MATISSE SANS HISTOIRE(S) ?

Matisse magnétise, quelle que soit la façon de le montrer. La focale varie, le génie demeure. Dans un genre peu pratiqué de ce côté de l’Atlantique (le dossier centré sur un tableau), Matisse and the sea fut le chef-d’œuvre des temps récents. Depuis la rétrospective du centenaire, qui se tint au Grand Palais en 1970 et s’accompagnait d’un catalogue à couverture abstraite (message reçu !), les Français préfèrent aborder le maître par tranches temporelles, à l’exception d’Aurélie Verdier. Mais son Matisse comme un roman, au Centre Pompidou, fut sacrifié à la politique anti-covid que l’on sait. En faisant du livre inouï qu’Aragon consacra au peintre (Gallimard, 1971) une de ses prophylaxies contre le réductionnisme formaliste, Verdier était parvenue à faire bouger les lignes en couvrant l’ensemble de l’œuvre. Une exception à la règle. Notons, au passage, que la période dite de Nice souffre toujours d’un rejet inflexible, motivé par l’idée, sotte au possible, que Matisse aurait oublié d’être « moderne » entre 1917 et 1930. Les années 1941-1954, elles, ont déjà eu la faveur d’une manifestation d’importance en 2005, Matisse. Une seconde vie, laquelle se déplaça de Paris au Danemark où elle avait été imaginée. La regrettée Hanne Finsen l’avait pensée en miroir de son édition de la copieuse, et si libre, correspondance Matisse-Rouveyre, le plus grand bond historiographique de ce quart de siècle. De l’Occupation à la Reconstruction, une nouvelle intelligence du Matisse d’alors nous était offerte. Maintes œuvres qui font le bonheur actuel des visiteurs du Grand Palais s’y trouvaient, en plus de prêts russes… Certes, l’exposition de Claudine Grammont aligne plus de divisions et, grâce à des salles rafraîchies, confère aux vastes papiers découpés, projets de vitraux, de tapisseries ou compositions plus ambitieuses (La Tristesse du roi), un statut exceptionnel. Le dernier moment du parcours sacre le premier. Matisse triomphant de la mort en 1941, Matisse transcendant la peinture, l’un engage l’autre pour la commissaire. Dans le catalogue, Antoine Compagnon rappelle les réserves que suscita le dernier Matisse à partir de l’inauguration de Vence, André Chastel fut de ces dubitatifs qui peinèrent à se laisser convaincre. On le comprend. Nombre des collages tardifs, quand ils ne sont pas secondés par une véritable idée, souffrent d’être comparés aux livres illustrés ou aux tableaux les plus accomplis, magnifiquement mis en scène au rez-de-chaussée, rayonnant d’un Eros très français qu’Alix Agret explore, à travers son essai, hors des œillères de rigueur aujourd’hui. Sans doute n’eût-ce pas été surcharger les panneaux de salles que de nous rappeler combien la guerre et la terrible défaite contaminèrent telle ou telle peinture, gagnée par le noir des natures mortes les plus tragiques ou christiques. Le tricolore de la Blouse roumaine ne fut pas son unique réponse à cette époque meurtrie où Matisse, sauvé par ses chirurgiens, vit peu à peu son monde se disloquer et connut aussi bien la gloire que les plus mortelles inquiétudes. L’altérité souriante de ses Fleurs du Mal, conçues entre la fin 1943 et l’été 44, fut vécue dans l’incertitude de ne jamais revoir son ex-épouse Amélie et sa fille Marguerite, arrêtées pour actes de Résistance. L’Histoire, donc. Stéphane Guégan / Matisse 1941-1954, Grand Palais, Paris, jusqu’au 26 juillet 2026. Catalogue Centre Pompidou / Grand Palais RMN Editions, 45€.

Le livre de Pierre Schneider (Flammarion, 1984) étant désormais commercialisé sous un format et une forme économiques, il manquait à nos vaillantes librairies un Matisse abondamment illustré. Le volume de Citadelles § Mazenod remplace avec panache, et une superbe qualité de reproduction – c’est important à ce prix, l’imagier disparu. Une remarque, toutefois. Schneider donnait plus de place aux collections particulières, aux dessins, et son florilège unique (930 illustrations contre 350 ici) rayonnait d’une sensualité qui, à sa date, n’allait pas de soi ; elle corrigeait, volontairement ou pas, la vulgate du puritain aux signes (et cœur) purs. L’avant-courrier de l’abstraction américaine qu’était Matisse, selon la doxa des années 1950-1970, avait perdu son sexe en traversant l’Atlantique. Brouillée avec l’Eros matissien pour d’autres raisons, notre époque se fait vertu, en outre, de minimiser ce qui relie le peintre à la vie et « sa sacralité » (verbatim), par-delà le credo esthétique bien connu de notre artiste : rendre l’émotion plus que l’illusion du motif. Page 20, on lit : « Car le monde de Matisse n’appartient pas au réel, il est une rêverie permanente. » Que toute image procède de la subjectivité de son auteur ne la prive en rien de son substrat d’expériences empiriques, et du trésor accumulé par les maîtres, anciens ou plus proches. Si le lecteur, au gré des 400 pages du volume, suit pas à pas l’évolution stylistique du peintre, se nourrit des réflexions sur la couleur ou l’espace dilaté, croise modèles, collectionneurs et marchands, évalue la part des arts non-européens qu’a revendiquée l’artiste, il lui faudra chercher ailleurs la réponse à d’autres attentes aussi légitimes. Car le pourquoi s’efface souvent devant le comment ; l’épreuves des faits (Algérie, Espagne, Maroc, Tahiti) devant le pieux postulat (Matisse interrogerait « les marqueurs de la race et du genre ») ; le contexte devant la quête solitaire ; la culture visuelle de l’artiste – celle d’un élève de Gustave Moreau, d’un lecteur infatigable de Baudelaire, d’un visiteur inlassable du Louvre, devant sa seule composante primitiviste. Le paradoxe, dirait Aragon, qui souhaitait allonger d’un quatrain consacré à Matisse le poème des Phares, c’est que ce beau livre paraît dans une collection qui lui doit son nom. SG / Claudine Grammont et Ellen McBreen, Matisse, Citadelles § Mazenod, 199€.

Mal aimé de certains de ses commanditaires, les Dominicains de l’après-guerre, mal aimé des historiens de l’art, heurtés par son trait fruste et son baroquisme d’un autre âge, le Chemin de Croix de la chapelle du Rosaire, à Vence, en constituait pourtant le fleuron et, disons-le d’emblée, l’acmé catholique, toujours niée par le nihilisme néo-formaliste. Nul ne s’était attaqué à l’immense archive de l’entreprise, dessins par dizaines et témoignages à l’infini, avant qu’Yve-Alain Bois n’entreprenne son étude serrée. L’ampleur des informations qu’il a réunies ne se résume pas en quelques lignes. Commençons par une imprudence liminaire de l’auteur, qu’il dément lui-même au terme de son enquête serrée.  Matisse n’aurait « aucune connaissance de l’iconographie chrétienne ». On sursaute évidemment, tant d’images nous viennent à l’esprit qui invalident cette « méconnaissance ». Yve-Alain Bois croit enfoncer le clou en citant un célèbre passage des Notes d’un peintre, le (toujours mal compris) manifeste matissien de 1908 : « Quand je vois les fresques de Giotto à Padoue, je ne m’inquiète pas de savoir quelle scène de la vie du Christ j’ai devant les yeux, mais de suite, je comprends le sentiment qui s’en dégage, car il est dans les lignes, dans la composition, dans la couleur, et le titre ne fera que confirmer mon impression. » Or affirmer ceci, ce n’était pas évacuer le sujet chrétien, sa portée théologique, mais rappeler qu’il devait s’exprimer d’abord par sa traduction formelle, sans quoi le message, simplement transcrit, serait moins apte à nous toucher et nous troubler. Baudelaire et Maurice Denis avaient soutenu cela avant lui. Chez Matisse, cette préséance du visuel, de l’empathie directe, se renforçait d’une lecture durable de L’Imitation de Jésus-Christ, que même Jazz cite de façon volontairement provocante. D’ailleurs, Yve-Alain Bois scrute finement chaque emprunt « iconographique » à Fouquet, Mantegna, Dürer, Greco, Rubens, Philippe de Champaigne, Manet et bien d’autres. Il note aussi combien certaines stations (la deuxième chute du Christ, le voile de Véronique, la Crucifixion) firent l’objet d’une attention renouvelée de sa part. Les meilleurs pages décrivent le vieux peintre traçant de très haut, et d’un pinceau attaché à un long bambou, les carreaux de céramique blanche recouverts d’un sombre graphisme, aride, ému et sujet à rupture d’échelle ou à discontinuité narrative.  Le « drame à revivre », souligne Matisse, ne compose pas seulement avec sa main défaillante, il appelle pour ainsi dire un au-delà de toute virtuosité : « L’exécution en est rude, très rude même, à désespérer la plupart de ceux qui la verront », reconnut le peintre. A désespérer, et donc à sauver. SG / Aymeric Jeudi et Yve-Alain Bois, Henri Matisse. Chemin de croix, Bernard Chauveau Edition, 32€.

Les matissiens font généralement peu de cas de l’Ut pictura poesis, cette théorie moyenâgeuse qui ignorerait, selon eux, le divorce de la peinture moderne et de toute forme de récit. Et de toute prétention au symbole, voire au sens, ajoutent les plus radicaux. L’embêtant, c’est que Matisse était persuadé du contraire, qu’il a puisé aux sources de la poésie et réclamé une lecture complète de ses œuvres. Baudelairien, et des plus éminents, Antoine Compagnon s’est aventuré en terre matissienne sans la boussole bloquée de ses prédécesseurs, muni de ses yeux, précis, patients, et de ses lectures, diverses, nombreuses. Son chemin a beau être de « passion », cela ne signifie pas qu’il est impressionniste, non raisonné, comme les articles de journaux. Compagnon a consulté les bons docteurs et gourmande, au passage, son cher Barthes, victime de ses « mythologies », peu amènes envers le soi-disant chantre du bonheur. Il se fie davantage au fier Aragon des années 1940-1960, dont le témoignage reste indépassable, notamment quant aux résonances et réminiscences littéraires dont le corpus matissien est pétri. En une quarantaine de chapitres, courts, vifs et dominés par la manne des musées de New York, son livre ne se contente pas de regrouper l’essentiel de ce qu’il faut savoir de l’artiste ou de ce qu’en a retenu sa curiosité exigeante. Car, sur plusieurs points, Compagnon en remontre aux spécialistes, étanches à l’iconographie, comme on sait. Sa plus belle trouvaille concerne Fenêtre bleue, tableau capital de 1913 dont Apollinaire était fou, ex-voto ou rébus à sa manière, tant certaines présences y résistaient à leur identification. On pourra y distinguer désormais le moulage d’une Tête à coiffe conique, réalisé d’après un fragment archéologique issu de l’Espagne romaine du IIe siècle avant J.-C. Le Louvre en possède un exemplaire… Soudain la dimension rituelle de la composition achève de se redéployer. « Tout art digne de ce nom est religieux », s’exclama le Matisse de Vence, un jour de 1950, devant Georges Charbonnier. Le bréviaire de Compagnon ne s’est pas trompé de foi. SG / Antoine Compagnon, de l’Académie française, Un hiver avec Matisse, France Inter / Equateurs parallèles, 16€.

Et si Matisse avait été pris en otage par des admirateurs plus attachés à leur idée de l’art qu’à la sienne ? S’il faisait l’objet d’un détournement posthume, qui réduit sa peinture à une recherche formaliste et congédie l’héritage artistique occidental, dont il se proclamait pourtant le bénéficiaire, au profit exclusif de l’ailleurs, de la recherche d’abstraction ? Telle est l’hypothèse que défend Stéphane Guégan, citations, anecdotes et analyses des œuvres à l’appui. À mi-chemin entre la biographie et l’essai, dont le sommaire suit les voyages qui rythmèrent la vie de l’artiste (« Nord-Sud », « Collioure et autour », « Entre Africa et Riviera », « New York Tahiti-New York », « Replis niçois, voyages intérieurs », « Joyeux tropiques »), ce beau livre, merveilleusement écrit, suit Matisse pas à pas dans son cheminement artistique, en tentant d’expliciter la quête profonde de ce grand angoissé. Pari tenu : au fil des pages, il nous semble entendre l’artiste, regarder avec lui ses œuvres, s’agacer des carcans réducteurs dans lesquels on veut le faire entrer, poursuivre cette « extase » face au monde, dont il voulait que son art soit le messager. Isabelle Schmitz, Le Figaro Hors-série Matisse, mars 2026 / Stéphane Guégan, Matisse sans frontières, Gallimard, 45 €.

A PARAITRE

Pierre Bonnard et ses chiens, Editions Norma, versons française et anglaise, 24€, parution, le 17 avril 2026

Caniches, épagneuls, setters anglais, bassets et même teckels : la liste des chiens qui habitent et animent l’œuvre de Pierre Bonnard semble inépuisable. Ils furent les compagnons de sa vie jusqu’au tout dernier jour, et le nerf de sa peinture. Ménagerie intime et invention plastique, poétique, n’ont jamais été aussi soudées.

Jeudi 16 avril, entre 18h00 et 20h00, conférence-dédicace organisée par la Librairie Galignani (224 rue de Rivoli, 75001, Paris) en présence de Stéphane Guégan et Martin Bethenod.

Les amours de George, Gallimard, 19€, à paraître le 7 mai 2026 // George Sand a aimé, nous disent ses biographes. Aimer et écrire, en effet, furent les deux grandes affaires de son existence, intrépide, politique, impudique à l’occasion. Mais qu’en sait-on au juste ? Les documents butent sur bien des silences, quand les biographes ne s’auto-censurent pas. Le roman lui n’a pas besoin de trahir la vérité pour révéler ce que l’historien peine ou se refuse à écrire. On découvrira ici une femme de désirs qui brûle à la hauteur de ses sentiments et de ses héroïnes inoubliables. Sandeau, Mérimée, Musset, Balzac, Chopin et Delacroix, autant que Marie Dorval et quelques autres amazones, rentrent en scène et redonnent chair au romantisme, cet âge d’or de la vraie vie. 

GEORGE ENCORE

Le 25 juin 1876, Flaubert écrit à Tourgueniev, l’un et l’autre très affectés par la récente disparition de George Sand : « Mais pourquoi la plaindre ? Rien ne lui a manqué. » S’aventurer à rajeunir la biographie de la dame de Nohant, c’est embrasser plusieurs plénitudes. […] Sand fut l’une des romancières et conteuses les plus prolixes du temps, avec près de cent titres à son actif, dont plus de perles qu’on ne croit. Très peu joué aujourd’hui, son théâtre grinçant, objet de bien des déboires, est à redécouvrir. Le journalisme a trouvé en elle une combattante inlassable, réactive à la politique et prompte à défendre ses amis. Son éloge au pied levé, en 1869, de L’Education sentimentale, à la barbe de la presse justement, force l’admiration. Sand tranche. Ceux qui jugent de haut son œuvre de fiction ne peuvent lui refuser cette vivacité de touche que confirme le génie épistolaire. […] Voilà pour les travaux, dirait Marcel Proust. Et ses jours ? On le sait, Sand bûchait à la nuit tombée, comme son cher Balzac. Le reste du temps était réservé au quotidien et au plaisir. Amis, amants, amours, George semble n’avoir vécu que pour eux. Elle s’étonnait elle-même, oubliant les maux et les morts qui l’affligèrent très tôt, d’avoir si obstinément couru après le bonheur, tous les bonheurs. […] La « double postulation » inhérente à la condition humaine, selon Baudelaire, s’appliquerait volontiers au parcours politique, artistique et sexuelle de notre héroïne. Le premier chapitre du livre de Brigitte Krulic, à qui l’on doit un excellent Tocqueville et un pugnace Flora Tristan, isole la formule célèbre d’Histoire de ma vie : en effet, Aurore Dupin est bien née, en 1804, « à cheval sur deux classes ». Et l’originalité de cette nouvelle biographie […] dépend pour beaucoup des nuances qu’elle apporte à la compréhension du militantisme de Sand, trop souvent réduit au programme des réformateurs qu’elle a côtoyés. SG / Lire la suite dans la Revue des deux mondes, avril 2026 / Brigitte Krulic, George Sand, Gallimard, 24€.

La liste des romans injustement oubliés de Sand, et heureusement réédités par Honoré Champion, s’allonge d’Antonia, prépublié par la Revue des deux mondes en 1862, avant que Michel Lévy, en changeant son chapitrage, ne le commercialise, l’année suivante. Le Second Empire ne faisant pas rêver l’auteur, elle règle sa montre, une fois de plus, sur l’heure de la France prérévolutionnaire et les transferts de classe qui s’accusaient déjà. L’incipit balzacien suffit à mettre le lecteur en confiance, le roman qui suit ne sera pas seulement politique, mais amoureux, et même plus : « C’était au mois d’avril 1785, et c’était à Paris, où, cette année-là, le printemps était un vrai printemps. » A l’évidence, la saison des amants s’est substituée à l’hiver des cœurs, et le désir est prêt, comme les oiseaux, à chanter. Ce que le lecteur ne saurait deviner se cache derrière le titre du roman. Antonia ne désigne pas une Italienne au sang chaud, et aux pulsions souveraines, mais un lys (eh, oui, cher Honoré), un lys riche de toutes les harmoniques propres à nous enflammer, David A. Powell l’analyse avec netteté. De ce petit bijou, le spécialiste américain note aussi la verve théâtrale, au sens réjouissant de Molière, de Marivaux et du Musset le plus XVIIIe siècle. Les dialogues sont un régal, de sorte que nous comprenons pourquoi Sand s’est refusée à laisser les mauvais anges de la guillotine fondre sur son couple de rêve, Julie et Julien, une comtesse débarrassée de son mari, un peintre de fleurs, qui se souvient du Delacroix botaniste de 1848. La fin d’Antonia aurait pu forcer sur le rose, comme on le reprochait aux tableaux de Chaplin et de Cabanel sous Napoléon III. Sand, par chance, n’idéalise pas la Révolution. Elle n’a pas oublié ce que sa grand-mère lui a peint des excès de la Terreur. Antonia n’équivaut pas aux Fleurs du Bien de la dame de Nohant. SG / George Sand, Œuvres complètes sous la direction de Béatrice Didier, Antonia, 1863, édition critique de David A. Powell, Honoré Champion, 75€. Voir aussi https://www.revuedesdeuxmondes.fr/george-sand-plaidoyer-pour-quatre-inconnus/

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SOLAIRE

Philippe Sollers - L'Ecole du Mystère - roman - 2015Catholique de cœur et Guelfe infatigable, Philippe Sollers a pourtant perdu la foi au début de l’adolescence. Pire, elle l’a abandonné, nous dit L’École du mystère. À cet âge, ça arrive aux meilleurs. Reste, après la perte, le vide qu’elle a creusé, ce vide qu’on dit moderne parce qu’il vous met au défi de le combler sans l’aide de Dieu, précisément. Tout espoir n’est donc pas perdu, il doit bien y avoir des moyens de retrouver «la joie enveloppante du ciel» sur cette terre orpheline… Notre adolescent va les découvrir et se découvrir, en tous sens, à travers eux. On croit choisir, on est choisi. Quelques disques d’Armstrong, achetés à Bordeaux à la fin des années 1940, sonnent comme une révélation. Il faudra saigner sur la page, puisque le trompettiste saigne sur l’instrument. Le mouchoir d’Armstrong, sainte face, sang et sueur de l’excès, nulle douleur. Rythme, phrasé, extase des formes, le jazz déroule ses stridences africaines sans mots. Très vite ensuite, à côté de la musique et du verbe, tout à côté, surgissent les corps et s’imposent les jeux amoureux. La joie commence à revenir, elle se précise, prend le visage des femmes, initiatrices inspirées, maîtresses en fantaisie, petites sœurs de Casanova: «Sois gaie, la tristesse me tue.» L’école du mystère, pour échapper au commun et illuminer ses adeptes, n’a pas besoin de dogme, ni de prophéties occultes. Les femmes y pourvoient largement, elles donnent vie aux mensonges de la littérature et de la peinture, à leur vérité propre, autrement dit. Sollers leur doit beaucoup, ses romans aussi, où circulent toujours de très beaux personnages féminins, parfaites complices d’une langue qui possède leurs cabrioles aventureuses. Cette fois-ci, Odette et surtout Manon mènent la danse, dynamisent le texte, car elles vont et viennent, les charmeuses, afin de ne pas laisser l’auteur sombrer dans sa détestation d’un monde saturé de technique mortifère. La malédiction heideggérienne a ses limites, n’est-ce pas? L’École du mystère, bien sûr, se situe au-delà, n’enseigne que cet au-delà. Sollers n’est jamais aussi bon qu’au contact du feu et du rire, aux confins de Proust et de Bataille, ces membres dûment convoqués de la secte des heureux.

HaenelYannick Haenel et Valentin Retz en sont aussi, et nous le prouvent une fois de plus. Pas de foi sans preuves, dit le dicton. Voilà déjà quelques années, davantage pour l’auteur de Cercle, qu’ils publient romans et récits sous les couleurs de L’Infini, la collection de Sollers, très ouverte aux héritiers affichés de Guy Debord. N’allez pas imaginer pour autant que leurs derniers livres ne broient que du noir et s’épuisent à dénoncer les temps présents, aux mains de la canaille internationale, et aveuglés par la tyrannie du divertissement. L’art de l’esquive, ou plutôt l’esquive par l’art et l’Eros, leur semble un meilleur remède à l’éprouvant quotidien, sujet à la violence rédemptrice des uns comme à la rapacité prédatrice des autres. Il est vrai qu’elles sont partout, de l’économique au «culturel», les «fripouilles désemparées» dont parlait Bataille après avoir traversé le premier XXe, fécond déjà en impostures et malheurs de toutes sortes. Pour changer d’air, entre Jan Karski et Les Renards pâles, Haenel a pris la route de l’Italie. De 2011 à 2014, Florence l’a retenu loin de Paris, Florence et ses beautés contagieuses, Florence et ses écrivains de toujours, Florence et ses impérieux conseils de bonheur, Florence et ses paumés aussi, Florence et sa jeunesse lassée du Bang Bang berlusconien. Malgré ses vagabondages savoureux, ses promenades stendhaliennes en terre sainte, Je cherche l’Italie, beau titre emprunté à Virgile, refuse l’impressionnisme confortable des journaux de voyage et des carnets de vacance.

RetzL’horreur du «nihilisme démocratique» et de son paravent douteux, la fameuse «crise», ne laisse pas Haenel en paix, fût-ce au pays de Paolo Uccello et Fra Angelico, dont il parle très bien, avec les mots de l’écrivain «voyant» et non voyeur, les mots qui font chanter la peinture à la bonne hauteur. À l’évidence, Le Déluge du premier et L’Annonciation du second, de Santa Maria Novella au couvent San Marco, marquent l’alpha et l’oméga du livre, tracent l’espace mental où il propose une manière d’initiation, de traversée du réel, comme Haenel nous y a habitués. Noir parfait est également parcouru de peintures à haute résonnance, Redon, Delacroix et Fra Angelico, décidément en vogue. Les premières pages du troisième roman de Valentin Retz installent d’emblée un climat kafkaïen à la Blanchot. Références intimidantes, elles ne sont pas de trop ici. On ne sait s’il faut frémir ou sourire du narrateur et de ses maux inexplicables. Tous ceux qui pourraient le remettre en ordre de marche ont été un à un tenus en échec, médecins, Roms chiromanciennes, artistes dits contemporains, simples rencontres mal identifiables… Même «les massages californiens auxquels je m’étais hasardé en désespoir de cause n’avaient servi de rien». Le lecteur en perd un peu son latin mais se laisse bercer par l’écriture, d’une belle densité classique sous son irrésistible loufoquerie. Pour les Chinois, l’avenir est aussi noir que le laque de leurs meubles facétieux. Retz, comme tous les Bretons, doit être un peu chinois.

Stéphane Guégan

C_Les-Renards-pales_8563*Philippe Sollers, L’École du mystère, Gallimard, 17,50€

*Yannick Haenel, Je cherche l’Italie, Gallimard, 17,50€. Au même moment, Les Renards pâles paraissent en Folio (Gallimard, 6,40€).

*Valentin Retz, Noir parfait, Gallimard, 19,50€

Speed of life

Beat ou pas, lisez ces 165 lettres de Ginsberg, 165 parmi les 3 700 que sa graphomanie a fait éclore entre 1943 et 1997. Éclosion ou plutôt explosion. «Too slow!» C’est ce que les Américains disent des romans rouillés. Eux prennent la plume comme on prend la route. Rien dans les poches, tout dans la tête. L’urgence, le rythme, les sensations saisies au vol, l’âme et l’amour en roue libre, c’est la composante essentielle de leur modernité. Ils ont de qui tenir. Et Ginsberg, à vingt ans, dans le New York du hard bop, se réclame d’un trio français, Rimbaud, Proust et Céline, la prosodie faite flux ou flot, écrit-il souvent. Cet exotisme nous paraîtrait assez banal si sa correspondance n’affichait l’espèce d’autorité intellectuelle que Kerouac, Cassady, Burroughs et Corso lui reconnaissaient. Ginsberg fut un acteur essentiel de la Beat Generation et sa conscience, et peut-être son historien le plus scrupuleux. Drôle de voir ce «pédé youpin gauchisant», selon la formule paradoxalement amicale de Kerouac, tomber sur les journalistes, les éditeurs et les universitaires en flagrant délit d’erreurs. Sa correspondance est à la fois une arme de précision et un agent de liaison. Car il fut le plus nomade de la bande, promenant son bouddhisme farfelu ici et là, du Mexique à Paris, des Indes au Pérou, d’Italie en Espagne, à la recherche d’une authenticité qu’il ne se contentait pas d’idéaliser.

Ayant survécu aux autres, grâce à une santé capable d’encaisser tous ces stupéfiants qu’il jugeait bénins mais qui en tuèrent plus d’un, Ginsberg engrange la matière de sa poésie vertigineuse sous toutes les latitudes, se préoccupe des amis autant que de ses livres, ruse avec l’argent et les servitudes, vitupère contre son pays, la censure post-maccarthyste et la chienlit capitaliste avant de voir s’effondrer une à une, de Cuba aux ultimes sursauts du bloc soviétique, ses dernières illusions. Trop sceptique et informé pour avoir jamais rejoint les «cocos», c’est son mot, l’auteur de Howl raisonnait comme la chouette d’Athéna. Le délire, la bringue, le jazz et le rock faisaient aussi partie de son éthique paradoxale, fondamentalement pacifiste et démocratique. Son entrevue avec Robert Kennedy en 1968 constitue l’un des grands moments de ce volume où alternent lettres connues, relatives à la poésie moderne, et moins connues. Qui s’intéresse à la peinture américaine de l’autre siècle y trouvera du grain à moudre, des cours de Meyer Schapiro au grand Larry Rivers (un des artistes les plus maltraités chez nous). Un exemple pour finir. Depuis Tanger (tiens, tiens) en juin 1957, Ginsberg entretient son pote Robert LaVigne (autre peintre très sous-évalué) des derniers gossips, sa rencontre du fulgurant Francis Bacon via son ami Paul Bowles. Bacon, baskets et Levis, lui dit sa détestation de «l’abstraction» et son culte de De Kooning. D’autres noms suivent, Greco, Cézanne, Bellini, la peinture au meilleur de sa forme, avant que Ginsberg ne fasse état d’une lettre de Corso, installé à Nice : «A vu une expo de Miro, a vu Picasso et lui a crié dessus en français “Je crève la dalle, je crève la dalle”». La pulsion même du temps, son beat. Stéphane Guégan

*Allen Ginsberg, Lettres choisies 1943-1997, édition établie et présentée par Bill Morgan, traduit de l’anglais par Peggy Pacini, Gallimard, Du Monde entier, 29,50€.

La même collection a accueilli en 2010 la traduction du rouleau original de On the road, dédié à Ginsberg et Cassady. Puisque nous avons souligné la ferveur des Beat pour la littérature française, rappelons que cette dernière le lui a bien rendu. C’est le regretté Michel Mohrt qui convainquit Gallimard de publier en 1960 une traduction de la version corrigée de 1957 (Viking Press). Sa préface est à relire. Discrète sur les hallucinogènes et la sexualité peu catholique de la «bande à Kerouac», elle leur attribue une forme d’existentialisme apolitique, évoque le «nouveau romantisme que plusieurs films récents nous ont révélé». Ces gars-là sont à situer quelque part entre James Dean et Marlon Brando, Céline et Melville, Genet et Dylan Thomas. Les «enfants de la nuit bop» ont surtout inventé l’écriture de leur frénésie, de leur vitesse à dévorer la vie. C’est la route pour la route, comme on disait «l’art pour l’art», un siècle plus tôt. «La route est pure», dit Mohrt, en regardant sa propre jeunesse, tumultueuse, dans le rétroviseur. SG

Signalons la parution de Jack Kerouac, Réveille-toi. La vie de Bouddha, Gallimard, 2013, soit ses considérations sur le bouddhisme qui ont nourri Les Clochards célestes (Viking Press, 1958).

Paris noir

En date du 16 décembre 1916, dans son Journal d’un attaché d’ambassade, Paul Morand écrivait ceci : «Exposition d’art nègre chez Paul Guillaume, avec Derain et Modigliani. L’art nègre, dont est sorti le cubisme, arrive au grand public en même temps que les soldats sénégalais.» Morand fait sourire mais ne plaisante pas, il enregistre. Quelque chose est en train d’affecter la vogue de l’art africain, d’abord collectionné par les artistes d’avant-guerre et d’avant-garde, avant de snober un public plus large… Ce public, Morand le connaît bien, car il en fait partie, c’est la bourgeoisie éclairée et le beau monde. «L’art nègre est à la mode!», claironnera Paul Guillaume en mai 1919. C’est d’art qu’il s’agit, et non de plus de fétiches bons à décorer une garçonnière, un bordel ou une maison de colon. Si ces objets reçoivent alors leur pleine reconnaissance esthétique, ils n’en sont pas moins ramenés à quelque spontanéité pré-rationnelle, à quelque «candeur native», pour user d’une formule de Charles Ratton, sans doute l’un des plus grands marchands d’arts primitifs des années 1930/1980… La circulation accrue des objets, à la faveur de la dynamique coloniale, fit alors plus d’un heureux. Ratton et ses amis surréalistes n’eurent qu’à se pencher. Dénoncer les effets, voire le principe de l’Europe impérialiste, ne signifiait pas qu’on s’interdît d’en tirer de jolis profits. Il fallait répondre à la demande qu’on se faisait fort de nourrir par tous les moyens, la poésie, la publicité, voire le discours contestataire au moment de l’exposition coloniale de1931. Ratton, roi du timing, profite de l’événement, auquel il est lié, pour faire mousser la vente Breton/Éluard. Cette même année, Morand, que le surréalisme n’empêchait pas de dormir, s’adressait au marchand astucieux, lecteur de Gobineau comme lui, au sujet d’objets du Bénin… Ce que nous apprend encore le savant catalogue de l’exposition du musée du Quai-Branly, c’est que les affaires continuèrent à briller sous l’Occupation. Faut-il, du reste, s’en étonner? Paris ne subissait aucun des effets du malthusianisme culturel en vigueur à Berlin ou Munich. Tout s’y négociait, Picasso comme l’art nègre. Et l’on voit sans mal pourquoi un Dubuffet, faux candide, s’est si vite et si bien entendu avec Ratton. Le jazz, autre manifestation de ce génie africain qu’on aimait dire sauvage, intéressait les deux hommes.

On sait que la Première Guerre mondiale a favorisé l’introduction de cette musique en Europe et l’installation de musiciens noirs, sensibles aux conditions de vie moins discriminatoires qu’aux USA. Avant la crise de 29, son foyer le plus créatif reste New York, comme le fait comprendre le livre passionnant de Robert Nippoldt. En quelques pages bien frappées, l’auteur caractérise la personnalité musicale des plus grands jazzmen des «années folles», la vie de nuit, les clubs, le business du disque et la géographie raciale de Manhattan au temps de la prohibition et du piano stride. S’affrontent alors Jimmy Johnson, Fats Waller, Willie the Lion Smith et tant d’autres jeunes diables, certains riches d’une formation classique. La mise en scène est capitale, le cérémonial étudié: on dépose sa canne sur le pupitre, on pose son manteau plié, doublure à l’extérieur, sur le pupitre, on ôte son chapeau «face au public» et on entame une conversation informelle avec une voisine tout en jouant les premières notes d’un ragtime. La musique monte en puissance jusqu’à ce que le morceau atteigne son tempo. Les Big Bands franchissent le mur du son dès que s’en mêle Louis Armstrong, la star de Chicago, lequel stimule celui qui restera l’inventeur du sax ténor, Coleman Hawkins. À partir de 1927, Duke Ellington enflamme le Cotton Club avec sa jungle music, «résurgence du vieux sud profond». Comme nombre de lieux chauds, le Cotton Club appartenait à un gangster, Owney Madden. Pour débaucher le Duke, il fit à son ancien employeur une proposition qu’il ne pouvait refuser. Avec la crise, la pauvreté s’installe à Harlem, les clubs ferment… Armstrong, Ellington et Hawkins quittent New York pour l’Europe, eux qui, avec l’aide de quelques écrivains et journalistes, avaient fait de Harlem «un Paris noir».

Stéphane Guégan

*Charles Ratton, l’invention des arts «primitifs», musée du Quai-Branly, jusqu’au 22 septembre 2013, catalogue Skira-Flammarion 35€, sous la direction des commissaires Philippe Dagen et Maureen Murphy. Cette dernière, en 2006, a publié l’excellent De l’imaginaire au musée. Les arts d’Afrique à Paris et à New York (1931-2006), Les Presses du réel, 26€.

*Robert Nippoldt, Jazz dans le New York des années folles, CD musique inclus, Taschen, 39,99€