Qui croire ?

Le nazisme fut une manière de religion et l’identité raciale son dogme premier. Dès les années 1920, au lendemain du traité de Versailles, «origine de tous nos maux», Hitler savait que la baguette et la carotte ne suffiraient pas à mener tout un peuple vers sa «renaissance». Aux Allemands, lui et les idéologues du régime ont donc donné une foi galvanisante, un mélange de vieux germanisme, d’antichristianisme et de biologisme assez explosif pour en finir avec les Lumières françaises, la morale chrétienne et la «juiverie dissolvante». Au-delà du formidable rebond industriel et de la modernisation que le pays a connus après 1933, on y reviendra, le credo hitlérien s’est donc pensé comme un retour aux sources ou, pour le dire à la façon des philosophes alignés, comme un «retour à soi de l’être allemand». La trinité de la race, du sang et du sol n’était pas chose inédite au-delà du Rhin. La simple lecture de certains penseurs de l’Aufklärung ou certains romantiques allemands met en évidence un terreau à partir duquel la nation meurtrie de 1919, puis appauvrie de 1929, pouvait se redresser. Mais on ne saurait faire des racines du mal son explication et son expiation. Ce serait précisément procéder comme les nazis eux-mêmes et tenir leur politique de l’absolu pour une simple restauration des lois naturelles et des droits idoines de la race nordique, humiliée depuis des siècles et même menacée d’extinction. Non, le nazisme fut bien un concept neuf en Europe en cela qu’il légitimait, avant de la mettre en œuvre, la négation imprescriptible de deux mille ans de libéralisme politique et religieux. Les conséquences de cette nouvelle forme d’absolutisme sont connues, des camps de concentration aux camps d’extermination, de l’eugénisme aux trois millions et demi de prisonniers russes liquidés durant la première année de la campagne de 1941. Mais aussi monstrueux et impensables, au sens strict, que nous apparaissent de tels actes aujourd’hui, les discours corollaires continuent à défier davantage l’entendement. Et pourtant, comme y exhorte Johann Chapoutot, «il faut prendre les textes, images et paroles nazis au sérieux». La puissance de la propagande, cruciale, n’est pas tout.

Avant que meetings, films, livres et tableaux n’exercent leur veille des consciences et ne fassent consentir à l’horreur, il aura fallu toucher le cœur de tout un peuple, le convaincre de son pouvoir à se régénérer, à redevenir une «entité organique-raciale», à recouvrer son ancestrale fièvre guerrière et à retrouver  sa «zone d’expansion naturelle». Procréer, combattre, régner, tels sont les trois temps de l’impressionnante démonstration de Chapoutot. Le lire, c’est comprendre comment on passe d’une élémentaire «morale de la nature» à une ontologie criminelle du retour à soi, ou comment la condamnation de l’égalitarisme, et de l’ennemi de race, accouche d’une violence salvatrice et eschatologique. «Fermez vos cœurs à la pitié», enjoignait Hitler à ses généraux prêts à envahir la Pologne. Il allait en faire la feuille de route, entre foi retrouvée et contrainte pointilleuse, de tout un peuple, moins ceux qu’il élimina ou réduisit au silence. Le phénomène du nazisme et les premiers effets de l’épuration ont totalement échappé à Sartre. Mauvaise vue, dira-t-on. Lors de son séjour berlinois de 1933-1934, très occupé par une thèse en cours et fier d’un apolitisme dont il n’a pas encore fait le procès, le philosophe husserlien ne s’émeut guère du sort réservé à Hannah Arendt, Max Horkeimer et à d’autres intellectuels devenus «étrangers» à «la communauté du sang». La liste de ses troublantes cécités allait encore s’allonger. En 1936, anti-bourgeois comme tout jeune bourgeois plumitif, il s’abstiendra de voter et admettra son soulagement, deux ans plus tard, à l’annonce des accords de Munich. Ses passionnants Carnets de guerre, qui témoignent au passage de sa dévoration de Drieu, commencent à corriger la figure du wanderer dégagé, malgré une tendance à mettre dans le même sac, Hitler, élu démocratiquement, et les inconséquences des vieilles démocraties vis-à-vis de l’Allemagne et surtout de Staline, autre dépeceur de la Pologne. La victoire allemande, claque historique, va achever de le secouer et le ramener, de façon complexe, à l’action. Sur le véritable comportement de Sartre sous l’Occupation, objet de désopilants flingages entre experts, mieux vaut lire Ingrid Galster que ses «contradicteurs» (euphémisme au regard de la virulence des attaques dont elle fait l’objet et s’amuse avec un humour délectable).

Directes à souhait, ces «nouvelles mises au point» sont remarquables à plusieurs titres, bien qu’elles portent maintenant sur des «révélations» connues des spécialistes : preuve est ainsi faite de la composante subversive, moitié politique, moitié morale, des Mouches et de Huis Clos, un rapport des Renseignements généraux du 14 janvier 1943 corroborant le témoignage de Sartre et celui d’autres membres du Comité national des écrivains, un des foyers de la résistance intellectuelle; confirmation est donnée au fait que Sartre, malgré ses dénégations, a bien déclaré en mai 1941, sous la foi du serment, qu’il n’était ni franc-maçon, ni juif; déclaration qui lui permit, quelques mois plus tard, d’occuper au lycée Condorcet le poste de philosophie laissé «vacant» par Henri Dreyfus; de manière plus générale, la «question juive» est loin encore de le préoccuper; on note enfin qu’après avoir publié un article sur Melville dans Comœdia, feuille éclectique face à la presse ultra, Sartre aurait accepté un dîner compromettant à l’été 1941. Fut-il le seul? Début 1943, les communistes le tenaient toujours pour un disciple d’Heidegger et donc un homme à abattre. On comprend qu’il n’ait pas eu trop des mois suivants pour faire savoir où le situer, sans nuire à sa carrière théâtrale. On comprend aussi qu’Ingrid Galster en appelle à «un minimum de distance critique afin que l’œuvre de Sartre soit insérée à la place historique qui lui convient.»

Assigner celle qui revient à Maurice Blanchot bute encore sur des difficultés autrement intimidantes. Avant d’y revenir en détail, puisque Gallimard annonce la parution d’un essai de Michel Surya, et que ce dernier vient de dédier tout un numéro de la revue Lignes aux «politiques» d’un écrivain qu’on jugea longtemps infréquentable en raison de ses «passions» de jeunesse, on se contentera de rappeler ici qu’elles nourrirent une lucidité exemplaire envers la poussée hitlérienne de 1933-1934. Après une tentative inaboutie en 1984, échec lié sans doute à la parution de l’article à charge de Jeffrey Mehlman dans Tel Quel deux ans plus tôt, la collection des Cahiers de L’Herne s’ouvre donc à Blanchot. De cette livraison je ne retiendrai, momentanément, que la reprise de certains articles politiques d’avant-guerre et les précisions qu’apporte David Uhrig au tournant que Blanchot voulut faire prendre à la famille maurassienne, la sienne alors… À toutes fins utiles, rappelons que Le Rempart où s’exprima l’antinazisme de Blanchot appartenait à Paul Lévy, dont le patriotisme nationaliste et volontaire était peu suspect du moindre antisémitisme. Dès mai 1933, Hitler est percé à jour: d’un côté, la mystique de la race; de l’autre, l’apothéose du travailleur. Et Blanchot, grand style, d’écrire: «Le peuple allemand est convié à prendre conscience de tout ce qui peut renforcer sa puissance et assurer son destin.» Plus loin, il déconstruit la démagogie insinuante qui tend à masquer les concessions d’Hitler, anticapitaliste théorique, à la grande industrie. Quelques semaines plus tard, débusquant sous les excès rhétoriques les vraies menaces que fait peser la croix gammée sur «la civilisation occidentale», il préconise «une révolution plus profonde et telle que la France la veut. Et c’est de même par une diplomatie forte, sans défaillances et sans défis inutiles que se rétablira entre les deux pays un équilibre depuis longtemps rompu.» Sur l’embrigadement militaire des populations hérité de 1870, sur le réarmement fatal du pays en violation du traité de Versailles, sur la faillite prochaine du Centre catholique, la plume du Rempart assène vérité après vérité. Ses prophéties ne sont pas moins cinglantes: abdiquer aujourd’hui devant Hitler, c’est signer notre ruine. Blanchot avait 25 ans. Stéphane Guégan

*Johann Chapoutot, La Loi du sang. Penser et agir en nazi, Bibliothèque des histoires, Gallimard, 25€

*Ingrid Galster, Sartre sous l’Occupation et après. Nouvelles mises au point, L’Harmattan, 20€. En avril et mai 1943, dans Les Cahiers du Sud, tout en rappelant qu’il avait été maurassien et entendait «penser français», Sartre fit l’éloge de Blanchot et de Kafka à travers lui (voir Situations, I, nouvelle édition, Gallimard, 2010).

*Éric Hoppenot et Dominique Rabaté (dir.), L’Herne Blanchot, 39€

*Samedi 6 décembre, 9h, France-Culture, Picasso face au visage, dans l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut, avec Jean Clair et Stéphane Guégan pour invités.

https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/picasso-face-au-visage

 

Détonnant Manet

Apeuré sans doute par ce que les lettres de Courbet pourraient révéler, en cas de parution, Champfleury, l’un des papes du réalisme pourtant, écrivait en 1886: «C’est presque toujours une faute que de publier la correspondance d’un homme célèbre; il est rare qu’il n’y perde pas.» Sûr du contraire, et considérant que toute vérité est bonne à dire, Samuel Rodary nous donne enfin une édition satisfaisante de l’activité épistolaire de Manet durant «l’année terrible» (1870-1871). Il a nettoyé et annoté avec le plus grand soin la transcription courante, souvent fautive, des lettres du peintre, auxquelles se joignent celles qu’il reçut alors et celles de son frère Gustave, un proche de Gambetta et de Clemenceau, qui devait rester à Paris sous la Commune. Quand nos chers modernes vont prendre l’air à l’Estaque et à Londres, de Cézanne et Pissarro à Zola et Monet, les frères Manet tiennent bon, enfilent l’uniforme qu’allaient aussi revêtir Degas, Bazille, Regnault et quelques autres artistes promis à payer diversement l’impôt du sang. À rebours de ce qui se dit, Manet a servi son pays, il a servi la République renaissante et répondu à l’appel de la Garde nationale, il est même monté au feu entre septembre 1870 et février 1871. Faute de croquer ou de peindre son expérience militaire, comme il en émet le souhait et comme Gautier le fit dans ses admirables Tableaux de siège, Manet en donne une description aussi elliptique que passionnante, du patriotisme des premiers jours de la IIIe République aux privations de plus en plus éprouvantes, sans parler de l’isolement psychologique, sa femme Suzanne s’étant éloignée de Paris, et des réflexes de survie qui montrent de quoi est capable l’humanité en temps de guerre. Sur notre misérable condition et le comportement inégal des assiégés, civils et soldats,  Manet allait être vite édifié.

La vigilance de Samuel Rodary nous vaut une précision d’importance à ce sujet. Manet a bien participé, le 1er décembre, à la bataille qui s’est livrée entre Bry et Champigny: « Quelle bacchanale!, lâche-t-il dès le 2. On s’y fait vite du reste, les obus vous passaient sur la tête de tous les côtés, la journée est bonne disent ce matin les proclamations de Trochu, en effet nos troupes ont gardé leur position.  […] Tu diras à Alexandre que j’ai vu les frères de la Doctrine chrétienne aller chercher les blessés sous le feu de l’ennemi, là où les soldats des ambulances et de la ligne ne voulaient pas aller.» Ne nous laissons pas abuser par son humour inentamé, qui ne cède jamais à la gloriole personnelle et sait reconnaître la bravoure chez qui elle se manifeste. Or d’autres témoins nous parlent d’une «bataille horrible à voir» et Duret, l’un des amis de Manet, nous rappelle qu’il porta alors «des ordres dans le rayon du feu». À l’évidence, le choc fut éprouvant. Le 7 décembre, il quittait l’artillerie pour l’état-major: «Le premier métier était trop dur.» Ses lettres, du reste, avouent rapidement une vraie lassitude et le sentiment qu’il faut se hâter à trouver une issue honorable au conflit. Il s’agit, en fait, d’un des points d’achoppement qui devaient mener à la Commune… Car, point capital, le siège fut pour les frères Manet un moment politique fort. La correspondance l’enregistre à différents stades. On y voit Eugène – futur époux de Berthe Morisot – se pousser du côté du gouvernement de la Défense nationale et donc de Gambetta, l’homme central pour le clan. On suit le peintre et son ami Degas aux réunions qui se multiplient avant l’explosion de mars 1871. Le 15 septembre 1870, ils assistent ainsi au meeting du général Cluseret, futur communard, et déjà en froid avec le gouvernement provisoire, jugé trop peu populaire et trop peu réformateur. À cet égard, l’état d’esprit de Manet évolue vite, à mesure que renaît le spectre la guerre civile. Certaines de ses notations les plus intéressantes concernent les menées de l’extrême-gauche, blanquiste et autre, entre le 31 octobre et le 22 janvier, alors que s’esquissent les pourparlers d’un armistice catastrophique… Si les lettres du début février 1871 respirent l’impatience des retrouvailles avec Suzanne, elles sont assombries par la nouvelle du décès de Bazille (qui remonte au 28 novembre!) et l’élection d’une assemblée peu républicaine en dehors des élus de Paris (Hugo, Gambetta et Rochefort), vite démissionnaires… La capitale entre en état d’insurrection. Manet la quitte autour du 12 février, et c’est désormais Gustave qui nous renseigne sur la situation et leur position. La lettre décisive, c’est celle du 2 mars qui met en balance réaction monarchiste et radicalisme ultra comme deux fléaux également dangereux: « Il dépend maintenant de M. Thiers de nous sauver, ou de faire éclater l’émeute », écrit Gustave lucide. On connaît le choix de Thiers et les conséquences de la journée du 18 mars.

Ce jour-même et le 21, dans deux lettre superbes au graveur Bracquemond, expédiées depuis Arcachon, Manet dénonce et l’assassinat des généraux Lecomte et Thomas par les insurgés, et le choix de Thiers de ne pas avoir ramené le gouvernement et l’Assemblée à Paris. Dans les semaines suivantes, qui verront la politique du pire s’installer des deux côtés, Gustave se mêle aux dernières tentatives de réconciliation entre Versailles et la Commune. Au sein de la Ligue d’union républicaine pour les droits de Paris, et donc aux côtés de Clemenceau et  Lockroy, Gustave bataille ferme.  En vain, le 18 avril, c’est l’échec définitif. Viendra le silence de mai, puis l’écrasement de la Commune, une répression si brutale que le peintre, rentré début juin, pourra dire son écœurement au frère de Berthe Morisot… Peu avant qu’il ne donne à son profond dégoût de la boucherie versaillaise la forme de deux estampes clandestines, il songe à remettre le pied au Salon de 1872, où il devait exposer Le Repos de Providence et surtout Le Combat du Kearsarge et de l’Alabama, toile ancienne et comme réinvestie, où se réaffirmait son patriotisme intact. Par un de ces décrets du Ciel que les mortels doivent accepter sans chercher à les comprendre, dirait le grand Pascal, le tableau de Philadelphie revient à Paris et domine de sa fulgurance la passionnante exposition Durand-Ruel. Ce miracle ne venant pas seul, d’autres Manet sont là, parmi des Renoir et des Degas de premier plan, le grand Delacroix de Philadelphie et Jo l’Irlandaise de Courbet, aux seins de déesse.

Il est assez curieux, à première vue, que Durand-Ruel se soit décidé à acheter 25 Manet en 1872. Que nous apprend, en effet, la lecture des Mémoires du marchand, plus célèbres que lus, et que les éditions Flammarion remettent heureusement en librairie? À l’opposé de la famille Manet, où l’on chérissait le souvenir de la II République, les Durand-Ruel, monarchistes et catholiques tendance Veuillot, s’étaient mieux accommodés du régime impérial. Est-ce par mépris de la IIIe République, que le marchand fuit Paris pour Londres? En tous cas, il y fit des affaires et comprit que la peinture de Monet et Pissarro, eux aussi provisoirement exilés, avait un avenir commercial. Au sujet de la Belgique, où il mettait un pied au même moment,  les Mémoires de Durand-Ruel avouent sans détour que les prix y flambaient: «Bruxelles, par suite du siège de Paris, était devenu un centre très important d’affaires. Beaucoup d’artistes et d’amateurs français s’y étaient réfugiés et les amateurs, comme les marchands étrangers, s’y rendaient pour acheter dans des conditions favorables ce qu’il pourrait y avoir à vendre.» S’il excellait dans tous les mécanismes de vente, Durand-Ruel, très «éclectique» (Sylvie Patry) par goût et nécessité, ne s’est jamais borné à la promotion des modernes. La légende ici encore trahit les faits. Sous le Second Empire, outre Delacroix, Millet et les paysagistes de Barbizon, il spécule sur Fromentin et Daubigny, mais aussi Cabanel, Bouguereau et Bonnat : «J’achetai ou je commandai, dans le cours des différentes années qui suivirent, à tous ces peintres une quantité de tableaux dont nous trouvâmes plus aisément la vente que celles de nos œuvres de prédilection.» Quant au Salon des Refusés? «Je ne crois pas être allé voir ce Salon. Ce qui prouve à quel point j’étais absorbé par mon travail au magasin et par la campagne que je menais en faveur de mes peintres favoris. Ce fut une faute de ma part […].» Il en commit d’autres, comme de ne jamais s’intéresser à Manet avant 1872. «J’avoue franchement que jusque-là je n’avais jamais regardé sérieusement les œuvres de Manet.» On connaît bien l’histoire de cet achat à deux temps. Chez Alfred Stevens, Durand-Ruel découvre d’abord deux toiles, Le Port de Boulogne au clair de lune (Orsay) et Le Saumon que Gautier avait signalé en son temps. Peu de jours après, il en acheta 23 autres pour 35000 francs. Une misère quand on songe à sa moisson, de La Chanteuse des rues au Christ du Met, du Chanteur espagnol au Combat du Kearsarge, et quand on se souvient qu’il avait payé la tapageuse Salomé de Regnault 12000 francs en 1870, avant de partir pour Londres. Comme le souligne Simon Kelly dans le catalogue, Durand-Ruel était tout sauf un ingénu en matière d’art, il sut faire du stock sur un peintre qui montait. Son flair, indéniable, ne doit pas nous dissimuler son intraitable agilité financière. Doit-on oublier qu’il paya Manet par traites, et qu’il revendit vite certaines de ses toiles avec un sérieux bénéfice. Le Combat du Kearsarge, acheté 3000 francs, est cédé 5000 dès le 17 novembre! « Manet étonnant », disait Fantin-Latour en 1871. Étonnant Durand-Ruel, répond l’écho. Stéphane Guégan

*Édouard Manet, Correspondance du siège de Paris et de la Commune 1870-1871, textes réunis et présentés par Samuel Rodary, L’Echoppe, 24€. Ces lettres de Manet m’ont convaincu que le fameux Léon n’était ni son fils ni son demi-frère.

 *Paul Durand-Ruel, Le Pari de l’impressionnisme, Musée du Luxembourg, jusqu’au 8 février 2015. Catalogue sous la direction de Sylvie Patry, RMN éditions / Musée du Luxembourg-Sénat, 35€.

*Paul Durand-Ruel, Mémoires du marchand des impressionnistes, ouvrage revu, corrigé et annoté par Paul-Louis Durand-Ruel et Flavie Durand-Ruel, Flammarion, 2014, 32€.

*Claire Durand-Ruel Snollaerts, Paul Durand-Ruel. Le marchand des impressionnistes, Gallimard / RMN Grand Palais, 8,90€.

T R I B U (T)

La revoilà la tombeuse, la dévoreuse, l’ensorceleuse, pour le dire comme Dominique Bona, qui consacre à Jeanne Loviton une biographie moins sévère que celles de ses prédécesseurs. Aurait-elle succombé à cette Calypso au physique ingrat qui injecta tant de passion dans le cœur de vieux écrivains qu’on lui pardonnerait presque le poison qu’elle y versait avec le même plaisir? Sans doute. Son livre brosse vivement, et vertement quand nécessaire, le portrait d’une séductrice ivre d’elle-même, plus maîtresse de ses transes que l’insatiable Giraudoux, et n’abandonnant qu’à de rares élus le privilège d’atteindre son cœur. Un seul parvint à la conquérir en totalité, à l’obliger à s’oublier, ce fut Robert Denoël, prédateur en tout, dont elle partageait la fougue naturelle, la frénésie sexuelle, le goût de la vraie littérature et la fascination des idéologies fortes. Qui dira le tropisme mussolinien de Jeanne, tôt contracté, et réchauffé plus tard entre les bras de Malaparte? Qui dira jusqu’où s’étendait son cercle sous l’Occupation quand, écrit Dominique Bona, elle continuait à brûler les planches du Tout-Paris et croquer hommes et femmes. Arrondissant les effets d’un divorce avantageux, ses affaires éditoriales l’avaient mise largement hors du besoin. La fête pouvait continuer. De temps à autre, elle y conviait Paul Valéry, qui aurait pu être son père et qui fut, par intermittences, son amant à partir d’un certain 6 février 1938, et non 1934, c’eût été trop beau.

Entre eux, d’emblée, il y a maldonne. Ils ne peuvent s’aimer du même feu. Valéry se sera pourtant dépensé en assauts virils, saine lubricité, attentions, tendresses, coups de main et, suprême hommage de cet éternel mallarméen, en poésies merveilleusement ciselées. L’Europe sombre, ses chères valeurs s’effondrent, et Valéry l’aura enregistré mieux que personne, lui pétrarquise comme un adolescent en verve et en manque, en attente de l’étreinte qui va le rendre à lui-même. Ces poèmes, chéris comme leur objet, il ne les a pas publiés. Et la mise en scène que donne Jeanne à leur rupture en avril 1945, coup de grâce précédemment évoqué ici, ne put qu’éteindre tout désir de donner à ses contemporains la jouissance d’en déchiffrer les aveux les moins impudiques. Bernard de Fallois, grand défenseur de la chose poétique, les a jugés dignes d’être lus et il avait bien raison de le penser. Offert en 2008 à la curiosité de celles et ceux qui avaient goûté à quelques miettes de la correspondance des deux amants, ce bouquet inespéré a la couleur de leur relation en dents de scie. Valéry, d’une plume toujours tenue, jamais égarée par la lave sensuelle qu’elle peine à endiguer, se fait ici Ronsard, Banville et Gautier, verlainise même, oubliant le conseil que lui donnait son ami Pierre Louÿs au tournant nouveau siècle. Si l’esprit ne manque jamais à ce prince de l’intelligence, l’ironie, et donc la lucidité, imprègnent aussi cette longue tresse amoureuse, qui procède du glissement des identités, de l’inversion du vide en plénitude, et de la souffrance en jouissance. Il va jusqu’à paraphraser Baudelaire et son Invitation au voyage. Mais le lecteur d’aujourd’hui songe moins à la douceur qu’à la douleur de fuir là-bas avec Jeanne la tueuse…

Cela dit, Dominique Bona a peut-être raison de nous laisser penser que le fiasco de cette idylle ne résulte pas seulement du cynisme et de la froide mythomanie de Lotiron. Valéry n’a-t-il pas cédé à l’illusion d’un dernier «grand amour»? Ne s’est-il pas laissé prendre au piège de son propre rêve? Du pur Mallarmé, en somme… De surcroît, ce n’était pas la première incartade que s’autorisait ce bon père de famille, marié à Jeannie Gobillard, la nièce de Berthe Morisot, depuis mai 1900. L’écrivain comblé d’honneurs, quarante ans plus tard, était loin de posséder le train de vie de sa dulcinée. Loviton roule carrosse quand lui et sa femme se déplacent en métro. Leur trésor à eux, c’est la sérénité domestique dont a besoin ce travailleur dur à l’effort, c’est aussi le couple que forment Julie Manet, la fille de Berthe, et Ernest Rouart. Tout ce petit monde, soudé par les souvenirs et une certaine idée de l’art français, constitue le phalanstère du 40 rue Villejust, qui a remplacé le libre amour par la libre pensée. Julie et Ernest ne sont pas seulement d’exquis voisins, ils vivent au milieu des tableaux et des chevalets, réconcilient bourgeoisie et bohème. La peinture moderne a trouvé ses dieux en Manet et Degas, deux aigles (surtout le premier) avec lesquels Henri Rouart, le père d’Ernest, a participé au siège de Paris sous l’uniforme (voir plus bas). «Heureux de peindre, insoucieux de gloire» (Paul Valéry), Henri sera ensuite de toutes les expositions impressionnistes, comme le rappelle l’astucieux hommage du musée de Nancy, où trois générations de Rouart viennent attester, chacune avec son style, la haine familiale du lâché et de l’informe.

Si Corot hante le premier, Degas et Caillebotte le second, Augustin est le plus séduisant des trois. Frédéric Vitoux note les dissonances holbeiniennes du petit-fils d’Henri. Sa musique, pour être moins déférente, réveille ici et là le souvenir des incursions de Manet dans les étranges songeries et mutismes de l’enfance. Le catalogue nancéen se referme sur un billet espiègle du fils d’Augustin, qui n’est autre que l’écrivain Jean-Marie Rouart. Écrivain de conviction et presque de contestation tant il lui a semblé impossible d’embrasser à son tour la marotte des pinceaux et de plier à la ligne dynastique son incurable romantisme. On entendra le mot dans ce qu’il possédait encore de fièvre magnétique pour un jeune homme, lecteur de Stendhal et de Drieu, se découvrant, vers 1960, une sévère dilection pour les femmes et la littérature. Ne pars pas avant moi – titre superbe soufflé par son complice Jean d’Ormesson – est une savoureuse boîte à souvenirs où circulent entre les hussards de l’époque, de Michel Déon à Nourissier, d’envoûtants parfums de femmes. On laissera à ses lecteurs le temps de découvrir par eux-mêmes le pouvoir des fringances de Miss Dior sur le bachelier sans bachot, un peu fauché, mais riche de son charme, et bientôt de sa vocation, dans le Paris pompidolien. N’était la tristesse qui sied aux hommes bien nés, et aux amoureux qui aiment à se «fondre dans la nuit», le roman de Rouart serait comme une Éducation sentimentale inversée, où le passage à l’acte, et non le renoncement, servirait de morale. Très Manet, au fond.

Stéphane Guégan

*Dominique Bona, Je suis fou de toi. Le grand amour de Paul Valéry, Grasset, 20€ // Paul Valéry, Corona et Coronilla. Poèmes à Jean Voilier, Editions de Fallois, 2008, 22€ // Les Rouart. De l’impressionnisme au réalisme magique, Musée des Beaux-Arts de Nancy, jusqu’au 23 février 2015. Catalogue sous la direction de Dominique Bona, avec des contributions de Frédéric Vitoux et Jean-Marie Rouart, Gallimard, 35€ // Jean-Marie Rouart, Ne pars avant moi, Gallimard, 17,90€

*Édouard Manet, Correspondance du siège de Paris et de la Commune 1870-1871, textes réunis et présentés par Samuel Rodary, L’Echoppe, 24€ // À tous ceux qui auraient envie de comprendre l’importance politique et esthétique que revêtent le siège de Paris et les lendemains de la Commune pour Manet, je ne saurais trop conseiller la lecture des lettres du peintre telles que Samuel Rodary vient de les éditer et de les commenter. Personne ne connaît aussi bien cette correspondance que lui. Il en détache pour l’heure la moisson de «l’année terrible». Elle devrait être prescrite à tous les écoliers de France. Avant d’en reparler, j’aurai le plaisir de présenter cette publication, mardi 25 prochain, salle Giorgio Vasari, à l’INHA et à 19h00, en présence de Samuel Rodary et de Juliet Wilson-Bareau, experte de Manet. SG

– Christel Pigeon et Gérard Lhéritier, L’Or des manuscrits. 100 lettres illustres et illustrées, Musée des Lettres et Manuscrits / Gallimard, 29€ // Parmi les merveilles du troisième volet de cette collection, indispensable aux amateurs de l’épistolaire, on notera la longue lettre (quatre pages aquarellées) adressée à Henri Guérard, le mari d’Eva Gonzalès, durant l’été 1880, par Manet… Cette perle a rejoint la fondation Custodia en 2002. Le temps passé et le temps (compté) de l’avenir la traversent joyeusement, et douloureusement. D’autres feuilles, où écriture et dessin ressoudent leur parenté profonde : Célestin Nanteuil à Marie Dorval en 1835, Nerval à Gautier en 1843, Gautier à Ingres en 1859, Derain à Cocteau en 1918, Duchamp à Yvonne Crotti en 1946. Que du très bon. SG

Plein Nord !

Trois génies, trois expositions qui ne viendront évidemment pas en France, trois catalogues ad hoc, trois façons d’inscrire Rubens dans sa véritable histoire, qui débute avant sa naissance et ne s’est pas encore achevée… À tout seigneur, tout honneur, laissons Pieter Coecke van Aelst (1502-1550) ouvrir la marche. Connu pour avoir été le beau-père de Pieter Brueghel l’Ancien, il est surtout l’homme qui fouetta la tradition flamande par son dialogue ininterrompu avec Raphaël et Giulio Romano, lointains intercesseurs d’une peinture à la fois déniaisée et vigoureuse, sensuelle et cruelle selon les besoins et les clients. Le fait d’avoir travaillé pour François Ier, Marie de Hongrie et Charles Quint n’en fait pas un peintre de cours, mais ces commandes royales donnent déjà la mesure d’un artiste peu mesuré. Ajoutons qu’il alla à Rome et voyagea jusqu’en Turquie, traduisit Serlio et reçut le soutien financier de la ville d’Anvers en 1541-1542: l’industrie de la tapisserie, où son rôle fut décisif, était si favorable à l’économie locale! Comment se fait-il qu’un tel artiste n’ait pas conservé sa place éminente jusqu’à nous? On le comprend en lisant la publication du Met, fruit d’une enquête admirablement poussée à terme, et d’une reconstruction soignée de son corpus. Il a longtemps échappé aux faciles inventaires pour deux raisons: Pieter Coecke van Aelst privilégie l’invention sur l’exécution, le dess(e)in sur l’œuvre, et sa peinture, si belle soit-elle, s’efface devant la puissance des tentures, moins accessibles par définition. Or c’est là qu’il donna le meilleur de lui-même et fit parler une franchise d’approche plutôt rare. Elle ne sort pas de rien: formé auprès de son beau-père, Jan Mertens van Dornike, Pieter Coecke van Aelst a absorbé Bernard van Orley et le génial Gossaert. D’où sa propension aux formes trapues et aux actions vives. La tapisserie, de plus, va servir de médium idéal à l’émergence d’un espace plus fluide et hétérogène que celui du tableau, comme le note justement Elizabeth Cleland. Un espace qui obéit moins au creusement perspectif qu’il ne projette motifs et corps vers l’avant, à la rencontre du spectateur. La meilleure confirmation en est la série dédiée à La Vie de saint Paul, autrement plus virile que celle de nos modernes exégètes. S’il y a du Raphaël là-dessous, cette influence ultramontaine n’épuise pas la virtuosité narrative du Flamand et la sublime barbarie déployée par les scènes les plus sanglantes.

Parler ici de force pré-baroque, au risque de l’anachronisme usuel, serait justifié, d’autant que l’exposition du Met parvient aisément à étayer l’idée d’une postérité rubénienne directe… À Bruxelles, la lecture s’inverse. Rubens y triomphe comme le cœur battant de toutes les modernités, l’étincelle qui alluma tous les feux, de Delacroix, magnifiquement représenté, à Watteau, Boucher, Manet, Corinth, Böcklin, Kokoschka et Picasso! La valeur de ce genre de palmarès a été trop souvent mis en doute pour ne pas insister d’emblée sur les nuances de la démonstration bruxelloise. Nico van Hout, son commissaire, partage notre méfiance envers les belles généalogies qui, à coup d’influences en chaîne, finissent par faire ressembler l’histoire de la peinture à une interminable course de relais… Au contraire, le parcours thématique rapproche Rubens de ses héritiers en mettant en évidence le sens des emprunts, remplois, recyclage et détournement. Après avoir contracté lui-même quelques dettes auprès de Michel-Ange, Titien et Caravage, il était normal qu’il fît partager ses trouvailles à l’Europe entière, présente et à venir. Les salles consacrées à la violence et au sexe tournent autour de l’intempérance des corps et des pinceaux, tant il est vrai que Rubens peint autant la fureur des passions, qu’il ne les libère en parfait connaisseur de la catharsis des anciens. Contre le poncif d’une peinture nordique qu’on croit plus réaliste qu’idéelle, faut-il rappeler l’immense culture de Rubens, le doctus pictor par excellence? La section religieuse, intense, aurait pu être plus abondante, et celle des portraits moins généreuse en tableaux secondaires, au regard des incomparables effigies génoises de Rubens. On aurait aimé enfin que la salle consacrée au Jardin de l’amour, bijou du Prado, fût la dernière, tant elle montre combien le peintre des rapts lubriques sut célébrer la diplomatie des cœurs et inventer la fête galante de Watteau.

Ce petit rappel ne s’adresse qu’aux actuels détracteurs. Car il en est… Parce que Rubens fut un grand peintre politique, un site l’a qualifié récemment de «valet complaisant» et benoîtement à la cinéaste pro-hitlérienne Leni Riefenstahl. La foudre bienpensante ne s’est pas moins abattue sur ses femmes aux expansions sublimes mais qui passent, chez certains, pour indiciblement répugnantes ou dégradées. Puritanisme, féminisme et haine du beau sexe rôdent aussi sur les terres de Rembrandt auquel la National Gallery de Londres consacre une exposition historique en revisitant les ultimes années du peintre. Que n’a-t-on dit du «dernier» Rembrandt, formule tendancieuse qui enterre l’artiste, en l’analysant depuis sa mort, au lieu d’explorer sa façon de la défier? Victimes de cette peinture bouleversante, de son alliance unique de présence et d’intériorité, les historiens de l’art ont tardé à se défaire de la thèse de Riegl et Wölfflin, suivant laquelle le «vieux» peintre, se retirant de la vie par avance, aurait opté pour un style plus synthétique, pour ne pas dire abstrait, et une vision spiritualiste du monde. À partir de 1651, le «refus des apparences» lui aurait permis d’accéder à une forme d’absolu, seule consolation d’un homme criblé de dettes et malheureux en amour. De ce mauvais roman aux accents sulpiciens, Jonathan Bikker et Gregor J. M. Weber s’affranchissent dès l’introduction du catalogue de Londres. Leur Rembrandt n’a rien abdiqué, malgré ses créanciers, les tracasseries de l’église réformée et un marché de l’art très conflictuel.

Au contraire, suivant en cela le témoignage ancien de Houbraken, les commissaires estiment que cet homme aux abois va radicaliser sa manière par stratégie commerciale, la purger notamment de tout rubénisme, auquel se sont convertis quelques-uns des ses anciens élèves et collaborateurs, Flinck et Bol entre autres. Bref, il creuse l’écart en outrant l’épaisseur de ses tableaux, les cadrages serrés, le tranchant des gestes ou l’absorption des attitudes. Ses personnages nous empoignent ou nous ignorent sans déchoir de leur souveraineté. Les ultimes autoportraits ne sentent ni le désespoir matériel, ni la contrition. Rembrandt a beau courir après l’argent et fuir les rumeurs, il reste l’objet d’une admiration qui déborde largement Amsterdam et touche l’Italie. Un célèbre tableau du Rijksmuseum d’Amsterdam l’identifie à saint Paul, enturbanné comme un Oriental des premiers temps chrétiens, tenant le Livre dans les mains et posant le doigt sur la trace scripturale de son martyre. Rembrandt, en fait, joue avec son image publique plus qu’il ne la subit. C’est la grande leçon de Londres, au-delà de l’inoubliable fête des yeux et du bouquet de chefs-d’œuvre, dont on détachera la Lucrèce de Minneapolis et la Bethsabée du Louvre, récemment nettoyée, deux des plus beaux tableaux du monde. D’autres toiles nous rappellent que Rembrandt est resté entouré de collaborateurs, tel le magnifique Arent de Gelder, qui a assez clairement mis la main à la pâte. Mais l’exposition, délaissant les questions d’attribution comme elle en avait le droit, préfère nous confronter à l’essentiel. Quelque chose de fondamental, on le sent, se joue ici et là, surgi de la présence physique du Christ bafoué comme du spectacle d’une humanité qui, vice et vertu, ne peut se laver de sa part animale, se débarrasser tout à fait de la faute. Il est bon qu’une exposition consacrée à Rembrandt juxtapose la haute poésie sacrée et son goût pour les aspects les plus humbles ou les plus curieux de l’univers qui fut le sien. À sa quête du divers, dans l’ordre humain et animal, culturel et ethnique, répond justement la liberté du peintre, du graveur et du dessinateur. Comme Zeuxis, dont il se réclame dans un autoportrait railleur, Rembrandt et sa vieillesse frondeuse se riaient des adeptes de la beauté trop peignée. Stéphane Guégan

*Grand Design: Pieter Coecke van Aelst and Renaissance Tapestry, New York, The Metropolitan Museum, jusqu’au 11 janvier 2015. Elizabeth Cleland (dir.), Pieter Coecke van Aelst. La peinture, le dessin et la tapisserie à la Renaissance, Fonds Mercator, 99,95€.

*Sensation et sensualité. Rubens et son héritage, Bozar, Bruxelles, juqu’au 4 janvier 2015. L’exposition ira ensuite à la Royal Academy de Londres. Catalogue Fonds Mercator / Royal Academy Enterprises / Seemann, 44€.

*Rembrandt: The Late Works, The National Gallery, Londres, jusqu’au 18 janvier 2015. L’exposition ira ensuite au Rijksmuseum d’Amsterdam. Jonathan Bikker et Gregor J. M. Weber (dir.), catalogue, The National Gallery publishing, 19,95€.

Guerre totale

Les commémorations de 14-18 vont leur train, avec des hauts et des bas, et sans trop mobiliser. On comprendrait que le public ne se soit pas enflammé pour l’adaptation mollassonne, plébiscitée par la presse, que la télévision vient de donner de Ceux de 14. Pauvre Maurice Genevoix, son merveilleux livre rabaissé à une aimable chronique! Du côté des Invalides, c’est l’inverse: Vu du front empoigne son sujet avec ampleur et audace. Le musée de l’Armée, très attendu sur ce terrain miné, réussit là où beaucoup ont échoué: montrer la Grande Guerre, comme l’écrit l’historien Antoine Prost, «dans sa totalité». Qu’est-ce à dire? Plus riche que son titre ne le laisse deviner, Vu du front ouvre largement son champ de vision et s’attaque à la diversité du conflit, tant militaire que géographique, comme à la différence des regards. Loin de se complaire dans l’horreur ou la sentimentalité victimaire, l’exposition fait droit aux belligérants et aux attitudes les plus opposés, de même qu’aux esthétiques et aux imageries les moins réconciliables. Elle ne cherche même pas à choisir entre François Flameng et Vuillard, Georges Scott et Léger, Devambez et Masson. Choisir serait trahir ici. Mais ce refus d’exclure, au nom de l’art ou de la bien-pensance, n’est pas seulement de bon sens. Il a aussi des vertus heuristiques. On a longtemps cru et écrit que la guerre de 14-18 avait peu produit d’images adéquates à sa vraie nature: une boucherie de masse où l’initiative et le courage personnel s’étaient presque effacés devant le meurtre collectif. L’homme aurait perdu, l’acier triomphé. Il n’en fut rien. Bien que les premiers carnages aient invalidé la geste des anciens tableaux de bataille, non sans quelques exceptions surprenantes, un certain héroïsme, un lyrisme retrempé, a résisté au conflit et saisit quelques artistes. Non les moindres…

François Flameng
Guetteurs allemands équipés de cuirasses de tranchées et de masques à gaz, août 1917. Paris, musée de l’Armée

Le Verdun de Vallotton et son «quelque chose d’effroyable et en même temps de brillant» ne sont pas aussi isolés qu’on le croit. L’espèce de merveilleux qu’Apollinaire et Léger demandèrent à la guerre, au risque de se faire quelques ennemis, s’épanche aussi bien chez Félix Del Marle, proche des futuristes et explosif comme eux, que chez Henri Gaudier-Brzeska dont Le Martyre de saint Sébastien condamne l’animalisation de l’adversaire comme une insulte à Dieu. «Je reviens d’un enfer d’où peu échappent», écrit-il au poète vorticiste Ezra Pound, le 28 septembre 1914. Admirable sculpteur français, Gaudier-Brzeska était rentré d’Angleterre pour servir la France, il meurt au champ d’honneur, le 5 juin 1915, mais après avoir connu «l’intensité de la vie»… Tel est aussi le scandale de la guerre, ces montées d’adrénaline-là. Le grand art, du reste, n’a cure de nos simagrées. Peu lui importe que la guerre moderne soit devenue mécanique ou «invisible», comme le déplorait Camille Mauclair devant le spectacle des soldats troglodytes, il se réinvente au contact de l’impossible. Georges Scott à Henri Barbusse : «Ce que vous avez vu dans L’Illustration n’est que de l’imagerie; ce que je fais pour moi, pour après, vous verrez […] est bien différent.» Vu du front se joue aussi des limites que s’imposaient les artistes.

Stéphane Guégan

*Vu du front. Représenter la Grande Guerre, Musée de l’armée, jusqu’au 25 janvier. Important et savant catalogue, Somogy, 39€.

D’autres télégrammes du front…

La guerre de 14, refermant le XIXe siècle, a précipité la mort des Salons et le triomphe du marchand d’art moderne, comme le reconnaît Cormon en octobre 1917: «Les hostilités n’ont pas arrêté la spéculation sur les œuvres d’art, bien au contraire.» Nos foires actuelles ne sont que la parodie obscène de «l’exposition des artistes vivants», cette belle institution imaginée par Colbert pour stimuler la créativité des académiciens. À partir de 1881, le Salon en se multipliant avait renoncé lui-même à une part de son exemplarité. L’État surtout lui avait ôté, sinon ses subsides, son parrainage. En régime de libéralité ouverte, ces rassemblements annuels, quelle qu’en soit l’esthétique avouée, conservatrice ou progressiste, allaient perdre le combat face au marché et bientôt aux premiers musées d’art moderne. Le livre passionnant de Claire Maingon ne se borne pas analyser un moment de crise et sa portée actuelle. Il montre aussi que le conflit, loin de démonétiser les esthétiques que l’avant-garde disait périmées, revitalise la vieille peinture d’histoire, lui assurant un ultime sursaut, et conforte la remise en cause du dogme moderniste, qu’on ne confondra pas nécessairement avec le fameux «retour à l’ordre», diabolisé depuis les travaux de Kenneth Silver. SG  // Claire Maingon, L’Âge critique des Salons: 1914-1925. L’école française, la tradition et l’art moderne, PURH, 35€.

La photo est célèbre qui montre Clemenceau à sa table de travail, quittant un instant sa pensée pour défier l’objectif. Nous sommes en 1898 et l’homme du J’accuse de Zola, après avoir été antidreyfusard, marche déjà à grandes enjambées vers la gloire du Tigre. Celle du «Père la Victoire». Avec un peu d’attention, on remarque la présence de toutes sortes d’objets asiatiques, et notamment un petit coffret japonais montrant Shâkyamuni atteignant le nirvâna… Tout un programme! Ce Républicain hostile aux extrêmes a pratiqué le bouddhisme comme Sénèque le détachement des choses et des vanités. L’exposition de l’Historial de la Vendée, deuxième moment d’un remarquable hommage à l’enfant du pays, inscrit l’Orient de Clemenceau entre sa collection et son voyage en Inde, pays dont il aimait autant la sagesse que l’art métissé de sources grecques. Dès après la Commune, semble-t-il, le publiciste commence à rassembler quelques estampes japonaises et autres objets dont il prise l’utile perfection. Cette marotte ne mollira jamais : en 1890, il est l’un des prêteurs remarqués de la première exposition française d’envergure à être consacrée aux gravures nippones; six ans plus tard, Edmond de Goncourt lui adresse un exemplaire dédicacé de son Hokusai. Entre lui et Monet, de même, coule une identique fièvre irrédentiste. Cela dit, le catalogue aurait pu nous épargner le parallèle obligé encore Clemenceau l’humaniste et Ferry le colonialiste. Mona Ozouf, dans le brillant et courageux essai qu’elle a consacré à ce dernier (Gallimard, 2014), a fait justice de l’opprobre qui poursuit «le civilisateur des races inférieures» et rappelé, après Churchill, que le Tigre fut bien aise de disposer des bataillons coloniaux en 1918. La politique ou l’art des contorsions. SG // Clemenceau, le Tigre et l’Asie, Historial de la Vendée, jusqu’au 25 janvier 2015. Catalogue, Snoeck éditions, 42€.

Une bonne biographie n’a rien d’un pacte d’admiration. D’entrée de jeu, le Clemenceau de Deschodt se situe à bonne distance de ses prédécesseurs et de son objet. Voilà un livre qui, écriture et jugement, brûle les doigts et ne vous lâche plus. Certes les raisons d’entretenir la mémoire du grand homme, et d’en retraverser la vie et les combats à nouveaux frais, ne manquent pas. Elles abondent même, voire abusent. Actes, discours et écrits de toute nature, c’est l’avalanche. Il fallait trier sans appauvrir un destin et une personnalité riche et variée, et dont les hommes politiques, depuis De Gaulle, n’offrent guère l’équivalent. L’exercice du pouvoir aujourd’hui ne s’embarrasse plus de l’amour des lettres, du culte des arts et de la fidélité à l’honneur national. Encore que Clemenceau, piètre écrivain, ait préféré Monet à Manet, et n’ait pas agi envers tous, et en tout, avec cette haine de l’injustice dont il se prévalait bruyamment. Les racines sont celles de la bourgeoise protestante et quarante-huitarde. On aime le peuple sans en être, et la République sans donner dans les chimères du collectivisme (Clemenceau ne loupera pas Jaurès). Imprécateur né, il dévore vite, trop vite, ceux qu’il a adorés, avant et après la Commune, de Gambetta (ah le programme de Belleville!) à Ferry (Deschodt, sur l’affaire coloniale, prend le parti de Clemenceau tout en citant ses propos sur les «nègres» paresseux parus dans La Justice de février 1895!). Pour être venu tard à la politique politicienne, le Tigre en adopte vite les travers et, le cas échéant, le double jeu. Anarchiste et conservateur, comme il se définit lui-même, il caresse surtout, dit Léon Daudet, les lubies de la «scène». De là à voir en lui un cabot volontiers joli cœur… À Sarah Bernhardt, en juillet 1890: «La tempête toujours et partout, voilà mon lot.» Mais ses foucades n’altèrent pas ses convictions, de la haine de Thiers (comme Manet pour le coup) à son «Il faut vaincre». Un radical historique, en somme. SG // Éric Deschodt, Pour Clemenceau, Éditions de Fallois, 19€.

Ce nègre de Dumas !

Fils d’un mulâtre de Saint-Domingue qui avait fini général d’Empire – le fameux «diable noir» craint des Autrichiens et même de Bonaparte – , le bel Alexandre était fier de sa crinière crépue et sûr de son ascendant sur les dames. L’une d’entre elles, la célèbre Mélanie Waldor, ne lésinait pas sur les épithètes, dans ses tendres missives, pour rallumer une flamme déjà éteinte en 1831. «Sang africain», «âme de feu», le ton était celui de la passion ardente, ardente et meurtrie. Le premier volume de la correspondance de Dumas, éditée par le très savant Claude Schopp, croque sur le vif le grand écrivain et le premier romantisme, le plus frénétique, derrière le bourreau des cœurs et le forçat des lettres. Seuls les idiots et les incultes, ce sont souvent les mêmes, le relèguent encore parmi la littérature de distraction, dont la valeur s’épuiserait à trousser des récits haletants et camper des personnages typés. Si les romans de Dumas ne traînent pas en chemin, si ses héros des deux sexes aiment à forcer le destin, c’est que la littérature, avec le romantisme, eut soudain l’âge de ses auteurs. Mais ne confondons pas jeunesse et jeunisme. Le très combustible Dumas, celui que ce premier volume suit jusqu’à l’âge de 30 ans, ne se laisse pas vivre, et n’imagine pas qu’il lui suffit de remplir pièces et nouvelles historiques d’insolence Jeune-France ou d’indolence créole…

Ses lettres, qu’on découvre plus nombreuses et riches que prévu, le saisissent en action, à l’affût des comédiennes autant qu’acharné au travail. Avant de recourir à ses fameux nègres, le cher Maquet entre autres, Dumas n’a que son ambition de poète frustré et de saute-ruisseau fauché pour satisfaire aux exigences de la scène, sa première et durable maîtresse. Le théâtre est roi alors, et qui veut régner doit s’y faire un nom et s’y maintenir en prenant le public à revers. La guerre a changé d’armes, pas de stratégie. D’autres se sont polis au journalisme, Alexandre prend d’assaut les salles obscures, et très vite la Comédie-Française après l’ambigu-comique et avant la Porte Saint-Martin. Cette folle passion théâtrale donne son souffle roboratif à la biographie que Sylvain Ledda, expert inspiré de la scène romantique, vient de signer sur Dumas. Gravir et brûler les planches au milieu des années 1820 devient l’idée fixe de toute une génération, impatiente de redonner des couleurs à la tragédie et de parler au présent. Comme nous le vérifierons plus loin, le moment est propice, la Restauration, stupidement calomniée aujourd’hui, favorise les premiers succès de Dumas, malgré son affiliation libérale très affirmée, et Louis-Philippe, dont il a été proche très tôt, les parachève dès avant la Révolution de Juillet. En croisant la correspondance de Schopp et la biographie de Ledda, il faut donc saisir cette chance de revivre l’un des plus hauts moments du génie français, celui qu’aura ouvert la percée des romantiques au Salon et au théâtre.

Les meilleures pièces de Dumas, ce sont ses Trois glorieuses. Henri III et sa cour précède d’un an le triomphe d’Hernani. Dès mai 1829, Stendhal en signale aussitôt la nouveauté à ses lecteurs anglais, non sans souligner ce que Dumas a pris au Richard II de Shakespeare. Mais Dumas surtout parle au public contemporain, qui sympathise moins aux malheurs d’Agamemnon qu’aux turpitudes des Valois. À rebours d’Hugo, il n’allonge pas ses tirades, étire moins ses effets, et brise le verbe ou mêle les genres avec plus de flamme. Suivront Anthony, drame en habits noirs, Christine, où passe le souvenir d’une sculpture de Félicie de Fauveau exposée en 1827 et admirée de Stendhal, et La Tour de Nesle, dont Claude Schopp nous donne une nouvelle édition. Ce drame de 1832 se délecte des amours sanglantes de Marguerite de Bourgogne, dont la Seine reçoit chaque matin le cadavre de ses amants. Il s’imprègne aussi des récentes victimes du choléra, qui aboutirent aux barricades des Misérables. Si différentes soient-elles, ces pièces sont parentes par la langue rude et riante de Dumas, et les ponts qu’il jette entre le passé des rois et la France révolutionnée. À cet égard, la correspondance fourmille d’informations inédites sur les années 1822-1832, à l’heure où Shakespeare, Rossini et Byron dictaient à tous une urgence utile. Frappante est aussi le réseau de peintres que Dumas entretient autour de lui. Autant que Vigny et Hugo, auprès de qui il prend conseil mais qu’il tient à l’œil, Dumas croit aux vertus du contact entre l’écrivain et le rapin. Peu importe qu’ils chérissent la couleur ou la ligne, Dumas les aime et les invite tous à la première de Christine en mars 1830, Delacroix, Roqueplan ou les frères Johannot, d’un côté, Ingres (eh oui!), Amaury-Duval et Ziegler, de l’autre. Une claque, en tous sens!

N’allons pas croire pourtant que ce dialogue des muses soit une invention de fiers chevelus et de sangs mêlés! À s’en tenir seulement au théâtre moderne, c’est-à-dire postrévolutionnaire, auquel Patrick Berthier vient de consacrer une somme définitive, les preuves abondent de cette contiguïté entre les arts du spectacle et les arts du dessin. Autant que Julie Candeille (l’amie de Girodet) ou Mlle Mars (future duchesse de Guise et Dona Sol pour Dumas et Hugo, dont Fragonard fils a saisi les charmes piquants en 1800), le grand Talma, si bien remis en lumière par Madeleine et Francis Ambrière (Fallois, 2007), incarne cette émulation mutuelle sur fond de davidisme radical, et fait le lien entre l’âge de la Terreur et le triomphe du «terrible». N’a-t-il pas été dès 1792 un Othello électrisant? Un Oreste, un Néron ou un Sylla très peu marmoréen? Convaincu qu’il faut revenir au terrain, aux suffrages du public et donc au principe de «plaisir», triple postulat qui fait de lui l’héritier du Stendhal de Racine et Shakespeare, Patrick Berthier brosse en près de 1000 pages le plus précis des paysages jamais tentés de la scène théâtrale des années 1791-1828. Quand l’information la plus large et la mieux vérifiée se conjugue à l’art du récit et de la synthèse, cela donne ce que l’histoire littéraire française peut produire de plus ferme. Berthier excelle aussi à débusquer les poncifs de sa discipline. On croyait la production révolutionnaire écrasée de politique, faux! On pensait la période impériale étouffée d’idéologisme césarien, faux! On se moquait des premières traductions/trahisons de Shakespeare, Berthier les a relues, notamment celles de Ducis, d’un œil frais et son bilan surprend.

Sa traque fertile aux idées fausses nous rappelle, salutaire secousse, que l’histoire du théâtre moderne s’est longtemps écrite depuis les hauteurs d’un romantisme triomphant, altitude et attitude qui ne laissèrent pas de jeter un discrédit souvent injuste sur la production des années antérieures, qu’il s’agisse des mélodrames qui faisaient le bonheur de Nodier sous le Directoire et l’Empire, du vaudeville si méprisé des cuistres, des précurseurs du drame moderne (de L’Auberge des Adrets à Trente ans ou la Vie d’un joueur), et même de ces tragédiens libéraux qu’on dit un peu vite néoclassiques, alors qu’ils puisaient déjà au verbe turbulent de Shakespeare pour rajeunir l’héritage de Racine et Voltaire. Au plus actif de ces faux tièdes, Antoine-Vincent Arnault, réhabilité par Raymond Trousson de belle manière (Honoré Champion, 2004), il faut faire une place à part. Car le jeune Dumas, dès son installation parisienne de 1823, fréquente ce milieu qui aime à prendre le romantisme naissant pour un produit d’exportation contraire au génie national. Le fils du «diable noir» a longtemps partagé cette méfiance envers les chantres de l’obscur et les ennemis des trois unités. La comparaison s’impose avec les débuts de Nerval, très bonapartiste sous la Restauration, et que Gautier et Maquet allaient bousculer dès avant 1830. Pour comprendre la conversion de Dumas lui-même, la lecture de Berthier est indispensable, car il plante le vrai décor de ce moment pivotal, qu’on a eu tendance à résumer aux pamphlets géniaux de Stendhal, à la nomination de Taylor à la tête du Théâtre-Français et au débarquement des Anglais hamlétiques. Dumas aurait puisé à tout pour s’inventer et s’imposer. Comme le notait Alain Finkielkraut, dans L’Identité malheureuse, l’auteur des Trois mousquetaires ne méritait pas d’entrer au Panthéon parce qu’il avait une «goutte de sang noir» dans les veines. C’est son génie seul qui aurait dû lui en ouvrir les portes. Mais telle est notre époque qui croit plus à «l’hérédité» qu’à «la personnalité», quitte à réactiver le primitivisme le plus dépassé.

Stéphane Guégan

*Alexandre Dumas, Correspondance générale, tome I, 1820-1832, édition de Claude Schopp, Classiques Garnier, 59€

*Sylvain Ledda, Alexandre Dumas, Folio Biographies, Gallimard, 8,90€

*Alexandre Dumas, La Tour de Nesle, Folio Théâtre, Gallimard, 6,20€

*Patrick Berthier, Le Théâtre en France de 1791 à 1828, Honoré Champion, 140€

Retrouvez Girodet, Amaury-Duval et Ziegler dans nos Caprices…

Dis-moi qui tu es…

Pour avoir touché au plagiat et aux rédactions à quatre mains, Stendhal est bien un homme du XVIIIe siècle, d’un siècle où la création procède encore souvent de la simple réécriture. On aurait tort de s’en indigner au nom de nos principes étroits et d’une exigence d’authenticité inadéquate. Ne jette-t-elle pas un voile de pudeur sur la réalité des pratiques et plus fondamentalement la nature de l’art comme lieu d’une continuité entre les générations? La question du partage et de l’héritage est centrale à l’intelligence de ce que fut Idées italiennes sur quelques tableaux célèbres, publié à Florence en août 1840, au cœur de la saison touristique, mais sous le nom du peintre Abraham Constantin… Agrégé par Martineau aux Œuvres de Stendhal dès 1931, ce livre à deux voix dépasse en complexité scripturaire ce qu’il était convenu d’en dire jusqu’à la présente édition, d’une rigueur philologique sans faille. Sandra Teroni et Hélène de Jacquelot nous font généreusement profiter de leurs patients efforts à démêler l’écheveau d’un manuscrit dont les balbutiements et l’évolution auraient découragé plus d’un spécialiste de la génétique littéraire. Les 150 pages d’appareil critique qu’elles nous offrent vont au-devant et au-delà de toutes les questions que suscitent le texte final et ses multiples étapes, des minces feuillets initiaux aux nombreux ajouts qui émaillent les jeux d’épreuves. On est très loin, à l’évidence, de ce que Stendhal mandait à son cousin Romain Colomb, quelques mois après la parution de l’ouvrage : « Il [Constantin] m’a réellement remis un manuscrit intéressant pour deux cents personnes qui l’eussent compris […]. J’y ai ajouté quelques tournures qui cherchent à être un peu piquantes. »

La rencontre des deux hommes remonte à 1826, et nous ramène à ce foyer du romantisme que fut le cercle du peintre Gérard, un élève de David qui avait eu la bonne idée de naître en Italie et de se défaire assez vite de tout mimétisme. Peintre sur porcelaine lui-même, et attaché à la manufacture de Sèvres pour avoir impressionné Joséphine sous l’Empire, le Genevois Constantin avait passé près de six années à Florence à partir de 1820, fréquenté Ingres et multiplié les copies de maître. Ses plaques d’émaux de grandes dimensions constituaient un défi technique et un défi au temps, comme Stendhal aimait à le dire. La transmission des chefs-d’œuvre de l’art italien n’avait plus à craindre les aléas de l’histoire ou le déclin fatal des œuvres. Lors de ses séjours amoureux à Milan, Beyle avait eu maintes occasions de voir L’Ultima Cena de Vinci grignotée par une mort qu’on pouvait croire certaine… Autant que l’émail, les mots serviraient donc de rempart au néant. Au milieu des années 1830, atteignant chacun à l’automne de leur vie, Constantin et Beyle décident en Italie d’associer leurs compétences et de redire ensemble leur passion des maîtres qui les avaient rapprochés, de Raphaël, Michel-Ange, Andrea del Sarto et Titien à Guerchin et Bernin. Au départ, le projet de Constantin était de se raconter en décrivant ses copies et ses prouesses en matière de peinture céramique. L’amour de Raphaël, dans lequel communiait son ami Ingres, devait y éclater sans détour. Stendhal ne semble pas avoir eu de difficulté à rejoindre cette «passion prédominante» et à convaincre le peintre d’élargir son propos. À terme, le livre se voudra le parfait viatique de « la fashion de Paris », comme l’écrit Stendhal à l’éditeur des Idées, le très libéral Vieusseux, en mai 1840.

S’ouvrant sur une vue de la maison de la Fornarina, à quelques pas des fresques très déshabillées de la Farnesina, le volume final contribue résolument au culte de Raphaël et de l’érotisme dont procèdent, selon les auteurs, et la peinture italienne et le regard attentif, caressant et vigoureux, qu’il convient de lui porter. Raphaël, Sandra Teroni et Hélène de Jacquelot nous le rappellent, faisait alors l’objet de publications savantes et de débats érudits. Sans les mépriser, en y participant  même par leurs remarques fines sur la pratique du peintre et l’autographie d’œuvres douteuses, Constantin et Stendhal n’oublient jamais leur lecteur et l’émulation sensuelle qui anime l’ouvrage de bout en bout. Cette suite de descriptions n’est jamais sèche: d’ekphrasis en ekphrasis, une histoire de la peinture se définit et se déroule au gré d’une promenade virtuelle, qui donne du mouvement au texte et à sa lecture. Le hasard ne semble pourtant pas avoir présidé à sa construction, pas plus qu’aux nombreuses allusions aux «combats» de Stendhal depuis les années 1800-1820, telles sa défense du «beau idéal moderne » et ses diatribes contre les émules décolorés de Racine et Voltaire. Ce que ces Idées si peu françaises ont de plus piquant nous parle du jeune Beyle et de son horreur des tièdes ou des singes de l’antiquité. De là maintes digressions sur la modernité des maîtres italiens, innocente de leur postérité académique… Stendhal est donc bien présent au texte qu’il ne signe pas, mais qu’il griffe de sa verve insolente. Soulignons pour finir, plus que les éditrices ne souhaitaient le faire peut-être, combien ce livre de la mémoire est empreint de celle du grand remue-ménage impérial, de cette époque qui vit Beyle se former devant les chefs-d’œuvre de l’Europe française, de ce temps enfin où il fallut «rendre» ces trésors et où il priait le génial Denon de retenir au Louvre La Vierge à la chaise. Raphaël, doublement moderne, résumait en lui le destin de l’art et le destin des musées. Stéphane Guégan

– Abraham Constantin / Stendhal, Idées italiennes sur quelques tableaux célèbres, édition établie et présentée par Sandra Teroni / Hélène de Jacquelot, Beaux-Arts de Paris éditions, 2014.

D’autres idées sur la peinture…

À nouveau musée Picasso, nouveau guide des collections. Anne Baldassari ex-directrice de cette maison toute blanche enfin rouverte, a accroché l’un et dirigé l’autre. Ils ne se juxtaposent pas pour autant. Le premier, avec un luxe photographique que l’art de Picasso justifie amplement par sa science du détail signifiant, suit la chronologie et obéit aux désirs de l’artiste, celui qui avouait à la belle Françoise Gillot en 1946: «J’en suis arrivé au moment, voyez-vous, où le mouvement de ma pensée m’intéresse plus que ma pensée elle-même.» Au-delà de ce que la déclaration piégée avoue des liens plus que houleux de l’artiste avec le surréalisme, elle doit être lue comme un principe de lecture adressé à ses commentateurs futurs: on ne peut comprendre Picasso hors du lien nerveux, réactif, quasi érotique, qu’il a maintenu avec la nouveauté du présent, grande et petite histoire mêlées. Peu d’artistes de son calibre, quelque part entre Raphaël et Manet, ont signé et daté avec la même obsession nietzschéenne du dieu Chronos… Or, et les premiers visiteurs du musée Picasso le savent, ce rapport spécial au temps n’a pas entièrement commandé l’accrochage inaugural. Il se donne, il est vrai, les libertés d’une «exposition», laquelle durera donc trois mois. Bref, le guide colle davantage à l’horloge intérieure du grand d’Espagne, bien qu’il ne multiplie pas les images trop crues. On y verra se dessiner, entre autres potentialités d’avenir, une image exacte du Picasso de l’Occupation allemande, capable d’alterner le lugubre et le drolatique en moderne Cervantès. Très bel objet, concentrant en son milieu d’utiles essais ayant trait aux médiums que Picasso plia à son supposé caméléonisme, il sépare volontairement l’œuvre de sa documentation, le visuel du verbal, le virtuel du final. N’ont-ils pas toutefois vocation au contact? C’est que devrait nous montrer le musée Picasso à partir de 2015. SG // Anne Baldassari (dir.), Musée Picasso Paris, Flammarion/ Musée Picasso (existe en deux versions, 35 et 150 €).

Dis-moi qui tu aimes et je te dirai qui tu es… Confie-moi tes lettres et je saurai quel être vibre en toi… Connue en partie depuis 1968, enrichie de 200 inédits et finement éditée grâce aux excellentes éditions du Bruit du temps, l’indispensable correspondance de Nicolas de Staël nous entraîne très loin dans l’intimité et l’itinéraire de ce peintre immense, l’un des rares de sa génération, celle qui eut 25 ans au moment des accords de Munich, à avoir porté la peinture française au degré d’«éminence» que l’exilé russe goûtait chez Keats et Baudelaire en poésie, Delacroix, Manet et Picasso en peinture. Pinceau et plume courent ici du même élan et atteignent  la même élégance sous la concision. L’écriture ne le trahit jamais. C’est une chance, car Nicolas de Staël, aussi fugitif que les saltimbanques de Rilke, a vu du pays, de la Belgique à l’Afrique du Nord, d’Agrigente à New York, et en a tiré mille impressions, mille pensées de peintre. Les lettres en recueillent l’élixir. On se délecte aussi de sa verve ramassée dès qu’elle cible les contemporains, marchands, critiques, hommes et femmes. Il sait aussi bien dire d’un mot les fulgurances du midi, les bars qui tanguent à Londres, les négresses de l’ABC, qu’achever d’une formule l’abstraction qu’il a déjà quittée quand il écrit fin 1950: «Soulages, c’est de la merde intégrale et sans discussion.» Et puis il y a la force inspiratrice de ses correspondants (quand nous donnera-t-on enfin les lettres reçues?). René Char, en premier lieu. Char et son génie, Char et son double jeu (il paraît qu’il ne faut pas en parler). Il y enfin Jeanne, pour laquelle il brûle quand il ne la couche pas sur la toile. En août 1954, Dorival défaille devant les Nus exposés chez Jacques Dubourg, c’est Olympia recommencé! S’est-il tué parce que Jeanne n’a pas voulu refaire sa vie avec lui? Les journalistes ne sont pas privés de l’écrire récemment, après la révélation des fameuses lettres d’amour, lyriques et impatientes, que l’artiste a envoyées de partout à son modèle de rêve… L’explication ne tient pas. Parlant du suicide, Drieu disait que c’était une façon de vaincre la mort et ses épuisantes étreintes. Mais il faut avoir brûlé la vie par les deux bouts auparavant. Le grand saut, pour Staël, vint à son heure. SG // Nicolas de Staël, Lettres  1926-1955, édition présentée, commentée et annotée par Germain Viatte, Le Bruit du temps, 29€. Deux expositions viennent d’être consacrées au peintre, l’une au musée Picasso d’Antibes (catalogue Hazan) et l’autre au Havre (catalogue Gallimard), dont on recommande chaudement la lecture.

S.A.D.E.

Sade, bien sûr, dirait cette chère Annie Le Brun, qui manie le franc-parler comme d’autres le paradoxe. Elle est, toute de noir vêtue, la grande prêtresse du bicentenaire de la mort du marquis de Sade dont on pensait la cause entendue. Quelle erreur! Une nouvelle croisade, lancée par Michel Onfray en 2007, se plaît à tancer la mémoire de cet aristo qu’on dit indifférent à la cruauté avec laquelle il aurait traité les femmes et les hommes du peuple qu’il payait et pliait à ses monstrueux jeux érotiques. Les meilleures biographies, à commencer par le monument de Maurice Lever en 1995, ont dénoncé, inutilement semble-t-il, outre quelques légendes tenaces, les abus d’une interprétation trop littérale du texte sadien. Au diable la narratologie moderne, disent ses détracteurs vertueux, au diable la spécieuse distinction entre celui qui écrit et la voix du récit, au diable même la polyphonie de ces contes et romans brodés sur le mode du théâtre et de ces dialogues où la licence sourit parfois d’elle-même! Que nous font les dénégations de Sade et sa correspondance si fine, poursuivent ces Torquemada sûrs de leur droit à bouter hors de la littérature un roué à particule, que ses années d’emprisonnement n’ont pas absout. On noiera leurs vapeurs ridicules dans la liqueur ténébreuse de l’essai, flamboyant, qu’Annie Le Brun signait en tête des Œuvres complètes de Sade, voilà près de 30 ans, et qui, détaché, est devenu un livre à ranger parmi ceux qui nous rendent  sensible cette philosophie inversée.

Anniversaire oblige, la collection Folio rhabille aussi quatre de ses titres, nouvelles couvertures et étuis lestes (le mot désignait tout autre chose au XVIIIe siècle). La Philosophie dans le boudoir date de Thermidor pour ainsi dire, Sade sort de prison peu après que «l’infâme Robespierre» ait mordu la poussière. Sous couvert d’un demi-anonymat, puisque l’auteur masqué se dit être celui de la très «poivrée» Justine de 1791, Sade se livre à un double exercice. D’un côté, l’initiation de la tendre Eugénie, qui prend plaisir aux pires lubricités dans une sorte de crescendo verbal et phallique qui, miracle de l’art, ne dissipe jamais l’impression d’une délicieuse farce. «L’obscénité en moins, écrivait Yvon Belaval, on l’assimilerait à la comédie légère.» Où l’on retrouve la théâtralité centrale de Sade dont  il ne serait pas malvenu de jouer les pièces. Mais La Philosophie dans le boudoir contient aussi une étrange digression politique (Français, encore un effort…), où se fait jour un autre Sade, l’admirateur de Rousseau («un être de feu») et des penseurs de la morale naturelle. Ce qu’il faut entendre par là révolterait pourtant aujourd’hui jusqu’à nos hédonistes de service, si rétifs à un vrai divorce entre mœurs privées et ordre public. Je ne suis pas sûr que Sade y programme le rêve libertaire d’une société entièrement déliée, ce que Foucault aurait appelé avec son sens des nuances «la sortie de l’âge disciplinaire». Moins inconséquent que ses supposés émules, et faisant son miel de la tourmente révolutionnaire plus qu’il ne l’épouse, Sade se serait reconnu dans le bel aphorisme de Benjamin Constant, l’auteur d’Adolphe : «Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargeons d’être heureux.»

De la prison, au reste, Sade fit le meilleur usage. N’était la difficulté de se pourvoir en papier, encre et livre, le calme cellulaire n’aurait pas d’équivalent pour travailler en paix, remanier ses manuscrits, limer son style, à défaut d’autre chose. Image indélicate, je le concède, elle convient assez bien toutefois à la couleur des songes érotiques qui viennent peupler la solitude du prisonnier et nourrir sa théorie du manque fertile. L’imagination, l’un de ses mots favoris, s’échauffe dans la réclusion célibataire dont l’onanisme, que Sade pratique en furieux, est le compagnon miraculeux. On a souvent dit qu’il observait ses désirs et ses dérives en clinicien. Certains des témoins de sa vie, très tôt, ont noté son caractère «combustible». Les étreintes dont il est privé sous les barreaux, il les jette dans ses fictions où rode évidemment la question du mal. Afin de désamorcer l’adversaire par un titre faussement contrit, Sade fait imprimer sous son nom, en 1800, Les Crimes de l’amour, nouvelles héroïques et tragiques, qui déclenchent à son encontre une vague d’hostilité. À cette date, même les critiques d’art signalent l’essor détestable d’un certain sadisme au cœur du Salon de peinture (voir notre contribution au catalogue Mélancolie de Jean Clair, récemment réédité).  Quelques mois plus tard, Sade (61 ans) est jeté à nouveau en prison: il ne fait pas bon fronder la mise au pas imposée par Bonaparte. Viendront alors ce que Maurice Heine, en les publiant au XXe siècle, appellera Les Contes étranges, plus désinvoltes et insolites que violemment scabreux, mais aussi ironiques à l’égard de l’ubris social.

En les rééditant, Michel Delon les a agrémentés d’une belle préface, tout entière tournée autour de la technique et l’esthétique romanesque de Sade. Son aura d’érotomane incurable a en effet jeté un voile d’impudeur sur l’écrivain, ses options et ses refus en matière de récits galants. Évidemment, le souffle corrosif de Tallemant des Réaux s’y reconnaît plus que l’ombre des histoires lénifiantes d’un Jean-Baptiste Grécourt. Delon toujours, l’admirable éditeur des trois volumes de la Pléiade en 1990-1998, en regroupe la fleur en un quatrième volume: Justine ou les Malheurs de la vertu prend place entre Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir. De 1785 à 1795, en somme, l’écrivain se présente sous les trois modes qu’il a pratiqués avec une conscience générique dont il faudrait tenir compte. Sade a du métier, assurément, et la folie des vrais stylistes. Longtemps le XXe siècle a moins prisé l’habile conteur et l’ironiste (qui n’a pas échappé à Barthes) que le pulvérisateur de toute morale puritaine. Arrogance ou ignorance, comme le rappelle Delon, Apollinaire et ses suiveurs, tous les saints du surréalisme notamment, se sont fait passer pour les redécouvreurs, les réinventeurs du divin marquis que le siècle précédent, prison de silence, aurait mis en veilleuse ! C’était faire peu de cas de Balzac, Jules Janin, Gautier, Borel, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly ou Huysmans, émules avoués pourtant  d’une littérature dont «la morale se moque de la morale», qu’ils soient catholiques ou pas. Classer Dieu parmi les «chimères» et le désigner comme le prête-nom des forces répressives d’une société qui n’admet pas l’innocence des passions privées, blasphémer donc en imagination, c’est précisément restaurer la toute puissance du Créateur et la nécessité d’un ordre collectif. La Philosophie dans le boudoir, on le sait, justifie par un égoïsme bien réglé le besoin d’une République qui repenserait les droits de l’homme et surtout de la femme (insistons-y après Apollinaire et Éluard). Rien n’y fit. En 1955, cette chère Simone de Beauvoir voulait encore «brûler Sade», apôtre supposé de la sujétion volontaire et de la mort. Au poteau, l’aristo macho. En cet automne de toutes les inconvenances, Annie Le Brun et Michel Delon l’arrachent joyeusement à cette proscription d’un autre âge. Le plaisir et la vie, en pleine conscience. Et pourquoi la révolution ne pourrait-elle pas se poudrer les cheveux ? Stéphane Guégan

*Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, Folio essais, Gallimard, 8,40€

*Sade, La Philosophie dans le boudoir, préface d’Yvon Belaval, nouvelle édition comportant cinq gravures de l’édition d’origine, Folio, classique, Gallimard, 9,40€

*Sade, Contes étranges, édition de Michel Delon, Folio classique, 5,60€

*Sade, Justine et autres romans [Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir], La Pléiade, édition à tirage limité, Gallimard, 60€

Noces de lumière

Un à un, ils reviennent sous notre regard, on les sent pourtant inquiets, incertains peut-être d’avoir été pleinement pardonnés, lavés de leur crime. Ce sont les pompiers, ces peintres dont l’étoile s’est éteinte au siècle dernier, et qui n’ont pas recouvré leur éclat ancien, malgré l’effort de quelques téméraires… À l’enseigne des gloires déchues, les orientalistes ne sont pas si mal logés. Leur soleil les a en partie soustraits aux astres les plus froids de l’académisme des années Orsay. Vague formule, on le sait aujourd’hui, elle s’applique d’autant moins à nos voyageurs qu’ils s’attachèrent souvent à fuir Rome, la ligne abâtardie de Raphaël et le canon européen… La saillie en tout, voilà leur territoire, et la raison de leur actuel succès. Un succès planétaire et interconfessionnel, qui dit mieux? Soutenus par les collectionneurs arabes, bien contents de trouver en eux une image de leur monde épargnée par l’interdit de l’image, les peintres de l’ailleurs, qui firent les beaux jours d’un Salon qu’ils réchauffaient et érotisaient, sont les premiers à être revenus sur nos cimaises. Après Gérôme et avant Guillaumet ou Dinet, le sonore Benjamin-Constant (1845-1902) se présente à nous, entouré de ses odalisques disponibles et de ses janissaires peu partageurs, sous le ciel infatigablement bleu des mois de bonheur et de recherches éperdues qu’il passa au Maroc.

Sans doute cette méchante langue de Huysmans, avocat d’un naturalisme moins maquillé, plus authentique, et souvent moins enchanteur, était-elle en droit de dénoncer une peinture de bazar, une friperie débordante, et des modèles qui, pour proscrire toute pudeur, n’en étaient pas moins natives des Batignolles. Mais doit-on bouder ses harems trop chamarrés au prétexte que Benjamin-Constant n’y a jamais mis les pieds et qu’il veut nous faire croire le contraire de toutes ses forces? De fait, cette peinture joue à merveille de son partage instable entre le reportage et l’affabulation, le coup d’œil précis et le grand théâtre des Mille et une Nuits. Quand l’alchimie opère, cela donne un chef-d’œuvre comme Les Chérifas du Salon de 1884, immense panoramique rembranesque, traversé par un rayon de lumière tiède qui vient s’épanouir en caresses sur la gorge splendide d’une captive fière de sa beauté. Un demi-siècle plus tard, Edward Hopper retrouvera l’idée de ces bains de soleil indécents aux accents métaphysiques. Benjamin-Constant, qui préférait Delacroix au «savonneux Bouguereau» (dixit l’intéressé), n’était pas le sanguin que l’on croit. Peu de violence crédible, peu de mouvement, peu d’énergie même. Ses tableaux touchent au meilleur quand leur sujet rejoint la fascination de l’artiste pour la couleur pure et la contemplation infinie. Ce peut être des femmes prenant le frais sur les toits de Tanger, ce peut être la mort, sereine, dans le silence enveloppant des femmes voilées. En trente ans de carrière inouïe, le portraitiste de Victoria et de Léon XIII n’a jamais vraiment trahi son rêve marocain. Qu’il ait eu des hauts (enivrants) et des bas (terribles), ait oscillé entre l’invention et la routine, ajoute à l’hommage de Toulouse et Montréal.

Stéphane Guégan

*Benjamin-Constant. Merveilles et mirages de l’orientalisme, Toulouse, musée des Augustins (jusqu’au 4 janvier 2015), et musée des Beaux-Arts de Montréal (31 janvier-31 mai 2015). Riche et indispensable catalogue malgré l’indigence de certaines reproductions et la limite bienpensante de certaines analyses, Axel Emery et Nathalie Bondil dir., Hazan / Yale University Press, 49€.

Retrouvez pompiers et splendides nanars, parmi d’autres exhumés prestigieux, dans nos Caprices du goût en peinture. Cent tableaux à éclipse, Hazan, 39€

Lumière encore…

Les biographes de Giono n’ont plus qu’à reprendre leur copie. Ils avaient déjà du mal à parler des années de l’Occupation sans multiplier les précautions oratoires. L’après-guerre, assombrie par les règlements de compte jusqu’à la parution du génial et stendhalien Hussard sur le toit, les jetait pareillement dans l’embarras. La parution des Carnets intimes de Taos Amrouche, brûlants de bout en bout, et d’une ardeur de poèmes berbères mâtinés de Cantique des Cantiques, lève le voile sur la seconde vie de l’aède de Manosque. Entre 1953 et 1960, leurs amours adultères, balançant entre plénitude et douleur, ont fait vibrer la plume, elle aussi clandestine, de la superbe Taos? Sœur puînée du poète Jean Amrouche et comme lui issue de la culture fascinante des kabyles christianisés d’Algérie, elle a conquis sa légitimité littéraire plus tardivement que son frère. Et le travail exemplaire des éditions Joëlle Losfeld n’y aura pas été étranger, qui réédita récits et romans au cours des années 1990. C’est au tour de ces Carnets inédits de nous rendre sa voix, à tous égards, poignante. Le chant et l’oralité ont été une des grandes affaires de sa vie. L’écriture diariste ne pardonne pas aux âmes sèches! Et l’impudeur du déshabillage quotidien ne salit que les êtres vils. Dans le miroir de son journal violemment sensuel et noir en alternance, Taos Amrouche, quarante ans en 1953, n’observe pas que ses désirs insatisfaits et l’impossibilité de les vivre à plein, d’être à et en Giono, de vingt ans son aîné. Elle mesure et avoue aussi ce qui lui faut sacrifier à cette passion de tous les instants, qu’elle ne parvient pas à satisfaire entre les bras d’autres hommes, plus jeunes, plus disponibles à l’étreinte. Bref, c’est le grand amour. Elle avait rencontré Giono l’été précédent, à l’occasion des fameux Entretiens radiophoniques (Gallimard, 1990). Débute alors une longue succession de rendez-vous furtifs, d’embrasements magiques et d’attentes trompées. Car, bien qu’épris, Giono garde ses distances et s’économise, un peu trop sans doute pour ressembler à ses héros. À l’inverse, les Carnets de Taos Amrouche donnent sans compter. La femme impétueuse et l’écrivaine ambitieuse y croisent leurs voix, s’y réconfortent l’une l’autre. Ces pages mêlées de jouissances et de frustrations éclairent aussi l’époque, sa littérature, son théâtre et même son cinéma. Notre couple stendhalien, avec ce que le mot contient d’atermoiements, parle souvent écriture, Giono encourageant sa «sauvage» à pratiquer le «style blanc» pour décupler son exotisme. Vains conseils! Taos, qui préférait Bernanos à Robbe-Grillet et Butor, se veut de feu, corps et encre. Ces Carnets enfin dévoilés dansent comme une flamme continue. SG // Taos Amrouche, Carnets intimes, présentation et notes de Yamina Mokaddem, Editions Joëlle Losfeld / IMEC éditeur, 25 € (en librairie le 16 octobre)

Le bel été 14 !

La nouvelle histoire a réappris le sens de l’événement, ce qui en lui est irréductible à toute causalité rétrospective. Soudain une crise gouvernementale advient ou une guerre mondiale éclate qui, pour avoir été envisagée, ne s’explique qu’en raison d’un concours de circonstances qui auraient pu tout aussi bien conduire à l’éviter. Il n’y a aucune fatalité, nous rappelle d’emblée Bruno Cabanes, dans la série de décisions que déchaîne l’attentat de Sarajevo, un certain 28 juin 1914… Entre ce qui aurait pu être une énième affaire balkanique et les millions de victimes du futur conflit, on ne peut plus voir l’accomplissement d’un destin, ni même l’effet funeste du jeu des alliances opposées… «Une guerre ajournée, c’est souvent une guerre épargnée», a écrit le grand Pierre Renouvin, longtemps après avoir laissé un bras au Chemin des Dames… Comment Poincaré en est-il arrivé, le 1er août 1914, faisant tinter tous les clochers de France, à l’engager dans la guerre? Avant d’étudier en profondeur l’espèce de traumatisme qu’elle allait causer chez les soldats et les civils, mal préparés au déluge d’acier et à la méthode forte des armées allemandes, Cabanes retrace le vrai scénario de la longue journée qui vit l’assassinat de Jaurès et précéda l’ordre de mobilisation.

Son récit est d’autant plus passionnant qu’il met en contradiction les documents même dont disposent aujourd’hui les historiens mais qu’ils n’utilisent pas tous… Différente apparaît ainsi la position de Poincaré, face aux informations qu’il reçoit d’Allemagne ou de Russie, selon qu’on lit son journal ou ses Mémoires, publiés après la guerre pour se dédouaner et charger le haut commandement militaire. Or le Président de la République, dans l’intimité de ses notes quotidiennes, s’avère un va-t-en-guerre… Ce que l’on comprend aussi en lisant Cabanes, c’est l’espèce de confusion dans laquelle baigne le gouvernement français, sa mauvaise lecture des faits et de leur chronologie. On pense ainsi, au plus haut niveau, que la Russie, en soutien aux Serbes, avait mobilisé après l’Autriche. Or c’est l’inverse qui s’est passé! De plus, assuré de notre supériorité militaire par des rapports trompeurs et des officiers vieillis, Poincaré a pu croire à une guerre rapidement victorieuse. Plus terrible allait être le démenti des armes. Les fines analyses de Cabanes, là encore, font mouche. Nous autres, lecteurs attentifs de La Comédie de Charleroi de Drieu, nous avions une petite idée du sort réservé en Belgique aux jeunes Français, entre le 20 et le 24 août. La journée du 22, comme l’a rappelé Jean-Michel Steg dans un livre remarqué (Fayard, 2013), se révèlera «la plus meurtrière de l’histoire de France». En tout, note Cabanes, ce sont 235 000 Français qui tombent au champ d’honneur durant les deux premiers mois, les plus sanglants de la guerre. Ce désaveu cinglant, Joffre s’empressera de l’enfouir dans l’inconscient de la mémoire nationale. Cabanes étudie les causes et les effets de notre échec, la façon dont la vie civile se détraque et dont les peurs contaminent le quotidien jusqu’au bouillon Kub. Une radiographie implacable du bel été 14. Stéphane Guégan

– Bruno Cabanes, Août 14. La France entre en guerre, Gallimard, 18,90€

1914, c’est encore…

Si l’on ne peut oublier la seconde bataille d’Ypres durant laquelle les soldats de Sa Majesté firent les frais du gaz teuton, si l’on se souvient de leurs pertes au cours de la bataille de la Somme, la mémoire du premier engagement britannique dans la guerre de 14 s’est quelque peu effacée. À moins d’être un visiteur assidu de l’Imperial War Museum, ce musée exemplaire créé au sortir d’un conflit qui tua un million de militaires anglais loin de chez eux, force est de se rendre au Musée de la grande guerre, situé à Meaux, et qu’il ne faut pas confondre avec l’Historial de Péronne. Join Now!, dès son titre injonctif, nous rappelle qu’il y eut beaucoup de volontaires sur les bateaux qui relièrent Southampton à la Normandie (déjà!). Autant dire que les britanniques participèrent aux cafouillages de l’été 1914, aggravés par le manque de coordination entre l’état major français et l’état major anglais (déjà!), autant dire surtout qu’ils connurent les bains de sang de Belgique et du Nord de la France, le repli sur la Marne et le coup de rien miraculeux de décembre 1914. Outre cette campagne marquée par des échecs cuisants, l’exposition de Meaux évoque l’imagerie martiale selon deux perspectives, celle de la conscription et celle de l’impact des soldats britanniques sur la population et la presse françaises, enchantées de ce débarquement de kilts et de Sikhs! SG // Join Now! L’entrée en guerre de l’empire britannique, Musée de la grande guerre, pays de Meaux, jusqu’au 29 décembre 2014. Catalogue Snoeck, 30€.

14-18 et la Suisse, voilà un sujet qu’on réduisait habituellement à la main coupée de Cendrars, au pacifisme de Romain Rolland, aux géniales pyrotechnies de Vallotton et la protestation de Hodler, écœuré par le bombardement allemand de la cathédrale de Reims. Le numéro spécial de l’excellente revue Les Lettres et les Arts réexamine cette matière connue et ouvre d’autres perspectives sur la fausse neutralité helvétique. Rester en retrait tenait de l’impossible. Comme l’énonce l’éditorial, le pays, loin d’être épargné par les orages d’acier, est miné de l’intérieur et de l’extérieur. Sans compter le nihilisme rimbaldien de Dada, né à Zurich, et qu’étudie avec le sérieux et l’humour qui sied Robert Kopp, on s’attardera sur la guerre du dessin de presse et sur le cas Kokoschka (raccroché en raison de ses archives suisses), fringant dragon passé du bellicisme dur au pacifisme le crayon à la main… Une preuve de plus que l’inédit du conflit possédait une force révolutionnaire incontrôlable. SG // «14-18 et la Suisse : artistes et écrivains dans la tourmente», Les Lettres et les Arts, hors-série n°2, 11,50€.

On doit à Jérôme Neutres la belle exposition Jacques-Emile Blanche qui eut lieu à la fondation Pierre Bergé en 2012, dans une mise en scène qui rendait évidente la relation intime du peintre au «temps perdu», vraie couleur de ses portraits. Celui de Proust était de la fête. Le public ignore généralement qu’il s’agit d’une survivance miraculeuse, du seul fragment que le modèle réussit à préserver d’une toile qui le montrait en pied et que Blanche finit par découper. Cette affaire brouilla un temps les deux amis, entre lesquels l’affaire Dreyfus allait ouvrir une blessure plus vive. Une fâcherie pareille ne se répare pas en un jour. Proust et Blanche ne se réconcilient qu’en 1913, à l’ouverture du théâtre des Champs-Élysées. Raccommodement fragile, du reste, qui se consolide lorsque le peintre chronique génialement Du côté de chez Swann, le 15 avril 1914, dans L’Écho de Paris. Cet éloge jeté au milieu de l’incompréhension valait toutes les excuses. Il sera suivi, hélas, de textes qui déplairont parfois à Proust. À l’image de ces «deux destins qui se croisent et se décroisent», Jérôme Neutres rassemble les pièces du dossier et les présente sans oublier ce qu’eurent de wildiens ce couple désuni et ce portrait figé dans l’éclat passager de l’éternel jeune homme. SG // Jacques-Émile Blanche, Portrait de Marcel Proust en jeune homme, préface de Jérôme Neutres, Bartillat, 12€.