Guerre totale

Les commémorations de 14-18 vont leur train, avec des hauts et des bas, et sans trop mobiliser. On comprendrait que le public ne se soit pas enflammé pour l’adaptation mollassonne, plébiscitée par la presse, que la télévision vient de donner de Ceux de 14. Pauvre Maurice Genevoix, son merveilleux livre rabaissé à une aimable chronique! Du côté des Invalides, c’est l’inverse: Vu du front empoigne son sujet avec ampleur et audace. Le musée de l’Armée, très attendu sur ce terrain miné, réussit là où beaucoup ont échoué: montrer la Grande Guerre, comme l’écrit l’historien Antoine Prost, «dans sa totalité». Qu’est-ce à dire? Plus riche que son titre ne le laisse deviner, Vu du front ouvre largement son champ de vision et s’attaque à la diversité du conflit, tant militaire que géographique, comme à la différence des regards. Loin de se complaire dans l’horreur ou la sentimentalité victimaire, l’exposition fait droit aux belligérants et aux attitudes les plus opposés, de même qu’aux esthétiques et aux imageries les moins réconciliables. Elle ne cherche même pas à choisir entre François Flameng et Vuillard, Georges Scott et Léger, Devambez et Masson. Choisir serait trahir ici. Mais ce refus d’exclure, au nom de l’art ou de la bien-pensance, n’est pas seulement de bon sens. Il a aussi des vertus heuristiques. On a longtemps cru et écrit que la guerre de 14-18 avait peu produit d’images adéquates à sa vraie nature: une boucherie de masse où l’initiative et le courage personnel s’étaient presque effacés devant le meurtre collectif. L’homme aurait perdu, l’acier triomphé. Il n’en fut rien. Bien que les premiers carnages aient invalidé la geste des anciens tableaux de bataille, non sans quelques exceptions surprenantes, un certain héroïsme, un lyrisme retrempé, a résisté au conflit et saisit quelques artistes. Non les moindres…

François Flameng
Guetteurs allemands équipés de cuirasses de tranchées et de masques à gaz, août 1917. Paris, musée de l’Armée

Le Verdun de Vallotton et son «quelque chose d’effroyable et en même temps de brillant» ne sont pas aussi isolés qu’on le croit. L’espèce de merveilleux qu’Apollinaire et Léger demandèrent à la guerre, au risque de se faire quelques ennemis, s’épanche aussi bien chez Félix Del Marle, proche des futuristes et explosif comme eux, que chez Henri Gaudier-Brzeska dont Le Martyre de saint Sébastien condamne l’animalisation de l’adversaire comme une insulte à Dieu. «Je reviens d’un enfer d’où peu échappent», écrit-il au poète vorticiste Ezra Pound, le 28 septembre 1914. Admirable sculpteur français, Gaudier-Brzeska était rentré d’Angleterre pour servir la France, il meurt au champ d’honneur, le 5 juin 1915, mais après avoir connu «l’intensité de la vie»… Tel est aussi le scandale de la guerre, ces montées d’adrénaline-là. Le grand art, du reste, n’a cure de nos simagrées. Peu lui importe que la guerre moderne soit devenue mécanique ou «invisible», comme le déplorait Camille Mauclair devant le spectacle des soldats troglodytes, il se réinvente au contact de l’impossible. Georges Scott à Henri Barbusse : «Ce que vous avez vu dans L’Illustration n’est que de l’imagerie; ce que je fais pour moi, pour après, vous verrez […] est bien différent.» Vu du front se joue aussi des limites que s’imposaient les artistes.

Stéphane Guégan

*Vu du front. Représenter la Grande Guerre, Musée de l’armée, jusqu’au 25 janvier. Important et savant catalogue, Somogy, 39€.

D’autres télégrammes du front…

La guerre de 14, refermant le XIXe siècle, a précipité la mort des Salons et le triomphe du marchand d’art moderne, comme le reconnaît Cormon en octobre 1917: «Les hostilités n’ont pas arrêté la spéculation sur les œuvres d’art, bien au contraire.» Nos foires actuelles ne sont que la parodie obscène de «l’exposition des artistes vivants», cette belle institution imaginée par Colbert pour stimuler la créativité des académiciens. À partir de 1881, le Salon en se multipliant avait renoncé lui-même à une part de son exemplarité. L’État surtout lui avait ôté, sinon ses subsides, son parrainage. En régime de libéralité ouverte, ces rassemblements annuels, quelle qu’en soit l’esthétique avouée, conservatrice ou progressiste, allaient perdre le combat face au marché et bientôt aux premiers musées d’art moderne. Le livre passionnant de Claire Maingon ne se borne pas analyser un moment de crise et sa portée actuelle. Il montre aussi que le conflit, loin de démonétiser les esthétiques que l’avant-garde disait périmées, revitalise la vieille peinture d’histoire, lui assurant un ultime sursaut, et conforte la remise en cause du dogme moderniste, qu’on ne confondra pas nécessairement avec le fameux «retour à l’ordre», diabolisé depuis les travaux de Kenneth Silver. SG  // Claire Maingon, L’Âge critique des Salons: 1914-1925. L’école française, la tradition et l’art moderne, PURH, 35€.

La photo est célèbre qui montre Clemenceau à sa table de travail, quittant un instant sa pensée pour défier l’objectif. Nous sommes en 1898 et l’homme du J’accuse de Zola, après avoir été antidreyfusard, marche déjà à grandes enjambées vers la gloire du Tigre. Celle du «Père la Victoire». Avec un peu d’attention, on remarque la présence de toutes sortes d’objets asiatiques, et notamment un petit coffret japonais montrant Shâkyamuni atteignant le nirvâna… Tout un programme! Ce Républicain hostile aux extrêmes a pratiqué le bouddhisme comme Sénèque le détachement des choses et des vanités. L’exposition de l’Historial de la Vendée, deuxième moment d’un remarquable hommage à l’enfant du pays, inscrit l’Orient de Clemenceau entre sa collection et son voyage en Inde, pays dont il aimait autant la sagesse que l’art métissé de sources grecques. Dès après la Commune, semble-t-il, le publiciste commence à rassembler quelques estampes japonaises et autres objets dont il prise l’utile perfection. Cette marotte ne mollira jamais : en 1890, il est l’un des prêteurs remarqués de la première exposition française d’envergure à être consacrée aux gravures nippones; six ans plus tard, Edmond de Goncourt lui adresse un exemplaire dédicacé de son Hokusai. Entre lui et Monet, de même, coule une identique fièvre irrédentiste. Cela dit, le catalogue aurait pu nous épargner le parallèle obligé encore Clemenceau l’humaniste et Ferry le colonialiste. Mona Ozouf, dans le brillant et courageux essai qu’elle a consacré à ce dernier (Gallimard, 2014), a fait justice de l’opprobre qui poursuit «le civilisateur des races inférieures» et rappelé, après Churchill, que le Tigre fut bien aise de disposer des bataillons coloniaux en 1918. La politique ou l’art des contorsions. SG // Clemenceau, le Tigre et l’Asie, Historial de la Vendée, jusqu’au 25 janvier 2015. Catalogue, Snoeck éditions, 42€.

Une bonne biographie n’a rien d’un pacte d’admiration. D’entrée de jeu, le Clemenceau de Deschodt se situe à bonne distance de ses prédécesseurs et de son objet. Voilà un livre qui, écriture et jugement, brûle les doigts et ne vous lâche plus. Certes les raisons d’entretenir la mémoire du grand homme, et d’en retraverser la vie et les combats à nouveaux frais, ne manquent pas. Elles abondent même, voire abusent. Actes, discours et écrits de toute nature, c’est l’avalanche. Il fallait trier sans appauvrir un destin et une personnalité riche et variée, et dont les hommes politiques, depuis De Gaulle, n’offrent guère l’équivalent. L’exercice du pouvoir aujourd’hui ne s’embarrasse plus de l’amour des lettres, du culte des arts et de la fidélité à l’honneur national. Encore que Clemenceau, piètre écrivain, ait préféré Monet à Manet, et n’ait pas agi envers tous, et en tout, avec cette haine de l’injustice dont il se prévalait bruyamment. Les racines sont celles de la bourgeoise protestante et quarante-huitarde. On aime le peuple sans en être, et la République sans donner dans les chimères du collectivisme (Clemenceau ne loupera pas Jaurès). Imprécateur né, il dévore vite, trop vite, ceux qu’il a adorés, avant et après la Commune, de Gambetta (ah le programme de Belleville!) à Ferry (Deschodt, sur l’affaire coloniale, prend le parti de Clemenceau tout en citant ses propos sur les «nègres» paresseux parus dans La Justice de février 1895!). Pour être venu tard à la politique politicienne, le Tigre en adopte vite les travers et, le cas échéant, le double jeu. Anarchiste et conservateur, comme il se définit lui-même, il caresse surtout, dit Léon Daudet, les lubies de la «scène». De là à voir en lui un cabot volontiers joli cœur… À Sarah Bernhardt, en juillet 1890: «La tempête toujours et partout, voilà mon lot.» Mais ses foucades n’altèrent pas ses convictions, de la haine de Thiers (comme Manet pour le coup) à son «Il faut vaincre». Un radical historique, en somme. SG // Éric Deschodt, Pour Clemenceau, Éditions de Fallois, 19€.

Blast

On savait que le courant était très bien passé entre Ezra Pound et Théophile Gautier, que le premier avait lu le second avec avidité, constance et confiance, le poète d’Emaux et camées reprenant du service, longtemps après sa mort, depuis Londres, à l’heure des premières avant-gardes du XXe siècle… Mais le bilan que Christopher Bains dresse de cette filiation n’en est pas moins surprenant par la richesse des « échanges » qu’il met au jour. Son livre, loin des thèses interminables, refuse la sécheresse du comparatisme et traite autant de poétique, de peinture que de stratégie littéraire. Tout s’est donc passé comme si le Vorticisme des Anglais, mouvement que Pound cornaque au seuil de la guerre de 14, avait rejoué ce que Sainte-Beuve appelait la « révolution de 1852 », quand une nouvelle génération d’écrivains français décidait de tordre le cou aux derniers soubresauts du lyrisme romantique. L’école des voyants et des pleurnichards se faisait déborder par l’écriture voyante, celle qui préférait l’image à l’effusion, la ciselure à la bavure, la métonymie à la métaphore, la condensation à l’analyse et, en somme, le réel à l’idéal sous l’esthétisme outré. Les choses sont claires dès 1913, alors que Pound définit le nouvel « imagisme » en sa visée essentielle, le « direct treatment of the thing whether subjective or objective ». Cinq ans plus tard, au lendemain des charniers de la guerre, des millions de soldats anglais et français sacrifiés à la barbarie allemande, le même pouvait écrire : « Gautier est, selon moi, la colonne vertébrale de la poésie française du XIXe siècle. » Songeons qu’à la même époque l’université et l’intelligentsia françaises, Gide compris, se gargarisent de leur mépris pour un écrivain qui serait aussi superficiel qu’artificiel, froidement érotique, inutilement immoral, définitivement périmé. Reste que le centenaire de la naissance de Gautier avait ranimé la braise sous la cendre des idées mortes. En 1912, quelques mois après cet anniversaire, Pound se met à le lire. L’expat américain, 27 ans, vit à Londres et publie chaque semaine sa colonne dans The New Age, un hebdomadaire socialiste. Pound raffole des vers « hard » de Théo, partage sa haine du flou. La solidité païenne de Gautier, sa densité de sens et de forme, il la dresse en rempart contre le débraillé et les lourdeurs symboliques du lyrisme va-t-en-guerre des futuristes. Le Londres des années 1912-1914, comme Matthew Gale l’a bien montré, était plein des vociférations de Marinetti ! Le prétendu formalisme de Pound tendait vers une autre musique en renouant la cordée.

Ouverts tous deux sur le monde, Gautier et Pound n’en négligent aucune beauté, jusqu’aux dons inespérés de l’horreur moderne. Face à la guerre, celle de 1870 ou celle de 1914, cet esthétisme ne saurait se dégonfler. Comme Christopher Bains le note, Pound, bon lecteur des Tableaux de siège de Gautier, se sépare ici encore des futuristes : « voir la beauté de la guerre ne signifie par la célébrer comme seule hygiène du monde ou simple expression superlative de l’anarchie. » Ce distinguo crucial nous oblige à ne pas confondre la façon dont un artiste vorticistes comme Gaudier-Brzeska traite le conflit avec le bellicisme aveuglé des Italiens. Dans Blast, la revue éphémère des Anglais, la ligne de front est marquée avec fermeté. Quant au vortex qui baptise le clan, loin du tourbillon régressif, il renvoie à la nature même de l’œuvre d’art, beauté en mouvement, et se livrant sans mode d’emploi ni allégeance idéologique transparente : « L’image n’est pas une idée. C’est un nœud ou une grappe lumineuse ; c’est ce que je peux et dois appeler un vortex, depuis lequel, par lequel et dans lequel défilent incessamment des idées. » Rien de moins sec et figé que « la forme » des vrais poètes.

L’Italie, Venise notamment, devait s’offrir bientôt comme l’autre trait d’union qui mène de Gautier à Pound ? C’est à Rapallo que l’Américain devait rédiger son précis ironique de littérature, How to read, en 1927-1928. Les éditions Pierre-Guillaume de Roux en publient une nouvelle traduction, celle de Philippe Mikriammos, qui se montre précis et âpre à la fois, plus proche de la vocalité incisive du verbe poundien. On pourrait s’étonner que l’ex-Vorticiste ait choisi d’aller écrire au soleil du fascisme mussolinien, dont les futuristes s’étaient parfaitement accommodés. Comment lire, sans point d’interrogation, aurait pu caresser le nouveau régime dans le sens de sa latinité retrouvée. Or il n’en est rien. Pound nous ouvre plutôt la meilleure part de sa bibliothèque française. Le critère d’excellence n’a pas varié, son sens de la provocation non plus : si  François Villon est préférable à Shakespeare, c’est qu’il ne s’encombre pas de fioritures et cultive « la présentation directe ». Les contempteurs de l’ornement inutile depuis Homère et Dante sont en réalité peu nombreux. Pound cite à titre d’exemples Un cœur simple de Flaubert, les frères Goncourt, Rimbaud, Corbière et Laforgue plus que Swinburne, Rossetti et même Baudelaire. Et Gautier dans tout ça ? Fidèle en amour, Pound le convoque à maintes reprises dans son inventaire iconoclaste. Quelle leçon pour ses lecteurs français !  Si écrire consiste à « charger de sens au plus haut degré le langage », Gautier siège bien parmi les princes de la condensation et du vortex. Stéphane Guégan

*Christopher Bains, De l’esthétisme au modernisme. Théophile Gautier, Ezra Pound, Honoré Champion éditeur, 80€.

*Ezra Pound, Comment lire, traduit de l’anglais par Philippe Mikriammos, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 21,90€.

*Jean-Christian Petitfils, Le Frémissement de la grâce. Le roman du Grand Meaulnes, Fayard, 19€.

Alain-Fournier n’aura pas joui longtemps de son statut d’espoir du roman français. Dès 1914, sous son uniforme et ses galons tout neufs de lieutenant, il enterra près de Verdun la gloire récente du Grand Meaulnes, auquel toutefois la cette disparition tricolore allait donner un éclat longtemps considérable. Dans la belle édition qu’elle en a donné en 2008 au Livre de Poche, Sophie Basch a interrogé le léger désamour qui a fini par ternir la réputation de ce livre canonique.  Si la lecture de ce « chef-d’œuvre » (André Billy) enchante et irrite au même degré, c’est que l’esprit d’enfance et la verdeur des désirs adolescents n’y brûlent pas à la bonne intensité. Hésitant entre George Sand et Nerval, Albert Samain et Rimbaud, Jammes et Laforgue, Stevenson et le conte bleu, Watteau et Maurice Denis, Le Grand Meaulnes bute sur ses contradictions faute de joindre le pur et l’impur dans le récit aussi bien que dans sa langue pleine de trouvailles. A l’âge de Larbaud et Proust, qui ont si bien parlé des premières passions et des premières trahisons, il semble encore enlisé dans les fadeurs de Maeterlinck et les frémissements stériles du dernier symbolisme. Que n’a-t-il été ce « symboliste romantique » qu’il voyait en Verhaeren ?  Quand son dernier amour, Pauline Benda, apprit l’existence d’Yvonne de Quiévrecourt, la « demoiselle élue » qui avait échappé à Fournier, elle enregistra tranquillement l’existence de cette passion déçue, solitaire « autour de qui sa jeunesse avait si romanesquement fabulé. » A lire aujourd’hui l’essai enlevé que Jean-Christian Petitfils consacre à l’éblouissement du 1er juin 1905, on comprend que l’écrivain en herbe, sensuel à éclipses, a autant souffert que rêvé sa souffrance afin de lui donner la perfection d’un roman imparfait.