THEO, TISSOT, MANET, MAJO

manet-l-acteur-tragiqueA première vue, les années 1844-1847 n’ont pas marqué d’un éclat particulier notre vie théâtrale. Nul choc, hors des fureurs d’antan. Lors de la deuxième reprise d’Hernani, en mars 1845, le calme règne : «C’est maintenant une pièce classique», écrit Théophile Gautier, privé du chahut de ses vingt ans. 1843, au contraire, fait date : après l’échec tout relatif des Burgraves, Hugo renonce à écrire de nouveaux drames, et se contente d’encaisser le bénéfice des anciens ou de pousser quelques ingénues. Quant au succès tout relatif, lui aussi, de la médiocre Lucrèce de Ponsard, cette année-là, il continue à accréditer l’idée d’une agonie du romantisme en cette fin de la monarchie de Juillet, qui voit le jeune Baudelaire appeler à un sursaut. Mais «l’avènement du neuf», écrit-il en 1845, ne se fera pas au prix d’un iconoclasme aveugle ! Gautier, dont Baudelaire dévore le moindre article alors, développe une conception semblable de la modernité, une modernité inclusive, et non exclusive du romantisme, une modernité annonciatrice du Manet de L’Acteur tragique (ci-dessus). J’en veux pour preuve ses chroniques théâtrales, luxueusement et doctement éditées par les éditions Champion, dans le cadre des Œuvres complètes de l’écrivain. Les deux derniers volumes parus sont le meilleur démenti qui se puisse apporter au supposé «crépuscule du romantisme» et à la légendaire monotonie dont le règne désormais contesté de Louis-Philippe aurait été le moment. Ils vérifient, au contraire, la richesse oubliée de ces années de mutation. Coup d’œil et audace de pensée, Gautier reste le témoin unique de ce que la scène parisienne offrait de plus stimulant. Du feu roulant des salles de spectacle, qui vont de l’actuelle Comédie-Française aux Funambules, il tire un feu d’artifice. Que Jules Janin paraît terne et sournois en comparaison ! Tandis que le prince flétri du boulevard enregistre ses mauvaises aigreurs, Gautier brosse vivement la chose, autant qu’il la dissèque. Bonnes et exécrables pièces revivent sous sa verve, et la magie scénique, si rebelle à la plume, se répand à travers ces milliers de pages. La fougue de Théo ne mollit pas. C’est qu’il ne consent, ni ne concède, quoi qu’on en ait dit, malgré les facilités plus ou moins digestes de la production courante, vaudevilles, mélodrames, comédies trop bordées ou pire.

book-08532836Son profond dégoût des tragédies contemporaines, caricatures bavardes et bâtardes de ce qu’elles prétendent continuer, aurait pu l’écarter du mouvement de faveur qui pousse le clan romantique à brandir le théâtre grec contre les faux émules de Corneille. Censé lui-même traduire L’Orestie d’Eschyle, et capable de la sentir brûler sous la glace des Burgraves, Gautier est fasciné par ces tentatives de restitution qui annoncent l’archéologisme du XXe siècle. L’Antigone de Meurice et Vacquerie, adaptée de Sophocle avec un soin filial, enchante autant le vieil Ingres que l’ancien Jeune-France. Idéalement, comme le dira Roland Barthes, il faut jouer les Grecs comme ils l’eussent fait eux-mêmes. Gautier en est convaincu qui soutient un Hippolyte Lucas, scrupuleux serviteur d’Aristophane et d’Euripide. Distinguer la «traduction» de la «réécriture» affadie, ce fut bien l’un des enjeux des années 1844-1847 et de la nouvelle flambée shakespearienne, la plus forte depuis les années 1820 et le pamphlet de Stendhal que l’on sait. La réapparition des acteurs anglais, de même, excite fortement la nostalgie du premier romantisme dont Baudelaire, plus que tous, forge le mythe. Pour Gautier, pareilles occasions de ferrailler avec les éteignoirs professionnels sont pain béni. Shakespeare n’a pas fini de symboliser ces «beautés choquantes» dont les Français ont horreur et dont Le Roi Lear et Hamlet abondent. Meurice, encore lui, et Alexandre Dumas donnent au second drame, en septembre 1846, une allure rêveuse et sanglante qui venge la pièce danoise des adaptations frileuses, tristement infidèles, que la France avait produites depuis la fin du XVIIIe siècle. Dumas, collectionneur de Delacroix, et Rouvière, principal interprète de la pièce et élève du peintre, s’étaient donc gardés de franciser le prince noir et son espèce de folie mortifère. Gautier y souscrit et rappelle qu’il a toujours préféré les traductions de Letourneur aux inutiles périphrases de Ducis. Passant des Nuées d’Aristophane au Roi Lear avec une aisance diabolique, incarnation née du drame moderne dont Manet fixera le souvenir à sa mort (ci-dessus), Rouvière imprime à tout le meilleur du romantisme 1830, un «sentiment pittoresque» qui fait tableau et donne la vie.

book-08532987L’acteur imprévisible appartenait à la famille des génies capables de transcender le plus atroce navet, à l’instar d’un Frédérick Lemaître ou d’une Rachel. Les chroniques théâtrales de 1844-1847 résonnent de la gloire de ces dieux de la rampe, ils en photographient surtout le jeu en termes précis. Sans le superbe feuilleton que Gautier consacre aux Chiffonniers de Paris, pièce abracadabrante et socialisante du singulier Félix Pyat, serions-nous capables de rapprocher le «sublime» Frédérick de certains poèmes urbains des Fleurs du Mal et des parias de Manet? D’un volume à l’autre, Rachel ne quitte jamais non plus l’attention du critique. Il avait pris sous son aile, dès décembre 1840, la protégée de Delphine de Girardin. La jeune Juive n’avait pas vingt ans (1). Une carrière fulgurante commençait. Cinq ans plus tard, bien que de santé très fragile, elle domine le Théâtre-Français et mène la vie dure à ses directeurs par ses prétentions financières, ses caprices et ses absences. Gautier ne pouvait nier «son implacable férocité tragique». Mais il avait compris que le succès de la nouvelle diva, seule apte à électriser Racine, Corneille et leurs épigones oubliés, réduirait la place des modernes sur les planches les plus prestigieuses de la capitale. Aussi l’enjoint-il à servir Hugo, Vigny, Dumas, ou l’aider à inscrire enfin Balzac et Musset au répertoire, d’autant que l’alexandrin convient mal au souffle court de Rachel et devient prose dans sa bouche aux contractions expressives. La sauvagerie d’autodidacte et l’altérité ethnique dont elle portait fièrement les signes, du reste, étaient loin de déplaire à Gautier. Les années 1844-1847 ne sont pas seulement celles où le poète voyageur se sera rendu en Algérie et intéressé aux portraits de «peaux rouges» de Catlin, proches du primitivisme d’un Fenimore Cooper, elles le confrontent à d’autres manifestations d’une énergie qu’on disait «populaire» par nostalgie des «sources vitales de l’inspiration», danseuses espagnoles, spectacles équestres, cirque ou pantomime. Dans son mémorable Portrait de l’artiste en saltimbanque, publié en 1970 par les soins de Gaëtan Picon et Skira, Jean Starobinski fut le premier à réévaluer les textes de Gautier, et notamment son fameux Shakespeare aux Funambules de 1842, après le Prévert des Enfants du Paradis. La mort de Deburau, génial Pierrot, aurait pu porter un coup fatal au genre, elle en accélère, au contraire, la renaissance avec l’aide des jeunes écrivains. Champfleury, l’ami de Baudelaire et Courbet, est l’un des plus actifs à pratiquer l’écriture du silence. L’auteur de Chien-Caillou et de Pierrot pendu peut compter, en 1847-1848, sur l’appui de Gautier, plus ouvert au «réalisme» qu’on ne le croit, et plus soucieux d’ouverture au présent. Gavarni, moderne absolu et autre invité du feuilleton théâtral, en scelle aussi le sens profond. Stéphane Guégan

(1) Une des tendances de l’historiographie actuelle, en matière de littérature ou de peinture, consiste à accuser le XIXe siècle d’antisémitisme à tout propos. Tendance aussi fâcheuse que peu soucieuse de nuance et de contextualisation. Pour avoir laissé entendre, en 1844, que le silence de son cher Rossini serait dû à «l’invasion des tribus israélites», Meyerbeer et Fromental Halévy en tête, Gautier n’échappe plus aux procès rétroactifs. On oublie, ce faisant, qu’il a constamment soutenu ces musiciens dans la mesure de leur talent, qu’il noua des liens très forts avec l’éditeur Michel Lévy et que la judéité de Rachel et de sa famille lui semblait, sur scène, le contraire d’un obstacle : «La tragédie grecque a été admirablement jouée par la famille juive», écrit-il au sujet de Phèdre en novembre 1846. En outre, il ne lui avait pas échappé que La Juive d’Halévy, paradoxe apparent, n’était pas étrangère à la vision voltairienne des fils de Juda enfermés dans leur foi. La Juive de Constantine, son propre drame algérien en 1846, montre que Gautier ne vise que l’intolérance communautaire quand il y a lieu de la mettre à nu.

*Théophile Gautier, Œuvres complètes. Section VI. Critique théâtrale. Tome V septembre 1844-1845, textes établis, présentés et annotés par Patrick Berthier avec la collaboration de Claudine Lacoste-Veysseyre, Honoré Champion, 140 €

*Théophile Gautier, Œuvres complètes. Section VI. Critique théâtrale. Tome VI. 1846-juin 1847, textes établis, présentés et annotés par Patrick Berthier avec la collaboration de François Brunet, Honoré Champion, 180 €.

a43317ee-65df-11e0-8182-85c0d127e78aVie parisienne (suite) // «Il connaît parfaitement les modes ; c’est lui qui les fait; – et ses personnages ont toujours la toilette qui convient.» En ce printemps 1845, au détour d’une de ses recensions théâtrales, Gautier désigne en Gavarni le crayon du jour, le moderne exclusif, celui qui traque le saillant sous ce quotidien, invisible parce que banal, que nous ne voyons pas ou plus. Gavarni expose nos yeux au bel aujourd’hui, pensent inséparablement Gautier et Baudelaire ; il ouvre aussi la voie à Manet, Degas, Tissot, trois des acteurs essentiels de la modernité des années 1860, trois peintres dont la recherche actuelle tend à préciser les liens avec les sphères de la mode et de la mondanité, autant de poupées emboîtables sous le Second Empire. L’excellent séminaire que Philippe Thiébaut anime à l’INHA autour de ces questions m’a récemment permis de revenir à James Tissot (1836-1902). Je le remercie également d’avoir rendu possible la consultation de cette revue essentielle que fut La Vie parisienne, dont même la bibliothèque nationale ne possède pas une série complète. En attendant l’occasion d’en dire plus, je voudrais faire un petit ajout et deux sérieux correctifs à ce que j’ai déjà pu écrire de Tissot dans le catalogue de L’Impressionniste et la mode (Paris, New York, Chicago, 2013) et ma petite synthèse de 2012 (Skira). Si le scrupule vestimentaire fascine dès les reconstitutions historiques qui firent connaître le peintre nantais vers 1860, petits tableaux bichonnés où passent le souvenir d’Holbein et l’ingrisme de sa formation, l’attrait de la mode, et son usage comme métaphore du Moderne, s’imposent à partir de 1864 et du Portrait de Mlle L.L. (Orsay). Depuis quatre ans, Tissot fréquente Degas, Whistler et s’intéresse à la peinture de Millais, autant d’artistes avec lesquels il partage un japonisme attesté et une certaine dilection pour Carpaccio et Bellini. Vie et noblesse, c’est ce que Degas et lui apprécient chez les maîtres d’un Quattrocento tourné vers la vie réelle.

James_Tissot_-_Portrait_of_the_Marquis_and_Marchioness_of_Miramon_and_their_children_-_Google_Art_ProjectLors du Salon de 1866, qui vaut une médaille à Tissot, Gautier enregistre la double direction qu’a prise sa peinture : «M.Tissot imite tantôt Leys, tantôt Alfred Stevens, selon qu’il traite un sujet moyen âge ou un sujet moderne, et cependant il est bien lui-même et parfaitement reconnaissable sous ses deux aspects. […] Une femme à l’église ressemble à une vieille peinture de l’école allemande, et la Confession pourrait être gravée en vignette pour la Vie parisienne.» Homme des doubles postulations, comme le dirait Baudelaire (qui fut proche des frères Stevens), le désormais fashionable Tissot ne déparerait donc pas, au dire de Gautier, la presse de mode. La consultation de La Vie parisienne le confirme. Quelques mois avant le Salon de 1866, Tissot avait fait admirer son superbe Portrait du marquis et de la marquise de Miramon (ci-dessus) sur les murs du Cercle de l’Union artistique, 12 rue de Choiseul, «réunion de gens de monde et d’artistes qui ont toujours vécu en parfait accord», écrivait Gaston Jollivet en 1927 (1). En 2013, je citais l’entrefilet mitigé que Léon Lagrange, plume de la Gazette des Beaux-Arts, avait consacré au tableau d’Orsay. Mais La Vie parisienne lui fit bien meilleur accueil. La toile a certes des défauts aux yeux du scripteur anonyme, il préfère pourtant s’en tenir à ses «rares qualités»: «dans le style d’abord beaucoup d’élégance et de naïveté, et dans la coloration une harmonie grise d’une extrême douceur, sans que personnages ou accessoires manquent de vigueur. (2)» Tissot est des nôtres.

260px-Edouard_Manet_082Le Cercle de l’Union artistique et son exposition de mars 1866 réservent d’autres surprises. En rouvrant La Vie parisienne, nous apprenons que Manet y accrocha ce qui semble bien être le magistral Portrait de jeune homme en majo (Met, New York), vedette du Salon des refusés. Sauf erreur, nous l’ignorions. «On dit que le grand Espagnol de M. Manet est le portrait de son frère, écrit La Vie parisienne. Il est librement posé et brossé. Pourquoi a-t-on refusé ce tableau, il y a deux ans, aux Champs-Elysées? Bon ou mauvais, il témoigne d’une aspiration vers la grande peinture, et c’est quelque chose aujourd’hui. (3)» Il est fort probable que, toujours conscient des attentes propres à chaque espace d’exposition, Manet ait choisi un tableau plein de dandysme hispanique bien fait pour plaire au Cercle de la rue de Choiseul, dont La Vie parisienne condense l’ethos et les goûts. Ce Cercle émancipé, à en juger par ses statuts, tenait le milieu entre le club mondain et la société d’émulation esthétique. Son comité d’administration associait le beau monde aux artistes, le vicomte de Ganay et le marquis du Lau à Fromentin et Gautier. Ce dernier préside la Commission de littérature, où siègent Fromentin, Charles Haas, le prince Alphonse de Polignac et, last but not least, le marquis de Miramon. Parmi les membres de la Commission de peinture et de sculpture, on retrouve Fromentin, Gautier, Haas, Ganay, le marquis de Lau, auxquels se joint le comte Albert de Balleroy, un proche de Manet… Se retissent ainsi des liens de sociabilité et de sensibilité mal connus et qui éclairent d’un jour neuf la commande du Cercle de la rue royale (Orsay), que Tissot peint en 1866-1867 et où devaient se regrouper autour de Miramon quelques-uns des noms précités. On ajoutera qu’Edmond de Polignac, figure éminente du portrait collectif et prince que Proust chérira, appartient aussi au Cercle de l’union artistique puisqu’il partage la vice-présidence de la Commission de musique avec Félicien David, un proche de Gautier… Quant à Haas, qu’on dit trop vite marginalisé par «antisémitisme» dans le tableau de Tissot, il avait été adoubé par La Vie parisienne, laquelle annonça en fanfare sa nomination aux fonctions d’inspecteur des Beaux-Arts en février 1870 (4). C’était, à plusieurs titres, gratifier le collectionneur (d’Holbein, notamment) et l’homme de réseaux actifs, entre art et banque : «Les relations intimes que M. Haas s’est toujours plu à entretenir avec presque tous les artistes modernes, sont d’ailleurs un sûr garant pour eux de trouver en lui la sympathie la plus éclairée. (5)» Très mêlées étaient les élites du Second Empire. SG

(1) Gaston Jollivet, Souvenirs de la vie de plaisir sous le Second Empire, Tallandier, 1927

(2) Anonyme, « Choses et autres », La Vie parisienne, 3 mars 1866, p. 124.

(3) Idem. L’auteur ajoute : « M. Manet embrasse d’un coup d’œil puissant l’ensemble d’un personnage, et c’est le seul peintre aujourd’hui qui ait aussi évidemment cette qualité ; de là vient que, sans être ce qu’on appelle un dessinateur, il attache bien des bras et des jambes à un corps ; de là vient que, sans être un grand peintre, il a des hardiesses d’exécution souvent heureuses. Poussé par son impression à peindre largement et du premier coup, il réussit dans les parties les plus simples, dans les vêtements, par exemple, où sa brosse a du champ ; il brille moins dans la facture des têtes, où pour dessiner et modeler par la simple juxtaposition des tons, il faut… il faut, ne vous déplaise, être M. Velazquez !… »

(4) Jean-Yves Tadié, dans son beau livre sur Proust et Freud (Le Lac inconnu, Gallimard, 2012), Jean-Paul et Raphaël Enthoven, dans leur Dictionnaire amoureux de Proust (Plon, 2013), sont catégoriques: Tissot n’a pas conféré à Charles Haas, modèle du Swann de La Recherche, un rang égal aux autres figures de la gentry parisienne qu’il fait parader, très chics, à l’étage noble de l’hôtel Coislin. Présent et «exclu» à la fois, le Juif Haas ferait tache parmi les Gentils et le peintre n’aurait exprimé que l’antisémitisme, la judéophobie à tout le moins, du milieu qu’il avait à peindre. On rappellera que la toile fit l’objet d’une commande collective, et que rien ne semble laisser penser que Charles Haas ait peiné à rejoindre le club de la rue Royale. Dans la toile d’Orsay, il porte seul les valeurs du vrai dandysme (Proust évoquera ses chapeaux de chez Delion) et anime toute la scène depuis la porte-fenêtre d’où il surgit, comme au théâtre… Le vrai Parisien, c’est lui.

(5) Anonyme, « Choses et autres », La Vie Parisienne, 5 février 1870, p. 113.

THE LONDON TOUCH

9782213631776-XMonocle pour monocle, j’ai toujours préféré Henri de Régnier à Tristan Tzara. Nulle provocation dans cette préférence, bien que le long oubli dont sort péniblement le poète français stimule à bon droit des réflexes chevaleresques. A ceux qui resteraient froids à la lecture de cet émule de Stéphane Mallarmé, friand d’indicible et de Grèce faunesque, la formidable biographie de Patrick Besnier donne d’autres raisons de ne plus le négliger. Un spécialiste de Jarry se penchant sur le cas d’un symboliste tout en demi-teintes et brouillards whistlériens, cela surprend d’abord. Mais le résultat prouve la valeur des contre-emplois, ou ce qui passe pour tels, dès lors qu’ils sont servis par une connaissance impeccable du domaine littéraire, le goût du document inédit et la haine des explications routinières. Du reste, Besnier s’était déjà attaché à la réédition de certains textes vénitiens de Régnier, dont la précoce passion pour la sérénissime avait eu Musset pour déclic et les masques d’Eros  pour levier. On rappellera enfin que Jarry tenait Régnier en haute estime. A l’inverse, ce dernier n’a jamais oublié la première d’Ubu roi ni ignoré Rimbaud, Lautréamont, Laforgue et Apollinaire. Du reste, Jean Lorrain, prince de la décadence, avait compris ce qui se cachait derrière l’apparence feutrée de Régnier. Comme lui, Besnier s’est laissé séduire par les ombres clandestines de l’écrivain, grand coureur de femmes, et de son écriture, libertine sotto voce… Les secrets sentimentaux et les intrigues littéraires font le bonheur de l’historien quand il lâche ses fiches et creuse la chair de son sujet. Entre autres singularités, sans parler de son mariage blanc avec Marie de Heredia que ce livre analyse à neuf, Henri de Régnier cultivait une anglomanie, nourrie de Swinburne, Tennyson, Wilde et Beardsley, qui allait bien à ses allures d’aristocrate décavé et à son esthétique de la douce perversion. Si Gide s’en offusque, Proust s’en régale. Car la soigneuse et vivante enquête de Besnier nous conduit des petites revues symbolistes de 1885 aux années folles. Les Dadaïstes, noblesse oblige, ont fulminé contre l’Académicien du Figaro. Mais Morand, son dernier avocat de poids, dira qu’il fut «le plus grand gentleman des lettres françaises».

Couverture montageAussi étrange que cela puisse paraître, Jehan-Rictus (1867-1933) aurait pu arborer un tel blason sans déchoir, lui le François Villon des cabarets de Montmartre, le proche de Bruant, l’employé de Salis (le Bibi-la-purée de Picasso),  la voix des gueux et l’amant des gueuses, mais lui dont Péladan admirait « la ligne aristocratique ». De son vrai nom Gabriel Randon de Saint-Amand, aussi désargenté que ceux dont il exalte vertement le verbe et partage la mouise, il n’aura hérité que d’un rêve nobiliaire, chimère maternelle peu dotée. Mais l’illusion fait vivre et survivre, elle explique aussi la haute tenue de son journal intime, vraie révélation de l’année : Jehan-Rictus, face au pacte de probité inhérent à l’autobiographie, opte pour la transparence absolue, jusqu’à dire son scepticisme quant aux attentats anarchistes et au dreyfusisme, et nous gratifier du moindre de ses désirs érectiles. Quelle est sa recette pour manger si peu et rester si ardent? Il est vrai qu’un homme qui parle si bien des femmes dut savoir s’en faire aimer. Il s’avoue sans cesse incapable de résister aux petits corps ronds, roses, propres, de vrais Clodion in flesh. Car Rictus se sent aussi anglais que Régnier. Sa mère, une folle qui s’amusait à lui montrer ses seins, deux poires parfaites, semble-t-il, était à moitié britannique. Autre point commun avec Régnier, il eut Jean Lorrain pour bonne fée. Certes, le «père de ma gloire» le lança en fustigeant sa poésie de caniveau. Publicité par défaut… Par ailleurs, le journal ne fait pas mystère du suffrage des Parnassiens, qui perçurent en lui une exigence poétique supérieure à l’argot faubourien et à l’esprit du music-hall qu’il magnifiait. Ainsi Heredia, Coppée et Samain soulagèrent-ils un peu sa peine et sa bourse en pleurs. Mais les marques d’admiration les plus tonitruantes lui vinrent de deux imprécateurs très inspirés, Léon Bloy et Léon Daudet. Pourtant Rictus ne fut ni l’homme de la réaction catholique, ni celui de l’intransigeance monarchiste. Jésus et la poésie lui suffisent, le premier pour dire la misère des temps, l’autre pour la faire chanter quand même… « Merd’ ! V’là l’Hiver et ses dur’tés / V’là l’moment de n’pus s’mett’à poils : / V’là qu’ceuss’ qui tienn’t la queu’ d’la poëlle / Dans l’Midi vont s’caparater ! » L’Hiver, le must de 1896, greffe par avance Céline sur Charles d’Orléans.

9782877068956_1_75Le cross-over, Rachel Johnson y brille aussi. Ses romans jonglent avec les flux textuels qui tissent désormais nos vies et les enveloppent d’un nuage de fictions accessibles. What if ? La littérature d’aujourd’hui, sauf à se mirer le nombril, ne peut se fermer à ce bruissement, elle doit l’utiliser à ses fins. Drame ou comédie, qu’importe. À Notting Hill, là où Rachel Johnson bouscule sa drôle de ménagerie humaine, on pleure et rit, comme partout ailleurs. Mais ce village de rêve, isolé en plein Londres, a d’autres malheurs que les petites misères de l’existence. Sous les rois, l’aristocratie pouvait se targuer de maux particuliers, ils confirmaient les quartiers de noblesse. Le règne de l’argent, du jeunisme et de la frime leur a substitué ses propres enjeux. Plus vains que ceux de l’ancienne gentry, ils n’en sont pas moins tyranniques. Les personnages de Johnson, si riches soient-ils, n’ont pas le temps de se laisser aller. Sur l’île de la tentation, mettre en sommeil ses désirs serait un crime. L’action de Fresh Hell, titre anglais du troisième épisode de ce qui pourrait ne pas rester une trilogie, a pour amorce une étrange dépêche du London Evening Standard, en date du 16 février 2015… Elle signale une trouvaille macabre : le jour de la Saint-Valentin, deux ouvriers bulgares ont buté sur un cadavre dans les entrailles d’une de ces maisons iceberg qui poussent en ce moment à Notting Hill ou plutôt s’y enfoncent. À défaut de rehausser leurs maisons, comme les juifs du ghetto de Venise ou les protestants de Montauban autrefois, les nouveau bobos troglodytisent. Transformés en gruyère, les sous-sols accueillent salles de gym et autres fantaisies évidemment indispensables sur 3, 4, 5, 6 niveaux, voire plus. Quant à l’identité et au sexe du défunt, vite étouffés, une seconde dépêche les révèle, 250 pages plus loin. Ainsi va la vie à Notting Hill, trendy, sexy, catchy et dangereuse. La mort ne saurait y être banale. Reste à découvrir donc qui l’a introduite en Arcadie ? Clare, bientôt quinqua et saisie de l’obsession d’être à nouveau maman, coûte que coûte? Ralph, qui a troqué son sperme dans une juteuse opération immobilière et ne dirait pas non à un autre don de sa personne? Ou Mimmi, l’épouse flottante du précédent, prête à étendre le domaine de sa libido morose à de nouvelles expériences ? Ou encore l’artiste conceptuelle Farouche, belle et belge, qui ne violente pas uniquement Le Bain turc d’Ingres et oublie parfois de couvrir son intimité avant d’allumer le sérail des fêtes et des vernissages? Il y avait là tous les pièges d’une satire bienpensante, Rachel Johnson les écarte et se délecte du cocasse des situations qu’elle sait enfiévrer. Récemment invitée à Paris par son éditeur,  le grand Bernard de Fallois himself, elle a profité de son passage pour voir quelques expos (Picasso.mania) et revoir L’Origine du monde et sa caressante franchise. L’une des scènes clefs de Fresh Hell ne l’est pas moins. Stéphane Guégan

*Patrick Besnier, Henri de Régnier, Fayard, 32€

*Jehan-Rictus, Journal quotidien 1898-1899, édition établie et annotée par Véronique Hoffmann-Martinot, éditions Claire Paulhan, 40€

*Rachel Johnson, Le Diable met le feu à Notting Hill, De Fallois, 20€

Décadence, j’écris ton nomproduct_9782070149407_195x320J’avais tort, et Pierre Lachasse raison… La redécouverte qu’il orchestre en maître de l’œuvre de Francis Jammes (1868-1938) est tout sauf une coquetterie d’érudition inutile. Sa poésie directe, sensuelle, chrétienne et chère au grand Charles Péguy, demande à être lue et et relue. Sa prose et ses lettres, de même. Depuis la parution du premier volume de la correspondance que James échangea avec André Gide, Lachasse a réexaminé ses liens épistolaires avec Henri de Régnier (Classiques Garnier, 2014). Au moment où débute le présent ouvrage, le torchon brûle entre le bel Henri et les cadets, dont le nouveau siècle agite l’impatience. Après avoir flatté son aîné, Jammes se gausse de ses douceurs «académiques» et Gide de sa Double maîtresse. À cet égard, il est assez piquant de voir Régnier accusé de perversion par le faune de Biskra. Ce reproche, en effet, allait siffler aux oreilles de Gide quand Jammes stigmatiserait L’Immoraliste et, à l’instar de son ami Claudel, Les Caves du Vatican (qui marque, selon André Breton, «l’apogée du malentendu» entre les générations à la veille de la guerre de 14). Les différends d’ordre sexuel et moral, on le voit, jouèrent un rôle alors que l’histoire compassée ne dit pas toujours. Ce second volume nous en apprend aussi sur la place qu’occupèrent la peinture (Gauguin, Maurice Denis), le nationalisme (naissance de la revue L’Occident) et la religion (Jammes renoue avec la pratique en 1905) dans le tournant littéraire qui accoucha de la NRF. Notons au passage que Jammes doit d’être sorti de l’ombre des cénacles symbolistes grâce à Jean Lorrain, qui parlait du poète, comme Hugo de Baudelaire. Le frisson nouveau, en 1901, c’était lui. SG

– André Gide/Francis Jammes, Correspondance tome 2, 1900-1938, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 29€

livre_affiche_2341Puisque Lorrain est partout, dès qu’on fouille un peu sérieusement les années 1885-1905, autant revenir à la source avec Antoine de Baecque. Nous parlerons bientôt de ses passionnantes et vénéneuses Nuits parisiennes (Le Seuil), qu’il accompagne de la réédition de textes du saint patron des noctambules sans airbag. Oubliant très vite ses tâtonnements parnassiens, Lorrain (1855-1906) érigea en culte le dandysme de ses pères spirituels, Barbey d’Aurevilly et Edmond de Goncourt. Du Paris 1900, il brouille les strates. On s’encanaillait rien qu’à le lire. Et Dieu sait s’il a écrit, décrit et décrié. Lorrain adore et pratique le faisandé capricant, il mélange la dépravation la plus sujette au pire et la beauté la moins soumise aux codes. Redon, le plus noir, Poe, Baudelaire, Sade, Huysmans et Wilde agissent en secret sur ces pages et, à l’occasion, s’y montrent. Dans les années 1970, Lattès remit Lorrain en librairie au titre des classiques interdits. Interdit car inverti, infréquentable (il parle du «péril juif» au sujet de la Bourse et ne néglige pas Maurice Barrès) ou insaisissable. Vices errants et nuages d’éther, toute une époque. SG

*Jean Lorrain, Souvenirs d’un buveur d’éther, édition présentée et annotée par Antoine de Baecque, Le Temps retrouvé, Mercure de France, 7,50€

Rappel

L’association Regards sur André Derain a le plaisir de vous convier au Palais du Luxembourg, salle Monnerville, pour une soirée-débat :

Un nouveau regard sur la peinture française du XXe siècle

Derain et son temps : la fin des tabous ?

MERCREDI 16 DÉCEMBRE 2015 DE 17H30 À 20H

Avec la participation de Jean Clair, de l’Académie française

Michel Charzat, historien d’art, membre honoraire du Parlement

Cécile Debray, conservateur au musée national d’Art moderne (Centre Pompidou)

Stéphane Guégan, historien et critique d’art

Fabrice Hergott, directeur du musée d’art moderne de la ville de Paris

Accueil par Madame Bariza Khiari, Sénatrice de Paris

Entrée 26, rue de Vaugirard 75006 Paris

Merci de confirmer impérativement votre présence avant vendredi 11 décembre par mail à regardssurandrederain@outlook.fr et de vous munir d’une pièce d’identité lors de la soirée-débat.

Aucune inscription au-delà de cette date, en raison du plan vigipirate.

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NOUS SOMMES TOUS CHARLES

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Aucun des grands poètes modernes n’a échappé à la « malédiction » d’être traité en mauvais élève, langue barbare, expression pauvre et mots vulgaires, par des publicistes qui jouaient les pions pour mieux venger leur haine du neuf ou leur impuissance à le comprendre… A en juger par l’accueil des Fleurs du Mal, si bien étudié par André Guyaux en 2007, Baudelaire avait brutalement manqué à la morale et à la grammaire les plus élémentaires. Insortable ! L’excellent élève du lycée Louis-le-Grand et ses prix de latin étaient renvoyés en 1857 aux oubliettes de l’histoire. Il fallut autant de temps à les en sortir qu’à se représenter combien « le prince des Charognes » maîtrisait l’entière palette du vers français, quitte à la violenter dès que la poésie, cette beauté du vrai, l’exigeait. Théophile Gautier fut assurément l’un des premiers à s’interroger sur l’iconoclasme paradoxal de son ami défunt et à y situer sa métaphysique duelle comme sa religion travestie. Un tel verbe, en somme, ne s’évalue pas à l’aune amidonnée de Théodore de Banville. Bien qu’il eût écrit quelques-uns des plus beaux sonnets de notre littérature depuis Ronsard, Baudelaire en avait desserré l’étau, s’autorisant ruptures strophiques, accélérations métriques et rimes libertines. Le seul poème des Fleurs qui affiche son appartenance au genre, Sonnet d’automne, la trahit joyeusement. Ainsi était le grand Charles, indomptable, indompté.

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Nous disposions d’ouvrages savants sur le sujet, Albert Cassagne ayant ouvert le feu en 1906 sans toujours surmonter ses difficultés à expliquer l’amour conjugué des contraintes et des licences que Baudelaire a toujours montré en matière versificatrice. Optant pour un parti inverse, sympathisant d’instinct avec le baroquisme du poète des Fleurs, Dominique Billy déploie toute sa science de la poésie française, sans limites, à justifier ces écarts de langage et nous rappeler que la tradition ne s’était pas toujours comportée autrement que son supposé fossoyeur. D’une technicité qui pourrait décourager les lecteurs expéditifs, l’ouvrage récompensera ceux qui prennent le temps d’aller au fond des choses. La profondeur justement est un concept baudelairien, et la profondeur dans la concision son idéal. Le respect des vieilles formes tient d’abord au prix qu’il accorde, dans l’invention, aux propriétés structurantes des grands genres poétiques : avant Paul Valéry, Baudelaire affirme que l’inspiration vient aussi du maniement des mots et de leurs règles. D’un autre côté, avant Céline, il lui importe de préserver le lyrisme avec lequel se dira le double but déclaré de sa poésie, exprimer la passion « vécue » et le monde « moderne ». Croisant ces deux obsessions dans ses meilleures pièces, Baudelaire sait aussi l’art d’emprunter aux autres, poètes d’avant Malherbe et rimeurs du temps. Ne fut-il pas l’homme des dettes en tout ? Plus la recherche progresse, dans le sillage de Graham Robb, plus se dégage ce que Charles doit à ses contemporains, d’Auguste de Châtillon, un familier du cénacle de Gautier, à la délicieuse Marceline Desbordes-Valmore. Dominique Billy fait grand cas d’elle et il a raison. Imprévisible s’avère donc la « matière poétique » de Baudelaire, dieu des incipit foudroyants et des rimes sonores, capable de respecter la trame métrique pour solenniser l’idée ou l’impression, mais capable aussi des irrégularités les moins légitimes en apparence. Elles sont d’un orfèvre, guidé par la perfection. Celle qui lui permet de passer, par exemple, de la version A du Vin du chiffonnier à la version C, comme on passerait d’un spectacle extérieur aux illuminations intérieures d’un clochard céleste. Stéphane Guégan

*Dominique Billy, Les Formes poétiques selon Baudelaire, Honoré Champion, 95€

PICON ENFIN !

Retour des journées Barthes de Bayonne. La ville s’est réconciliée avec l’enfant du pays. D’un pays que le destin a choisi pour lui : fils d’un marin mort en 1916, Roland vit le jour à Cherbourg… Bayonne a passé le chiffon du cœur sur les errements politiques et les frasques sexuelles d’un homme qui fait désormais sa fierté. Cette paix profite à l’œuvre. Sous le théoricien du neutre, on savoure désormais une sorte de Chateaubriand égaré chez les chantres de l’écriture glacée ou désaliénée. Comme un anniversaire n’a pas à en cacher un autre, on n’oubliera pas l’autre centenaire de l’heure.

9782021229554Né en 1915, Gaëtan Picon eut également un marin pour père. On le fête ces jours-ci, signe qu’il revient en grâce. Picon et Barthes ne s’ignorèrent pas, et s’estimaient même. Le second participa à l’hommage que le Centre Pompidou rendit au premier en 1979 : « Gaëtan Picon s’ingénie magistralement à entrer dans un art par un autre, à faire communiquer entre eux le texte et l’image », écrit alors Barthes. L’un de ses meilleurs livres, que Le Seuil réédite à l’identique, L’Empire des signes, rêverie sur le Japon et son écriture aux signifiés fluides, parut initialement dans la collection que Picon avait créée chez Skira. Suivre parallèlement le chemin de ces deux figures centrales de la vie intellectuelle française devrait tenter quelque Plutarque moderne. Il disposerait d’une matière ample et de beaux contrastes, propres à faire saigner un peu son récit : à cheval sur son gidisme et son marxisme, Barthes déteste le surréalisme, affiche un anti-gaullisme plus ou moins feutré jusqu’en mai 68… Mais les convergences s’avèreraient aussi fertiles. L’une des plus inattendues nous ramène à Chateaubriand et à son style inimitable, mélange de « cambrure royale » (Flaubert), d’ondoiement et de brusquerie, de violence et de tendresse. Ceux qui ont lu Barthes et Picon ne seront pas dépaysés. Nos deux stylistes, en outre, la cinquantaine atteinte, ont rouvert La Vie de Rancé. Ce livre du temps évolue avec lui et son lecteur. On en sort différent à tous les âges. Suspendue à la mort, la vieillesse n’a pas le choix, elle se mire dans la beauté des ruines ou se réinvente dans sa « jeunesse retrouvée » (Baudelaire). D’un côté, le réconfort ; de l’autre, les derniers orages. Les plus grands artistes, à cet égard, se plient au sort commun.

PiconPicon, aussi familier des musées que des artistes de son siècle, a consacré l’un de ses livres les plus forts au drame du « dernier tableau », à ce moment étrange où la souveraineté de l’esprit et le fléchissement de la main obligent le créateur à ouvrir un domaine qui leur est inconnu. Précédé d’une citation de la Vie de Rancé, qui avait retenu Barthes en 1965, Admirable tremblement du temps (dont L’Atelier contemporain a la bonne idée d’accompagner le reprint d’essais complices) paraît en 1970, l’année de L’Empire des signes et de la mort du général. Or le souvenir des « événements » et l’arrogance du présent ne manquent pas de se glisser parmi ces réflexions, vierges de toute amertume, sur l’œuvre ultime des maîtres. A l’heure des comptes et des ultimes étincelles, les couches du temps s’interpénètrent, tendent à cette « unité indéfinissable » qui saisit le Chateaubriand des Mémoires d’Outre-tombe. Mélancolie et foi tenace en l’existence alternent chez Picon, un siècle plus tard : il nous ouvre, ce faisant, le musée d’une vie, sans concéder quoi que ce soit au formalisme du premier XXe siècle, et notamment à celui de son cher Malraux. Visant le réel, la peinture est aussi « tableau », elle est donc forme, sens et dévoilement. Poussin, Rembrandt, Velázquez, Chardin, Goya, Ingres, Manet, Cézanne, Masson, Balthus, Giacometti, et même le dernier Picasso, suprême audace en 1970, viennent en témoigner : la vieillesse a sa beauté et Picon lui prête sa plume superbe.

Barthes, du reste, lui reconnaissait une aptitude certaine à manifester « l’unité des signes de la beauté » en croisant les forces du lisible et du visible. On sait que lui-même a chanté les peintres qui ramenaient leur langage, selon lui, à un stade pré-sémique. Une écriture sans mots, libre du « pacte de la communication » et parfois de la représentation, ce fut ainsi le privilège de Twombly ou de Masson. Mais la recherche barthésienne, très active à en juger par les publications de 2015, ignore son musée imaginaire pour ainsi dire. A Bayonne, grâce à Pierre Vilar, il nous a été permis de projeter la gravure de l’Endymion de Girodet avec laquelle Barthes a vécu. Continuera-t-on à lire S/Z, glose nécessairement sexuée de la Sarrasine de Balzac, de la même manière ? L’Album du Seuil, qui comprend une passionnante correspondance inédite et des dossiers non moins utiles, nous révèle involontairement par sa couverture une autre de ses images – typiques du goût « bourgeois » a priori honni – qui cheminèrent au long des écrits de Barthes et nourrirent leur composante homosexuelle plus ou moins latente. L’estampe en question, d’après le Daphnis et Chloé d’Hersent, fut célèbre dès après 1817 et rejoint le goût anacréontico-androgyne de cette époque hédoniste. Et quand Barthes envoie à Blanchot quelques mots en septembre 1965 – l’année de la préface géniale au Livre de Rancé – il choisit une carte postale reproduisant un Saint Jean-Baptiste de Caravage. Amour du texte, texte de l’amour, c’est tout un.

9782021188516De l’amour, toutes formes d’amour, Barthes en éveilla la flamme chez ses proches et leur témoignage est en passe de devenir un genre littéraire, comme me le souffle Francis Marmande, qui fréquenta le séminaire de la rue de Tournon lui aussi. Il n’y a aucun mal à rendre publique l’affection qui liait les phalanstériens – Barthes est le dernier fouriériste – à leur maître. Sa voix, nous dit Chantal Thomas, était « d’un autre temps » en sa douceur et sa parfaite francité. Autant que la diction perlée, les digressions enchantaient et les silences en peaufinaient la valeur oraculaire. Sade, que le structuralisme arrachait aux surréalistes, fut le sujet de thèse de Chantal Thomas. Mais elle évoque plutôt ici Le Système de la mode et son arrière-plan mallarméen, le Michelet de 1954 et sa façon d’annoncer La Chambre claire par leur commune obsession « à marquer la trace d’une disparition ». Philippe Sollers se souvient à son tour… Les années de Tel Quel et leurs solidarités de « combat » occupent une grande part de son livre, riche d’une quarantaine de lettres de Barthes (quelques cartes postales prouvent que l’homme des Mythologies avait une tendresse « coupable » pour les chromos du tourisme marocain). Sollers déroule la justesse du diariste dans ces choses vues, saisit dans sa vérité ce Barthes marié à son écriture et à sa mère. Le meilleur de ces coups de sonde concerne l’épisode chinois de 1974 (pas glorieux) et l’antigaullisme du « milieu » entre 1958 et 1968. Alors que Duras, Blanchot et tant d’autres, Barthes compris, criaient au retour du fascisme en perdant le sens des mots, et donc le sens du réel, Bataille se tenait à distance de ces guignolades. Comme Paulhan. Et Picon. Stéphane Guégan

*Gaëtan Picon, Admirable tremblement du temps, L’Atelier contemporain, 25€ (réédition en fac-similé, augmentée d’un cahier d’études critiques par Yves Bonnefoy, Francis Marmande, Philippe Sollers et Bernard Vouilloux).

*Roland Barthes, L’Empire des signes, Seuil, 25€

*Roland Barthes, Album, édition établie et présentée par Eric Marty, Seuil, 29€

*Chantal Thomas, Pour Roland Barthes, Seuil, 13€

*Philippe Sollers, L’Amitié de Roland Barthes, Seuil, 19€

product_9782070140473_195x320Retrouvez ma recension de l’Aragon de Philippe Forest (Gallimard) dans la livraison courante de Revue des deux mondes, ainsi que mon compte rendu de L’Âge des lettres d’Antoine Compagnon (Gallimard) dans la livraison de novembre. Depuis Les Antimodernes, Compagnon s’explique avec / sur Barthes de façon tonique. L’Album du Seuil, à cet égard, comporte un ensemble de lettres que Roland lui adressa, elles sont d’une lecture indispensable à qui veut comprendre l’évolution de leurs rapports.

INSOUMISSION

DachyAndré Breton est à réinventer. Il n’a que trop subi procès et caricatures pas toujours mérités. Le soi-disant pape du surréalisme en fut surtout le moine défroqué: tout culte de substitution, y compris l’aura qu’il nourrissait autour de lui, heurtait sa vieille haine des dogmes aveugles. L’anarchie fin-de-siècle l’avait cueilli au lycée, autour de 1912-1913, elle ne le quittera plus, pour le meilleur et le pire, comme le note un François Mauriac fasciné, en 1966, lorsqu’on enterre «ce sombre frère que je n’ai jamais vu» et qui était resté, jusqu’au dernier jour, fidèle à «l’adolescent qu’il avait été». Ne pouvant tous se dérober au devoir nécrologique, contrairement au sinueux Aragon, les communistes s’en tinrent, de leur côté, à un bilan partiel et partial du défunt encombrant. L’Humanité, dont Breton avait qualifié la lecture de «crétinisante» dès 1926, loua le grand poète, le net théoricien, mais tut l’opiniâtre fureur antistalinienne qu’il avait partagée avec Benjamin Péret, André Thirion et même André Masson. Tant d’autres, liés aux heures chaudes de Dada et aux promesses libertaires du surréalisme, s’étaient ralliés à la Terreur d’État en connaissance de cause. Aragon, Éluard, Tzara… Que d’odes à Staline, d’ouvriérisme pesant!

product_9782070149377_195x320Queneau se joue des mots lorsqu’il dépeint Breton en «Fouquier-Tinville de la poésie». Il confond deux formes d’absolutisme et ignore les transports érotiques qui soulevèrent Aragon, fraîchement débarqué à Moscou, à l’été 1930. Les «ennemis du Peuple», les «saboteurs» étaient eux privés de vacances, on traquait et fusillait à tour de bras: «Moralement il y a quelque chose de prodigieusement exaltant dans l’air d’ici, de très Fouquier-Tinville», écrit alors le futur apparatchik. Breton mettra la «conversion» d’Aragon sur le compte de Sadoul, il se trompait. La chose lui arrivait, il arrivait même qu’il le reconnût… Les témoignages abondent, certes, qui confirment l’exigence, le rigorisme et même la violence auxquels le shaman de la rue Fontaine soumit son cercle aux contours mobiles, du fait des départs et des exclusions… Est-ce assez pour comparer ces usages, typiques des cénacles avant-gardistes, au fonctionnement d’un parti aussi oppressif et criminel que le PCF et sa maison mère? Ceux qui en doutent encore n’auront qu’à lire Marc Dachy et le regretté Radovan Ivsic, deux livres incisifs différemment. Dachy, qui prépare une biographie de Tzara, dépouille toutes sortes de coupures de presse, à la lumière desquelles il apparaît bien que Breton, rentré à Paris après la Libération, a su assouplir, ensoleiller le fragile et pugnace magistère qu’il y retrouva (malgré Sartre, Georges Bataille et le néo-dadaïsme duchampien des années 1960)! L’anticommunisme et l’Éros en bordent plus que jamais la sagesse. La voix posthume d’Ivsic, narrant sa sortie de la Yougoslavie de Tito et son intégration au paysage intellectuel parisien, comblera ceux qui préfèrent la chronique enlevée à la glose ampoulée. Parce qu’il trouve le bon angle en photographe aguerri, Ivsic raconte bien les derniers moments du maître, les utiles réunions de café, Saint-Cirq-Lapopie, Toyen, et Breton, toujours vif, jouant comme un enfant ou récitant du Baudelaire afin de tromper le crépuscule qui descendait sur la «vraie vie». Stéphane Guégan

*Marc Dachy, Il y a des journalistes partout. De quelques coupures de presse relatives à Tristan Tzara et André Breton, Gallimard, L’Infini, 18€

*Radovan Ivsic, Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, Gallimard, 16,90€.

LE BEAU MARCEL

135222L’acte de naissance de Jacques-Émile Blanche (1861-1942) devrait être daté de 1881. Il a vingt ans quand Manet, au vu d’une brioche qui lui en rappelle d’autres, accorde son satisfecit à ce fils de famille mal dégrossi, mais riche de tous les dons. La musique et la littérature s’ouvraient alors à celui qui avait eu Mallarmé pour prof d’anglais. Il leur préféra la peinture, tout en exerçant sa plume de mille façons et en fréquentant le gratin de la littérature moderne. Tant de richesses lui ont nui, bien sûr. Longtemps le mémorialiste et le critique ont maintenu dans une sorte de pénombre respectable un peintre qu’on disait mondain, réac, voire pire, faute de pousser les bonnes portes et d’admettre la complexité d’un homme qui, esthétiquement, politiquement et sexuellement, traversa la Belle époque en contrebandier. L’exposition de Sylvain Amic et son équipe, à cet égard, est un petit bijou, enchâssé dans cet autre bijou qu’est le palais Lumière d’Évian. En bordure du lac, et comme pénétré par une atmosphère de villégiature prête à se laisser aller, le parcours effeuille l’ubiquité du personnage. Blanche, fils d’aliéniste, avait plus d’un double. On n’avait jamais aussi bien montré le fou de peinture anglaise, pétri de Gainsborough et du vénéneux Sickert, tout comme le portraitiste mondain et son grand écart, de Manet et Whistler jusqu’à Boldini et La Gandara, payant son tribut aux meilleurs sans se nier.

urlMais le clou de l’exposition, c’est son cœur géographique. Vous y attend, presque reconstitué et pimpant comme en 1912, le pavillon de la Biennale de Venise. Sa réputation est alors déjà suffisante pour que le seigneur d’Offranville répande à profusion les violences de sa nouvelle palette. Le peintre en a changé maintes fois, en effet, et n’a pas craint les métamorphoses que lui dictait la mode. Avant que la guerre n’éclate, le portraitiste de Cocteau et de Stravinsky explose donc. Son pavillon des merveilles en remontrerait aux décorateurs de son ami Diaghilev. Dépoussiérées, Tamara Karsavina et Ida Rubinstein nous restituent en un éclair l’éclat vénéneux des Ballets russes. Puisqu’on parle de mauvaises mœurs, restons-y. Blanche, qui cachait bien son jeu, savait aussi dévoiler le dessous des cartes. Ses meilleurs amis n’étaient pas à l’abri d’une indiscrétion. Prenez André Gide et ses amis au café maure, instantané de l’exposition universelle de 1900, où Blanche rend hommage au Balcon de Manet, aux coupoles laiteuses de Fromentin et au rire de Hals. À l’évidence, les jeunes contributeurs de L’Ermitage ne consomment pas seulement le noir breuvage lorsque le démon s’empare de leurs sens au soleil de l’Algérie. Gide et Ghéon étaient des enragés du tourisme sexuel. Eugène Rouart, dont le profil irlandais ferme la composition à droite, aimait aussi les garçons. Fraîchement marié à Yvonne Lerolle, en l’absence de son ami, il devait lui fournir une source d’inspiration et d’interrogation des plus fertiles. Pourquoi Blanche crut bon de découper le tableau africain de 1900 pour en détacher le portrait de son ami Rouart et l’exposer en 1910? Ce joli tableau, certes moins compromettant, fait écho sans doute à l’homosexualité que ces messieurs mariés vivaient chacun à leur manière.

url-1Du reste, Blanche aimait jouer du couteau. On ne sait pas toujours qu’il lacéra le portrait auquel il doit de ne pas être oublié du grand public, Proust himself. De dix ans son aîné, il crayonna le visage de son jeune ami, le 1er octobre 1891, à Trouville. Proust vient d’avoir vingt ans et, comme l’avoue Jean Santeuil, il se sent déjà en droit de «poser devant tout Paris, sans timidité comme sans bravache». Nulle forfanterie de parvenu n’effleure la sévère frontalité et la palette whistlerienne du tableau. À dire vrai, il constitue le seul fragment subsistant d’un portrait en pied, exposé au Salon de la Société nationale des beaux-arts de 1893. En habit de soirée, l’orchidée blanche à la boutonnière, Proust affiche un visage aux sourcils plus fournis que la moustache, et une expression qu’on dirait impassible s’il ne se mêlait pas un peu de hauteur à son «pur ovale de jeune assyrien» (Blanche). C’est le peintre qui, le trouvant exécrable, déchira le tableau. Mais la déchirure causée par l’affaire Dreyfus fut plus terrible encore. Blanche, comme Degas, Rodin et Eugène Rouart, se rangea parmi les antidreyfusards convaincus. Les deux hommes ne se virent plus avant 1913 et l’ouverture du nouveau théâtre des Champs-Élysées. Le miracle des Ballets russes a ses limites. Mais leurs relations ne retrouvèrent jamais la complicité amicale qui éclate dans le portrait. Rien n’y fit, pas même le génial article que Blanche décocha, en avril 14, à Du côté de chez Swann.

imageLes proustiens, heureusement, ne forment pas une famille très unie. Le Saint-Loup de Philippe Berthier, avec l’art, l’humour et l’érudition consommés de son auteur, vient corriger le petit oubli dont se sont rendu coupables les Enthoven, père et fils, dans leur Dictionnaire amoureux de Proust (Plon, 2013). Leur crime? Pas de notice dédiée à celui qui fut l’une des grandes créations de La Recherche et l’une des passions «en miettes» de la vie de Proust si l’on accepte d’en identifier les sources parmi un certain nombre de jeunes gens, encore en fleurs vers 1900, que l’écrivain chérissait et qui lui permirent d’approcher le grand monde. On sait que le premier contact est froid, morgue du marquis, coup de foudre du narrateur, lequel parvient à briser la glace par sa supériorité intellectuelle et son goût des choses de l’art. Berthier d’emblée se glisse parmi les faux-semblants de cette relation qui ne dit pas son nom. Les miroitements homosexuels du monde de Blanche font leur réapparition. Car Saint-Loup, une fois débarrassé de Rachel, se livre au Maroc à toutes sortes d’exercices peu militaires. L’actrice juive avait toujours servi de paravent, obligeant même cet officier de race à feindre un dreyfusisme qu’il va abandonner. Tant qu’il pavane dans les salons avec Rachel à son bras, au grand effroi de sa caste, il fait mine aussi d’adorer le symbolisme le plus vain, préraphaélisme cotonneux et musique extatique, par pure provocation. Proust se sert de son adepte des lys pour en dire la vacuité. Lui offre-t-il aussi matière à condamner tout un milieu? Saint-Loup, malgré sa vaillance aux combats où il allait trouver la mort, serait-il la preuve vivante que la vieille aristocratie cachait derrière ses diamants et sa verve une insignifiance sans fond. Je crois moins que Berthier à cette thèse et j’aurais tendance à rejoindre Paul Morand sur ce point. Au fond, Proust est resté à la porte du Paradis et en a conçu une amertume éternelle. L’aristocratie, dit Chateaubriand, est fille du temps. Proust vit ce monde disparaître sans en être. Stéphane Guégan

*Jacques-Émile Blanche, peintre, écrivain, homme du monde, Palais Lumière Évian, jusqu’au 6 septembre 2015. Catalogue sous la direction de Sylvain Amic, Silvana Editoriale, 35€.

*Philippe Berthier, Saint-Loup, Éditions de Fallois, 20€.

book-08532804Signalons du même auteur un recueil percutant de quinze études (la plus ancienne remonte à 1972) consacrées aux lectures de Barbey d’Aurevilly. À maints égards, sa bibliothèque recoupe celle de Proust, de Saint-Simon à Balzac et Baudelaire. Marcel avait d’ailleurs un faible certain pour l’auteur des Diaboliques. Au-delà des références et des emprunts, «l’essentiel est que pour tous les deux l’acte littéraire ne résulte pas du fonctionnement impersonnel de quelque mécanique extérieurement plaquée sur l’écrivain; il émane au contraire de ce qu’il y a de plus intime et de plus saignant.» Brûler, chez Barbey, a valeur de critère suprême, religion comprise. De sorte que Byron reste, du début à la fin de sa vie, le modèle indétrônable (Barbey d’Aurevilly et les humeurs de la Bibliothèque, Honoré Champion, 60€).

book-08532870Le même éditeur fait reparaître, revu et corrigé, son Dictionnaire Marcel Proust, une mine en 1100 pages, qui quadrille aussi bien La Recherche que la vie et la pensée de son auteur. À partir de chaque notice – celle de Juliette Hassine sur Saint-Loup est parfaite – s’en ramifient d’autres, autant d’occasions d’approfondissements. La lecture rejoint ainsi le mode d’écriture de Proust, qui procède par touches et retouches successives, comme un peintre qui mène le jeu et se plaît à surprendre son public en trompant son attente. Ce dictionnaire l’aurait-il satisfait? Antoine Compagnon, en préface, nous rappelle sa détestation du genre. Un écrivain digne du nom doit posséder sa langue, son microcosme, et se passer de toutes béquilles. Il demeure qu’il a caressé en 1921 le rêve d’un dictionnaire de ses personnages, socle du Balzac moderne qu’il aspirait être aux yeux de la postérité. Il a été entendu (Annick Bouillaguet et Brian G. Rogers, Dictionnaire Marcel Proust, Honoré Champion, 30€). SG

LES DEUX ETAGES DU TEMPS

054L’immense nostalgie qui a toujours porté Marc Fumaroli vers les sociétés savantes du premier XVIIe siècle français devait fatalement accoucher du beau livre que nous avons aujourd’hui entre les mains. Son horreur de la culture d’État, des Trissotins de cour, des imposteurs à réseaux, appelait cet éloge enflammé de la République des Lettres, puissance spirituelle étrangère aux religions et pouvoirs institués, quand bien même elle entendait, et entend encore, agir sur l’Église et la puissance publique par ses lumières héritées de l’Antiquité. Ils furent vite taxés de libertinage ces hommes qui aimaient à se réunir sous Louis XIII et Louis XIV, loin des dorures et du pédantisme, pour le bonheur de peser et penser ensemble la réelle valeur des idées et des livres. Car la conversation honnête, à laquelle Marc Fumaroli consacre le cœur de son ouvrage, est l’indispensable dynamique de ces réunions peintes par Le Sueur et Poussin. Proches à la fois des académies de la Renaissance et du troisième cercle de Pascal, elles ont inventé le gai savoir et réaffirmé sans cesse sa règle fondamentale, la libre érudition, c’est-à-dire l’intelligence affranchie des tutelles universitaires et royales, quelque part entre le miracle de Gutenberg et le Collège de France de François Ier. Un tiers-état peu ordinaire, en somme.

gallimardComment participer au monde, accepter certains liens de vassalité, sans s’y laisser enchaîner, tel est bien le paradoxe que les libertins du XVIIe siècle eurent à affronter et incarner sous leurs charges variées. Ce qu’écrit Fumaroli de Philippe Fortin de La Hoguette, figure oubliée du panthéon qu’il rajeunit, vaut pour les frères Dupuy et le grand Pereisc, relation épistolaire de Rubens, voire les écrivains pensionnés, de Racine à Perrault : «Fortin n’est pas cependant Balthasar Gracián, et il ne propose pas à ses “enfants” la tension solipsiste du “héros” ou de l’“homme de cour” espagnols. S’il veut la liberté, jusque dans les liens du monde, il veut aussi qu’elle soit partagée par des frères d’âme. La lecture, la méditation, la prière soutiennent dans la solitude celui qui participe à la cour sans y mettre son cœur.» Sociabilité et même citoyenneté idéales, elles font de la rencontre rituelle leur espace actif et leur symbole. Paris n’en est que l’un des foyers, à côté d’Amsterdam, de Londres et même d’Aix… La poste aidant, l’Europe entière se voit irriguée par la «solidarité encyclopédique» dont le XVIIIe siècle va élargir les points d’appui et durcir les fins. Aussi le bilan de Marc Fumaroli est-il plus international que celui de René Pintard, son illustre prédécesseur. En cette année Barthes, pourquoi ne pas avoir une pensée pour Pintard et sa grande thèse sur les libertins français antérieurs à Louis XIV? Publié en 1943, date qui fait rêver, ce livre monumental, si proustien de ton, remontait les siècles sur les traces du paradis perdu. Sa morale éclaire cruellement notre époque, tiraillée entre l’amnésie, le conformisme et l’intolérance. Pour échapper à ces Parques trop actuelles, nous dit Marc Fumaroli, il faut savoir vivre sur «deux étages du temps».

EdwardsNe serait-ce pas un signe d’élection que la capacité à se dédoubler dans la fidélité à soi? On le croirait volontiers à lire le discours que Marc Fumaroli, toujours lui, prononçait en mai dernier lorsqu’il remit à Michael Edwards l’épée qui complétait son uniforme, dessiné par David, de nouvel académicien. Menacée de toutes parts, la lingua franca est évidemment heureuse d’avoir gagné à sa cause un Anglais qui la sert si bien. Michael Edwards, n’ayant jamais séparé histoire et pratique littéraires, a donc adopté une autre langue que la sienne, pour la faire sienne justement, et y découvrir les raisons profondes de son attirance précoce pour le théâtre et la peinture du XVIIe siècle, dont il ne détache pas d’autres passions françaises, Villon et Manet parmi d’autres. Le 21 février 2013, il succédait à Jean Dutourd sous la Coupole. Le chassé-croisé n’aurait pas déplu à l’auteur d’Au bon beurre et des Taxis de la Marne, aussi anglais de cœur que Michael Edwards est français… Tout discours de réception ressemble aux dialogues de Fénelon. La mort y suspend son vol. Les âmes se parlent dans l’éternité d’une sorte de conversation amicale enfin renouée… L’une devient le miroir naturel de l’autre. Il arrive, bien sûr, que la rhétorique l’emporte sur la complicité affichée. Ce n’est pas le cas ici. Michael Edwards prend un plaisir évident à saluer l’écrivain inflammable du fauteuil 31, les choix qu’il fit sous la botte, l’alliance d’aristocratisme, de bonté chrétienne et d’humour rosse qui l’apparentaient à son cher Oscar Wilde. On ne lit plus guère les Mémoires de Mary Watson et l’on a tort. Dutourd réussissait le tour de force d’une métempsycose parfaite, entraînant derrière lui Whistler, Mallarmé et Verlaine, plus vivants que jamais. Avec son allure de pilote bougon de la R.A.F, Dutourd fut moins le décliniste dont on plastiqua l’appartement un 14 juillet, bel élan républicain, qu’un résistant à l’avachissement général. Un libertin Grand siècle, à sa manière. Stéphane Guégan

*Marc Fumaroli, La République des Lettres, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 25€

*Discours de réception de M. Michael Edwards à l’Académie française et réponse de M. Frédéric Vitoux, Éditions de Fallois, 13€

VitouxDans sa réponse à Michael Edwards, Frédéric Vitoux fait état, élémentaire politesse entre immortels, de ses lectures anglaises et du bon accueil que notre pays à toujours réservé à la «perfide Albion» en matière de littérature. Pour le reste, nous le savons, c’est une autre affaire… Le fait est que nous chérissons Shakespeare, Byron, Wilde et quelques autres comme s’ils étaient des nôtres. Et Vitoux, entre autres correctifs, de dépoussiérer l’idée fausse qui veut que les Français n’aient pas compris, ni admis, le créateur d’Hamlet avant 1820. Voltaire et Ducis ont ouvert la voie à Stendhal plus que ce dernier, romantisme oblige, ne souhaitait le reconnaître. Mais Vitoux, of course, ne lui en tient pas rigueur. Le polémiste et sa furia milanaise appartiennent à ses grandes admirations. Au fond de son cœur, certains le savent, brillent et brûlent la lueur de trois hommes, et de trois muses peu étanches: Rossini, Stendhal et Manet n’auront pas cessé de franchir les lignes de la vie sans crier gare. Les deux étages du temps, ils ont connu, un pied dans le siècle, l’autre on ne sait où. Les personnages des Désengagés ont aussi beaucoup mal à rester en place, à s’adapter et s’enrôler. Comme le roman n’a pas été inventé pour tout dire de ses héros, celui de Vitoux respecte leur clair-obscur malgré les appels de la grande histoire. Le chahut de Mai 1968 s’apprête à déferler et libérer son verbe assourdissant, Octave, Marie-Thérèse et Sophie n’y prêtent guère plus d’attention que ça. Une Révolution, ce chahut en blue-jeans? D’ailleurs, ils n’en ont pas besoin pour faire l’amour quand ça leur chante et avec qui ça leur plaît. La musique, les livres, l’alcool les rapprochent ou les séparent avec une liberté nécessairement insolente. Jeunes ou moins jeunes, ils sont des enfants de Mai, sans le savoir, ils n’ont donc pas besoin de le hurler. Les anathèmes de l’après-guerre et le naufrage algérien leur semblent si loin… Bien que drapé dans sa bonne conscience contestataire, Mai 68 marque, sans le savoir non plus, la fin des engagements de grand-papa. André Breton a cassé sa pipe à temps, à temps pour ne pas subir ce qu’Aragon, Sartre et même Debord vont endurer. Vitoux, bon observateur des illusions et des passions de ce printemps éruptif, les peint à distance, depuis le milieu littéraire des années 1960. On en retrouve ici l’ambiance, les couleurs, le ton, les rites et ses camaraderies latouchiennes dans un livre qui doit plus à la nouvelle vague qu’au nouveau roman. Les plus malins en démasqueront les clefs, les autres n’auront qu’à se laisser porter par un récit vif et drôle, où la nostalgie des anciens combattants serait de mauvais goût. SG // Frédéric Vitoux, Les Désengagés, Fayard, 20€

cvt_Sous-lecorce-vive--Poesie-au-jour-le-jour-2008-2_1448Michel Butor est un admirable poète. Mais qui le sait en dehors de ses amis ou des artistes à qui il adresse ses vers libres en manière d’hommage ou de préface? Certains ont jugé presque criminelle cette confidentialité, contraire à leur évidence allègre ou malicieuse, et on les comprend. La bonne poésie, ont estimé Marc Fumaroli et Bernard de Fallois, est devenue chose trop rare pour ne pas en faire profiter un plus large lectorat, en manque de ces musiciens des mots qu’on disait bénis des dieux au temps de Gautier et Baudelaire. Étrangement, bien que Butor rime peu et refuse le carcan du sonnet, sa poésie n’est pas sans faire penser à celle des années 1850-1860. Nul symbolisme obscur, une légère ivresse du sens et des sens, aucune pesanteur. Quelque chose de très français nous ramène aux charmeurs de silence et aux fantaisistes, Villon, Marot, le trop oublié Germain Nouveau et Apollinaire, voire Banville, dont Butor, joli clin d’œil, cite avec sérieux le Traité de versification pour excuser ses «licences». Le mot sent la politesse des vrais inspirés, ceux qui font chanter leur verbe à la bonne hauteur et tirent le merveilleux d’un rien. «À travers les grands arbres / le ciel a rajeuni». Cette jeunesse du monde est le privilège des fils d’Apollon, aurait dit Banville. SG / Michel Butor, Sous l’écorce vive. Poésie au jour le jour 2008-2009, avant-propos de Marc Fumaroli, éditions de Fallois, 20€

Dis-moi qui tu es…

Pour avoir touché au plagiat et aux rédactions à quatre mains, Stendhal est bien un homme du XVIIIe siècle, d’un siècle où la création procède encore souvent de la simple réécriture. On aurait tort de s’en indigner au nom de nos principes étroits et d’une exigence d’authenticité inadéquate. Ne jette-t-elle pas un voile de pudeur sur la réalité des pratiques et plus fondamentalement la nature de l’art comme lieu d’une continuité entre les générations? La question du partage et de l’héritage est centrale à l’intelligence de ce que fut Idées italiennes sur quelques tableaux célèbres, publié à Florence en août 1840, au cœur de la saison touristique, mais sous le nom du peintre Abraham Constantin… Agrégé par Martineau aux Œuvres de Stendhal dès 1931, ce livre à deux voix dépasse en complexité scripturaire ce qu’il était convenu d’en dire jusqu’à la présente édition, d’une rigueur philologique sans faille. Sandra Teroni et Hélène de Jacquelot nous font généreusement profiter de leurs patients efforts à démêler l’écheveau d’un manuscrit dont les balbutiements et l’évolution auraient découragé plus d’un spécialiste de la génétique littéraire. Les 150 pages d’appareil critique qu’elles nous offrent vont au-devant et au-delà de toutes les questions que suscitent le texte final et ses multiples étapes, des minces feuillets initiaux aux nombreux ajouts qui émaillent les jeux d’épreuves. On est très loin, à l’évidence, de ce que Stendhal mandait à son cousin Romain Colomb, quelques mois après la parution de l’ouvrage : « Il [Constantin] m’a réellement remis un manuscrit intéressant pour deux cents personnes qui l’eussent compris […]. J’y ai ajouté quelques tournures qui cherchent à être un peu piquantes. »

La rencontre des deux hommes remonte à 1826, et nous ramène à ce foyer du romantisme que fut le cercle du peintre Gérard, un élève de David qui avait eu la bonne idée de naître en Italie et de se défaire assez vite de tout mimétisme. Peintre sur porcelaine lui-même, et attaché à la manufacture de Sèvres pour avoir impressionné Joséphine sous l’Empire, le Genevois Constantin avait passé près de six années à Florence à partir de 1820, fréquenté Ingres et multiplié les copies de maître. Ses plaques d’émaux de grandes dimensions constituaient un défi technique et un défi au temps, comme Stendhal aimait à le dire. La transmission des chefs-d’œuvre de l’art italien n’avait plus à craindre les aléas de l’histoire ou le déclin fatal des œuvres. Lors de ses séjours amoureux à Milan, Beyle avait eu maintes occasions de voir L’Ultima Cena de Vinci grignotée par une mort qu’on pouvait croire certaine… Autant que l’émail, les mots serviraient donc de rempart au néant. Au milieu des années 1830, atteignant chacun à l’automne de leur vie, Constantin et Beyle décident en Italie d’associer leurs compétences et de redire ensemble leur passion des maîtres qui les avaient rapprochés, de Raphaël, Michel-Ange, Andrea del Sarto et Titien à Guerchin et Bernin. Au départ, le projet de Constantin était de se raconter en décrivant ses copies et ses prouesses en matière de peinture céramique. L’amour de Raphaël, dans lequel communiait son ami Ingres, devait y éclater sans détour. Stendhal ne semble pas avoir eu de difficulté à rejoindre cette «passion prédominante» et à convaincre le peintre d’élargir son propos. À terme, le livre se voudra le parfait viatique de « la fashion de Paris », comme l’écrit Stendhal à l’éditeur des Idées, le très libéral Vieusseux, en mai 1840.

S’ouvrant sur une vue de la maison de la Fornarina, à quelques pas des fresques très déshabillées de la Farnesina, le volume final contribue résolument au culte de Raphaël et de l’érotisme dont procèdent, selon les auteurs, et la peinture italienne et le regard attentif, caressant et vigoureux, qu’il convient de lui porter. Raphaël, Sandra Teroni et Hélène de Jacquelot nous le rappellent, faisait alors l’objet de publications savantes et de débats érudits. Sans les mépriser, en y participant  même par leurs remarques fines sur la pratique du peintre et l’autographie d’œuvres douteuses, Constantin et Stendhal n’oublient jamais leur lecteur et l’émulation sensuelle qui anime l’ouvrage de bout en bout. Cette suite de descriptions n’est jamais sèche: d’ekphrasis en ekphrasis, une histoire de la peinture se définit et se déroule au gré d’une promenade virtuelle, qui donne du mouvement au texte et à sa lecture. Le hasard ne semble pourtant pas avoir présidé à sa construction, pas plus qu’aux nombreuses allusions aux «combats» de Stendhal depuis les années 1800-1820, telles sa défense du «beau idéal moderne » et ses diatribes contre les émules décolorés de Racine et Voltaire. Ce que ces Idées si peu françaises ont de plus piquant nous parle du jeune Beyle et de son horreur des tièdes ou des singes de l’antiquité. De là maintes digressions sur la modernité des maîtres italiens, innocente de leur postérité académique… Stendhal est donc bien présent au texte qu’il ne signe pas, mais qu’il griffe de sa verve insolente. Soulignons pour finir, plus que les éditrices ne souhaitaient le faire peut-être, combien ce livre de la mémoire est empreint de celle du grand remue-ménage impérial, de cette époque qui vit Beyle se former devant les chefs-d’œuvre de l’Europe française, de ce temps enfin où il fallut «rendre» ces trésors et où il priait le génial Denon de retenir au Louvre La Vierge à la chaise. Raphaël, doublement moderne, résumait en lui le destin de l’art et le destin des musées. Stéphane Guégan

– Abraham Constantin / Stendhal, Idées italiennes sur quelques tableaux célèbres, édition établie et présentée par Sandra Teroni / Hélène de Jacquelot, Beaux-Arts de Paris éditions, 2014.

D’autres idées sur la peinture…

À nouveau musée Picasso, nouveau guide des collections. Anne Baldassari ex-directrice de cette maison toute blanche enfin rouverte, a accroché l’un et dirigé l’autre. Ils ne se juxtaposent pas pour autant. Le premier, avec un luxe photographique que l’art de Picasso justifie amplement par sa science du détail signifiant, suit la chronologie et obéit aux désirs de l’artiste, celui qui avouait à la belle Françoise Gillot en 1946: «J’en suis arrivé au moment, voyez-vous, où le mouvement de ma pensée m’intéresse plus que ma pensée elle-même.» Au-delà de ce que la déclaration piégée avoue des liens plus que houleux de l’artiste avec le surréalisme, elle doit être lue comme un principe de lecture adressé à ses commentateurs futurs: on ne peut comprendre Picasso hors du lien nerveux, réactif, quasi érotique, qu’il a maintenu avec la nouveauté du présent, grande et petite histoire mêlées. Peu d’artistes de son calibre, quelque part entre Raphaël et Manet, ont signé et daté avec la même obsession nietzschéenne du dieu Chronos… Or, et les premiers visiteurs du musée Picasso le savent, ce rapport spécial au temps n’a pas entièrement commandé l’accrochage inaugural. Il se donne, il est vrai, les libertés d’une «exposition», laquelle durera donc trois mois. Bref, le guide colle davantage à l’horloge intérieure du grand d’Espagne, bien qu’il ne multiplie pas les images trop crues. On y verra se dessiner, entre autres potentialités d’avenir, une image exacte du Picasso de l’Occupation allemande, capable d’alterner le lugubre et le drolatique en moderne Cervantès. Très bel objet, concentrant en son milieu d’utiles essais ayant trait aux médiums que Picasso plia à son supposé caméléonisme, il sépare volontairement l’œuvre de sa documentation, le visuel du verbal, le virtuel du final. N’ont-ils pas toutefois vocation au contact? C’est que devrait nous montrer le musée Picasso à partir de 2015. SG // Anne Baldassari (dir.), Musée Picasso Paris, Flammarion/ Musée Picasso (existe en deux versions, 35 et 150 €).

Dis-moi qui tu aimes et je te dirai qui tu es… Confie-moi tes lettres et je saurai quel être vibre en toi… Connue en partie depuis 1968, enrichie de 200 inédits et finement éditée grâce aux excellentes éditions du Bruit du temps, l’indispensable correspondance de Nicolas de Staël nous entraîne très loin dans l’intimité et l’itinéraire de ce peintre immense, l’un des rares de sa génération, celle qui eut 25 ans au moment des accords de Munich, à avoir porté la peinture française au degré d’«éminence» que l’exilé russe goûtait chez Keats et Baudelaire en poésie, Delacroix, Manet et Picasso en peinture. Pinceau et plume courent ici du même élan et atteignent  la même élégance sous la concision. L’écriture ne le trahit jamais. C’est une chance, car Nicolas de Staël, aussi fugitif que les saltimbanques de Rilke, a vu du pays, de la Belgique à l’Afrique du Nord, d’Agrigente à New York, et en a tiré mille impressions, mille pensées de peintre. Les lettres en recueillent l’élixir. On se délecte aussi de sa verve ramassée dès qu’elle cible les contemporains, marchands, critiques, hommes et femmes. Il sait aussi bien dire d’un mot les fulgurances du midi, les bars qui tanguent à Londres, les négresses de l’ABC, qu’achever d’une formule l’abstraction qu’il a déjà quittée quand il écrit fin 1950: «Soulages, c’est de la merde intégrale et sans discussion.» Et puis il y a la force inspiratrice de ses correspondants (quand nous donnera-t-on enfin les lettres reçues?). René Char, en premier lieu. Char et son génie, Char et son double jeu (il paraît qu’il ne faut pas en parler). Il y enfin Jeanne, pour laquelle il brûle quand il ne la couche pas sur la toile. En août 1954, Dorival défaille devant les Nus exposés chez Jacques Dubourg, c’est Olympia recommencé! S’est-il tué parce que Jeanne n’a pas voulu refaire sa vie avec lui? Les journalistes ne sont pas privés de l’écrire récemment, après la révélation des fameuses lettres d’amour, lyriques et impatientes, que l’artiste a envoyées de partout à son modèle de rêve… L’explication ne tient pas. Parlant du suicide, Drieu disait que c’était une façon de vaincre la mort et ses épuisantes étreintes. Mais il faut avoir brûlé la vie par les deux bouts auparavant. Le grand saut, pour Staël, vint à son heure. SG // Nicolas de Staël, Lettres  1926-1955, édition présentée, commentée et annotée par Germain Viatte, Le Bruit du temps, 29€. Deux expositions viennent d’être consacrées au peintre, l’une au musée Picasso d’Antibes (catalogue Hazan) et l’autre au Havre (catalogue Gallimard), dont on recommande chaudement la lecture.

S.A.D.E.

Sade, bien sûr, dirait cette chère Annie Le Brun, qui manie le franc-parler comme d’autres le paradoxe. Elle est, toute de noir vêtue, la grande prêtresse du bicentenaire de la mort du marquis de Sade dont on pensait la cause entendue. Quelle erreur! Une nouvelle croisade, lancée par Michel Onfray en 2007, se plaît à tancer la mémoire de cet aristo qu’on dit indifférent à la cruauté avec laquelle il aurait traité les femmes et les hommes du peuple qu’il payait et pliait à ses monstrueux jeux érotiques. Les meilleures biographies, à commencer par le monument de Maurice Lever en 1995, ont dénoncé, inutilement semble-t-il, outre quelques légendes tenaces, les abus d’une interprétation trop littérale du texte sadien. Au diable la narratologie moderne, disent ses détracteurs vertueux, au diable la spécieuse distinction entre celui qui écrit et la voix du récit, au diable même la polyphonie de ces contes et romans brodés sur le mode du théâtre et de ces dialogues où la licence sourit parfois d’elle-même! Que nous font les dénégations de Sade et sa correspondance si fine, poursuivent ces Torquemada sûrs de leur droit à bouter hors de la littérature un roué à particule, que ses années d’emprisonnement n’ont pas absout. On noiera leurs vapeurs ridicules dans la liqueur ténébreuse de l’essai, flamboyant, qu’Annie Le Brun signait en tête des Œuvres complètes de Sade, voilà près de 30 ans, et qui, détaché, est devenu un livre à ranger parmi ceux qui nous rendent  sensible cette philosophie inversée.

Anniversaire oblige, la collection Folio rhabille aussi quatre de ses titres, nouvelles couvertures et étuis lestes (le mot désignait tout autre chose au XVIIIe siècle). La Philosophie dans le boudoir date de Thermidor pour ainsi dire, Sade sort de prison peu après que «l’infâme Robespierre» ait mordu la poussière. Sous couvert d’un demi-anonymat, puisque l’auteur masqué se dit être celui de la très «poivrée» Justine de 1791, Sade se livre à un double exercice. D’un côté, l’initiation de la tendre Eugénie, qui prend plaisir aux pires lubricités dans une sorte de crescendo verbal et phallique qui, miracle de l’art, ne dissipe jamais l’impression d’une délicieuse farce. «L’obscénité en moins, écrivait Yvon Belaval, on l’assimilerait à la comédie légère.» Où l’on retrouve la théâtralité centrale de Sade dont  il ne serait pas malvenu de jouer les pièces. Mais La Philosophie dans le boudoir contient aussi une étrange digression politique (Français, encore un effort…), où se fait jour un autre Sade, l’admirateur de Rousseau («un être de feu») et des penseurs de la morale naturelle. Ce qu’il faut entendre par là révolterait pourtant aujourd’hui jusqu’à nos hédonistes de service, si rétifs à un vrai divorce entre mœurs privées et ordre public. Je ne suis pas sûr que Sade y programme le rêve libertaire d’une société entièrement déliée, ce que Foucault aurait appelé avec son sens des nuances «la sortie de l’âge disciplinaire». Moins inconséquent que ses supposés émules, et faisant son miel de la tourmente révolutionnaire plus qu’il ne l’épouse, Sade se serait reconnu dans le bel aphorisme de Benjamin Constant, l’auteur d’Adolphe : «Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargeons d’être heureux.»

De la prison, au reste, Sade fit le meilleur usage. N’était la difficulté de se pourvoir en papier, encre et livre, le calme cellulaire n’aurait pas d’équivalent pour travailler en paix, remanier ses manuscrits, limer son style, à défaut d’autre chose. Image indélicate, je le concède, elle convient assez bien toutefois à la couleur des songes érotiques qui viennent peupler la solitude du prisonnier et nourrir sa théorie du manque fertile. L’imagination, l’un de ses mots favoris, s’échauffe dans la réclusion célibataire dont l’onanisme, que Sade pratique en furieux, est le compagnon miraculeux. On a souvent dit qu’il observait ses désirs et ses dérives en clinicien. Certains des témoins de sa vie, très tôt, ont noté son caractère «combustible». Les étreintes dont il est privé sous les barreaux, il les jette dans ses fictions où rode évidemment la question du mal. Afin de désamorcer l’adversaire par un titre faussement contrit, Sade fait imprimer sous son nom, en 1800, Les Crimes de l’amour, nouvelles héroïques et tragiques, qui déclenchent à son encontre une vague d’hostilité. À cette date, même les critiques d’art signalent l’essor détestable d’un certain sadisme au cœur du Salon de peinture (voir notre contribution au catalogue Mélancolie de Jean Clair, récemment réédité).  Quelques mois plus tard, Sade (61 ans) est jeté à nouveau en prison: il ne fait pas bon fronder la mise au pas imposée par Bonaparte. Viendront alors ce que Maurice Heine, en les publiant au XXe siècle, appellera Les Contes étranges, plus désinvoltes et insolites que violemment scabreux, mais aussi ironiques à l’égard de l’ubris social.

En les rééditant, Michel Delon les a agrémentés d’une belle préface, tout entière tournée autour de la technique et l’esthétique romanesque de Sade. Son aura d’érotomane incurable a en effet jeté un voile d’impudeur sur l’écrivain, ses options et ses refus en matière de récits galants. Évidemment, le souffle corrosif de Tallemant des Réaux s’y reconnaît plus que l’ombre des histoires lénifiantes d’un Jean-Baptiste Grécourt. Delon toujours, l’admirable éditeur des trois volumes de la Pléiade en 1990-1998, en regroupe la fleur en un quatrième volume: Justine ou les Malheurs de la vertu prend place entre Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir. De 1785 à 1795, en somme, l’écrivain se présente sous les trois modes qu’il a pratiqués avec une conscience générique dont il faudrait tenir compte. Sade a du métier, assurément, et la folie des vrais stylistes. Longtemps le XXe siècle a moins prisé l’habile conteur et l’ironiste (qui n’a pas échappé à Barthes) que le pulvérisateur de toute morale puritaine. Arrogance ou ignorance, comme le rappelle Delon, Apollinaire et ses suiveurs, tous les saints du surréalisme notamment, se sont fait passer pour les redécouvreurs, les réinventeurs du divin marquis que le siècle précédent, prison de silence, aurait mis en veilleuse ! C’était faire peu de cas de Balzac, Jules Janin, Gautier, Borel, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly ou Huysmans, émules avoués pourtant  d’une littérature dont «la morale se moque de la morale», qu’ils soient catholiques ou pas. Classer Dieu parmi les «chimères» et le désigner comme le prête-nom des forces répressives d’une société qui n’admet pas l’innocence des passions privées, blasphémer donc en imagination, c’est précisément restaurer la toute puissance du Créateur et la nécessité d’un ordre collectif. La Philosophie dans le boudoir, on le sait, justifie par un égoïsme bien réglé le besoin d’une République qui repenserait les droits de l’homme et surtout de la femme (insistons-y après Apollinaire et Éluard). Rien n’y fit. En 1955, cette chère Simone de Beauvoir voulait encore «brûler Sade», apôtre supposé de la sujétion volontaire et de la mort. Au poteau, l’aristo macho. En cet automne de toutes les inconvenances, Annie Le Brun et Michel Delon l’arrachent joyeusement à cette proscription d’un autre âge. Le plaisir et la vie, en pleine conscience. Et pourquoi la révolution ne pourrait-elle pas se poudrer les cheveux ? Stéphane Guégan

*Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, Folio essais, Gallimard, 8,40€

*Sade, La Philosophie dans le boudoir, préface d’Yvon Belaval, nouvelle édition comportant cinq gravures de l’édition d’origine, Folio, classique, Gallimard, 9,40€

*Sade, Contes étranges, édition de Michel Delon, Folio classique, 5,60€

*Sade, Justine et autres romans [Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir], La Pléiade, édition à tirage limité, Gallimard, 60€

Lâchez tout

Dada était-il soluble dans le surréalisme? Telle est, en substance, la question que pose l’excellente exposition du Centre Pompidou, qui fait de la revue Littérature, à partir de mai 1922, le lieu et le levier d’une captation d’héritage et de pouvoir. Résumons: pour défaire Tzara et refaire Dada, André Breton aura amadoué Picabia avant de le congédier à son tour… Cette valse à quatre temps ne ressemble pas nécessairement à sa légende. Car elle éclaire davantage les petites stratégies inhérentes au milieu de l’art que la volonté «révolutionnaire» des surréalistes, cœur de la vulgate que l’on sait. En dehors de celles et ceux qui ont intérêt à maintenir en vie le mythe des insurgés au cœur pur, nous sommes de plus en plus nombreux à récuser la thèse des iconoclastes magnifiques, avide d’en finir avec le vieux monde. Dès la Libération, mais au nom d’engagements aussi dangereux, Sartre s’attaqua aux surréalistes et mit en doute les conséquences réelles de leur radicalisme, de leur «négativité», dans un brillant réquisitoire: faux insurgés et «cléricature» qui ne dit pas son nom, ils se seraient maintenus «en dehors de l’histoire». Il y avait sans doute un peu de malhonnêteté intellectuelle à l’affirmer ainsi, Breton et les siens ne s’étant pas abstenus de toute agitation entre la crise marocaine de 1925 et la fin des années 1930. Mais Sartre n’en restait pas moins juste quant aux «motifs» premiers de la «violence» surréaliste lorsqu’il la ramenait, avant Camus, à un non-conformisme de parade et une stratégie littéraire.

Couverture de Littérature, n.5
1er octobre 1922
Paris, Centre Pompidou,
musée national d’Art moderne

Faut-il innocenter complètement un tel prurit nihiliste, et oublier les appels au meurtre dans lesquels se drapait la morgue de ces jeunes gens de bonne famille qui semaient la haine autour d’eux par jeu et rejet de «la France de papa»? Ce recours narcissique à l’insulte et à la calomnie, que leurs victimes fussent Proust, Cocteau, Barrès, Claudel ou Anatole France, ne pouvait pas ne pas contribuer au joyeux naufrage de l’entre-deux-guerres. Amusant paradoxe, si j’ose dire, puisque Dada s’est voulu, en sa version primitive, une réponse aux tranchées de 14-18. Faut-il rappeler, du reste, que peu en virent la couleur? Et Tzara, Picabia et Duchamp bien moins encore qu’Aragon et Breton… Au cours de ses Entretiens avec André Parinaud, publiés en 1952, ce dernier est revenu sur les débuts de Littérature et la sagesse des six premiers numéros, parus entre février et l’été 1919. On s’y montrait encore accueillants aux générations précédentes et modérés de ton. Jean Paulhan, avec qui Breton devait bientôt refuser de se battre en duel, compte aussi parmi les contributeurs d’une revue qui file doux. À Parinaud, qui était en droit de s’étonner de tant de retenue, Breton rappela qu’Aragon et lui étaient encore mobilisés alors et que les «pouvoirs» étaient conscients de la nécessité de ne pas libérer trop tôt les soldats traumatisés, révoltés par le «bourrage de crâne» et l’impression d’un sacrifice inutile. On notera que Breton eut alors la décence de ne pas ce compter parmi ceux qui souffrirent le plus du terrible conflit, Masson, Drieu ou le météorique Jacques Vaché

Littérature opère un virage radical début 1920. Mais la raison n’en est pas l’abandon des uniformes et l’appétit de vengeance, la raison s’appelle Dada et le besoin de dominer seul l’avant-garde parisienne. Entre les complices d’hier, c’est la guerre ouverte, démonétiser Tzara devient une priorité. Qui mieux que Picabia et Duchamp peuvent servir ce dessein? Au premier, Breton a proposé dès décembre 1919 de «collaborer à Littérature». Ce qu’il fit en donnant quelques poèmes. Il faudra que les choses s’enveniment sérieusement et que la revue s’ouvre aux images, dessins et photographies, pour que la «collaboration» de Picabia prenne un poids autrement plus symbolique et significatif. Deux ans donc passent… Littérature vient d’entamer une «nouvelle série» sous une couverture de Man Ray et la conduite de Breton, qui a écarté Soupault de la direction. Le nouveau chef des opérations peut écrire à Picabia une des ces lettres flagorneuses dont il a le secret. En gros, exit Soupault, sentez-vous enfin chez vous chez nous, cher maître… «Je vous prie de m’accorder votre collaboration, toute votre collaboration (c’est Breton qui souligne). […] Envoyez-moi, par ailleurs, tout ce qui vous plaira et surtout ne reculez pas devant aucune violence, la voie n’a jamais été si libre.» Dès le numéro suivant, Picabia signe la première des neuf couvertures qu’il donnera à Littérature entre septembre 1922 et juin 1924.

Man Ray, Le Violon d’Ingres, 1924.
Paris, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne

En plus des dessins originaux du peintre scandaleux, l’exposition de Christian Briend et Clément Chéroux regroupe et met en scène de façon piquante un certain nombre de projets alternatifs où Picabia donne libre cours à son humour le plus corrosif, oscillant entre le détournement des maîtres anciens (Botticelli, Ingres), la pornographie souriante et l’anticléricalisme sauvage. De son côté, Breton multiplie les déclarations d’amour. Ainsi, en tête du n°4, qui ouvre précisément la nouvelle série: « Dieu merci, notre époque est moins avilie qu’on veut le dire: Picabia, Duchamp, Picasso nous restent.» La ressemblance, du reste, est indiscutable entre les dessins du premier et le néoclassicisme piégé du troisième, qui ne cèdera pas aux avances de Breton avant 1923 et Clair de terre. Circonvenir Picasso, c’est le rêve de l’écrivain, qui joue déjà au shaman hugolien avec Desnos et Crevel (il est surprenant de voir le crédit que les spécialistes du surréalisme continuent à accorder à leurs séances «spirites»). Duchamp se laisse plus rapidement séduire. Ses aphorismes impayables ornent la revue dès son n°5, qui reproduit aussi une vue du Grand verre empoussiéré, mais prise par un Man Ray récemment débarqué à Paris et déjà en ménage avec Kiki. D’autres photographies de l’Américain auront droit de cité jusqu’au fameux Violon d’Ingres avec ses ouïes taillés en pleine chair, au-dessus  d’une paire de fesses mémorable. Chéroux a raison d’y insister, Littérature assure ensemble la promotion de Man Ray et la légitimité de son médium. C’est que Breton a déjà compris les profits possibles du nouveau révélateur… Le scabreux Picabia, lui, deviendra vite encombrant. Stéphane Guégan

– Christian Briend et Clément Chéroux (dir.), Man Ray, Picabia et la revue Littérature, Centre Pompidou, jusqu’au 8 septembre, catalogue très fouillé et donc très utile, 29,90€.

Quelques récentes publications relatives au surréalisme…

*Nadja Cohen, Les Poètes modernes et le cinéma (1910-1930), Classiques Garnier, 49€. /// Voilà un livre comme on aimerait en lire plus souvent, informé, exempt de tout jargon et affranchi de la langue de bois qui sévit en milieu universitaire quand on aborde les saintes avant-gardes du premier XXe siècle. Nadja Cohen, première audace, ne réduit pas la modernité poétique d’alors au surréalisme (Cendrars s’y taille la part du lion qu’il était). Bien avant Breton, c’est Apollinaire qui introduit la photographie et le cinéma dans les publications qu’il dirige. Les Soirées de Paris, on l’oublie trop, s’intéresse aux salles obscures dès 1912. La défense du cinéma muet, dernier né d’un monde dont il est aussi l’expression adéquate, «sans emphase ni effusion», va conduire les poètes à repenser l’espace-temps de leur propre langage et à privilégier l’image sur le récit. Un certain merveilleux populaire, de plus, y renouvèle la frénésie des romantiques pour la pantomime. L’espèce d’hallucination «stupéfiante» dont procède la jouissance du spectateur constitue enfin un autre attrait puissant et un objet de réflexion pour les surréalistes, soucieux de comprendre les mécanismes de la pensée et du désir, et jaloux de l’impact du film sur notre imaginaire. SG

 

– Paul Éluard, Grain-d’Aile, illustré par Chloé Poizat, Nathan/Réunion des musées nationaux-Grand Palais, 14,90€. /// En 1951, un an avant d’être emporté par une crise cardiaque, et en marge de tout activisme politique (Ode à Staline, 1950), Paul Éluard publie une fantaisie qui fait écho à son Etat-civil (Eugène Grindel) et, plus profondément, à L’Albatros de Baudelaire. Les romantiques, on le sait, ont précédé les surréalistes dans le culte de l’esprit d’enfance. Ce conte, où règne déjà l’esprit de Topor, reparaît accompagné des illustrations inquiétantes de Chloé Poizat. Derrière le charmant apologue de la légèreté, qu’elles servent sans mignardise, on peut lire une métaphore du poète et, plus précisément, du poète qu’est alors Éluard, refaisant une dernière fois sa vie avec Dominique Lemort, mais prisonnier des serres de Moscou. SG

*Benjamin Péret, Le Déshonneur des poètes, et autres textes, introduction de Jean-Jacques Lebel, Acratie, 15€. /// On a souvent lu ce classique comme une défense et illustration de l’autonomie de l’art («la poésie n’a pas à intervenir dans le débat autrement que par son action propre»). Péret, depuis Mexico, y répondait en 1945 au volume anonyme et clandestin, L’Honneur des poètes, publié par les éditions de Minuit en juillet 1943. Il fallait un certain courage pour tenir tête aux Fouquier-Tinville du moment, à tous ces poètes que le PCF avait érigés en résistants admirables et en juges impitoyables. Comme le souligne la préface de Jean-Jacques Lebel, le texte de Péret reste l’un des premiers à dénoncer le nouvel opium des intellectuels français de l’après-guerre: «Mais le poète n’a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance  humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique devient sacrilège», martèle l’ami de Breton. SG

*Sarah Frioux-Salgas (dir.), «L’Atlantique noir de Nancy Cunard», Gradhiva, Revue d’anthropologie et d’histoire des arts, n°18, Musée du Quai Branly, 20€. /// Celle qui se voulait «l’inconnue» ne l’est pas aux lecteurs d’Aragon. Elle est la «grande fille», de taille et d’ambition, «félonne et féline», qu’il évoque dans La Défense de l’infini avant d’enfouir à jamais ce livre fou. Née en Angleterre, la même année que Breton, Nancy Cunard se rattache au surréalisme par d’autres liens que sa romance agitée avec un poète encore en froid avec sa libido. Cette publication très soignée nous montre l’ex-châtelaine jouant les travestis chez les Beaumont (avec Tzara!), prenant des poses d’androgynes illuminés devant Man Ray et libérant son «cœur d’ébène» à travers le jazz, les bijoux d’ivoire et la lutte constante contre l’apartheid. Elle fut donc de toutes les avant-gardes. SG

 

*Serge Sanchez, Man Ray, Folio biographies, Gallimard, 8,49€. /// Récit alerte comme le fut la vie du plus français des Américains. Que serait la planète du dadaïsme historique sans le cosmopolitisme du New York des années 1910? Man Ray, issu de l’immigration des Juifs russes, s’est rêvé peintre avant de découvrir que la photographie pouvait en être plus qu’un succédané. C’est un trentenaire déjà riche de multiples expériences et d’une culture solide (lecteur et mélomane, il a même croisé Robert Henri, le maître de Hopper) que Duchamp et Cocteau vont lancer dans le Paris des «Roaring Twenties». SG

 

*Henri Béhar et Michel Carassou, Le Surréalisme par les textes, Classiques Garnier, 29€. /// Cette synthèse destinée aux étudiants, parue en 1988 et plusieurs fois complétée depuis, demeure une introduction substantielle à la connaissance et à l’histoire remuante du mouvement. Si les auteurs évitent à maints endroits l’hagiographie coutumière à ce genre de publications, ils ne font pas toujours preuve de recul critique et de grande tolérance. Voir leur addendum persifleur (p. 281), et donc leur dérobade, au sujet de l’essai de Jean Clair, Du surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes. Contribution à une histoire de l’insensé, Mille et une nuits, 2003. SG