SOLAIRE

Philippe Sollers - L'Ecole du Mystère - roman - 2015Catholique de cœur et Guelfe infatigable, Philippe Sollers a pourtant perdu la foi au début de l’adolescence. Pire, elle l’a abandonné, nous dit L’École du mystère. À cet âge, ça arrive aux meilleurs. Reste, après la perte, le vide qu’elle a creusé, ce vide qu’on dit moderne parce qu’il vous met au défi de le combler sans l’aide de Dieu, précisément. Tout espoir n’est donc pas perdu, il doit bien y avoir des moyens de retrouver «la joie enveloppante du ciel» sur cette terre orpheline… Notre adolescent va les découvrir et se découvrir, en tous sens, à travers eux. On croit choisir, on est choisi. Quelques disques d’Armstrong, achetés à Bordeaux à la fin des années 1940, sonnent comme une révélation. Il faudra saigner sur la page, puisque le trompettiste saigne sur l’instrument. Le mouchoir d’Armstrong, sainte face, sang et sueur de l’excès, nulle douleur. Rythme, phrasé, extase des formes, le jazz déroule ses stridences africaines sans mots. Très vite ensuite, à côté de la musique et du verbe, tout à côté, surgissent les corps et s’imposent les jeux amoureux. La joie commence à revenir, elle se précise, prend le visage des femmes, initiatrices inspirées, maîtresses en fantaisie, petites sœurs de Casanova: «Sois gaie, la tristesse me tue.» L’école du mystère, pour échapper au commun et illuminer ses adeptes, n’a pas besoin de dogme, ni de prophéties occultes. Les femmes y pourvoient largement, elles donnent vie aux mensonges de la littérature et de la peinture, à leur vérité propre, autrement dit. Sollers leur doit beaucoup, ses romans aussi, où circulent toujours de très beaux personnages féminins, parfaites complices d’une langue qui possède leurs cabrioles aventureuses. Cette fois-ci, Odette et surtout Manon mènent la danse, dynamisent le texte, car elles vont et viennent, les charmeuses, afin de ne pas laisser l’auteur sombrer dans sa détestation d’un monde saturé de technique mortifère. La malédiction heideggérienne a ses limites, n’est-ce pas? L’École du mystère, bien sûr, se situe au-delà, n’enseigne que cet au-delà. Sollers n’est jamais aussi bon qu’au contact du feu et du rire, aux confins de Proust et de Bataille, ces membres dûment convoqués de la secte des heureux.

HaenelYannick Haenel et Valentin Retz en sont aussi, et nous le prouvent une fois de plus. Pas de foi sans preuves, dit le dicton. Voilà déjà quelques années, davantage pour l’auteur de Cercle, qu’ils publient romans et récits sous les couleurs de L’Infini, la collection de Sollers, très ouverte aux héritiers affichés de Guy Debord. N’allez pas imaginer pour autant que leurs derniers livres ne broient que du noir et s’épuisent à dénoncer les temps présents, aux mains de la canaille internationale, et aveuglés par la tyrannie du divertissement. L’art de l’esquive, ou plutôt l’esquive par l’art et l’Eros, leur semble un meilleur remède à l’éprouvant quotidien, sujet à la violence rédemptrice des uns comme à la rapacité prédatrice des autres. Il est vrai qu’elles sont partout, de l’économique au «culturel», les «fripouilles désemparées» dont parlait Bataille après avoir traversé le premier XXe, fécond déjà en impostures et malheurs de toutes sortes. Pour changer d’air, entre Jan Karski et Les Renards pâles, Haenel a pris la route de l’Italie. De 2011 à 2014, Florence l’a retenu loin de Paris, Florence et ses beautés contagieuses, Florence et ses écrivains de toujours, Florence et ses impérieux conseils de bonheur, Florence et ses paumés aussi, Florence et sa jeunesse lassée du Bang Bang berlusconien. Malgré ses vagabondages savoureux, ses promenades stendhaliennes en terre sainte, Je cherche l’Italie, beau titre emprunté à Virgile, refuse l’impressionnisme confortable des journaux de voyage et des carnets de vacance.

RetzL’horreur du «nihilisme démocratique» et de son paravent douteux, la fameuse «crise», ne laisse pas Haenel en paix, fût-ce au pays de Paolo Uccello et Fra Angelico, dont il parle très bien, avec les mots de l’écrivain «voyant» et non voyeur, les mots qui font chanter la peinture à la bonne hauteur. À l’évidence, Le Déluge du premier et L’Annonciation du second, de Santa Maria Novella au couvent San Marco, marquent l’alpha et l’oméga du livre, tracent l’espace mental où il propose une manière d’initiation, de traversée du réel, comme Haenel nous y a habitués. Noir parfait est également parcouru de peintures à haute résonnance, Redon, Delacroix et Fra Angelico, décidément en vogue. Les premières pages du troisième roman de Valentin Retz installent d’emblée un climat kafkaïen à la Blanchot. Références intimidantes, elles ne sont pas de trop ici. On ne sait s’il faut frémir ou sourire du narrateur et de ses maux inexplicables. Tous ceux qui pourraient le remettre en ordre de marche ont été un à un tenus en échec, médecins, Roms chiromanciennes, artistes dits contemporains, simples rencontres mal identifiables… Même «les massages californiens auxquels je m’étais hasardé en désespoir de cause n’avaient servi de rien». Le lecteur en perd un peu son latin mais se laisse bercer par l’écriture, d’une belle densité classique sous son irrésistible loufoquerie. Pour les Chinois, l’avenir est aussi noir que le laque de leurs meubles facétieux. Retz, comme tous les Bretons, doit être un peu chinois.

Stéphane Guégan

C_Les-Renards-pales_8563*Philippe Sollers, L’École du mystère, Gallimard, 17,50€

*Yannick Haenel, Je cherche l’Italie, Gallimard, 17,50€. Au même moment, Les Renards pâles paraissent en Folio (Gallimard, 6,40€).

*Valentin Retz, Noir parfait, Gallimard, 19,50€

Speed of life

Beat ou pas, lisez ces 165 lettres de Ginsberg, 165 parmi les 3 700 que sa graphomanie a fait éclore entre 1943 et 1997. Éclosion ou plutôt explosion. «Too slow!» C’est ce que les Américains disent des romans rouillés. Eux prennent la plume comme on prend la route. Rien dans les poches, tout dans la tête. L’urgence, le rythme, les sensations saisies au vol, l’âme et l’amour en roue libre, c’est la composante essentielle de leur modernité. Ils ont de qui tenir. Et Ginsberg, à vingt ans, dans le New York du hard bop, se réclame d’un trio français, Rimbaud, Proust et Céline, la prosodie faite flux ou flot, écrit-il souvent. Cet exotisme nous paraîtrait assez banal si sa correspondance n’affichait l’espèce d’autorité intellectuelle que Kerouac, Cassady, Burroughs et Corso lui reconnaissaient. Ginsberg fut un acteur essentiel de la Beat Generation et sa conscience, et peut-être son historien le plus scrupuleux. Drôle de voir ce «pédé youpin gauchisant», selon la formule paradoxalement amicale de Kerouac, tomber sur les journalistes, les éditeurs et les universitaires en flagrant délit d’erreurs. Sa correspondance est à la fois une arme de précision et un agent de liaison. Car il fut le plus nomade de la bande, promenant son bouddhisme farfelu ici et là, du Mexique à Paris, des Indes au Pérou, d’Italie en Espagne, à la recherche d’une authenticité qu’il ne se contentait pas d’idéaliser.

Ayant survécu aux autres, grâce à une santé capable d’encaisser tous ces stupéfiants qu’il jugeait bénins mais qui en tuèrent plus d’un, Ginsberg engrange la matière de sa poésie vertigineuse sous toutes les latitudes, se préoccupe des amis autant que de ses livres, ruse avec l’argent et les servitudes, vitupère contre son pays, la censure post-maccarthyste et la chienlit capitaliste avant de voir s’effondrer une à une, de Cuba aux ultimes sursauts du bloc soviétique, ses dernières illusions. Trop sceptique et informé pour avoir jamais rejoint les «cocos», c’est son mot, l’auteur de Howl raisonnait comme la chouette d’Athéna. Le délire, la bringue, le jazz et le rock faisaient aussi partie de son éthique paradoxale, fondamentalement pacifiste et démocratique. Son entrevue avec Robert Kennedy en 1968 constitue l’un des grands moments de ce volume où alternent lettres connues, relatives à la poésie moderne, et moins connues. Qui s’intéresse à la peinture américaine de l’autre siècle y trouvera du grain à moudre, des cours de Meyer Schapiro au grand Larry Rivers (un des artistes les plus maltraités chez nous). Un exemple pour finir. Depuis Tanger (tiens, tiens) en juin 1957, Ginsberg entretient son pote Robert LaVigne (autre peintre très sous-évalué) des derniers gossips, sa rencontre du fulgurant Francis Bacon via son ami Paul Bowles. Bacon, baskets et Levis, lui dit sa détestation de «l’abstraction» et son culte de De Kooning. D’autres noms suivent, Greco, Cézanne, Bellini, la peinture au meilleur de sa forme, avant que Ginsberg ne fasse état d’une lettre de Corso, installé à Nice : «A vu une expo de Miro, a vu Picasso et lui a crié dessus en français “Je crève la dalle, je crève la dalle”». La pulsion même du temps, son beat. Stéphane Guégan

*Allen Ginsberg, Lettres choisies 1943-1997, édition établie et présentée par Bill Morgan, traduit de l’anglais par Peggy Pacini, Gallimard, Du Monde entier, 29,50€.

La même collection a accueilli en 2010 la traduction du rouleau original de On the road, dédié à Ginsberg et Cassady. Puisque nous avons souligné la ferveur des Beat pour la littérature française, rappelons que cette dernière le lui a bien rendu. C’est le regretté Michel Mohrt qui convainquit Gallimard de publier en 1960 une traduction de la version corrigée de 1957 (Viking Press). Sa préface est à relire. Discrète sur les hallucinogènes et la sexualité peu catholique de la «bande à Kerouac», elle leur attribue une forme d’existentialisme apolitique, évoque le «nouveau romantisme que plusieurs films récents nous ont révélé». Ces gars-là sont à situer quelque part entre James Dean et Marlon Brando, Céline et Melville, Genet et Dylan Thomas. Les «enfants de la nuit bop» ont surtout inventé l’écriture de leur frénésie, de leur vitesse à dévorer la vie. C’est la route pour la route, comme on disait «l’art pour l’art», un siècle plus tôt. «La route est pure», dit Mohrt, en regardant sa propre jeunesse, tumultueuse, dans le rétroviseur. SG

Signalons la parution de Jack Kerouac, Réveille-toi. La vie de Bouddha, Gallimard, 2013, soit ses considérations sur le bouddhisme qui ont nourri Les Clochards célestes (Viking Press, 1958).

Paris noir

En date du 16 décembre 1916, dans son Journal d’un attaché d’ambassade, Paul Morand écrivait ceci : «Exposition d’art nègre chez Paul Guillaume, avec Derain et Modigliani. L’art nègre, dont est sorti le cubisme, arrive au grand public en même temps que les soldats sénégalais.» Morand fait sourire mais ne plaisante pas, il enregistre. Quelque chose est en train d’affecter la vogue de l’art africain, d’abord collectionné par les artistes d’avant-guerre et d’avant-garde, avant de snober un public plus large… Ce public, Morand le connaît bien, car il en fait partie, c’est la bourgeoisie éclairée et le beau monde. «L’art nègre est à la mode!», claironnera Paul Guillaume en mai 1919. C’est d’art qu’il s’agit, et non de plus de fétiches bons à décorer une garçonnière, un bordel ou une maison de colon. Si ces objets reçoivent alors leur pleine reconnaissance esthétique, ils n’en sont pas moins ramenés à quelque spontanéité pré-rationnelle, à quelque «candeur native», pour user d’une formule de Charles Ratton, sans doute l’un des plus grands marchands d’arts primitifs des années 1930/1980… La circulation accrue des objets, à la faveur de la dynamique coloniale, fit alors plus d’un heureux. Ratton et ses amis surréalistes n’eurent qu’à se pencher. Dénoncer les effets, voire le principe de l’Europe impérialiste, ne signifiait pas qu’on s’interdît d’en tirer de jolis profits. Il fallait répondre à la demande qu’on se faisait fort de nourrir par tous les moyens, la poésie, la publicité, voire le discours contestataire au moment de l’exposition coloniale de1931. Ratton, roi du timing, profite de l’événement, auquel il est lié, pour faire mousser la vente Breton/Éluard. Cette même année, Morand, que le surréalisme n’empêchait pas de dormir, s’adressait au marchand astucieux, lecteur de Gobineau comme lui, au sujet d’objets du Bénin… Ce que nous apprend encore le savant catalogue de l’exposition du musée du Quai-Branly, c’est que les affaires continuèrent à briller sous l’Occupation. Faut-il, du reste, s’en étonner? Paris ne subissait aucun des effets du malthusianisme culturel en vigueur à Berlin ou Munich. Tout s’y négociait, Picasso comme l’art nègre. Et l’on voit sans mal pourquoi un Dubuffet, faux candide, s’est si vite et si bien entendu avec Ratton. Le jazz, autre manifestation de ce génie africain qu’on aimait dire sauvage, intéressait les deux hommes.

On sait que la Première Guerre mondiale a favorisé l’introduction de cette musique en Europe et l’installation de musiciens noirs, sensibles aux conditions de vie moins discriminatoires qu’aux USA. Avant la crise de 29, son foyer le plus créatif reste New York, comme le fait comprendre le livre passionnant de Robert Nippoldt. En quelques pages bien frappées, l’auteur caractérise la personnalité musicale des plus grands jazzmen des «années folles», la vie de nuit, les clubs, le business du disque et la géographie raciale de Manhattan au temps de la prohibition et du piano stride. S’affrontent alors Jimmy Johnson, Fats Waller, Willie the Lion Smith et tant d’autres jeunes diables, certains riches d’une formation classique. La mise en scène est capitale, le cérémonial étudié: on dépose sa canne sur le pupitre, on pose son manteau plié, doublure à l’extérieur, sur le pupitre, on ôte son chapeau «face au public» et on entame une conversation informelle avec une voisine tout en jouant les premières notes d’un ragtime. La musique monte en puissance jusqu’à ce que le morceau atteigne son tempo. Les Big Bands franchissent le mur du son dès que s’en mêle Louis Armstrong, la star de Chicago, lequel stimule celui qui restera l’inventeur du sax ténor, Coleman Hawkins. À partir de 1927, Duke Ellington enflamme le Cotton Club avec sa jungle music, «résurgence du vieux sud profond». Comme nombre de lieux chauds, le Cotton Club appartenait à un gangster, Owney Madden. Pour débaucher le Duke, il fit à son ancien employeur une proposition qu’il ne pouvait refuser. Avec la crise, la pauvreté s’installe à Harlem, les clubs ferment… Armstrong, Ellington et Hawkins quittent New York pour l’Europe, eux qui, avec l’aide de quelques écrivains et journalistes, avaient fait de Harlem «un Paris noir».

Stéphane Guégan

*Charles Ratton, l’invention des arts «primitifs», musée du Quai-Branly, jusqu’au 22 septembre 2013, catalogue Skira-Flammarion 35€, sous la direction des commissaires Philippe Dagen et Maureen Murphy. Cette dernière, en 2006, a publié l’excellent De l’imaginaire au musée. Les arts d’Afrique à Paris et à New York (1931-2006), Les Presses du réel, 26€.

*Robert Nippoldt, Jazz dans le New York des années folles, CD musique inclus, Taschen, 39,99€