, la morale « désagréable », qui anime le poète et le critique dans ses réflexions alors fréquentes sur le moderne. La dernière livraison de L’Année Baudelaire, livraison double et ouverte à toutes les approches, les meilleures comme les plus contestables, explore le devoir d’inventaire que l’écrivain aura imposé à ce qui constituait la modernité du début des années 1860, de Courbet à Manet, de la photographie à la presse à gros tirage, de la solitude haussmannienne à « cette excitation bizarre qui a besoin de spectacles, de foules, de musique, de réverbères même », excitation sans laquelle la vie urbaine serait un enfer et le Spleen de Paris un simple bréviaire de mélancolie. Quelle attitude, dès lors, adopter à l’égard des réserves que Baudelaire formule à l’endroit de la nouvelle peinture et des nouveaux médiums ? Faut-il parler de cécité avec Jean-Christophe Bailly, et confirmer la thèse d’un jugement esthétique devenu inapte à adhérer aux vraies forces du présent ? Doit-on, au contraire, avec Compagnon, Guyaux, Jean-Luc Steinmetz, Jérôme Thélot et Patrick Labarthe reconnaître la légitimité des critères d’évaluation et des jugements du « dernier Baudelaire » ? Le lecteur jugera. Les réticences et les colères baudelairiennes ont assurément leur vérité. L’Année Baudelaire nous aide à la dégager. Stéphane Guégan

*Baudelaire, Fusées. Mon Cœur mis à nu. Et autres fragments posthumes, nouvelle édition d’André Guyaux, Gallimard, Folio classique, 8,20€

**Antoine Compagnon (dir.), L’Année Baudelaire, n°18-19 (Baudelaire anti-moderne), Honoré Champion éditeur, 65€. Rappelons qu’en 2011, à l’initiative de Robert Kopp, le Baudelaire de Georges Blin (Gallimard, 1939) a été réédité, diminué de la belle préface de Jacques Crépet mais accru du résumé des cours du Collège de France (1965-1977), et que son autre livre décisif, anti-sartrien, Le Sadisme de Baudelaire (Corti, 1948) attend de l’être. Cette livraison de L’Année Baudelaire lui est dédiée. Ajoutons, avec André Guyaux, que Baudelaire est surtout à rapprocher du Laclos des Liaisons.

9782081358089_cm***J’ai toujours pensé que certains tableaux n’auraient pas dû, ou ne devraient pas, être montrés dans les musées. Ces œuvres-là, antérieures ou extérieures à la sphère publique propre à l’âge moderne, n’ont pas été faites pour être livrées au premier regard, et exposées à la violence incontrôlable de tous. Faut-il souligner que les menaces ont eu tendance à s’accroitre et se perfectionner dernièrement ? Ainsi ceux qui continuent à invoquer la nécessaire démocratisation ou circulation des biens culturels, sans toujours en mesurer les conséquences, ne pensent-ils pas assez au danger qu’ils font courir aux chefs-d’œuvre du génie humain les moins préparés à souffrir ce bel œcuménisme, je veux parler des œuvres érotiques… Manet, Picasso ou Velázquez… Le livre très instructif et documenté de Bruno Nassim Aboudrar, professeur d’esthétique à Paris 3 et plume alerte, en apporte la saisissante confirmation. Saviez-vous que la Vénus au miroir, l’un des tableaux les plus sensuels et réfléchis de l’histoire de la peinture européenne, avait été proprement agressé, le 9 mars 1914, par une suffragette délirante qui répondait au doux nom de Mary Richardson ? Elle n’avait rien trouvé de mieux, pauvre illuminée, pour faire disparaître de la vue de tous, et toutes, cette chute de reins et cette paire de fesses doublement royales (Philippe IV, aux mœurs moins relâchées qu’on ne l’a dit au XVIIème siècle par propagande, se montra plus tolérant). Ce livre vous apprendra aussi bien des choses utiles et croustillantes sur l’histoire du tableau, sa réception et le débat qui avait entouré la mise en cause de son authenticité, en 1906, lors de son acquisition par la National Gallery de Londres (le plus beau fonds de peinture espagnole, hors du Prado : merci la République de 48, dirait Baudelaire !). Il s’achève dans le sillage des travaux de David Freedberg sur le potentiel des images à voir se retourner contre elles leur charge sensuelle et leur puissance scopique (Bruno Nassim Aboudrar, Qui veut la peau de Vénus ? Le destin scandaleux d’un chef-d’œuvre de Velázquez, Flammarion, 20€). SG

product_9782070462117_195x320****La liberté de refaire l’histoire étant un droit démocratique, on se plaît à rêver au scénario suivant. En 1862, l’Académie française assit Baudelaire au fauteuil 18, en remplacement de Lacordaire, lequel avait succédé au comte Alexis de Tocqueville (1805-1859), et la coupole du quai Conti réaffirme ainsi le sens de sa silhouette romaine… Quelle trinité cela eût fait ! Du discours que Lacordaire prononça au sujet de l’auteur de De la démocratie en Amérique, en janvier 1860, Brigitte Krulic a raison de retenir les phrases suivantes. Elles disent tout, sur le ton d’un Chateaubriand, lointain parent de l’écrivain politique et du ministre de la IIe République, et, comme lui, accoucheur d’un monde où l’aristocratie ne pourrait plus être que de cœur et d’esprit : « Tocqueville cherchait dans ce qui était vivant le successeur de ce qui était mort, et l’illusion d’une immutabilité chevaleresque ne pouvait lui cacher le devoir de semer dans le sillon qui restait ouvert. Il eût aimé les serments qui ne s’oublient jamais ; il aimait mieux l’action qui espère toujours, ne sauvât-elle qu’une fois. » Ce petit homme bouillonnant, très porté sur les femmes, les idées et les voyages, d’une rare fermeté au moment du coup d’État du futur Napoléon III, n’est pas encore à sa place. Sans doute son scepticisme, proche de celui de Baudelaire, en fait-il un moderne du doute. Le combat qu’il aura mené, livres et ministères, tient en une équation impopulaire : l’héritage de 1789 contre l’esprit révolutionnaire. A cheval sur deux mondes, comme son périple américain en dessine la carte et le symbole, Tocqueville pense la modernité comme une évolution et un mal nécessaires. On comprend aussi qu’il ait été, tout ensemble, comme Chassériau, son génial portraitiste, partisan de la colonisation algérienne et son critique le plus acerbe. Le livre de Brigitte Krulic, nerveux et précis, sert son sujet à la perfection (Brigitte Krulic, Tocqueville, Folio Biographies, Gallimard, 9,20€). SG

A THING OF BEAUTY IS…

1540-1Les amis de Michael Edwards le savent habité par plusieurs passions concordantes, Shakespeare, le Grand siècle français, Edgar Poe et, last but not least, la poésie. C’est que tout naît d’elle, pense-t-il en émule de Keats, et qu’elle lui tient lieu de philosophie, et donc de lien signifiant, et non fortuit, au réel et à ce qui le déborde. Son dernier ouvrage, assurément l’un des plus personnels, cite deux fois l’essai de Baudelaire sur Gautier, et la formule bien connue dont il clarifie la résonance catholique en l’isolant : il y a « dans le mot, dans le verbe, quelque chose de sacré qui nous défend d’en faire un jeu de hasard. » Ce précepte vaut pour lui et dit son horreur du bavardage. La poésie est donc chose sacrée : en réinventant le langage, elle renomme le monde, le replie sur sa part d’étrangeté, quel que soit le sens que l’on assigne à cet autre. Ce sens, on le sait, peut être chrétien et impliquer une forme de transcendance. Car poésie et religion ne se disputent pas nécessairement ce « sentiment de présence », au sens plein, que procure l’usage feuilleté des mots. Au contraire, la Bible, à condition de la lire comme elle le demande, rappelle Michael Edwards, nous confronte sans cesse à l’unité première du langage et du divin. Le grand livre des chrétiens n’est pas seulement riche en poésies, des psaumes au Magnificat marial, il est poésie, rythme, échange continu de sons et de noms, tissé de citations et d’échos plus que de pesanteur dogmatique. Sa lecture, comme de tout texte majeur, doit être active, se soustraire aux pièges de la « théologie systématique » et de la sécheresse allégorique.

ifenelo001p1
Fénelon d’après le portrait de Joseph Vivien

Michael Edwards pratique la Bible de Jérusalem chaque jour, sûr d’y trouver une leçon de vie et une leçon de poésie également ouvertes au trésor des mots. La vérité, pour le croyant qu’il est, ne possède pas la transparence de la certitude ou du commandement, elle agit sur lui avec moins d’autorité et plus d’amour. Si la parole biblique d’un prédicateur de Hyde Park l’a ramené à Dieu, après un long éloignement, à la fin des années 1950, elle ne saurait faire taire le sentiment d’une croyance en mal de « perfection ». Avec l’humour qui n’appartient qu’aux Britanniques, Michael Edwards s’offre le luxe de taquiner le thomisme de Claudel ou les catégories trop étanches de Pascal, oublieuses de ces chrétiens qui ne doutent pas, mais se savent « dénuées de vraie foi » et interrogent cette inexplicable carence. Le recours quotidien à la Bible, l’exégèse infinie des textes qu’il affectionne le plus et interroge ici avec soin, tels Le Cantique des cantiques et L’Evangile de Luc, sont de nature à fortifier l’homme et enchanter le poète, ils ne peuvent combler ce qui sépare Michael Edwards de « l’être de Dieu », inaccessible hors des mots… La question se pose de savoir où s’inscrit ce dialogue d’âme insatisfaite, qui me semble moins s’apparenter à l’éternel jansénisme de l’université française qu’au grand Fénelon, admirable « lecteur » de la Bible et des Tragiques grecs comme lui, et persuadé qu’on ne peut « connaître » Dieu sans le « sentir ».

riviere300Au centre de la Lettre à l’académie de 1714, ultime coup d’audace de l’évêque de Cambrai, qui entendait rendre « la vertu aimable », se lit le long passage sur la poétique et son ouverture pré-baudelairienne : « La Poésie est plus sérieuse et plus utile que le vulgaire ne le croit. » La Bible, pour Fénelon, a recueilli et transmis un héritage originel, que sa beauté littéraire fait chérir. « Toute l’Ecriture est pleine de poésie dans les endroits même où l’on ne trouve aucune place de versification. » Il est frappant de voir le jeune Jacques Rivière retenir cette idée, en 1908, et la placer en tête du mémoire qu’il soutient alors, à vingt-deux ans, en prélude à l’agrégation de philosophie dont il abandonnera vite le projet. La Théodicée de Fénelon. Ses éléments quiétistes avait disparu des Œuvres du futur directeur de la NRF. On parlerait de péché de jeunesse si sa teneur et sa force n’imposaient le respect. Je ne sais, du reste, ce qu’il faut louer le plus, la prose déjà alerte de Rivière, le débat qu’il engage avec lui-même, ou le commentaire qu’en fait François Trémolières, vrai livre dans le livre. Paru en fin d’année dernière, au terme d’un tricentenaire trop discret, il rachète les lamentables loupés de la mémoire nationale et explique, accessoirement, la frilosité persistante de l’époque envers un « prélat » que sa disgrâce, au temps de Louis XIV et de Bossuet, ne suffit plus à nous rendre « sympathique ». Il en était déjà ainsi lorsque Rivière choisit de s’intéresser aux écrits spirituels de Fénelon et à ce qu’il imagine être son évolution vers un mysticisme qui aurait enfin marqué, ou plutôt avoué, sa distance au rationalisme cartésien. On est toujours un peu choisi par ses sujets d’étude. François Trémolières, qui connaît aussi bien Fénelon que les enjeux idéologiques de sa postérité, n’excelle pas moins à peindre le Rivière de 1908 et l’état des lettres françaises au lendemain de l’affaire Dreyfus, de la loi Combes, et à l’aube de la NRF

11669Notre compréhension de l’avant-guerre ne peut faire l’économie des fractures confessionnelles qui jetèrent une saine pomme de discorde parmi les écrivains français. Issu d’un milieu conservateur et dévot, mais ayant perdu la foi dès son année de rhétorique, Rivière méprise l’anticléricalisme de principe, refuse de prendre parti dans l’affaire Dreyfus, qui lui semble un exutoire plus qu’une cause à embrasser, et tente surtout de concilier l’inconciliable. Les lettres qu’il adresse alors au futur Alain-Fournier et à Claudel, avant et après le mémoire de philosophie, se remplissent d’interrogations et d’explications souvent vives. La découverte successive de Rimbaud, Barrès et Gide, autant de révélations qui ont précédé le choix de Fénelon, ne l’exposent pas seulement aux critiques de ses proches. Bien avant le fameux manifeste de juin 1919, lors de la relance de la NRF, programme d’une revue « démobilisée », et donc respectueuse d’une littérature distincte du politique, Rivière, le chantre de Proust désormais, va s’attirer le courroux des catholiques ultras et des penseurs de L’Action française. Il fallait la sagesse et la science de Trémolières pour retrouver Fénelon sous ces conflits ouverts, un Fénelon de « l’expérience intime », du « Dieu intérieur », l’inlassable nostalgique du Paradis perdu. Stéphane Guégan

CouvEdwardsInfiniment*Michael Edwards, de l’Académie française, Bible et poésie, Editions de Fallois, 19€ // Y-a-il une bonne distance en poésie ? Ou est-ce considération de peintre ? Le nouveau recueil de poèmes de Michael Edwards (Editions de Corlevour / Revue NUNC, 19€) ne se risque pas par hasard à l’ekphrasis, dont le Sardanapale de Delacroix et les nuages de Constable lui ont fourni la matière. L’ivresse ultime, d’un côté, la grâce du provisoire, de l’autre, semblent bien désigner les bornes entre lesquelles se joue l’essentiel. L’Infiniment proche, titre oxymorique, pascalien, coiffe une cinquantaine de pièces de longueur et d’inspiration différentes dont l’horizon commun pourrait bien être cet « impossible réel » ou cette réalité agrandie qu’est toute création qui ne se paie pas de mots. Apollinaire aurait pu écrire : « Les eaux de la Seine rêvent des étoiles. » Michael Edwards tient le réel sous son regard coloré, étonné, pictural. SG

** Jacques Rivière, La Théodicée de Fénelon. Ses éléments quiétistes, suivi de François Trémolières, Fénelon 1908. Jacques Rivière philosophe, Le Félin, 25€

product_9782070118359_195x320***Les deux dernières livraisons de L’Infini (n°133 et 134, Gallimard, 20€ chacune) contiennent de bien belles choses, sans parler de la correspondance amoureuse de Philippe Sollers et de Dominique Rolin dont la publication, en volume, réchauffera assurément la rentrée littéraire d’automne (elle devrait en avoir besoin). On se bornera à signaler ici à ce qui renvoie au propos du jour, tels l’article d’Eric Marty sur André Gide et son singulier dreyfusisme et les propos de Marcelin Pleynet sur les lectures qui l’ont construit et les rencontres qui l’ont marqué. Mais pourquoi tant de sévérité envers Paulhan ? Par-delà le courage, physique et intellectuel, dont il fit toujours preuve (c’est si rare dans la République des lettres), le successeur de Rivière n’était-il pas de ces hommes, aurait dit ce dernier, pour qui les opinions adverses sont essentielles à la constitution de la vérité ? Dans le n°134, un texte de Jean-Yves Pouilloux articule, à nouveau, l’expérience malgache de Paulhan et l’exotisme dont il se fera toujours devoir de reconnaître sa propre langue empreinte. Une perle, enfin, le deux extraits de la correspondance diplomatique de Joseph de Maistre et le surgissement de Fénelon au détour de l’une d’elles. Maistre, Fénelon, évidemment. Guy Debord, lui, préférait Bossuet. Faut-il s’en étonner ? SG

BLASPHÈMES

product_9782070461394_195x320Voltaire s’arracherait depuis les attentats. On lirait plus volontiers son Traité sur la tolérance que Paris est une fête d’Hemingway. Qui s’en plaindra ? Mais la revalorisation du créateur de Zaïre, Zadig et Candide se trompe d’objet. Les chantres de l’antiracisme et de la laïcité exclusive, les contempteurs d’une Europe pourrie d’arrogance ethnique et d’obscurantisme chrétien, les chevaliers de la démocratie directe ont élu en lui un frère de combat au mépris des textes… Le Voltaire de François Jacob tombe, par conséquent, très bien, d’autant plus que ce fin connaisseur de l’œuvre n’hésite pas à en discuter les résonnances « contemporaines ». Résumer brillamment une telle vie, si peu ordinaire, et une telle œuvre, si peu binaire, n’est pas donné à tous. Malgré son entrée au Panthéon en juillet 1791, « moins le cœur et le cerveau », précise ironiquement Jacob, Voltaire ne ressemble guère à sa caricature postrévolutionnaire. Cette parfaite incarnation de l’homme des Lumières aura moins travaillé à l’éradication de l’ancien Régime qu’à sa réforme politique et religieuse : il fut autant l’historiographe de Louis XV que le juge de ses dérives après 1765, l’ami de Frédéric II que l’ennemi de son prussianisme pré-bismarckien. Bouffeur de curés, selon la vulgate des ignorants, Voltaire agit, au contraire, en déiste conséquent et en disciple des Jésuites auprès desquels il s’était formé et dont il brandit le bouclier lorsque jansénistes et parlementaires l’accusèrent d’impiété et brûlaient ses livres où il avait eu le malheur de disjoindre le respect des croyances, privilège de la personne privée, et les excès du culte. En d’autres termes, le dogmatisme, le puritanisme, le providentialisme de Leibnitz, la police des âmes et l’instrumentalisation politique du religieux.

product_9782070177608_195x320Qu’il soit chrétien ou musulman, qu’il procède du souverainisme royal ou de l’irrédentisme oriental, le fanatisme faisait horreur à Voltaire. Raison pour laquelle, revers de la médaille, « l’ami du genre humain » s’est vu aussi « rattrapé », ces derniers temps, par l’athéisme radical et l’islamophobie que d’aucuns lui prêtent charitablement. On ne joue plus guère son Mahomet depuis 2004-2005, souligne ainsi Jacques de Saint Victor. C’est céder, insiste son essai roboratif sur le « délit de blasphème », à la politique du pire, celle de l’identitaire et du communautarisme, fléaux d’une république démissionnaire. La supposée fin des idéologies, on le sait, s’est effacée en cinquante ans devant la diabolisation progressive (progressiste ?) de l’Occident. Tout y aura contribué, la décolonisation, la guerre des six jours, le tiers-mondisme angélique des gourous des sciences sociales, les effets pervers de la loi Pleven (1972) et l’effarante confusion intellectuelle de notre époque, qui aura vu une Virginie Despentes, un Edgar Morin et un Emmanuel Todd affirmer que le salafisme radical n’était que l’expression inversée de la discrimination négative, raciale et sociale, des musulmans. Le risque de ces faux raisonnements, nous dit Saint Victor, consiste à répandre le mal au nom du bien.

9782213686332-001-XLa réponse à pareille surenchère victimaire, ajoute l’auteur, n’est ni le fondamentalisme catholique, vivifié par le « choc des civilisations », ni le laïcisme rigide cher aux années 1881-1905, prises entre l’abrogation du « délit de blasphème » (restauré en 1819 après avoir été aboli en 1791) et la loi de séparation. Elles favorisèrent une « prêtrophobie » qui eut des séides (mot voltairien) loin de nos frontières. L’un de ces prosélytes fut Mustafa Kemal (1881-1938), autrement dit Atatürk, le premier président de la république turque, toujours enveloppé, à ce titre, d’une mythologie que ménage trop la biographie de Sükrü Hanioglu. Ce dernier a raison, certes, d’en faire l’émule ingrat et partiel des sultans réformateurs du XIXe siècle, soucieux de moderniser leur empire en suivant l’exemple européen, et notamment l’égalité confessionnelle, malgré l’opposition des musulmans traditionnalistes. Kemal ayant aboli le sultanat en 1923, il fallait qu’il fût l’homme de la rupture révolutionnaire et nationaliste aux yeux d’une historiographie dévote. Sükrü Hanioglu, professeur de Princeton, le conteste avec force, de même qu’il montre comment ce militaire, grandi par la guerre de 14 et sa gestion de la défaite, s’empara du pouvoir suprême en flattant le turquisme ethnique et en nuançant son athéisme de concessions aux pratiques d’un peuple qu’il n’avait pas arraché à sa religion. Inapte à faire naître un état laïc, adepte d’un prussianisme où le jeune officier avait baigné, poursuivant l’épuration des Grecs et des Arméniens bien au-delà de ce que le livre ne l’évoque, peu arabophile non plus, Atatürk monopolisa, en outre, les pouvoirs judiciaire, législatif et exécutif. On appelle cela une dictature, non ? Une étrange peur des mots, et de certains faits, semble habiter Sükrü Hanioglu. Autant qu’Hitler, qui fit sculpter le buste d’Atatürk par Thorak, Goebbels et Himmler furent plus précis dans leurs hommages au nouveau sultan.

9782081257528_cmVenu au monde en 1908, l’année de l’insurrection des Jeunes-Turcs, Claude Lévi-Strauss a largement subi et combattu l’anthropologie physique, prisée par Atartük, et son racialisme hérité du XIXe siècle. Il se sera même dégagé du primitivisme, et de l’idée des « peuples enfants », où communiaient à des degrés divers les avant-gardes des années 1920-1930. Comment à la fois réintégrer les sociétés archaïques à l’intérieur de l’humanité commune et à l’écart d’une modernisation que l’ethnologue juge plus pernicieuse qu’heureuse dès Tristes tropiques (1955), tel est le dilemme qui le déchire jusqu’à la fin et relance sans cesse sa réflexion sur la diversité culturelle et ethnique, très menacée, de la planète. Si la biographie décisive d’Emmanuelle Loyer fait justice du rousseauisme que Derrida reprochait en bloc à Lévi-Strauss, elle substitue à l’image totémique du grand professeur un être de doutes et de désirs au parcours tortueux. Ce faisant, elle justifie le récit, très documenté, jamais figé, où se développe le bilan d’une carrière et d’une existence qui furent aussi singulières que celles de Voltaire, son lointain confrère du quai Conti. Son livre ayant été déjà largement plébiscité et primé, je me contenterai ici d’en inventorier trop rapidement les points les plus neufs et d’en discuter un moment clef. Il faut d’abord lui reconnaître la grande nouveauté des pages qu’elle consacre au milieu familial du futur déchiffreur des liens de parenté en milieu indien, point de départ du structuralisme, comme on sait. Par ses deux parents, l’ethnologue se rattache à ces Juifs laïcs et intégrés de la société française, partagés entre les affaires, les sciences et la création artistique, dont certains accédèrent à la célébrité et la notabilité sous Louis-Philippe et Napoléon III. Isaac Strauss, le musicien, fit danser le Second Empire et constitua une collection d’art, marqueur identitaire comme l’excellence scolaire. Quoique Lévi-Strauss lui-même se soit toujours dit « exclusivement français » avant de se dire juif, jusqu’à s’opposer à Raymond Aron au moment de la guerre des six jours, sa culture de naissance persistera et se confortera à travers ses mariages.

La première vertu d’une bonne biographie n’est-elle pas d’exhumer, et de faire parler, les continuités qui nous façonnent ? L’art fut l’une d’entre elles pour Lévi-Strauss. Son père, peintre modeste, lui présente tôt le grand critique Vauxcelles, né Mayer, et Kahnweiler, il nourrit peut-être, par avance, les réserves à venir du fils quant à la modernité du « métier perdu » et de l’autonomie asphyxiante. Entretemps, Emmanuelle Loyer l’explore en détails, Lévi-Strauss aura fait son profit du surréalisme, de Picasso, de Masson, de Bataille, de New York et des arts non-occidentaux, non plus « voix du silence », mais voies d’une nouvelle herméneutique. En somme, tout contribua à faire de l’auteur de La Pensée sauvage l’apôtre qu’il deviendrait de l’antiracisme, un apôtre dont la parole se voit aujourd’hui trop souvent ravalée au rang d’un catéchisme communautariste. Il me semble que Roger Caillois a deviné cela, danger potentiel, dès la parution de Race et histoire. Ses deux articles de la NRF, qu’Emmanuelle Loyer met sur le compte d’une réaction ethno-centrée au relativisme culturel très Unesco de Lévi-Strauss, m’apparaissent même annoncer le correctif qu’en 1971 l’ethnologue donnera à son texte provocateur dans Race et culture… L’altérité ne peut être l’autre nom du dégoût de soi.

9782262036553Peut-on admettre, en dehors de toute provocation malvenue, qu’il existe une communauté de préoccupations, et même d’obsessions, entre Lévi-Strauss et Martin Heidegger (1889-1976) ? Après lecture de la somme que Guillaume Payen consacre au philosophe et aux aléas de son image posthume, la tentation est grande de l’écrire. Semblables furent, en effet, leur besoin avoué d’enracinement, leur défiance à l’égard de la folie technicienne du monde moderne et leur volonté corollaire d’en combattre la victoire par une redéfinition de l’humanisme classique. Quant aux différences, il va sans dire qu’elles sont aussi nombreuses, à commencer par la façon dont le nazisme affecta, symétriquement, leurs destins respectifs. Parce que toute pensée conséquente se vit et se dit en un temps donné, l’approche biographique est pleinement assumée par Payen, qu’une double formation philosophique et historique protège des raccourcis habituels s’agissant d’un homme qui aura pleinement souscrit à la politique d’Hitler et, malgré de sérieuses réserves, à son idéologie. Une partie du débat actuel réside, on le sait, dans l’appréciation de cet écart. Au sujet de l’attitude de Heidegger entre 1933 et 1945, Payen se range parmi les partisans d’un engagement total, conforme à ce qui anima successivement l’ancien soldat de 1914, l’adversaire du traité de Versailles, le thuriféraire du sol natal (Heimat), le catholique fondamentaliste mué en phénoménologue du « sens de l’être et du vivre » et de la conscience réunifiée, toujours projetée vers un avenir… Le sien se fixe au sein de sa Souabe originelle et en Forêt noire, au contact d’une nature dont l’éloignement le désespère.

b120wiDe toutes ces étapes, Payen livre le paysage complet, d’un pinceau étonnamment vif. Car, il le sait, s’il est difficile de lire Heidegger, il est encore plus difficile de le rendre lisible. Mais son mérite est plus grand encore, disons-le, lorsqu’il affronte le cœur du problème, l’antisémitisme qui jette désormais une sorte d’interdit sur l’œuvre entier (interdit contre lequel s’élevait Alain Finkielkraut, en 1987, lors de la parution du livre bombe de Victor Farias). De l’«enjuivement de l’Allemagne» dont Heidegger se désolait dès les années 20, il faut donc reparler. Payen nous aide à le faire avec la précision qu’il sied en ces matières. On renverra au cheminement qui l’amène à ne pas confondre le philosophe très « germanique » avec les « antisémites enragés ». Heidegger distinguait le Juif des Juifs, le premier lui semblait grandement responsable du matérialisme inorganique et du socialisme désintégrateur dont son pays souffrait depuis la sortie de la première guerre mondiale. Mais il eut suffisamment d’étudiants juifs et de maîtresses juives pour ne pas céder au délire biologiste et aux généralisations du moment. Autant qu’Hannah Arendt (notre photo), Elisabeth Blochmann, avec laquelle cet érotomane eut une longue relation amoureuse, compte au nombre des êtres qui enchantèrent une vie qui fut toute sauf monacale. Blochmann avait même sympathisé, au début, avec les idées du national-socialisme, preuve qu’il ne faut pas disséquer l’auteur des Cahiers noirs à la seule lumière de la shoah. Au moment de l’épuration, mentant sur tout, Heidegger dira vrai au sujet des procès rétrospectifs et des jugements anachroniques. Ce sont les pires, comme en histoire. Ni pilori, ni dithyrambe, le livre de Payen nous le rappelle fort à propos. Stéphane Guégan

*François Jacob, Voltaire, Folio, Biographies, 9,20 € / Dans la même collection, signalons le Beaumarchais de Christian Wasselin. Beaumarchais que Voltaire dévora mais qui lui souffla sa première tentative d’élection à l’Académie. Beaumarchais qui, soleil aveuglant comme Marivaux, éclaire par défaut notre méconnaissance crasse du théâtre du XVIIIe siècle. Voltaire en reste l’un des astres oubliés. Mais François Jacob et d’autres travaillent à son retour en librairie, avec la complicité de Classiques Garnier.

*Jacques de Saint Victor, Blasphème. Brève histoire d’un «crime imaginaire», Gallimard, L’Esprit de la cité, 14 € /Je me permets de signaler que Baudelaire, lors du procès des Fleurs du mal pour outrage à la morale publique et religieuse, fit jouer des protections haut placées dans l’appareil d’Etat. Cela en pimente le côté farcesque.

 *Sükrü Hanioglu, Atatürk, Fayard, 20 €

*Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Flammarion, 32 € / Page 43, détail qui a son importance, une coquille possible fait lire Georges de La Tour au lieu de Maurice Quentin de la Tour, qui me semble mieux correspondre au goût d’Isaac Strauss en matière de peinture rocaille. Lequel Quentin de la Tour, artiste admirable, se trouvait être un des phares du père de Lévi-Strauss…

*Guillaume Payen, Martin Heidegger. Catholicisme, révolution, nazisme, Perrin, 27 € / Un joli lapsus, p. 93, très pictural : le héros de L’Éducation sentimentale se prénomme Frédéric, et non Gustave (Moreau).

MA RENTRÉE LITTÉRAIRE

9782213699127-001-X_0Parce qu’il y vit et l’aime, comme son grand-père et son père avant lui, Frédéric Vitoux raconte l’île Saint-Louis mieux que personne. C’est affaire de famille, de cœur et d’écriture. « Pays perdu », disaient les amis de Baudelaire, l’île a toujours semblé un peu désertique à ses étrangers. Mais on la sait habitée de fantômes prestigieux, joli paradoxe d’où elle tire une part de son charme. On pense aujourd’hui en avoir épuisé les adresses « incontournables », l’on se trompe, trou de mémoire où Vitoux est allé dénicher quelques souvenirs négligés, et quelques ombres obsédantes, les plus impudiques. Car ils et elles nous forcent à fouiller le passé avec une ardeur différente. Quai d’Anjou, à deux pas de Pimodan, s’est longtemps dressé un restaurant qui ne payait pas de mine. Mais ses habitués avaient fait de cet ordinaire-là le rempart de leurs plaisirs jaloux, ou de leurs amours bancales. Au rendez-vous des mariniers, nom adapté à ces rives encore industrieuses, en a vu défiler, entre 1904 et 1953, depuis sa proue ornée d’inscriptions alléchantes. La gargote fut l’élue d’une pléiade d’écrivains, femmes et hommes souvent un peu échoués, que la table des patrons soudait mieux qu’un cénacle de poètes. Quand la chère est bonne, les corps se détendent, les langues se délient, les mots sourient. Or l’on y mangeait « pas mal du tout », comme l’Aurélien d’Aragon tient à le préciser. Les Mariniers auront occupé dans l’espace littéraire du XXe siècle une place aussi remarquable que peu remarquée jusqu’ici. Et Vitoux en est le premier étonné qui fait remonter son récit à Richelieu et à l’un de ses aïeux du quai Conti, Marin Le Roy, sieur de Gomberville et zélateur du cardinal.

pierre-drieu-la-rochelle-et-chatSavait-il ce successeur d’Urfé qu’il accueillerait autant de confrères à sa table, une fois que son hôtel se serait transformé en cantine populaire ? Car l’île est encore aux mains des gueux quand notre histoire commence. Les artistes, par la force des choses ou la faiblesse des loyers, trouvent facilement à se loger au cœur de son silence envoûtant. Le paradis à petits prix, comme le menu des Mariniers. Vitoux, privilège de l’écrivain, se mêle vite aux conversations évanouies et croise des âmes chères, Jean de La Ville de Mirmont ou Henry Levet. La guerre de 14 attire quai d’Anjou ses premiers Américains, notamment Dos Passos, qui appartient vite aux murs. Dans The Best Times, il se penchera plus tard sur la « greatness » de ses années parisiennes, épinglant au passage cette fripouille d’Hemingway et la faune devenue cosmopolite des Mariniers. Vitoux appuie sur son témoignage l’un de ses meilleurs moments, le déjeuner de Drieu et Aragon avant la rupture de 1925, un Drieu charmeur dont Dos Passos dit qu’il se fourvoierait par «exigence» patriotique, quand Aragon devait tirer les marrons du feu en chantant, lyre increvable, les bienfaits du stalinisme… La lecture d’Aurélien fait pourtant entendre qu’ils se revirent autour de 1933-1934, alors que Drieu vivait encore à la pointe de l’île, du roman moderne (Blèche, Le Feu follet) et de l’histoire en marche. Peu de temps auparavant, autre épisode truculent du livre de Vitoux, les Mariniers abritèrent un dîner d’anthologie. Rien moins que Céline, Mauriac et Ramon Fernandez se retrouvent autour du Voyage et de son tsunami récent. Puis vint le temps où ces hommes se déchirèrent sur les illusions de l’Occupation. Après la guerre, plus rien ne serait comme avant. Picasso, que Marie-Thérèse et Maya appelaient sur l’île chaque semaine, en aura été la dernière célébrité avant que le rideau des Mariniers ne se baisse pour la dernière fois. Vitoux n’a plus qu’à s’éclipser, en silence, de peur de réveiller ses propres souvenirs d’enfance, ceux de l’époque qui s’ouvre pour lui, quand se referme celle des Mariniers, zinc éteint, transformé en club de judo ! Mais ceci est une autre histoire, selon la formule. Quelque chose me dit que Vitoux pourrait s’y atteler sous peu. Stéphane Guégan

*Frédéric Vitoux, de l’Académie française, Au rendez-vous des mariniers, Fayard, 20€

Kerouac, Pautrel, des nouvelles de l’infini…

Jack-kerouacproduct_9782070776689_195x320De même que l’on ne naît pas Français, mais qu’on le devient (les derniers événements nous l’ont appris), on n’acquiert pas la nationalité américaine, par privilège du sol ou grâce du ciel, on l’obtient par ses actes, et on la confirme par sa vie. Jack Kerouac, canadien et breton en filiation directe, et fier d’être français, comme de plaire aux Françaises, a décidé  d’être le plus grand écrivain américain de l’après-guerre, il l’est devenu dès ses premiers romans, The Town and the City et On the road. L’amour de son pays ne se décrète pas, ni ne se confond avec les miles parcourus, les territoires descendus en soi, le jazz, l’alcool, la drogue et le sexe avalés à haute dose. Il se vit et s’écrit en amoureux, justement. Grand lecteur s’il en est, Kerouac tremble sans cesse de passer pour tel, de trop coller à Shakespeare, Stendhal, Balzac, Poe, Dostoïevski, Melville, Proust et Thomas Wolfe. Bref, d’être un écrivain de papier, de salon, et non de contact. Heureux qui comme Céline, autre lecture décisive, a fait de beaux voyages ! Le pluriel s’impose aussi avec Kerouac. Je m’étonne qu’en novembre dernier, alors que la médiocrité littéraire de la rentrée n’avait pas encore été effacée par la boucherie du 13, la presse se soit si peu occupée de ces indispensables Journaux de bord, terme qui renvoie moins au nomadisme festif de l’écrivain, à son passé de marin aux traits carrés, qu’à son besoin de fonder et d’ancrer son écriture. « Saint et voyou », comme il le dit lui-même à 25 ans, conscient de la portée catholique qu’il assigne à ses livres en train de naître, et à son existence qui ne dévisse qu’en surface, Kerouac ne traîne pas en route. Il y a un temps pour les flâneries, les beuveries et les filles, qui aiguisent son goût d’un romanesque vécu, il y a un temps pour l’écriture, les mots qui comptent et qu’il compte chaque jour pour se rendre digne du bonheur d’être. Beat comme béatitude, dit Kerouac. Ses carnets à spirales, où Douglas Brinkley a tiré la matière du volume et la beauté roborative de sa longue préface, sont riches d’images religieuses, de psaumes, d’instantanés urbains, de villes traversées, de flirts électriques. On the road n’a pas déboulé, comme ça, au fil de son rouleau légendaire. Le journal de bord en consigne le véritable accouchement après en avoir fourni le patient laboratoire. L’Amérique se mérite. SG / Jack Kerouac, Journaux de bord 1947-1954, édités et présentés par Douglas Brinkley, et (superbement) traduits par Pierre Guglielmina, Gallimard, L’Infini, 29,50€

contributor_75392_195x320product_9782070177837_195x320Ecrire sur Pascal, c’est toujours courir le risque de singer sa concision fluide, et de vouloir ajouter aux Pensées quelques réflexions inutiles sur le néant du moi et l’absolu du divin, la trop grande présence de l’un et la trop grande absence de l’autre. Pour rappeler à la vie de si belle façon celui qui aimait s’y soustraire de temps à autre, Marc Pautrel ne s’est pas converti au jansénisme de plume. Pas d’exercice de style dont la vanité empêche, dirait Pascal, d’admirer l’original… Du reste, ses précédents romans, toujours courts et vifs, conformes au génie d’une langue qu’ils ne surchargent pas, préféraient déjà le ciselé à l’abondance, la pointe à la veulerie, très en vogue, des sentiments ou de la rigolade. Pascal n’a pas été violé par son père, il n’a pas connu la pauvreté et s’il a frondé le pouvoir, ce fut par fidélité à Port-Royal. Philippe Sollers, ma foi, aurait dû décourager l’entreprise de son protégé. Sans doute se sont-ils rassurés en se disant que le Créateur reconnaîtrait les siens et qu’il serait beaucoup pardonné à ceux qui ne désespèrent pas des « classiques ». Au vu du résultat, ils ont bien fait. La jeunesse de Pascal, nous dit Pautrel avec quelque raison, s’interrompt au moment du fameux accident de carrosse de 1654, superbe morceau de littérature pure qui clôt son livre. On ne saurait parler d’une biographie contractée, une sorte de Vie de Rancé à l’usage des générations amnésiques ou impatientées par la clique des Onfray et Cie. Ce livre nous parle d’un adolescent qui apprit à dominer son corps souffreteux et affronter le réel à travers le feu d’une pensée sans cesse active et la projection des formes mentales au cœur des choses… Grand vivant, Pascal, devenu adulte, veut être un grand voyant. Mais les mathématiques ont besoin de «l’apparent désordre du monde» pour se justifier au regard de Dieu. Dans cette effrayante trinité, Pautrel trouve son bonheur, et fait le nôtre. SG / Marc Pautrel, Une jeunesse de Blaise Pascal, Gallimard, L’Infini, 12€

product_9782070106868_195x320La rentrée littéraire de janvier est aussi dans le numéro courant de la Revue des deux mondes. On y trouvera, notamment, ma recension du beau livre de Jean Clair, de l’Académie française, La Part de l’ange, Gallimard, qui fait parler, mots perdus mais sensations intactes, la France dont il vient.

 

LUCIEN SORT DES DECOMBRES

rebatet1961-3« Au fond, je n’étais qu’un critique d’art », lance Rebatet à ses juges en novembre 1946. Dans une salle électrique, la presse ricane, épiant « les yeux fous » de l’accusé et sa « trouille », autant de motifs à surenchère haineuse. Un critique d’art ! Drôle de manière de sauver sa peau pour ce « mangeur de Juifs », cet indécrottable fasciste de la première heure, « ce gnome à l’œil inquiet, vide, recuit dans le fiel ». On sourit aux ultimes transes d’un homme aux abois, qu’on a déjà condamné. N’avait-il pas « avoué » au fil des Décombres, son best-seller de 1942, d’où l’on tire alors des confessions anticipées ? Ne s’y félicite-t-il pas de ses dispositions précoces à embrasser la cause hitlérienne? Classe 1903, Rebatet n’avait pas fait la guerre, son rejet du vieux monde et des nantis n’en fut que plus virulent : « Comme beaucoup d’autres garçons de mon âge, j’avais, dès la sortie du collège, trouvé chez Maurras, chez Léon Daudet et leur disciples une explication et une confirmation à maintes de mes répugnances  instinctives. J’étais en politique du côté de Baudelaire et de Balzac, contre Hugo et Zola, pour « le grand bon sens à la Machiavel » voyant l’humanité telle qu’elle est, contre les divagations du progrès continu et les quatre vents de l’esprit. Je n’avais jamais eu dans les veines un seul globule de sang démocratique. » Un peu plus  loin, il ajoutait même une note qui, lors de son procès, magnétisa l’avocat général, une note de 1924, une note à charge désormais : « Nous souffrons depuis la Révolution d’un grave déséquilibre parce que nous avons perdu la notion du chef J’aspire à la dictature, à un régime sévère et aristocratique. » L’affaire était tranchée avant d’être instruite… Promis au peloton de Brasillach et de Laval, Rebatet est gracié par Vincent Auriol et envoyé à la centrale de Clairvaux en 1947, avant de bénéficier de la loi d’amnistie de janvier 1951.

9782221133057Sans le dédouaner de son aversion antirépublicaine et de l’antisémitisme dont il s’est toujours prévalu, peut-on les comprendre aujourd’hui en leur réalité d’époque et leurs nuances oubliées, peut-on lire Rebatet à la lumière d’une histoire qui ne s’était pas encore écrite et qu’il avait cherché, lui et quelques autres, à infléchir en révolutionnaire de droite, peut-on enfin entendre les autres passions du polémiste politique, et notamment son culte de la peinture, égal à celui qu’il rendit, avec le talent que l’on sait, à la musique et au cinéma, comme Boulez et Truffaut le dirent après la guerre, non sans un certain courage  ? Du courage, il en a fallu sans doute à Robert Laffont et aux éditeurs du Dossier Rebatet, Pascal Ory et Bénédicte Vergez-Chaignon, auxquels on doit le retour en librairie des Décombres et l’exhumation d’un passionnant Inédit de Clairvaux. Le premier avait reparu, épuré, en 1976 (Jean-Jacques Pauvert), épuré et donc dénaturé. Or tant qu’à relire les Décombres, autant les lire lestés de cette amplificatio propre au verbe pamphlétaire, comme le note Ory. On renverra aussi aux analyses d’Antoine Compagnon dans ses Antimodernes. Quelle que soit la verve de Rebatet, talent que lui reconnaissaient Paulhan et Bernard Frank, elle s’inscrit dans un courant venu de Joseph de Maistre. La possibilité d’accéder au texte princeps induit également celle d’en reprendre la mesure. Ce n’est pas le parfait vade-mecum du collabo puisque Rebatet y narre sa jeunesse frondeuse, son détachement d’un Maurras devenu trop antiallemand, la radicalisation de Je suis partout en 1936, l’approbation des accords de Munich par adhésion au nazisme et l’expérience traumatisante d’une guerre perdue d’avance. La défaite, en somme, ne fut que l’addition à payer d’un mal et d’un échec antérieurs à juin 1940, antérieurs et internes au pays.

les_secrets_de_vichyLa plume de Rebatet, si ferme soit-elle, si habile aux longues périodes proustiennes (l’un des modèles de sa jeunesse), aime à s’emballer, télescoper le noble et le vil, l’admiration et la vitupération. Arme de combat, l’invective fait loi. Au moment de son procès, très sincèrement et très logiquement, il ne pourra qu’en admettre les excès, devenus sans objet au regard d’un avenir qui s’était soudain refermé. Mais Les Décombres surprennent aussi par le soin, inverse, avec lequel Rebatet marque, par exemple, sa distance à l’égard de ce qu’il nomme l’outrance du germanisme nazi et l’aryanisation mortifère du cinéma issu de l’expressionnisme cosmopolite des années 20. Plus sensible à la vision raciale du monde qu’un Maurras, il se montre capable, comme lui, de séparer le bon Juif du mauvais, le nocif du grand artiste, pour suivre un distinguo que ses articles de Je suis partout, surtout à partir de la fin 1943 et du départ de Brasillach,  préfèrent oublier. À cette époque de bascule et de furie antibolchevique redoublée, le critique d’art se réveille. Nous avons dit ailleurs (Chronique des années noires, 2012) ce que l’histoire de l’art peut tirer de ses articles portés par une véhémence désespérée. Le chapitre VII de L’Inédit de Clairvaux – suite inaboutie des Décombres – mérite la même attention. Là se déploie l’expertise de Rebatet en matière picturale. Des Le Nain à Van Gogh, de Paul Jamot qu’il fréquenta à Camille Mauclair qu’il étrille, de son tableau du Montparnasse des années folles aux galeries de l’Occupation, sa parole a conservé valeur de témoignage. Voilà un secret et un mystère qui auraient pu rejoindre ceux du dernier livre de Bénédicte Vergez-Chaignon, l’excellente biographe de Pétain (Perrin, 2014). Ce dernier ne pouvait pas manquer à l’appel des personnalités dont l’historienne de Vichy, familière des archives, interroge aussi bien la vie politique, sous tension, que la mort souvent violente. Ses chapitres sur l’entrée de l’Aiglon aux Invalides, le calamiteux procès de Laval et les fluctuations de Darnand, hésitant jusqu’au bout entre Londres et la Waffen-SS, sont excellents. En effet, ils tiennent compte des contradictions du régime, de son patriotisme paradoxal et d’une époque à la fois moins docile et plus soumise aux exigences d’Hitler qu’on le profère aujourd’hui, afin de mieux accabler, en bloc, les hommes de Vichy.  Raymond Aron, en son temps, ne commit pas cette erreur. Tout ce qui touche au statut et au destin des Juifs souffre, en revanche, de la vulgate paxtonienne. Les magnifiques travaux du rabbin Alain Michel et de Jacques Semelin, non mentionnés en bibliographie, autorisent aujourd’hui une tout autre approche du sujet. A cet égard, on ne saurait trop applaudir à la décision du gouvernement actuel, justement soucieux de la dignité nationale, d’ouvrir davantage les archives de Vichy et de l’épuration aux historiens. Stéphane Guégan

*Le Dossier Rebatet. Les Décombres. L’Inédit de Clairvaux, édition établie et annotée par Bénédicte Vergez-Chaignon. Préface de Pacal Ory, Robert Laffont, Bouquins 30€

*Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Secrets de Vichy, Perrin, 22€

Pour rester dans le ton

product_9782070149360_195x320C’est fou le nombre d’intellectuels juifs, de gauche et de droite, à avoir soutenu Céline dans sa reconquête, plutôt mal vue alors, de la scène parisienne à partir de 1948. On préfère ne pas en parler, bien sûr. Paul Lévy fut l’un de ces esprits supérieurs qui prirent fait et cause pour le pestiféré du Danemark. À oublier les faits, on comprend mal aussi comment Pierre Monnier épaula à son tour la résurrection littéraire  du « furieux » Ferdinand. Avant de croiser l’exilé, toujours en attente d’un jugement qui finirait par lui être favorable, le jeune Monnier (classe 1911) avait été maurrassien et lié à l’équipe de l’éphémère Insurgé, où il se frotta à Maulnier et Blanchot (lesquels avait travaillé au Rempart, en 1933, sous la direction de Paul Lévy). Il fera aussi un bref passage, sous Vichy, au ministère de la Jeunesse. Relançant Aux Écoutes en 1947, Lévy l’emploie comme illustrateur et ouvre ses colonnes à la cause de Céline. Ce n’est pas fini… Parallèlement à Paulhan et aux Cahiers de La Pléiade dès décembre 1948, Monnier entreprend de rééditer le Voyage et Mort à crédit, préalables à la publication d’inédits (Casse-Pipe), d’abord avec l’homme des éditions Froissart (maison des jeunes hussards), puis seul, seul face au tempétueux et injuste Céline. Leur correspondance, qui reparaît après un sérieux et salutaire toilettage, tonne des éclats continus du grand écrivain, si peu amène avec son complice de « galère » (son mot). Elle se place à côté des lettres échangées avec Milton Hindus, autre intellectuel juif à s’être porté au secours d’un écrivain qu’il considérait comme le plus grand que la France ait produit depuis Proust. SG
Céline, Lettres à Pierre Monnier 1948-1952, édition de Jean-Paul Louis, Gallimard, 31€.

product_9782070106851_195x320François Gibault a-t-il autant de péchés sur la conscience qu’il ait senti besoin de donner une suite à son magnifique Libera me ? L’exergue emprunté à Camus, en outre, nous rappelle que le Jugement dernier a « lieu tous les jours ». Quelle que soit la raison profonde de ce besoin d’absoute, on dévore son livre avec le même entrain diabolique que le premier volume. Trop heureux de vivre, Gibault ne demande pas à ses souvenirs, qu’il égrène en hédoniste à principes, de quoi alimenter la nostalgie des années 1950-1980. On le lui pardonnerait pourtant. Jeune et brillant avocat, marqué par son courage lors de la liquidation de l’Algérie où il a servi,  il devait se rendre vite célèbre par d’autres causes « difficiles », sa biographie de Céline et ses fréquentations œcuméniques, Lucette Destouches comme Lucien Combelle, Buffet comme Dubuffet, Sagan comme Bob Westhof…. Le beau monde, le grand monde, le milieu littéraire, le barreau, tout y passe avec moins de cruauté que sa réputation ne lui en prête. Il se montre même trop indulgent envers certaines personnes qui ne le méritent pas. Daumier et Watteau se disputent alors sa verve. Fidèle en amitié, Gibault préfère flatter son entourage, au besoin, que le blesser. Il n’exige pas, certes, qu’on le croie sur parole. Mais il a vu tellement d’horreurs, défendu tant de gens et appris d’eux, qu’il pèse les âmes avec tact et conserve même une certaine confiance en l’avenir, ce sombre horizon peuplé d’inutiles et d’importuns, qui n’ont ni son style, ni sa large compréhension des choses et de l’histoire. De bout en bout, Libera Me respecte l’esprit de jouissance et l’esprit de justice de son auteur. Ses pages sur Céline, Drieu et Maurice Ronet sont superbes, de même que ses considérations sur Charlie Hebdo, Houellebecq, le lieutenant Degueldre ou le procès de Laval. Croustillantes sont enfin les anecdotes qui touchent à Morand, Maulnier et Pierre Combescot. Quant à ses amis de l’Académie, de Pierre Nora à Jean-Marie Rouart, d’Yves Pouliquen à Pierre Rosenberg, ils seront heureux d’être immortalisés une seconde fois. Il ne reste plus qu’à espérer une suite à cette suite. SG // François Gibault, Libera me. Suite et fin, Gallimard, 19,50€

product_9782070442287_195x320De la révolution de l’exécutif qui a accouché de notre régime politique, De Gaulle fut l’acteur décisif.  Et 1958, selon la vulgate, en serait le moment et l’expression. Coup d’état, fascisme et autres noms d’oiseau, l’adversaire n’eut pas de formules trop fortes pour conspuer le « retour » du général. Belle erreur d’appréciation, se dit-on en lisant la somme de Nicolas Roussellier et son analyse du renversement des pouvoirs  au sortir de l’Occupation allemande. La Chambre est déjà condamnée à céder la plupart de ses prérogatives au Président de la République. Les guerres ne produisent pas toutes les mêmes effets. La terrible défaite de 1870 avait jeté le discrédit sur Napoléon III et le césarisme. Celle de 1914 entraîna celui du haut commandement militaire, ignorant des réalités du terrain et des boucheries consécutives aux ordres donnés à distance. La crise du printemps 1940 montra elle les limites du gouvernement face au défaitisme des supposés chefs de guerre. Reynaud, comme le dira De Gaulle, ne parvint pas à prendre sous son « autorité personnelle et directe l’ensemble des organismes militaires ». Affranchie de toute contrainte constitutionnelle, nourrie par la philosophie gaullienne de l’action, l’expérience de la France libre, Roussellier le souligne fermement, ouvre la possibilité d’une conjonction renouvelée, opératoire, et enfin efficace du militaire et du civil, expérience aussi déterminante que le bilan que De Gaulle avait tiré du premier conflit mondial. Par manque effrayant d’unité de marche entre l’infanterie et l’artillerie, des millions d’hommes s’étaient fait tuer « comme des mouches dans des toiles d’araignée ». On notera enfin, avec l’historien scrupuleux, les effets moins heureux du volontarisme de l’après-Vichy, la pagaille des 18 mois du gouvernement provisoire et le passage en bloc de réformes sociales qui auraient mérité d’être moins brutales. De Gaulle démissionna, son heure devait sonner à nouveau, douze ans plus tard. SG // Nicolas Roussellier, La Force de gouverner. Le Pouvoir exécutif en France XIXe-XXIe siècles, Gallimard, 34,50€

product_9782070146338_195x320Bonne fille, la guerre frappe les hommes indifféremment. Ainsi nombre de peintres, en dehors d’embusqués célèbres, subirent-ils le feu en 1914. C’est le cas du grand-père de Stefan Hertmans, un Gantois catholique, jeté sur le front belge, le pire, à 23 ans. Soudain la vie d’artiste s’effondra, un monde s’écroulait, un monde où Titien, Velazquez et Rembrandt semblaient avoir perdu leur raison d’être. Urbain Martien n’a pas voulu peindre sa guerre, mauvais sujet, selon lui, mais il en a enfermé l’horreur, par exorcisme, dans une suite de carnets rétrospectifs. Stefan Hertmans aura mis trente ans à les ouvrir et à comprendre la nécessité d´y puiser la matière d’un roman vrai, un roman net, brut, émouvant, proche par moments du Giono de Recherche de pureté. S’il nous touche et connaît en ce moment un succès mondial, c’est qu’il pose aussi la question de l’art comme « réconfort » ou, dirait Baudelaire, comme « consolation ». Des tranchées décrites à vif et de l’absurde surgissent donc les questions essentielles. L’omniprésence de la faucheuse avide n’y peut rien. Tel est l’homme de la guerre ou l’homme des camps en proie à son animalisation, il résiste. À l’instar des carnets d’Urbain, ce roman fourmille d’images, de tableaux, jusqu’à cette lumière chaude qui réchauffait les rats humains dans le couloir de la mort, une lumière qu’Urbain ne pouvait s’empêcher de comparer à celle de Goya. SG // Stefan Hertmans, Guerre et térébenthine, Gallimard, 25€

1038007Goya et ses amis libéraux choisirent de « collaborer » avec l’envahisseur français entre 1808 et 1814. Le trône de Joseph Bonaparte et sa gouvernance éclairée leur semblaient préférables à l’absolutisme que le futur Ferdinand VII incarnait déjà à leurs yeux. Le déchirement que ces patriotes espagnols ressentirent n’en fut pas moins certain, et on comprend que Paul Morand ait dépeint leur situation dans Le Flagellant de Séville (1951), l’un de ses plus beaux livres. Son parallèle reste à méditer… D’autant plus que Goya et son fils furent épurés, c’est-à-dire blanchis au terme d’une enquête qui dura plus d’un an. Le peintre eut à répondre de la fidélité qu’il avait jurée à Joseph et des tableaux qu’il réalisa pour le frère de Napoléon. Palimpseste qui en dit long, l’un d’entre eux a été révélé par la radiographie sous un portrait équestre de Wellington, vainqueur des Français en 1813-14. Le fil politique n’est pas la moindre vertu de la sublime exposition de Londres. Xavier Bray, son commissaire, a l’art de mêler les plaisirs de l’œil et ceux de l’intelligence. Ayant réussi à renouveler notre vision du Greco et de Zurbaran, il nous montre aujourd’hui en Goya autre chose que l’annonce de Manet et de la supposée peinture pure. Le choix du portrait se révèle payant, car il oblige, plus que les gravures et les petites toiles peintes pour soi, à réexaminer la carrière d’un artiste de cour, moins versatile que, paradoxalement, fidèle à soi. La manière dont Xavier Bray élargit la lecture historique et le corpus de son sujet fait de son catalogue un outil désormais indispensable pour la connaissance du portrait européen des années 1780-1820. Goya, a écrit son fils, eut pour maîtres Velázquez, Rembrandt et la Nature. Force est d’étendre le réseau d’influences et d’émulation aux Anglais (Gainsborough, Wright of Derby, l’américain West) et peut-être aux Français (à travers la mode pré et post révolutionnaire et peut-être l’influence de Vigée Le Brun). Goya sut aussi bien faire briller l’intelligence de son cercle éclairé (Iriarte et Jovellanos ont donné lieu à des chefs-d’œuvre) que les derniers feux de la couronne d’Espagne. En 1800, la famille de Charles IV, dans sa fière laideur et son réformisme indéniable, oppose naïvement au premier Consul la poussière sublime d’un pouvoir bien écorné. Plus grave, Ferdinand VII, bardé de regalia en 1815, a l’air d’un conspirateur agrippé à de vains accessoires. Logiquement, mais avec des œuvres peu vues en exposition et peu glosées, le parcours de Londres et son catalogue se referment sur les exilés libéraux, réfugiés à Bordeaux après 1814, loin de l’Inquisition qu’avait restaurée un roi contrefait et sans grand avenir. Bordeaux où Goya, l’esprit libre, choisit de mourir en avril 1828, cinq ans, presque jour pour jour, après l’expédition d’Espagne voulue par Louis XVIII et Chateaubriand, volant au secours de Ferdinand. Des fidèles, eux aussi. SG // Xavier Bray (dir.), Goya. The Portraits, The National Gallery Publishing, 19,90£.

THEO, TISSOT, MANET, MAJO

manet-l-acteur-tragiqueA première vue, les années 1844-1847 n’ont pas marqué d’un éclat particulier notre vie théâtrale. Nul choc, hors des fureurs d’antan. Lors de la deuxième reprise d’Hernani, en mars 1845, le calme règne : «C’est maintenant une pièce classique», écrit Théophile Gautier, privé du chahut de ses vingt ans. 1843, au contraire, fait date : après l’échec tout relatif des Burgraves, Hugo renonce à écrire de nouveaux drames, et se contente d’encaisser le bénéfice des anciens ou de pousser quelques ingénues. Quant au succès tout relatif, lui aussi, de la médiocre Lucrèce de Ponsard, cette année-là, il continue à accréditer l’idée d’une agonie du romantisme en cette fin de la monarchie de Juillet, qui voit le jeune Baudelaire appeler à un sursaut. Mais «l’avènement du neuf», écrit-il en 1845, ne se fera pas au prix d’un iconoclasme aveugle ! Gautier, dont Baudelaire dévore le moindre article alors, développe une conception semblable de la modernité, une modernité inclusive, et non exclusive du romantisme, une modernité annonciatrice du Manet de L’Acteur tragique (ci-dessus). J’en veux pour preuve ses chroniques théâtrales, luxueusement et doctement éditées par les éditions Champion, dans le cadre des Œuvres complètes de l’écrivain. Les deux derniers volumes parus sont le meilleur démenti qui se puisse apporter au supposé «crépuscule du romantisme» et à la légendaire monotonie dont le règne désormais contesté de Louis-Philippe aurait été le moment. Ils vérifient, au contraire, la richesse oubliée de ces années de mutation. Coup d’œil et audace de pensée, Gautier reste le témoin unique de ce que la scène parisienne offrait de plus stimulant. Du feu roulant des salles de spectacle, qui vont de l’actuelle Comédie-Française aux Funambules, il tire un feu d’artifice. Que Jules Janin paraît terne et sournois en comparaison ! Tandis que le prince flétri du boulevard enregistre ses mauvaises aigreurs, Gautier brosse vivement la chose, autant qu’il la dissèque. Bonnes et exécrables pièces revivent sous sa verve, et la magie scénique, si rebelle à la plume, se répand à travers ces milliers de pages. La fougue de Théo ne mollit pas. C’est qu’il ne consent, ni ne concède, quoi qu’on en ait dit, malgré les facilités plus ou moins digestes de la production courante, vaudevilles, mélodrames, comédies trop bordées ou pire.

book-08532836Son profond dégoût des tragédies contemporaines, caricatures bavardes et bâtardes de ce qu’elles prétendent continuer, aurait pu l’écarter du mouvement de faveur qui pousse le clan romantique à brandir le théâtre grec contre les faux émules de Corneille. Censé lui-même traduire L’Orestie d’Eschyle, et capable de la sentir brûler sous la glace des Burgraves, Gautier est fasciné par ces tentatives de restitution qui annoncent l’archéologisme du XXe siècle. L’Antigone de Meurice et Vacquerie, adaptée de Sophocle avec un soin filial, enchante autant le vieil Ingres que l’ancien Jeune-France. Idéalement, comme le dira Roland Barthes, il faut jouer les Grecs comme ils l’eussent fait eux-mêmes. Gautier en est convaincu qui soutient un Hippolyte Lucas, scrupuleux serviteur d’Aristophane et d’Euripide. Distinguer la «traduction» de la «réécriture» affadie, ce fut bien l’un des enjeux des années 1844-1847 et de la nouvelle flambée shakespearienne, la plus forte depuis les années 1820 et le pamphlet de Stendhal que l’on sait. La réapparition des acteurs anglais, de même, excite fortement la nostalgie du premier romantisme dont Baudelaire, plus que tous, forge le mythe. Pour Gautier, pareilles occasions de ferrailler avec les éteignoirs professionnels sont pain béni. Shakespeare n’a pas fini de symboliser ces «beautés choquantes» dont les Français ont horreur et dont Le Roi Lear et Hamlet abondent. Meurice, encore lui, et Alexandre Dumas donnent au second drame, en septembre 1846, une allure rêveuse et sanglante qui venge la pièce danoise des adaptations frileuses, tristement infidèles, que la France avait produites depuis la fin du XVIIIe siècle. Dumas, collectionneur de Delacroix, et Rouvière, principal interprète de la pièce et élève du peintre, s’étaient donc gardés de franciser le prince noir et son espèce de folie mortifère. Gautier y souscrit et rappelle qu’il a toujours préféré les traductions de Letourneur aux inutiles périphrases de Ducis. Passant des Nuées d’Aristophane au Roi Lear avec une aisance diabolique, incarnation née du drame moderne dont Manet fixera le souvenir à sa mort (ci-dessus), Rouvière imprime à tout le meilleur du romantisme 1830, un «sentiment pittoresque» qui fait tableau et donne la vie.

book-08532987L’acteur imprévisible appartenait à la famille des génies capables de transcender le plus atroce navet, à l’instar d’un Frédérick Lemaître ou d’une Rachel. Les chroniques théâtrales de 1844-1847 résonnent de la gloire de ces dieux de la rampe, ils en photographient surtout le jeu en termes précis. Sans le superbe feuilleton que Gautier consacre aux Chiffonniers de Paris, pièce abracadabrante et socialisante du singulier Félix Pyat, serions-nous capables de rapprocher le «sublime» Frédérick de certains poèmes urbains des Fleurs du Mal et des parias de Manet? D’un volume à l’autre, Rachel ne quitte jamais non plus l’attention du critique. Il avait pris sous son aile, dès décembre 1840, la protégée de Delphine de Girardin. La jeune Juive n’avait pas vingt ans (1). Une carrière fulgurante commençait. Cinq ans plus tard, bien que de santé très fragile, elle domine le Théâtre-Français et mène la vie dure à ses directeurs par ses prétentions financières, ses caprices et ses absences. Gautier ne pouvait nier «son implacable férocité tragique». Mais il avait compris que le succès de la nouvelle diva, seule apte à électriser Racine, Corneille et leurs épigones oubliés, réduirait la place des modernes sur les planches les plus prestigieuses de la capitale. Aussi l’enjoint-il à servir Hugo, Vigny, Dumas, ou l’aider à inscrire enfin Balzac et Musset au répertoire, d’autant que l’alexandrin convient mal au souffle court de Rachel et devient prose dans sa bouche aux contractions expressives. La sauvagerie d’autodidacte et l’altérité ethnique dont elle portait fièrement les signes, du reste, étaient loin de déplaire à Gautier. Les années 1844-1847 ne sont pas seulement celles où le poète voyageur se sera rendu en Algérie et intéressé aux portraits de «peaux rouges» de Catlin, proches du primitivisme d’un Fenimore Cooper, elles le confrontent à d’autres manifestations d’une énergie qu’on disait «populaire» par nostalgie des «sources vitales de l’inspiration», danseuses espagnoles, spectacles équestres, cirque ou pantomime. Dans son mémorable Portrait de l’artiste en saltimbanque, publié en 1970 par les soins de Gaëtan Picon et Skira, Jean Starobinski fut le premier à réévaluer les textes de Gautier, et notamment son fameux Shakespeare aux Funambules de 1842, après le Prévert des Enfants du Paradis. La mort de Deburau, génial Pierrot, aurait pu porter un coup fatal au genre, elle en accélère, au contraire, la renaissance avec l’aide des jeunes écrivains. Champfleury, l’ami de Baudelaire et Courbet, est l’un des plus actifs à pratiquer l’écriture du silence. L’auteur de Chien-Caillou et de Pierrot pendu peut compter, en 1847-1848, sur l’appui de Gautier, plus ouvert au «réalisme» qu’on ne le croit, et plus soucieux d’ouverture au présent. Gavarni, moderne absolu et autre invité du feuilleton théâtral, en scelle aussi le sens profond. Stéphane Guégan

(1) Une des tendances de l’historiographie actuelle, en matière de littérature ou de peinture, consiste à accuser le XIXe siècle d’antisémitisme à tout propos. Tendance aussi fâcheuse que peu soucieuse de nuance et de contextualisation. Pour avoir laissé entendre, en 1844, que le silence de son cher Rossini serait dû à «l’invasion des tribus israélites», Meyerbeer et Fromental Halévy en tête, Gautier n’échappe plus aux procès rétroactifs. On oublie, ce faisant, qu’il a constamment soutenu ces musiciens dans la mesure de leur talent, qu’il noua des liens très forts avec l’éditeur Michel Lévy et que la judéité de Rachel et de sa famille lui semblait, sur scène, le contraire d’un obstacle : «La tragédie grecque a été admirablement jouée par la famille juive», écrit-il au sujet de Phèdre en novembre 1846. En outre, il ne lui avait pas échappé que La Juive d’Halévy, paradoxe apparent, n’était pas étrangère à la vision voltairienne des fils de Juda enfermés dans leur foi. La Juive de Constantine, son propre drame algérien en 1846, montre que Gautier ne vise que l’intolérance communautaire quand il y a lieu de la mettre à nu.

*Théophile Gautier, Œuvres complètes. Section VI. Critique théâtrale. Tome V septembre 1844-1845, textes établis, présentés et annotés par Patrick Berthier avec la collaboration de Claudine Lacoste-Veysseyre, Honoré Champion, 140 €

*Théophile Gautier, Œuvres complètes. Section VI. Critique théâtrale. Tome VI. 1846-juin 1847, textes établis, présentés et annotés par Patrick Berthier avec la collaboration de François Brunet, Honoré Champion, 180 €.

a43317ee-65df-11e0-8182-85c0d127e78aVie parisienne (suite) // «Il connaît parfaitement les modes ; c’est lui qui les fait; – et ses personnages ont toujours la toilette qui convient.» En ce printemps 1845, au détour d’une de ses recensions théâtrales, Gautier désigne en Gavarni le crayon du jour, le moderne exclusif, celui qui traque le saillant sous ce quotidien, invisible parce que banal, que nous ne voyons pas ou plus. Gavarni expose nos yeux au bel aujourd’hui, pensent inséparablement Gautier et Baudelaire ; il ouvre aussi la voie à Manet, Degas, Tissot, trois des acteurs essentiels de la modernité des années 1860, trois peintres dont la recherche actuelle tend à préciser les liens avec les sphères de la mode et de la mondanité, autant de poupées emboîtables sous le Second Empire. L’excellent séminaire que Philippe Thiébaut anime à l’INHA autour de ces questions m’a récemment permis de revenir à James Tissot (1836-1902). Je le remercie également d’avoir rendu possible la consultation de cette revue essentielle que fut La Vie parisienne, dont même la bibliothèque nationale ne possède pas une série complète. En attendant l’occasion d’en dire plus, je voudrais faire un petit ajout et deux sérieux correctifs à ce que j’ai déjà pu écrire de Tissot dans le catalogue de L’Impressionniste et la mode (Paris, New York, Chicago, 2013) et ma petite synthèse de 2012 (Skira). Si le scrupule vestimentaire fascine dès les reconstitutions historiques qui firent connaître le peintre nantais vers 1860, petits tableaux bichonnés où passent le souvenir d’Holbein et l’ingrisme de sa formation, l’attrait de la mode, et son usage comme métaphore du Moderne, s’imposent à partir de 1864 et du Portrait de Mlle L.L. (Orsay). Depuis quatre ans, Tissot fréquente Degas, Whistler et s’intéresse à la peinture de Millais, autant d’artistes avec lesquels il partage un japonisme attesté et une certaine dilection pour Carpaccio et Bellini. Vie et noblesse, c’est ce que Degas et lui apprécient chez les maîtres d’un Quattrocento tourné vers la vie réelle.

James_Tissot_-_Portrait_of_the_Marquis_and_Marchioness_of_Miramon_and_their_children_-_Google_Art_ProjectLors du Salon de 1866, qui vaut une médaille à Tissot, Gautier enregistre la double direction qu’a prise sa peinture : «M.Tissot imite tantôt Leys, tantôt Alfred Stevens, selon qu’il traite un sujet moyen âge ou un sujet moderne, et cependant il est bien lui-même et parfaitement reconnaissable sous ses deux aspects. […] Une femme à l’église ressemble à une vieille peinture de l’école allemande, et la Confession pourrait être gravée en vignette pour la Vie parisienne.» Homme des doubles postulations, comme le dirait Baudelaire (qui fut proche des frères Stevens), le désormais fashionable Tissot ne déparerait donc pas, au dire de Gautier, la presse de mode. La consultation de La Vie parisienne le confirme. Quelques mois avant le Salon de 1866, Tissot avait fait admirer son superbe Portrait du marquis et de la marquise de Miramon (ci-dessus) sur les murs du Cercle de l’Union artistique, 12 rue de Choiseul, «réunion de gens de monde et d’artistes qui ont toujours vécu en parfait accord», écrivait Gaston Jollivet en 1927 (1). En 2013, je citais l’entrefilet mitigé que Léon Lagrange, plume de la Gazette des Beaux-Arts, avait consacré au tableau d’Orsay. Mais La Vie parisienne lui fit bien meilleur accueil. La toile a certes des défauts aux yeux du scripteur anonyme, il préfère pourtant s’en tenir à ses «rares qualités»: «dans le style d’abord beaucoup d’élégance et de naïveté, et dans la coloration une harmonie grise d’une extrême douceur, sans que personnages ou accessoires manquent de vigueur. (2)» Tissot est des nôtres.

260px-Edouard_Manet_082Le Cercle de l’Union artistique et son exposition de mars 1866 réservent d’autres surprises. En rouvrant La Vie parisienne, nous apprenons que Manet y accrocha ce qui semble bien être le magistral Portrait de jeune homme en majo (Met, New York), vedette du Salon des refusés. Sauf erreur, nous l’ignorions. «On dit que le grand Espagnol de M. Manet est le portrait de son frère, écrit La Vie parisienne. Il est librement posé et brossé. Pourquoi a-t-on refusé ce tableau, il y a deux ans, aux Champs-Elysées? Bon ou mauvais, il témoigne d’une aspiration vers la grande peinture, et c’est quelque chose aujourd’hui. (3)» Il est fort probable que, toujours conscient des attentes propres à chaque espace d’exposition, Manet ait choisi un tableau plein de dandysme hispanique bien fait pour plaire au Cercle de la rue de Choiseul, dont La Vie parisienne condense l’ethos et les goûts. Ce Cercle émancipé, à en juger par ses statuts, tenait le milieu entre le club mondain et la société d’émulation esthétique. Son comité d’administration associait le beau monde aux artistes, le vicomte de Ganay et le marquis du Lau à Fromentin et Gautier. Ce dernier préside la Commission de littérature, où siègent Fromentin, Charles Haas, le prince Alphonse de Polignac et, last but not least, le marquis de Miramon. Parmi les membres de la Commission de peinture et de sculpture, on retrouve Fromentin, Gautier, Haas, Ganay, le marquis de Lau, auxquels se joint le comte Albert de Balleroy, un proche de Manet… Se retissent ainsi des liens de sociabilité et de sensibilité mal connus et qui éclairent d’un jour neuf la commande du Cercle de la rue royale (Orsay), que Tissot peint en 1866-1867 et où devaient se regrouper autour de Miramon quelques-uns des noms précités. On ajoutera qu’Edmond de Polignac, figure éminente du portrait collectif et prince que Proust chérira, appartient aussi au Cercle de l’union artistique puisqu’il partage la vice-présidence de la Commission de musique avec Félicien David, un proche de Gautier… Quant à Haas, qu’on dit trop vite marginalisé par «antisémitisme» dans le tableau de Tissot, il avait été adoubé par La Vie parisienne, laquelle annonça en fanfare sa nomination aux fonctions d’inspecteur des Beaux-Arts en février 1870 (4). C’était, à plusieurs titres, gratifier le collectionneur (d’Holbein, notamment) et l’homme de réseaux actifs, entre art et banque : «Les relations intimes que M. Haas s’est toujours plu à entretenir avec presque tous les artistes modernes, sont d’ailleurs un sûr garant pour eux de trouver en lui la sympathie la plus éclairée. (5)» Très mêlées étaient les élites du Second Empire. SG

(1) Gaston Jollivet, Souvenirs de la vie de plaisir sous le Second Empire, Tallandier, 1927

(2) Anonyme, « Choses et autres », La Vie parisienne, 3 mars 1866, p. 124.

(3) Idem. L’auteur ajoute : « M. Manet embrasse d’un coup d’œil puissant l’ensemble d’un personnage, et c’est le seul peintre aujourd’hui qui ait aussi évidemment cette qualité ; de là vient que, sans être ce qu’on appelle un dessinateur, il attache bien des bras et des jambes à un corps ; de là vient que, sans être un grand peintre, il a des hardiesses d’exécution souvent heureuses. Poussé par son impression à peindre largement et du premier coup, il réussit dans les parties les plus simples, dans les vêtements, par exemple, où sa brosse a du champ ; il brille moins dans la facture des têtes, où pour dessiner et modeler par la simple juxtaposition des tons, il faut… il faut, ne vous déplaise, être M. Velazquez !… »

(4) Jean-Yves Tadié, dans son beau livre sur Proust et Freud (Le Lac inconnu, Gallimard, 2012), Jean-Paul et Raphaël Enthoven, dans leur Dictionnaire amoureux de Proust (Plon, 2013), sont catégoriques: Tissot n’a pas conféré à Charles Haas, modèle du Swann de La Recherche, un rang égal aux autres figures de la gentry parisienne qu’il fait parader, très chics, à l’étage noble de l’hôtel Coislin. Présent et «exclu» à la fois, le Juif Haas ferait tache parmi les Gentils et le peintre n’aurait exprimé que l’antisémitisme, la judéophobie à tout le moins, du milieu qu’il avait à peindre. On rappellera que la toile fit l’objet d’une commande collective, et que rien ne semble laisser penser que Charles Haas ait peiné à rejoindre le club de la rue Royale. Dans la toile d’Orsay, il porte seul les valeurs du vrai dandysme (Proust évoquera ses chapeaux de chez Delion) et anime toute la scène depuis la porte-fenêtre d’où il surgit, comme au théâtre… Le vrai Parisien, c’est lui.

(5) Anonyme, « Choses et autres », La Vie Parisienne, 5 février 1870, p. 113.