Dessin Destin

Louis-Antoine Prat a toutes les audaces, même celle de les cacher sous une parfaite urbanité… On dit le milieu de l’art assez prude et prudent, il prouve le contraire. On dit l’érudition fâchée avec les bonheurs de l’écriture, rien de tel avec celui qui signa des romans à l’âge où d’autres peinent à accoucher d’une simple notice. On dit les spécialistes d’art graphique passablement myopes quant au sens de la beauté et de l’histoire où elle prend corps. Prat redresse leur mauvaise réputation avec ses livres aussi volumineux qu’informés et écrits, au sens fort du terme. Après sa somme sur le dessin français du XIXe siècle, voici son bilan de ce qui fut l’«âge d’or» de la pratique. Cette formule convenue voudrait surtout suggérer que le XVIIe siècle assigne au dessin une dimension conceptuelle qui, tout ensemble, le valorise et l’expose aux emplois les plus variés. Comme si l’immense corpus à dominer n’était pas une tâche suffisante, en plus des problèmes d’identification, de datation et de réattribution multiples, l’ouvrage tient compte des catégories et des attentes de l’époque qu’il étudie de près. Aussi la présentation monographique, qui à ses avantages et sa légitimité, est ici constamment contrebalancée par des perspectives thématiques, géographiques ou simplement techniques.

En 1953, Jean Vallery-Radot avait tenté une première synthèse sur le sujet. Cinquante-quatre noms d’artistes y figuraient. Le présent ouvrage a au moins multiplié par quatre leur nombre. Il s’est, en outre, départi de l’image trop homogène que l’histoire de l’art a cherché à donner de notre XVIIe siècle. Car, – et c’est là l’un des acquis les plus sûrs et les plus durables du présent ouvrage, cette unité de style n’a pas plus de valeur que les autres poncifs qui accablent encore la vision de l’époque. En émule de Chennevières, ce proche de Baudelaire, assez amoureux des anciennes provinces du royaume de France pour y situer ses fictions et y jeter les filets de sa collection, Prat s’aventure bien au-delà des chemins connus. Son œil et son ironie balaient au passage un grand nombre de fausses évidences et d’idées préconçues. Des derniers feux du maniérisme aux premières lueurs du rococo, l’analyse refuse la ligne droite des panoramas simplistes. Poussin, toutefois, ouvre la marche et occupe les 80 premières pages. Devrait-on accuser l’auteur de sacrifier à l’une des habitudes les plus ancrées de notre tradition nationale? Prat, au contraire, s’attache à fouiller les aspects les moins attendus du «maître des maîtres», ceux qui n’ont pas d’équivalent dans sa peinture et celle de ses suiveurs. À cet égard, il fait un sort particulier à Charles Errard, pas si poussinien qu’on le dit, et annonce le livre «à paraître» d’Emmanuel Coquery. Ce livre existe maintenant et il confirme le correctif de Prat. Mais ce que ce dernier ne pouvait qu’entrevoir, c’est l’étonnante alternance de brutalité et de raffinement dont Errard fit la marque d’une fabrique collective. Ce Breton aux idées nettes nous fascine par la solidité primitive de ses tableaux d’histoire et la grâce impondérable de ses décors. Antoine Schnapper le pensait sans œuvre en 1974. Quarante ans plus tard, Coquery, avec panache, réinvente ce peintre naufragé. Stéphane Guégan

*Louis-Antoine Prat, Le Dessin français au XVIIe siècle, Louvre éditions / Somogy, 175€.

*Emmanuel Coquery, Charles Errard. La noblesse du décor, Arthena, 116€.

Si Pline n’avait achevé son Histoire universelle avant l’éruption du Vésuve qui l’emporta en 79 apr. J.-C., nous ne saurions pas grand-chose de la pratique du dessin et de la peinture chez les Grecs et les Romains. Ce monument de savoir et de style avait sa place marquée parmi les textes immortels de La Pléiade. Stéphane Schmitt en propose une nouvelle traduction, qu’il a également annotée avec un soin et un sens critique infaillibles. L’usage veut que Pline ait été l’ancêtre de nos encyclopédistes semant autour d’eux, pour le bien de l’humanité, leur connaissance de l’homme et des secrets de la nature. On avait trouvé un père fondateur à bon prix. Sans ignorer combien le XVIIe siècle avait écorné la réputation de Pline, en lui opposant une approche plus mécaniste du réel, Diderot et Buffon ont rendu un hommage appuyé à l’homme qui avait compilé, enrichi, organisé et transmis l’érudition des Anciens. Bien que soumise aux critiques rationalistes, L’Histoire universelle avait échappé au déclassement. Sa valeur persistante, de fait, tenait à l’empirisme toujours actif de ses données. Martyr des saintes sciences, exemplum virtutis de tableaux volcaniques, Pline profite aussi alors d’un changement de lecture. Après 1750, phénomène à mettre en regard avec ce que nous appelons bêtement l’émergence du néoclassicisme dans les Beaux-Arts, la curiosité se porte massivement sur les descriptions textuelles et traces matérielles de l’antiquité, érigée en modèle d’un présent à réformer, voire à révolutionner. Or Pline, à maints égards, et de la façon la plus vivante, nous rend un monde disparu, le sien, restitue à la fois «l’esprit et l’imaginaire» de son époque, telle qu’un fonctionnaire impérial, du moins, pouvait la peindre. Sa glorification des mœurs romaines, de leur supposée simplicité première, participe en effet d’un dessein politique que Stéphane Schmitt signale dans son excellente introduction. Ces valeurs perdues ou menacées, ce sont celles que «les Flaviens se proposent de restaurer après les dévoiements de l’ère néronienne et les désordres de la guerre civile de 68-69». L’Histoire naturelle ne serait-elle dès lors qu’un bréviaire d’austérité et de rigueur morale? Non, évidemment. Et Stéphane Schmitt a raison de souligner les déviances du texte au regard de son éthique affichée, Pline ne confondant jamais, comme Diderot plus tard, mœurs publiques et mœurs privées. Le livre XXXV, dédié aux peintres et riche en anecdotes précieuses au sujet de Zeuxis, Timanthe ou Apelle, montre bien que l’antiquité se préoccupe autant de la magie des images que de leur destination, de leur aptitude à exprimer les sentiments que de leurs composantes matérielles, qui les relient à la géologie et à la botanique si présentes dans l’immense enquête de Pline. La peinture, pour lui, est fragment de l’univers et monde en soi. SG // Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 79€.

Renaître

La théorie des vases communicants, chère à André Breton, rate parfois sa cible. Autrement dit, le réel et le rêve ne se rejoignent pas toujours. Comment se fait-il, par exemple, que le public ne soit pas plus nombreux dans l’exposition du Louvre sur la première Renaissance, qui est la vraie perle de cette rentrée encombrée? Et pourquoi se rend-il massivement à des manifestations qui ne la valent pas? Il est vrai que la presse ne l’aide pas toujours à faire le bon choix, perdue qu’elle est dans le dédale de l’offre parisienne. Le nombre anormal d’expositions, et de lieux qui y prétendent, devrait pourtant rendre la critique bien plus exigeante si elle veut conserver sa valeur prescriptive. Pour quelle raison a-t-elle tardé à signaler Le printemps de la Renaissance comme étant un des must du moment? Nous ne le saurons jamais, à moins que tant de beauté effraie, à moins que la Renaissance italienne nous écrase de sa supériorité ou que le sublime ne soit plus de saison… Cette situation n’est peut-être pas si nouvelle. Gautier, il y a 150 ans, se désespérait de l’aura déclinante du grand art, un des cadeaux du nivellement de la culture par le bas. Ses contemporains commençaient à bouder l’antique. La sculpture du XVe siècle souffrirait-elle aujourd’hui d’un désamour comparable? Donatello, pour reprendre la boutade de 1905, serait-il à nouveau jeté aux fauves? C’est une hypothèse à creuser.

Mais revenons à l’essentiel, à Donatello et ses contemporains justement, à cette Florence heureuse, fière de ses richesses, de sa République patricienne, et de ses artistes décidés à y faire revivre les formes de l’Antiquité en les réinventant. Nul doute que leur plus géniale invention fut le concept même de Renaissance dans le rejet qu’il induit du Moyen Âge, temps obscur, voire obscurantiste, et qui aurait tout ignoré de l’héritage des anciens, la perspective comme les autres principes de la bonne imitation. Qu’un tel mépris soit infondé, l’exposition du Louvre nous le rappelle dès nos premiers pas. D’une part, le gothique italien reste plus marqué qu’ailleurs par le panthéon païen ; d’autre part, dès l’époque de Giotto, la volonté de renouer avec la leçon de Rome pousse les sculpteurs à accentuer de plus en plus le sens de l’humain, le drame terrestre et l’illusion poignante. À cette Renaissance qui s’invente dans les mots et les faits après 1400, les Français n’associent pas aussitôt le rôle qui échut à la statuaire. Le propos des commissaires, Marc Bormand et Beatrice Paolozzi Strozzi, est de dissiper le mythe de son «retard» au regard de la peinture et de la fameuse «fenêtre» qu’elle ouvre sur le monde. La métaphore vient du De Pictura d’Alberti. Sait-on que ce dernier citait trois sculpteurs parmi les acteurs essentiels de la Renaissance florentine? Voilà le Louvre justifié. Après nous avoir rappelé avec finesse combien ces sculpteurs avaient butiné les sarcophages, les médailles et la grande statuaire du monde gréco-romain, il importait de les confronter aux peintres, d’Andrea del Castagno à Lippi. D’une salle à l’autre, les chefs-d’œuvre pleuvent, la palme revient tout de même à Donatello et à la Madone Pazzi, dont l’impact se prolonge jusqu’à Ingres et Picasso.

On ne quittera pas l’exposition sans mentionner son ultime point d’orgue, la salle de portraits dominée par Desiderio da Settignano, que les contemporains rapprochaient de la «merveilleuse grâce» de Lippi ou de «l’enjouement» de Fra Angelico. Son Olympias, reine des Macédoniens, ouvre une autre modernité… Nous étions au Louvre, restons-y. Deux étages plus haut, et un siècle plus tard, voilà les Cousin, père et fils. Le premier est célèbre, l’autre oublié. À voir leurs œuvres rapprochées, dans l’exposition si précise de Cécile Scailliérez et Dominique Cordellier, cela se comprend. Aux créations du père, à son maniérisme sans frontière, capable de glorifier l’Église comme la force militaire, le mal d’amour ou l’inverse, apte aussi à s’associer à la mode des puissants (ah le plastron de l’infortuné François II!), le fils n’ajoutera que constance et virtuosité. Cousin père, c’est avant tout un tableau et un seul, l’un des plus envoûtants de l’art français, l’Eva Prima Pandora, présentée ici comme le point de fuite d’une création à la fois polymorphe et centrifuge. Un tel tableau repousse les murs. Sous le cartouche qui la nomme, la belle impure repose, occupant tout l’espace du tableau et concentrant sa lumière vénéneuse. À travers une arcade digne de Léonard, l’arrière-plan, très clair aussi, s’hérisse d’une ville fantôme, image du monde déchu. La chute, le tableau ne parle que de ça. Un crâne, un serpent, deux vases, l’un fermé, l’autre ouvert, fatalement. Le tableau s’inscrit dans le double héritage de la Bible et des Grecs, réunis par la force de l’art, qui sut toujours tourner le vice en vertu.

Contrairement à sa sœur Olympia, Eva ne nous regarde pas, et fixe en se détournant on ne sait quel songe. À ce titre, elle aurait pu figurer, au Luxembourg, dans les salles de l’exposition consacrée à la Renaissance et au rêve, non loin du Lotto de Washington. Affrontant les yeux ouverts le conflit interne entre Voluptas et Virtus, cette jeune fille, sur laquelle un amour vaporise une nuée de fleurs blanches, est la seule à échapper au sommeil. La nuit, ses visions et ses chimères, étend son empire sur le reste de la sélection où abondent les merveilles, du grand Véronèse de Londres au plus soufflant encore Greco de L’Escorial. Bien qu’aspirée généralement par l’action d’éclat et le positif de l’existence, la Renaissance sut donc aussi lire dans les songes et leur donner forme. À dire vrai, la peinture du temps, en Italie surtout, s’est le plus souvent contenté de nous montrer de beaux dormeurs à défaut de nous mettre en communication avec ce qui les agitait. Le défi de l’exposition fait donc écho aux difficultés qu’affrontaient les artistes, et à la première d’entre elles, représenter «l’irreprésentable». Il arrive pourtant que le tableau, au prix d’une entorse plus ou moins troublante à la mimesis, laisse apparaître ensemble le dormeur et les fruits de sa psyché libérée, tant il est vrai que la Renaissance, après Platon et la Bible, s’intéresse de près aux phénomènes oniriques, aux enfantements nocturnes, images poétiques ou prophétiques, au cœur desquelles les modernes – qu’on pense à André Breton – verront danser l’ancêtre de leur «modèle intérieur». Stéphane Guégan

Le Printemps de la Renaissance. La sculpture et les arts à Florence 1400-1460, Musée du Louvre, jusqu’au 6 janvier. Catalogue sous la direction de Marc Bormand et Beatrice Paolozzi Strozzi, Musée du Louvre éditions/Officina Libraria, 45€.

Jean Cousin père et fils. Une famille de peintres au XVIe siècle, Musée du Louvre, jusqu’au 13 janvier. Catalogue sous la direction de Cécile Scailliérez, Somogy/Musée du Louvre éditions, 49€.

La Renaissance et le rêve. Bosch, Véronèse. Greco, Musée du Luxembourg, jusqu’au 26 janvier. Catalogue sous la direction d’Alessandro Cecchi, Yves Hersant et Chiara Rabbi-Bernard, RMN/Grand Palais éditions, 35€.

– À voir aussi : La musique à la Renaissance, Musée national de la Renaissance, château d’Écouen, jusqu’au 6 janvier. Catalogue sous la direction de Thierry Crépin-Leblond, Benoît Damant et Muriel Barbier, RMN/Grand Palais éditions, 29€. // Si l’on a pu parler d’ «œil du quattrocento», on s’intéresse de plus en plus à l’oreille de la Renaissance. Cette exposition savante et intime à la fois, où la peinture le cède aux manuscrits et gravures, aux partitions et instruments eux-mêmes, interroge la pratique comme la représentation de la musique. Il n’est pas de meilleure façon pour faire émerger son rôle dans l’espace, sacré ou profane, de la société du XVIe siècle. L’exposition montre bien que les spéculations cosmogoniques du Moyen Âge sont loin d’avoir cessé et qu’elles cohabitent avec la volonté de retrouver, en ce domaine aussi, la supposée pureté grecque. On sait que l’opéra dit moderne (Monteverdi) est issu d’une mutation majeure de la polyphonie vocale au profit du drame en musique et en écho à la rhétorique des passions propre à l’antiquité. Mais ne pensons pas que l’époque ne prise ou n’épouse que le grand genre, elle se montre friande de pièces plus légères, galantes souvent, qui font le bonheur des concerts en chambre. La danse, longtemps refoulée, libère son énergie dans la dernière salle.

 

 

SM

Pour beaucoup, Stéphane Mallarmé reste d’un abord ardu. L’hermétisme en serait le dernier mot, l’absolu du verbe la raison d’être. Pauvres déchiffreurs, nous en serions réduits à interroger obscurément des textes clos sur eux-mêmes, coupés du réel dont ils confirmeraient le néant, et séparés des lecteurs dont ils nieraient presque la nécessité. Comme Maurice Blanchot l’a dit et redit, l’essence de cette littérature consiste à rendre problématiques son existence et sa finalité propres. À l’instar des personnages d’Hamlet, dont Mallarmé avait fait son double, sa poésie semble toujours menacée d’effacement dans sa présence précaire. Mais n’est-il pas une autre façon de la lire et d’en expliquer la pureté énonciative affichée ? Peut-on continuer à ignorer ce qui, au cœur ou au creux des signes élus, la fait participer du monde que Mallarmé partageait avec ses contemporains, d’un monde dont il souhaitait l’embellissement et dont il tira maintes impulsions et jouissances ? Avec le sérieux d’une thèse universitaire, Barbara Bohac démonte, point par point, l’idée d’un Mallarmé abscons par dégoût de la vie. Prenant pour cibles nos mauvaises habitudes de lecture, elle nous invite à réévaluer la part la plus «souriante» de l’œuvre, ses vers de circonstances et son journalisme, miroir multiple d’une sociabilité plus ouverte qu’on le croit, d’un hédonisme déculpabilisé et, plus largement, de son souci de faire vibrer le présent, jusqu’au plus banal ou au plus moderne, derrière les mots les plus choisis.

L’esthétique du quotidien ne concerne pas seulement le soin attendrissant, au dire d’Henri de Régnier, avec lequel Mallarmé, dès sa jeunesse, a meublé et orné son intérieur malgré de faibles moyens. «Décorer, écrit Barbara Bohac, est pour le poète une manière d’habiter le monde, de le rendre perméable au rêve.» Les mardis de la rue de Rome auraient perdu une part de leur attrait si les murs du petit appartement n’avaient exhibé quelques Manet, peintures et estampes, autour du fameux poêle. Un certain éclectisme régnait à Paris et Valvins, où l’avant-garde picturale et le kitch de la porcelaine de Saxe faisaient cause commune. De même qu’il n’assigne pas aux beautés visibles un espace réservé, louant aussi bien l’estampe japonaise que les meubles néo-Renaissance de Fourdinois, poussant à égalité la mode vestimentaire sous la IIIe République et la peinture la plus décriée, Mallarmé ne conçoit pas sa poésie comme étrangère à cet univers matériel. À rebours de Flaubert, il ne lui vint jamais la fantaisie de crier qu’on assassinait la littérature en l’accouplant aux images. Et le livre illustré peut le remercier d’avoir rendu possibles quelques-uns de ses incunables. Texte et gravure s’y libèrent de tout rapport de hiérarchie, seul rayonne le jeu subtil des mots et des formes en dialogue actif. Si Mallarmé a tant aimé la peinture de Manet et parlé des blanchisseuses de Degas comme de déités populaires, c’est que ces artistes avaient su donner aux spectacles les plus triviaux un accent et une profondeur dignes des sujets les plus nobles de l’ancienne poétique. Et son portrait en fumeur de cigares prouve, s’il était besoin, que le peintre d’Olympia et son grand ami pouvaient métaphoriser, de concert, à partir de rien. Stéphane Guégan

– Barbara Bohac, Jouir ainsi qu’il sied. Mallarmé et l’esthétique du quotidien, Classiques Garnier, 49€. L’ouvrage vient de recevoir le prix Henri Mondor de l’Académie française.

Aujourd’hui, samedi 9 novembre, je participe à l’émission de Jean de Loisy, Les Regardeurs, sur France Culture (14h-15h30, fréquence 93,5). Elle a pour thème central le portrait de Mallarmé par Manet /// https://www.franceculture.fr/emissions/les-regardeurs/le-portrait-de-mallarme-par-manet

– Michel Décaudin, La Crise des valeurs symbolistes. Vingt ans de poésie française 1895-1914, préface de Jean-Yves Debreuille, Champion classiques essais, 18€.

L’usure qui frappe les meilleurs travaux universitaires, après cinquante ans de longévité en moyenne, n’a diminué en rien la valeur et l’utilité de la thèse de Michel Décaudin. Couvrant vingt ans de création poétique, entre les premières défections du symbolisme et la parution d’Alcools, entre La Revue blanche et la N.R.F., ce bilan informé et incisif n’a pas été remplacé. Souvent cité en conséquence, voire pillé sans scrupule, ce livre essentiel frappe aujourd’hui encore par son agilité intellectuelle. Elle s’évalue autant à la richesse d’érudition, proprement confondante, qu’à la distance critique que conserve Michel Décaudin devant les mœurs turbulentes de la République des lettres. On sait que l’époque fut riche en manifestes et cris de guerre, qu’on combatte ici le naturalisme, là les excès de l’idéalisme, voire le cosmopolitisme des symbolistes. Ne se laissant aucunement  intimider par la rumeur du milieu et les excès de la polémique nécessaire à la vie des formes littéraires, le livre cherche autant à expliquer qu’à relier la diversité des tendances qui occupent le terrain médiatique autour de 1900. À l’évidence, Michel Décaudin est conscient, chose encore nouvelle à l’époque de sa thèse, que le positionnement des uns et des autres, au regard du symbolisme ou des partisans d’une restauration classique, tient parfois plus de la stratégie de groupe que des inclinations individuelles. D’où l’attention qu’il porte à la logique des cénacles, à la politique des revues, aux inversions d’alliance, et au contexte idéologique marqué d’abord par le réveil nationaliste, l’ascendant de Maurras, puis la rupture de l’État et de l’Église. L’autre grande réussite de l’ouvrage réside dans le dialogue qu’il restitue entre la littérature et la peinture. Une fois contesté un certain hermétisme esthétique, la jeune poésie se tourne vers la jeune peinture, Matisse, Derain mais surtout Picasso, bleu, rose et cubiste. Les admirables pages que Michel Décaudin consacre au jeune Salmon et à sa fantaisie de saltimbanque, celle des Poésies de 1905, n’ont pas d’équivalent. Sa lucidité d’analyse éclate également dès qu’il se collette au grand homme de cette époque qu’on dit transitoire, voire pauvre en grandes réalisations. Il ne s’agit évidement pas de Gide, voire même de l’admirable Péguy ou du délicieux Larbaud, mais d’Apollinaire sur lequel se referme cette enquête que les éditions Champion ont été bien inspirées de remettre en circulation. L’année du centenaire d’Alcools aura donc été marquée par la publication de la biographie de Laurence Campa et le retour en libraire du livre inégalé de Michel Décaudin. Sans doute aujourd’hui n’emploierait-il plus le mot de «crise» pour désigner, comme le note Jean-Yves Debreuille en préface, «l’état naturel de la vie littéraire». SG

Coup d’œil

Il y a regardeur et regardeur, comme il y a stupéfiant et stupéfiant. Régis Debray appartient au clan des «idolâtres heureux». Mais, à rebours de Baudelaire, cherche-t-il à «glorifier le culte des images»? Qu’il les aime passionnément, il l’a déjà maintes fois prouvé avec superbe et humeur. Chacun de ses livres récents questionne leur nature, leurs fonctions multiples, leur hémorragie planétaire et leur savoureuse ou dangereuse victoire sur l’écrit. De la vidéosphère qui nous enveloppe, il a forgé le concept et fixé les attentes. «Nous vivons, écrit-il, le temps des images, et c’est accroître ses plaisirs que de s’en donner l’intelligence.» On est donc loin de la dévotion béate, voire même du simple hédonisme, à quoi l’époque et sa tyrannie de l’éphémère nous poussent. Le flux médiatique, au contraire, n’a pas d’observateur plus vigilant et souvent plus caustique. La globalisation fait peur, lui reste confiant, charmé que les machines jettent aux quatre coins du monde autant d’occasions de se parler sans mot dire. Le rêve fou d’une totalité enfin accessible, caressé et défendu par Malraux, auquel Régis Debray rend un hommage réservé, ne lui fait pas pour autant baisser la garde. Dans Jeunesse du sacré (Gallimard, 2012), prenant à revers les résurgences régressives du temps présent, il avait choisi son camp, celui de Manet et de Duchamp, c’est-à-dire le camp des ennemis du divin réifié, de l’art littéral ou de l’icône bêtement utile.

Son livre avait une odeur de blasphème enjoué, ce qui est toujours bon signe. Le Stupéfiant image, collection d’articles et d’essais disparates, n’affiche pas une pareille unité, hors des choix, secrètement reliés, de son auteur. Il aurait pu suivre, ce faisant, l’injonction d’Aragon et du Paysan de Paris, auxquels il emprunte son titre rimbaldien. Puisque l’image est un opium à consommer sans modération, pourquoi freiner ses ardeurs et organiser son imagier? Le plaisir serait roi, la logique secondaire, les fins accessoires… En intellectuel français, formé à la cinémathèque et aux contacts de quelques mentors du siècle dernier, Régis Debray organise sa matière, distribue ces textes de circonstance selon une polarité majeure et six divisions nettes. Le lecteur des Contemplations de Victor Hugo sera peut-être d’abord surpris d’y retrouver le légendaire face-à-face entre la rumeur des siècles et la chronique des jours. C’est que l’image se présente ici comme investie d’un double pouvoir, celui de réveiller en nous les traces les plus archaïques de l’humanité autant que notre intimité la plus enfouie. La préface de l’ouvrage ne se charge pas de couleurs surréalistes au hasard. Régis Debray reconnaît aux images, cristallisations ouvertes d’idées et d’affects, une puissance d’émotion et d’intellection supérieure à la force du discours. Parce qu’elles nous regardent plus que nous les regardons, elles partagent avec la «parole vive», chère à Platon, le privilège de nous saisir entièrement. On en fera l’expérience en suivant Régis Debray dans le précieux dédale de ses préférences, de l’obscurité des cavernes au flash des photographes, de Rembrandt à Bacon, et de Jean Clair à Werner Spies, ces «éveilleurs», aussi insatiables et affranchis que notre éclaireur. Stéphane Guégan

*Régis Debray, Le Stupéfiant image. De la grotte de Chauvet au Centre Pompidou, Gallimard, 30€.

Rentrée littéraire (4)

Plongez… Parce qu’Ono-dit-Biot signe un vrai roman d’amour dans un monde menacé de ne plus savoir aimer et se perdre. Plongez… Parce que ses héros acceptent de l’être et refusent de laisser passer le train. Plongez… Parce que vous verrez du pays, des Asturies à Venise, dans leur vagabondage érotique et leur faux pas. Plongez… Parce que ce roman de 400 pages, qu’on lit comme s’il n’en comptait que 100, nous parle du monde d’aujourd’hui, circule des bobos de la Mecque artistique aux babas de la Terreur écologique, des musées ivres d’eux-mêmes aux journaux dociles d’échine. Plongez… Parce que les Espagnoles ont toujours fait vibrer la littérature française, récit vif, images acérées, émotions directes, situations loufoques, humour complice.  Plongez… Parce que notre corps ne s’arrête pas à notre corps, notre vie à notre vie, notre mort à notre mort. Plongez… Parce que les djinns des Orientales soufflent sur ce roman une manière d’apesanteur heureuse. Plongez… Parce que les immortels du quai Conti viennent de saluer en lui une des rares réussites de la rentrée. Plongez… Parce que l’azote des mots vaut tous les euphorisants. Plongez. SG // Christophe Ono-dit-Biot, Plonger, Gallimard, 21€.

 

La vie et plus encore

Voilà une inauguration peu relayée en France. Depuis avril dernier, la Lettonie accueille un centre d’Art Mark-Rothko, dont le budget est en grande partie assumé par la Communauté européenne. Mais il n’aurait pas vu le jour sans la volonté tenace des enfants du peintre, très soucieux de reprendre pied sur la terre natale de leur père. Elle eût pu lui être fatale. Dvinsk, où Marcus Rotkovitch naît en septembre 1903, relève de l’Empire russe et plus exactement de la zone de résidence des citoyens juifs créée en 1791. Or, au tournant du XXe siècle, ce territoire aussi dynamique que surveillé s’enflamme à la suite de pogroms de plus en plus sanglants. Le père du futur Rothko, un notable progressiste et antireligieux, ne cède guère à la panique. Dans un premier temps, sa judéité en est même comme fouettée. Raison pour laquelle le petit Marcus est envoyé dans une école talmudique, qui va laisser de profondes traces sur la culture et donc la peinture de Rothko. Annie Cohen-Solal donne de précieuses indications à ce sujet au début de sa biographie de l’artiste, qui marque le centenaire de son arrivée en Amérique, comme l’ouverture du centre letton… Moins ample que le livre qu’elle a consacré à Leo Castelli (Gallimard, 2009), l’auteur serre le destin mal connu d’un autre Juif exilé, qui rejoignit le nouveau monde où la communauté hébraïque était déjà prête à l’accueillir et à le pousser.

Ascension triomphale? Pas vraiment. À propos de Yale, des blocages de la gentry wasp, de ses difficultés d’intégration, Annie Cohen-Solal parle d’«années chaotiques». Mais l’échec est libérateur, la peinture surgit au bout du tunnel, les précoces velléités littéraires s’effacent ou mutent. Il faudra toutefois plus d’une dizaine d’années pour que sa peinture ressemble à quelque chose. Longue traversée, elle profite évidemment de l’impulsion décisive que l’Amérique imprime alors à la peinture moderne, de l’arrivée des surréalistes à New York et du besoin pressant de prouver au MoMA que la modernité ne saurait être qu’européenne. Chacun croit connaître le rôle que joua Rothko alors aux côtés de Jackson Pollock, Still, Barnett Newman ou Gorky, qui fut son professeur à l’orée d’une carrière pugnace. Le peintre est si souvent réduit à la force émotionnelle de ses toiles en suspension, et à l’impératif irritant de l’expérience ineffable, qu’il importait de l’approcher plus complètement, en tenant compte aussi bien de son ambition métaphysique que de ses difficultés à accepter sa propre soif de succès. C’est le mérite d’Annie Cohen-Solal. Dès qu’elle aborde le marché de l’art et les relations institutionnelles de Rothko, ou encore ses liens avec les Juifs du milieu, elle retrouve son terrain de recherche favori. Son livre se fait plus laconique quant à la peinture elle-même et aux conflits qui déchirent l’unité mythique de l’école de New York après 1950. On aurait aimé mieux comprendre le renversement d’alliances qui brouille Clyfford Still, Newman et Rothko. Loin d’être le saint que sa peinture suggère et que son suicide semble sceller à jamais, Marcus cachait une partie de son jeu. Le tragique d’Eschyle et les intrigues de Dostoïevski brûlaient à égalité en lui, admettons-le.

Stéphane Guégan

*Annie Cohen-Solal, Mark Rothko, Actes Sud, 35€.

*Nous commentons No 3, 1949, dans Cent peintures qui font débat, Hazan, 39€.

 

Rentrée littéraire (3)

«Pas de grandes phrases», lui intimait Roberts. Un conseil d’ami, bien sûr. Parisis, l’autre Jean-Marc, en a pris bonne note. Il vise juste, écrit droit, ménage peu. On pense à Manet: «Pas de pensums». Pas de phrases, en somme. La Mort de Jean-Marc Roberts n’enterre pas son sujet sous les mots. Il y avait trop de vie en lui, trop d’insolente indifférence aux cadavres en sursis, trop de jeunesse inentamée, les mouchoirs seraient aussi de trop. Cette superbe lettre d’outre-tombe ne pleurniche pas, s’épanche à peine, juste ce qu’il faut, retient la douleur plus qu’il ne la tient à distance. Pudeur et précision, Parisis conjugue les vertus cardinales de tout portrait réussi. Roberts, éternel feu follet, prince de la litote enjouée, exigeait le coup d’œil rapide de Parisis et sa connaissance du terrain. En saluant celui qui fut son éditeur, un complice plus qu’un intime, il balaye du regard un demi-siècle de vie littéraire. Et le bilan ne sent pas toujours très bon. C’est qu’il est lesté par la nostalgie des années 1970, époque où débute Roberts, à 17 ans, avec Samedi, dimanche et fêtes. Un prix Fénéon ad hoc pour ce lycéen de Chaptal, anar des lettres, comme on l’est à cet âge. Peut-on grandir sans se trahir? Dans le paysage déchu du milieu, Roberts aurait-il incarné l’une des rares exceptions qui permettent d’y croire encore? Parisis nous donne des raisons de le penser sans jamais confondre le personnage et la personne, la figure qu’était devenue Roberts et l’homme qui gardait ses secrets au chaud. Sa légende de contrebandier ne reposait pas sur le vent des fausses rumeurs : « Personne n’est exactement à sa place. Cela vaut mieux. Une stricte justice serait intolérable », aimait à dire Roberts, en citant Chardonne. On comprend qu’il ait fait la moue devant les moralistes de la transparence, les contempteurs du mensonge généralisé, comme devant les ravages de l’autofiction, malgré d’ultimes concessions au plus détestable des genres en vogue. Plus qu’au reste, la littérature devrait toujours désobéir au nombrilisme et à la vidange policière des mœurs privées… Contre les dévoiements de notre époque, Parisis exalte la lucidité infatigable de Debord ; l’autre Jean-Marc avait d’autres étoiles dans les yeux… En cette rentrée fade, et même un peu navrante, Roberts nous manque. On lira le livre de Parisis, drôle et violent, comme leur dernier pied-de-nez. Une aubaine. SG // Jean-Marc Parisis, La Mort de Jean-Marc Roberts, La Table Ronde, 14€.

Ligne Clair

Qu’on se rassure, Jean Clair se porte bien. Les derniers jours qu’annonce son dernier livre ne sont pas les siens. Mais ils sont ceux du monde, très ancien, qu’il a vu disparaître et de la société, très actuelle, dont il scrute la décomposition avancée. D’un côté, la paysannerie dont il vient ; de l’autre, le cloaque où nous versons. À bien y réfléchir, cela n’a rien de rassurant. Dissipons d’emblée le contresens auquel l’ouvrage pourrait conduire de trop rapides lecteurs : s’il s’émeut, avec le recul de l’homme qui sillonne son enfance, de la fin des terroirs, s’il dénonce l’ersatz de ruralité qu’une Europe exsangue tente de maintenir en vie, Jean Clair n’oppose pas le paradis perdu de ses vertes années à l’enfer des villes ensauvagées. Son diagnostic le rapproche plutôt des hommes qui, entre les deux guerres, se sont alarmés de la dislocation progressive de l’ancienne France. Je pense au si lucide Emmanuel Berl, qui regardait déjà «comme un malheur l’exode rural et le dépeuplement des campagnes». Et quand on songe que notre pays les a presque sacrifiées à une industrie qu’il a ensuite laissé se démembrer au profit de ses partenaires européens, il y a de quoi, on l’avouera, être un peu amer. N’y avait-il aucune alternative à la destruction définitive d’une agriculture qui avait su se moderniser au fil des siècles sans briser ce qui l’accordait à son passé et assurait son avenir aujourd’hui compromis? La transmission, dans les deux sens, s’est rompue.

Du côté des sociétés modernes, même recul du sentiment d’appartenance à un tout : «Mais qui croit encore que nous vivons dans un pays comme on habite un corps, puisque nous laissons nos racines à l’abandon, et que nous ne savons plus que nous habitons un être vivant avec ses limites et son organisation, cette autre “biologie”, ce logos vivant qu’est une langue?» L’auteur de ces lignes, à l’inverse, se sent l’héritier d’une autre conception de la culture, d’un rapport aux mots et aux images plus respectueux de leur capacité à nous faire penser qu’à nous divertir, à nous former qu’à nous déformer, à nous libérer et nous élever au-dessus de l’atomisation régressive, du culte identitaire ou de l’angélisme humanitaire, en plein essor, comme autant de signes de l’effacement progressif de cette «communauté d’esprits» qui devrait être notre bien le plus précieux. Ce trésor menacé, Jean Clair le tient de ses parents et de ses maîtres. Il les fait revivre dans Les Derniers Jours avec une émotion sincère et pudique, nous épargnant le déballage sentimental des livres de souvenir. Les très belles pages consacrées au lycée Jacques-Decour, quand l’adolescent y découvre la vraie vie auprès des Juifs du quartier, éclairent la personnalité profonde de l’intellectuel en colère qu’il deviendra. Une cartomancienne lui avait prédit enfant une vie peu commune. Pour faire plaisir au sien et échapper au conformisme, il s’y sera tenu jusqu’à aujourd’hui, en amoureux des beautés du monde et de l’art, capable de fulminer contre nos bassesses et nos démissions, incapable de désespérer de la vie et des femmes, et constamment à «la recherche d’un impossible équilibre». Plus qu’un mélancolique, un spectateur engagé. Un des derniers. Stéphane Guégan

– Jean Clair, Les Derniers jours, Gallimard, 21€.

 

Quand on lui reprochait sa peinture lubrique, ses extases d’adolescentes trop jeunes, ses irruptions de petites culottes et ses chats inquiétants, Balthus affectait de n’en rien savoir. Les lecteurs de Freud ont toujours été bien armés contre de telles accusations. L’obsession du sexe, c’est toujours l’autre qui dort en soi et fait de l’image son exutoire sublimé… Mais il suffit de lire la correspondance de Balthus pour mesurer qu’il a bien cherché à exploiter l’érotisme outré ou ouaté de ses tableaux, pimenté de l’âge indécis des «jeunes filles» et de la présence des félins dont Manet avait déjà souligné la charge sulfureuse. «Mort aux hypocrites!», s’exclame Balthus en 1937. «Aujourd’hui, près de quatre-vingts ans se sont écoulés, écrit Sabine Rewald. Les enfants et le sexe sont le dernier tabou, et les jeunes filles de Balthus – au seuil de la puberté, avec leur érotisme perceptible – peuvent provoquer des réactions plus véhémentes et plus inquiètes.» Cela vaut mieux, à la rigueur, que d’ignorer le sujet de ses tableaux. Au seuil des années 1980, Jean Clair fut le premier à relever Balthus de son discrédit et des lectures réductrices issues du formalisme d’après-guerre. Dans ce livre, aussi beau que savant et direct, Sabine Rewald procède de même, et analyse avec brio la quarantaine de toiles retenues. La révélation des désirs naissants appelle à la fois une mise en scène, qui touche aux épiphanies profanes de Manet et Bataille, et une iconographie réactivée, prise aux livres d’enfants, avec leur fausse candeur, comme à la peinture des adultes. Pour Balthus, le pouvoir des images ne souffrait aucune frontière d’âge ou de style. Les obscurs l’enchantaient autant que Masaccio, Géricault, Courbet ou les clichés salés de Minotaure. SG

– Sabine Rewald, Balthus. Jeunes filles aux chats, Hazan, 39,95€

Lors de l’exposition qu’organisa la Galerie Pierre en 1934, sa célèbre Leçon de guitare confrontait le public au spectacle équivoque d’une initiation violente aux plaisirs de la chair. Ce grand tableau, comme quatre-vingt dix-neuf autres, est commenté dans notre Cent peintures qui font débat (Hazan, 39,90€, en collaboration avec Delphine Storelli).

Les chants de Bataille

La littérature abonde sur l’érotisme de Bataille. Bien que le sujet ait perdu l’attrait de l’interdit, il continue à susciter réflexions et contorsions plus ou moins inspirées. Le thème n’est-il pas consubstantiel à son auteur, à sa pensée, être et esthétique, des premiers contes licencieux au livre final sur Manet? Toutes les obsessions de Bataille s’y raccrochent d’une manière ou d’une autre, l’expérience de l’impossible, la transgression des limites, la victoire sur la mort, la souveraineté fugitive, la fiction comme chance du désir. À la fois excès et extase, le plaisir sexuel, et ce qu’il implique d’investissement symbolique ou d’accomplissement subjectif, met l’individu hors de lui, l’arrache à ses pauvres entraves, l’ouvre au sacré, en théorie. L’espèce de mysticisme dévoyé que Bataille propose à ses lecteurs les plus conséquents n’a sans doute jamais visé l’instauration d’un culte, en remplacement du vide religieux des temps modernes. Dans les années 1930, alors qu’il fréquente aussi bien Masson et Picasso que Lacan et Caillois, il y eut pourtant volonté de créer une sorte de groupe d’action directe, incarnant une voie de libération possible entre fascisme et communisme, auxquels il importait de ne pas abandonner l’emprise qu’exerce toute violence sacrificielle sur l’imaginaire et sur les corps. Passé ce moment utopique, que symbolise la flambée d’Acéphale, Bataille choisira l’affirmation individuelle et, comme il l’écrit en 1943, «l’expérience intérieure».

Ce tournant structure le bel essai de Juliette Feyel, qui ne craint pas de s’aventurer sur un terrain surinvesti. Elle le fait avec un grand calme et une érudition maîtrisée, sans héroïser Bataille, ni le dédouaner de ses concepts les plus faibles, les plus éculés aujourd’hui, la sortie du rationnel, la dépense gratuite et l’animalité retrouvée. Feyel prend même plaisir à explorer ces failles afin d’étayer la thèse du livre : les récits les plus lubriques de Bataille, ceux qu’il ne put faire paraître sous son nom, constituent encore la «part maudite» de l’œuvre. Mais ce serait celle où l’auteur de L’Histoire de l’œil se serait «approché au plus près» de son objet et de sa subversion agissante. Si l’ethnologie a souvent coloré ses textes théoriques d’un primitivisme douteux, arqué sur l’opposition convenue entre le civilisé et le sauvage, les grands mystiques ont révélé Bataille à lui-même autant que Sade et Baudelaire. Le lecteur de Durkheim, orphelin de Dieu, fait donc siennes la distinction des sociologues entre profane et sacré et la furia sensuelle du catholicisme à son acmé. Pareille combinaison devait causer une sorte d’épouvante au Sartre des années d’Occupation, dénonçant ce «chrétien honteux» aux autorités morales de la «résistance» intellectuelle. Lecture honteuse, réplique Feyel, qui souligne combien les détracteurs de Bataille ont manqué son «christianisme» athée. Aucune loi morale, aucun impératif utilitaire ne peut vaincre l’aiguillon du désir, lequel ne touche au parfait cristal qu’en se souillant. Mais Bataille, Casanova clandestin, finira par reconnaître au seul livre le privilège de donner à nos fantasmes la chaleur du réel, en les maintenant en tension.

Stéphane Guégan

*Juliette Feyel, Georges Bataille. Une quête érotique du sacré, Honoré Champion, coll. Champion Essais, 25€.

La réflexion sur la peinture restant aux marges de cet essai, rappelons ici que Manet, et notamment Olympia, aura offert à l’ontologie paradoxale de Bataille une manière d’épiphanie. Le chef-d’œuvre de l’art français ouvre ses lourds rideaux sur la pure présence : «C’est la majesté retrouvée dans la suppression de ses atours. C’est la majesté de n’importe qui, et déjà de n’importe quoi… – qui appartient, sans plus de cause, à ce qui est, et que révèle la force de la peinture.» On retrouvera Manet, Picasso, Masson et quelques autres peintres de son musée imaginaire dans mon livre, Cent peintures qui font débat (Hazan, 39€).

Rentrée littéraire (2)

Ce fut d’abord une rumeur, alimentée par le premier intéressé : Yann Moix allait accoucher d’un livre de poids. En d’autres temps, on aurait parlé d’un livre de prix… C’est que le bébé avait eu le temps de s’arrondir in utero. Maintenant qu’il respire et fait ses premières nuits, le dernier né de Moix embarrasse autant la gent littéraire que le héros de Naissance consterne papa et maman. S’agit-il, en effet, d’un gros livre ou d’un grand livre ? Difficile à dire tant il alterne le meilleur et de sacrés tunnels, retient et refroidit, fait rire et fait peur. On n’est peut-être pas forcé de le lire en entier, ou d’une traite, comme me le souffle une amie à qui rien ne fait peur. Moix, éternel moderne, aurait-il ajusté au papier les nouvelles pratiques du net, où l’on butine au hasard en ajoutant benoitement au panier ses glanes aléatoires ? Il y a fort à parier pourtant que ce flot ininterrompu de mots, et de bons mots très souvent, et même de vraie littérature, affronte secrètement de plus grandes ombres que la lobotomie mémorielle de la toile. Moix ne répète-t-il ici et là que le roman du siècle dernier s’est joué entre Proust et Céline, le juif et l’antisémite, pour résumer à sa façon, toujours un rien binaire. Un troisième géant hante Naissance, et c’est évidemment Joyce. S’il évacue joyeusement le très réchauffé complexe d’Œdipe, en racontant la difficile venue au monde du narrateur et ses démêlés avec d’impayables géniteurs, le roman de Moix développe un très évident complexe d’Ulysse. Pas facile de rivaliser avec le flot de l’Irlandais triestin. Il entend, en tous cas, le rejoindre par une incontestable vis comica et par une nette tendance à chasser sur les terres de Bataille, que le livre met en scène avec un humour décapant… L’érotomane d’Orléans, on le sait, tenait pour lettre d’évangile une formule de Saint Augustin : «Inter faeces et urinam nascimur» («Nous naissons entre l’urine et les excréments»). Autant l’annoncer à ses éventuels lecteurs, Naissance est très pipi caca en bonne orthodoxie batailleuse. Quand Rabelais rencontre Jean-Jacques Schuhl et Woody Allen, cela donne Moix et ses émois. Allez, j’y retourne. SG

– Yann Moix, Naissance, Grasset, 26€

Un sacré coup de pinceau

Il faut plus que du talent pour réussir le portrait de Diderot. Beaucoup, de son vivant, s’y sont essayés. Très peu ont atteint leur but et comblé le modèle qui connaissait bien la peinture et la sculpture, si bien qu’il s’en méfiait. N’étaient-elles pas trop promptes à embellir et donc affadir la réalité ? Du tableau de Louis Michel Van Loo, où Diderot dresse une tête de poupée dans un flot de soie pimpante, Diderot écrit en 1767 : «Moi […] très vivant. C’est sa douceur, avec sa vivacité. Mais trop jeune, tête trop petite. Joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur.» Et le portrait de Fragonard? Lui a tenu sous sa griffe cet homme qui était tout mouvement, refusait le décorum et les faux-semblants, offrait à la vue le spectacle inhabituel d’un sage pour qui penser et sentir, aimer et jouir, écrire et s’écrire n’étaient pas séparables. Hélas, le fameux portrait du Louvre, s’il est du grand Frago, ne représente pas le grand Diderot. Où trouver dès lors la juste «ressemblance» ? Une synthèse qui ne soit pas dérisoire? Comment faire passer dans les images ou les mots ce bouillonnement d’idées et d’affects, ce trésor de savoirs et d’obsessions, de sentiments purs et d’appétits crus qui s’agitaient en lui ?

Il vero Polichinello, selon la formule que Diderot s’appliquait, a autant fait souffrir les pinceaux de l’Académie royale, cible captive de ses fameux Salons, que les spécialistes de la littérature du XVIIIe siècle, déchirés entre les Lumières de l’encyclopédiste et les excès du libertin, le propagateur d’une morale bourgeoise et le mauvais mari, l’avocat de Chardin et l’admirateur secret de Boucher, le défenseur de David et le séide du renouveau baroque, le prêtre avorté et l’amant magnifique de Sophie Volland, qu’une correspondance ardente, aujourd’hui écornée, a unis pendant ces années de feu prérévolutionnaire. Diderot l’intrépide, Diderot l’intempérant, se voyait et se pensait multiple, à l’image du monde et des arts qui ont vocation à traduire avec fierté l’homme et la nature, l’un et l’autre emportés par «une énergie, une dynamique, un élargissement incessant». C’est ainsi que Michel Delon formule la force centrifuge qui anime à la fois la vie de Diderot, son esthétique des extrêmes et la philosophie, sensée et sensible, qu’il sut dégager d’un matérialisme conséquent, capable de ne jamais sacrifier l’individu à l’altruisme et la volupté à la morale. La ligne droite, temps et espace, ne convient pas à ce défricheur d’inconnu. Aussi le portrait si fermement brossé de Delon zigzague-t-il sans plan apparent ni logique annoncée. Il n’accepte pour guide que la curiosité capricante de l’écrivain et les surprises d’un destin romanesque, qui s’est joué entre Langres et Saint-Pétersbourg. Puisque l’existence très ouverte de Diderot fut une vie en morceaux, Delon en arpente la géographie physique, intellectuelle et amoureuse par les traverses les plus savoureuses. Il s’autorise en chemin quelques digressions sarcastiques sur notre époque qui a perdu le sens des vraies libertés en perdant la mémoire et en humiliant la beauté. Son livre est à ranger près du Clavecin de Diderot, où le jeune et frénétique Crevel retrouvait le XVIIIe siècle de tous les possibles. Stéphane Guégan

*Michel Delon, Diderot cul par-dessus tête, Albin Michel, 24 €. Du même auteur, Diderot et ses artistes, Gallimard, hors-série Découvertes, 8,90€, le meilleur des viatiques pour aborder le massif des fameux Salons qu’on réduit hâtivement à la célébration du «naturel», de «l’honnête» et de «l’utile». Or Diderot fut l’un des premiers à théoriser la diversité du plaisir esthétique, comme si elle fournissait, dit Michel Delon, la vraie clef de son être.

Rentrée littéraire (1)

Elle aura été, en fin de compte, bien moins énervée que la rentrée scolaire ! À croire que la littérature n’intéresse plus grand monde. Il faut dire qu’elle fait un peu la gueule, notre littérature. Quand par miracle elle renonce à l’invertébré et au nombrilisme, elle distille trop souvent une misanthropie de bon aloi. Cette tradition a ses classiques, du Rolla de Musset à La Nausée de qui vous savez. Le filon du cafardeux aboutit logiquement à Yannick Haenel et ses Renards pâles, dont la philosophie rageuse puise à quelques mages du mal social, Rousseau, Marx et l’inépuisable Debord : «la société, il n’y a plus qu’elle partout», nous dit Haenel après ces penseurs de la déréliction et de l’aliénation modernes. Le crime prolifère, les horreurs du passé et les violences du présent nous enferment dans le consensus d’une servilité universelle… La Commune, la France de Vichy et celle de Sarkozy se télescopent, s’agglutinent… On connaît la musique, passons. Les Renards pâles, c’est donc l’histoire d’un homme qui fuit ce monde désespérément verrouillé, qui s’absente du mensonge généralisé pour retrouver une vérité. Cercle, le meilleur roman d’Haenel, nous a habitués à ces passagers clandestins, en quête de lumière et de nouveaux accords. Ils papillonnent sans se soucier du lendemain, se posent rarement et s’arrêtent encore plus rarement. Moines et jouisseurs, ils ne se donnent qu’à leurs semblables. Le héros des Renards pâles, lui aussi, renonce vite à ses vœux de solitude et de chasteté. Son abbaye de Thélème, c’est le XXe arrondissement, ses cafés, sa bohème et ses rencontres. Cela nous vaut des pages enveloppantes sur Paris et l’air que certains y respirent encore. En marche vers la rédemption, nécessairement sanglante, notre faux anachorète croisera quelques âmes sœurs. Dialogues et scènes de sexe nous ramènent au meilleur Haenel, direct, drôle, percutant, oublieux de ses maniérismes, tels que, p. 104: «Son cul avait sous la lune la blancheur laiteuse d’un orage». La perfection est toujours dans la simplicité, le héros d’Haenel ne cesse de le proclamer. SG // Yannick Haenel, Les Renards pâles, Gallimard, L’Infini, 16,90€

Petits meurtres entre amis

Claude Arnaud a fait d’un livre deux coups. Ça tombe bien, on fête cette année le centenaire du Swann de Proust et le cinquantenaire de la mort de Cocteau, qu’il connaît mieux que  personne. Entre ces deux immortels, qui furent si proches jusqu’à la rupture sanglante, son cœur ne balance pas. Il est tout acquis à Cocteau, aux éclairs brefs de son écriture, à son choix de vivre par tous les bouts, à ses allures de caméléon essoufflé, voire à l’incomplétude de son génie, si préférable, nous dit Claude Arnaud, au geste sublime que constitue À la recherche du temps perdu. Sublime, donc glaçant et trompeur pour ses lecteurs, qui auraient fini par oublier que le Narrateur de cette fresque unique, loin d’accomplir seulement sa renaissance par l’écriture et d’échapper aux vices qu’il décrit si bien, nous aurait caché la réalité de Proust lui-même, qui fut tout sauf un ascète irréprochable des lettres. À dissiper cette illusion, qui n’en est plus une pour ses admirateurs informés, Claude Arnaud met tout son talent. Vif et drôle au début, son essai finit pourtant par épouser l’amertume du Passé défini, le journal intime que Cocteau ébauche en 1951, à 62 ans, et dont il fit souvent le théâtre absurde et douloureux de ses règlements de comptes. J’ai déjà signalé combien il s’était acharné, masochisme aidant, à nous conter ses déboires avec Picasso. Mais le grand peintre n’aimait-il pas justement bousculer les êtres qui se délectaient de sa cruauté imprévisible, ou qui préféraient les coups à l’indifférence ?

On croyait les gants de boxe raccrochés, Proust contre Cocteau les enfile à nouveau. Cocteau s’est peu battu, même en 14, mais il aimait l’odeur du ring, comme il aimait le jazz et les danseurs combustibles. Sur le tard, plus inflammable que jamais, il brûlera une à une toutes ses idoles. Claude Arnaud a raison de nous rappeler que le jeune homme, vers 1908-1909, alors qu’il se cherchait encore entre Anna de Noailles et Apollinaire, sut électriser son aîné, cœur, corps et esprit. Aussi snobs l’un que l’autre, aussi attachés à leurs mamans, aussi impatients de se faire un nom dans les lettres, Proust avec un retard angoissant, Cocteau avec une avance bluffante, ils avaient tout pour s’entendre. C’était sans compter l’injuste vaudeville qu’est la vie. Cocteau, quant à jouir de l’existence et se livrer au plaisir, était le plus doué. S’il se refusa à Marcel, se cabrant même assez vite devant les exigences fantasques d’une amitié tyrannique et d’un Eros peu engageant, Proust refusa, lui, de l’adouber. Ce ne fut pas faute d’encourager son cadet, aux livres expédiés, d’y travailler davantage, de faire œuvre enfin… Claude Arnaud nous dit que Proust, après avoir vaincu le scepticisme des «durs» de la NRF, n’en fit pas profiter le jeune Cocteau, en qui Gide et sa bande voyaient un faiseur de salon, un moderne de la dernière heure. N’est-ce pas plutôt la force de Swann en 1913 qui les fit changer d’avis sur un écrivain qu’ils avaient méjugé ? Avec Cocteau, il leur faudra du temps… Un siècle plus tard, Swann tient le choc. Superbe et tordu, il confère une grandeur unique aux noirceurs de Proust. Sainte-Beuve se voyait justifié contre son pourfendeur. Stéphane Guégan

– Claude Arnaud, Proust contre Cocteau, Grasset, 17€.

«Cocteau manœuvre durant toute l’année 1913 pour trouver à Proust un éditeur acceptant de publier intégralement l’ouvrage», rappelle Claude Arnaud. Au terme de multiples démarches infructueuses, Bernard Grasset publie, mais à compte d’auteur, Du côté de chez Swann. Le terrible manuscrit avait été notamment repoussé par Gide. Ne pouvant encore adhérer au long processus de dévoilement qu’inaugurait le premier volume de La Recherche, éditeurs et critiques éprouvent quelque difficulté à saisir la raison d’un récit qui combine l’analyse psychologique, le portrait de société et les considérations esthétiques d’une façon quasi cubiste. La clarté que revendique Proust, contre le nuageux postsymbolisme, caractérise plus sa langue que son propos. Comme les cathédrales, à la fois vague et dentelles, La Recherche se construit dans la durée et l’unité à venir. Cocteau sera un de ceux qui salueront le bébé accouché dans la douleur. L’article qu’il donne en 1913 à l’Excelsior tranche sur ses cancans futurs. Encore que ! S’il parle bien des «jeux entre l’espace et le temps», s’il note superbement «de larges touches fraîches à la Manet», l’ami de Marcel donne à sa recension une couleur oxymorique teintée de jalousie. Car Swann est-il simplement une «miniature géante»? On sait, par ailleurs, que Gaston Gallimard, non sans mal, parviendra à récupérer le génie égaré en 1917, avant d’obtenir avec lui le Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs. SG

Pour Robert Kopp, auteur d’une synthèse récente sur le Prix, l’année 1919 marque un tournant : «la fin de la littérature de guerre et le passage de la littérature engagée à la littérature dégagée, telle que la définissait Rivière dans La NRF qui venait de reparaître en juin.» Proust était bien du bâtiment… Depuis leur heureuse réunion, la maison Gallimard n’a cessé de travailler au monument national qu’est devenu Proust. Elle le prouve à nouveau en cette année de centenaire : deux éditions de poche de Swann en Folio, l’une pédagogique, l’autre luxueuse, remarquables l’une et l’autre, ont paru depuis l’été. Elles posent différemment la question de l’illustration possible de La Recherche. De tous ceux qui s’y sont essayés, Pierre Alechinsky, le dernier en date, est sans doute le plus convaincu et assurément le plus convaincant. La matière narrative d’Un amour de Swann, partie centrale du volume de 1913, concentre les affres de l’envie, de l’amour jaloux aux assassinats mondains. Sachant être allusive sans être élusive, l’intervention d’Alechinsky s’est logée dans les marges généreuses du livre. Simples tracés ou signes complets, la jolie silhouette de Mme des Launes ou les lignes fuyantes d’Odette, le dessin trouve à chaque fois l’écho juste, la goutte de temps et de poésie supplémentaire. Dans son élégance ornementale parfaite, le peintre procède comme Proust, plus qu’il ne l’imite. «Dessin animé primitif»? Du grand art, plutôt. SG

*Marcel Proust, Un amour de Swann, orné par Pierre Alechinsky, Gallimard, 39€.

*Marcel Proust, Du côté de chez Swann, dossier et notes réalisés par Olivier Rocheteau, Gallimard, Folioplus classique, 7,20€.

*Marcel Proust, Du côté de chez Swann, édition présentée et annotée par Antoine Compagnon, Gallimard, Folio classique, coffret du centenaire avec livret illustré, 8,20€.

Deux sages

Pour les avoir vécues en «homme libre», Emmanuel Berl a laissé un témoignage inestimable sur les toutes premières heures du régime de Vichy. Il fut de ceux, abasourdis par la défaite et les horreurs de l’exode, que les messages radiophoniques de Pétain réconfortèrent en juin 1940… Et ce n’était pas seulement fierté d’écrivain. Berl, on le sait, a fignolé quelques-unes des plus belles formules du maréchal, après que ce dernier eut pris la tête du gouvernement, et fait admettre l’idée d’un armistice qui permettrait d’exonérer l’armée de sa défaite et d’en rejeter la honte sur la République elle-même. Ce qu’on sait moins, c’est que Berl, venu de la jeune gauche, vite affranchi des illusions du communisme, et mêlé à la vie politique de l’entre-deux-guerres, familier de Mandel, Herriot et Laval, de Drieu comme de Blum, y croyait. Il crut aux phrases lapidaires, soufflées à Pétain, par méfiance envers la civilisation industrielle, le capitalisme destructeur et les démocraties déconsidérées… «La terre, elle, ne ment pas», fit-il ainsi dire à l’homme de Verdun, dont l’uniforme cachait un paysan de l’Artois. De plus Berl adhérait-il aux promesses d’un redressement moral du pays. Notre époque de petite vertu devrait pouvoir le comprendre, non ? Comment lui en vouloir, d’ailleurs, puisque le polygraphe comprendra très vite que Pétain et lui ne sauraient s’entendre sur le sens des mots ?

La «révolution nationale», plus maurrassienne que fasciste, se fera sans lui. Pétain, Weygand, comme il le dira à Modiano en 1976, c’était le retour de Mac Mahon. Berl, fidèle à la République, quitta donc Vichy dès que l’Assemblée nationale eut voté sa liquidation. Des élus du Front populaire, hormis une petite centaine de récalcitrants, Pétain recueillit donc les pleins pouvoirs, supérieurs à ceux que Napoléon Ier s’était donnés ! En mai 1968, alors que le mythe du résistancialisme commençait à sérieusement prendre l’eau, Berl publiait un livre superbe sur la funeste journée du 10 juillet, celle qui avait congédié Marianne si brutalement et ouvert le temps de la collaboration. Il ressort aujourd’hui, accompagné d’un remarquable dossier réuni par Bénédicte Vergez-Chaignon. Avec une force inentamée, Berl nous jette dans la tourmente des deux mois qui aboutirent au naufrage républicain, moins de cent jours où s’entrechoquent le bellicisme velléitaire de Reynaud, l’échec d’un rapprochement avec les Anglais malgré De Gaulle, les désirs de vengeance de Laval et la volonté autocratique d’un vieux soldat pas si sénile. Pour les grands chroniqueurs, attentifs d’abord à la complexité des hommes et au poids des circonstances, il n’est pas d’histoire déjà écrite. Juif, ancien Munichois, Berl refuse en 1968 de noircir ce «moment» plus qu’il ne l’avait fait en son temps. Bien sûr, et sa préface le rappelle, le régime devait le «scandaliser» par ses mesures antisémites et le sort réservé aux «réfugiés». «Mais je pense aussi que l’occupation est une infection, ajoute-t-il ; les infirmiers ont eu tort de dire qu’elle était une rédemption ; mais ils n’ont pas trop mal soigné le patient.»

Pareils propos, et leur ton même, choqueront sans doute ceux qui pensent que le livre de Robert Paxton, La France de Vichy (Seuil, 1973) a tout dit de «l’antisémitisme» des «années noires» et de la collusion, dénoncée par l’universitaire américain, entre l’action de l’État et les attentes du pays réel. Berl savait pourtant de quoi il parlait. Avant de se faire recenser en juin 1941, à la suite du second statut des juifs, il avait le choix de la «zone libre» avec son épouse, la chanteuse Mireille. Ami de Drieu et de Paul Morand, proche aussi de certains des jeunes loups de Vichy, il sait de longue date que l’antisémitisme est une notion plus qu’hétérogène et contradictoire, qui ne se confond pas nécessairement avec le racisme dont l’Allemagne nazie a fait une passion fédératrice en 1933. De plus, l’afflux massif d’émigrés et de «réfugiés», près de deux millions entre les deux guerres, parce qu’il attise les tensions de la communauté nationale, est loin d’avoir laissé Berl indifférent. Mêlée à ce flux, unique en Europe, l’immigration de juifs étrangers, venus d’Europe de l’Est et des pays du Levant, a inquiété les «Français israélites», si intégrés depuis la Révolution française et les sacrifices de la guerre de 14 qu’ils mettaient cet enracinement républicain au-dessus de leur appartenance ethnico-religieuse. Les chiffres parlent ici. Entre la fin du XIXe siècle et 1940, le nombre de juifs passe en France de 71000 à 330000. Quatre ans plus tard, 80000 d’entre eux auront été tués, la plupart en déportation.

En très grande majorité, il s’agissait de ces mêmes «juifs étrangers», qu’une partie des politiques, à gauche comme à droite, avaient commencé à juger «indésirables» dans les années 1930. Sans les oublier, sans oublier la responsabilité de Vichy dans la Shoah, mais sans confondre la «logique d’exclusion» des Français avec la «logique d’extermination» des nazis, le nouveau livre de Jacques Semelin s’intéresse à ceux qui survécurent à l’une et à l’autre. Des chiffres, encore : 75% des juifs, vivant alors en France, échappèrent à la mort. En Belgique, aux Pays-Bas, pour ne pas parler de la Pologne, les proportions s’inversent… Jacques Semelin ne bouleverse pas seulement son lecteur par son souci des destins individuels et sa façon de traduire en mot simples la puissance de vie des persécutés, cette somme exemplaire examine et détruit bien des idées reçues sur la politique ségrégationniste de Vichy, l’existence quotidienne des juifs et le comportement du reste de la population à leur égard. Au sujet de la première, il y a lieu en effet de parler de «schizophrénie administrative». D’un côté, discrimination, spoliation, arrestation et livraison aux Allemands ; de l’autre, mesures de protection, allocations sociales et soutiens aux organisations juives. Dans cette apparente incohérence, la nationalité française reste le facteur décisif. Les deux statuts relatifs aux juifs, visant à réduire leur «influence» en France, ne vont pas sans exemptions, statuts spéciaux, arrangements, mesures dérogatoires, voire hautes protections, comme celle dont a pu jouir Gertrude Stein, l’ami de Bernard Faÿ.

La question de l’aryanisation des biens juifs, que Vichy essaie au départ de vainement contrôler, confirme la complexité du contexte et le fossé qui s’ouvre d’emblée entre zone occupée et zone libre. Aux différences de situation géographique s’ajoutait ce que Jacques Semelin appelle les «inégalités de condition». Les Français israélites, moins exposés en théorie aux arrestations et aux rafles exigées par l’Allemagne, sont aussi socialement plus armés pour survivre aux privations et aux emplois perdus. Leurs réseaux de relations facilitent aussi les déplacements sur le territoire et le placement des enfants dans des familles d’accueil. Nous touchons là à l’aspect de cette tragédie collective qui intéresse le plus Jacques Semelin. Dans le sillage des travaux de Serge Klarsfeld et de Pierre Laborie, il corrige, preuves à l’appui, la thèse d’une France xénophobe et passive devant les violences perpétrées à l’encontre des juifs, fussent-ils «étrangers». En effet, la rafle du Vel d’Hiv, plus encore que celles qui l’avaient précédées en 1941, cristallise le retournement de l’opinion à l’encontre de Vichy. Le premier décret n’avait pas beaucoup ému une population encore tétanisée par la défaite et incapable d’imaginer encore, pas plus que Laval ou Bousquet, le terrible engrenage qu’il libérait. Fin 1942, les choses ont changé, l’église s’est réveillée, les «Français non juifs» aussi. Et l’onde de choc touchera jusqu’aux fonctionnaires de Vichy, dans un contexte international de moins en moins favorable aux Allemands. C’est alors que «la solidarité des petits gestes» et l’ «entraide spontanée» s’intensifient en dehors de tout appel des maquis. Pour Jacques Semelin, cette façon de «résistance civile», qu’il scrute de près, et sans a priori humaniste, vaut toutes les insoumissions armées. «Il est à souhaiter que les prochains manuels scolaires en fassent état.» Paroles de sage, que Berl aurait contresignées. Stéphane Guégan

*Emmanuel Berl, La Fin de la IIIe République, Précédé de Berl, l’étrange témoin par Bernard de Fallois, Folio Histoire, 9,90€

*Jacques Semelin, Persécutions et entraides dans la France occupée, Les Arènes/Seuil, 29€