La vieillesse a sa jeunesse

Vous cherchiez en vain un moyen de tester vos amis ou vos collègues de bureau, de démasquer les tièdes… Ce moyen idoine, imparable, c’est la correspondance Morand-Chardonne. À la vue de ces mille pages dûment annotées, certains frissonneront d’horreur. Les gros livres, vous plaisantez ou quoi? Une petite injection de littérature, pour meubler les temps morts, cela suffit amplement. Et encore de la prose utile, responsable, partageable. Pas dérangeante. D’abord, qui c’est Chardonne? Les plus savants ou les plus âgés, si vous avez un peu chance, se souviendront vaguement que le très esthète François Mitterrand, dilection et provocation, raffolait du Bonheur de Barbezieux, sereine autobiographie de 1938… Pour les moins sensibles à son style, fait de concision altière et de légère ironie devant les intermittences du cœur et de la vie, Chardonne et ses douceurs charentaises ne suffisent pas à faire oublier le choix de l’Allemagne après la débâcle. Apparemment, la cote de Morand, pléiadisé, se porte mieux. C’est vite parler. Ne suscite-t-il pas aussi haine et détestation depuis que l’on juge les écrivains (surtout ceux de droite) à l’aune de leurs erreurs politiques? Ils sont encore nombreux ceux qui voient moins en lui l’homme pressé que l’homme occupé, la fulgurance née que le viveur trouble, et le réduisent à l’épisode maréchaliste et à ces éternelles poussées d’antisémitisme que Chardonne lui reprochait. Aux âmes pures, qui se boucheront le nez par crainte de se frotter à la réalité des textes et des hommes, on conseillera la lecture de ce que Bernard Frank, le critique littéraire le plus brillant de sa génération, a écrit de nos compères au cours des années 1950. Comment se fait-il que Frank, incarnation du sartrisme vertueux à ses débuts, ait pu se salir les doigts en tendant la main aux deux épurés de 1944?

C’est précisément ce que vous apprendra cette correspondance crépitante d’esprit, qui fournit tout ensemble la meilleure illustration du génie épistolaire français et une photographie exacte du Paris littéraire, au sortir des années de plomb. Si ces 800 lettres ne vous donnent pas le regret des époques à verve et des échanges sans filet, passez votre chemin. La plume en main, nos grands-pères ne craignent plus rien, tranchent et rient de tout, aussi goguenards, lucides ou cruels à propos de la guerre froide, de la bourse qu’au sujet de l’édition et de la presse. Les faits et gestes du milieu sont soumis à une surveillance piquante. C’est que leur retour sur le devant de la scène a débuté. Comme Morand l’exilé a du mal à y croire, alors qu’il en est le premier bénéficiaire, Chardonne lui confirme en avril 1957 qu’ils sont devenus les élus de la nouvelle vague, celle qui doit emporter les idoles du moment : «Cette mode, c’est Malraux, Camus, Sartre, un peu de communisme. Pour ces gars nous n’existons plus ; nous sommes des morts […]. Ce qui importe, c’est la génération qui a entre 30 et 40 ans.» Autant dire Bernard Frank, Déon, Hecquet, Blondin ou Nimier, le chéri de ces messieurs, qui le traitent en fils prodige et prodigue, épient sa santé flottante et encouragent même sa croisade pro-Céline. Morand et Chardonne se grisent en somme de leur jeunesse retrouvée, le clairon des Hussards les galvanise, la hargne de l’adversaire les soude. Car l’ennemi est bien là, il sort du bois dès que Morand, regonflé à bloc, se présente aux portes de l’Académie. Il y essuiera deux échecs avant de trouver le siège que Cocteau et Frank lui souhaitent dès 1957. Son élection, en 1968, suit de peu la mort de Chardonne. Sur leur relation, qu’on imaginerait pure des petitesses et méchancetés qu’ils attribuent aux autres, on lira la belle préface de Michel Déon et on méditera sa conclusion : «L’amitié entre homme de lettres cache d’insondables mystères.» Stéphane Guégan

*Paul Morand, Jacques Chardonne, Correspondance (Tome 1-1949-1960), édition établie et annotée par Philippe Delpuech, préface de Michel Déon, de l’Académie française, Gallimard, 2013, 46,50€. Ajoutons que Morand, dès qu’il en a l’occasion, parle peinture avec conviction et intelligence. Bref, sur toute la ligne, 1950, c’est bien 1917 recommencé.

Révolution Manet

Le Manet de Bourdieu n’est pas le mien, n’est plus le nôtre, devrais-je dire, à moins que vous ne restiez cramponnés, comme lui, à quelques-unes des vieilles lunes du formalisme d’avant-guerre… Très coupé de la recherche, et de la recherche française en particulier, avouant son mépris pour l’histoire de l’art instituée et son «euphémisation» des enjeux «réels» de la pratique artistique, le sociologue du Collège de France professait encore dans les années 1998-2000 la vulgate de Clement Greenberg (1909-1994), auquel ses cours inédits – passionnants comme symptôme et bouilloire d’idées – rendent un hommage appuyé. Un demi-siècle plus tôt, l’Américain avait érigé Manet en inventeur du modernisme. Non de la modernité, au sens de Baudelaire, mais de la peinture autoréflexive, autoréférentielle, de la peinture se prenant pour sujet d’elle-même après liquidation de son ancienne poétique. La rupture s’était accomplie par Manet, le vieil art de peindre accédant enfin à la conscience et à l’autonomie de ses moyens propres. De surcroît, le pape de la peinture américaine attribuait une dimension sociale et politique à cette coupure. Dans la perspective marxiste rajeunie qui était la sienne, débarrassée donc des diktats du réalisme socialiste, Manet signifiait le refus des valeurs bourgeoises et des structures institutionnelles qui en avaient assuré la pérennité depuis David. Bourdieu n’était pas loin de partager entièrement ce schéma de pensée. Ses cours de 1998-2000 opposent d’emblée la geste de Manet à «l’art d’État», à la norme académique et au monde du Salon, sans jamais en comprendre l’érosion, sensible dès 1850, ni définir ce qu’il résume d’une formule alambiquée, «le système bureaucratique de gestion des goûts du public». Sans doute faut-il y reconnaître une version assouplie des superstructures marxistes en haine desquelles Manet aurait fourbi ses armes, en haine (inconsciente?) de ses intérêts de classe. Sa peinture aurait retourné contre «le système académique» la maîtrise qu’elle en avait tirée. Oublions cette vision plus que sommaire des conditions d’exercice, d’exposition et de commerce de la peinture française sous le Second Empire et la IIIe République. En réalité, Manet maîtrisait tous les leviers qui passionnaient justement Bourdieu (la presse, le marché, les stratégies de «champ», etc.). Passons sur les erreurs factuelles, l’information vieillie et son incompréhension comique du rôle joué par Courbet ou du réalisme propre à Manet. Le plus grave à nos yeux est que ce livre posthume affadit terriblement son objet en le privant de sa dimension sémantique. Nulle réflexion sur les sujets du peintre, les signes qu’il remploie ou élit, ses procédés narratifs, leur charge politique (en dehors de L’Exécution de Maximilien et du Portrait de Rochefort) ou érotique. Cette peinture n’aurait eu de « sens » qu’à s’être emparée des « schèmes » de la représentation traditionnelle pour en détruire la fiction mimétique et la fonction idéologique. Alors qu’il parle très bien de «la collision entre le noble et le trivial» à propos du Déjeuner sur l’herbe, Bourdieu appauvrit Manet et ses stratégies de conquête, et jusqu’à sa véritable « révolution symbolique », immanente, et non extérieure, à la signification des œuvres. Il minimise ou évalue mal la portée des travaux qui auraient dû nourrir son approche «située», tels les premiers articles de Michael Fried, le catalogue de l’exposition de 1983 et la thèse de Darragon sur la construction du sujet chez Manet, sans parler de Georges Bataille qu’il ne discute pas. La «déformalisation» du peintre avait bien débuté quand le dernier Bourdieu durcissait ses positions. Pourtant son livre d’outre-tombe, superbement annoté par ses proches, commence par ces lignes admirables sur ce que Sollers appelle la révolution Manet : «Nos catégories de perception et d’appréciation, celles que nous employons ordinairement pour comprendre les représentations du monde et le monde lui-même, sont nés de cette révolution symbolique réussie. La représentation du monde qui est née de cette révolution est donc devenue évidente – si évidente que le scandale suscité par les œuvres de Manet est lui-même objet d’étonnement, sinon de scandale. Autrement dit, on assiste à une sorte de renversement.» Manet ou le scandale à perpétuité. Bourdieu en connaissait l’hygiène. Stéphane Guégan

*Pierre Bourdieu, Manet. Une révolution symbolique, Cours au Collège de France (1998-2000) suivis d’un manuscrit inachevé de Pierre et Marie-Claire Bourdieu. Édition établie par Pascale Casanova, Patrick Champagne, Christophe Charle, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, Seuil, 2013, 32€.

Les brigades du Tigre

N’était la fidélité des Vendéens envers les enfants du pays, l’année 2014 se serait sans doute écoulée sans l’excellente exposition Clemenceau. Est-ce le signe que les commémorations de la guerre de 14 tiendront toutes du lamento collectif? De la guerre à la guerre? Le contexte, on le sait, et certains s’en félicitent, a cessé d’être favorable au Tigre. Sa véhémence antigermanique fait peur, au mieux, et horreur, le plus souvent, comme si la guerre se faisait sur des pointes de soie rose. La mode du patriotisme républicain est passée, il faut s’en faire une raison… Cette ferveur inconvenante, qui électrisa tout un peuple après novembre 1917 et son accession à la Présidence du Conseil, Clemenceau ne la cantonna jamais au domaine politique. L’amour de la Nation, estimait-il, appelait la défense des artistes qui en renouvelaient le génie. Il était comme ça le Tigre, sûr de ses principes, prêt constamment à bondir sur ses adversaires, la plume entre les dents. Le propos de L’Historial de la Vendée est précisément de nous faire comprendre qu’une seule énergie, une seule radicalité, le portait sur les fronts les plus éloignés en apparence. Aussi le parcours slalome-t-il habilement entre le monde des journaux, la chambre des députés et la sphère artistique au sens large. Car la belle amitié qui le lia à Monet, et nous donna Les Nymphéas, est l’arbre qui cache une forêt entière de combats semblables ou de rencontres esthétiques moins heureuses. Parce qu’elle ne souhaite pas l’enfermer dans l’impressionnisme, l’exposition rapproche Clemenceau de tous ceux qui croisèrent sa route, de Maillol à Rodin, de Whistler à Manet, en montrant, si possible, des œuvres issues de sa gigantesque collection.

Des œuvres et de l’imprimé. Orateur redouté, incarnation de la parole vive, et bateleur de meeting, tel que Raffaëlli le représente en 1885, Clemenceau ne fut pas moins un homme du papier et de l’écriture inlassable, un journaliste vite conscient de ses dons littéraires. Quand un ardent polygraphe rencontre un illustrateur génial, Toulouse-Lautrec en personne, cela donne Au pied du Sinaï, qui fleure l’antisémitisme de gauche, économique et non racial. Faut-il rappeler que Clemenceau fut un antidreyfusard convaincu avant de se convertir aux positions d’un Zola, dont il publia et titra le J’accuse du 13 janvier 1898? À cette date, il est déjà partisan d’une révision du procès. L’esprit de justice l’ayant constamment animé, on lui doit celle d’écrire qu’il rata Manet. Ce dernier entreprend en 1879 les deux portraits qu’il a laissés de son irascible modèle. La toile japonisante d’Orsay, prêtée pour l’occasion, nous frappe par sa proximité avec les descriptions contemporaines du futur Tigre en action: «La tête est ronde, les cheveux sont coupés assez court, presque ras, le front est bombé, la moustache touffue, la mâchoire développée; un peu du soldat de Cromwell et beaucoup du gamin de Paris; ses regards sont du feu. C’est une de ces figures comme Zurbaran les aimait.» Nourrie par les documents photographiques et la tradition de 1789, la toile rejetée de Manet semble pourtant reconnaître en Clemenceau «une part de son défi et de sa liberté», écrit Éric Darragon dans le catalogue.

Nous touchons là au seuil de tolérance d’un amateur peu enclin à violenter sa prudence. En témoignent ses difficultés avec les meilleurs sculpteurs du temps. On franchissait vite, à l’en croire, les limites de l’extravagance! Le classique Maillol lui sembla toujours préférable aux bosses trop expressives de Rodin et à l’archaïsme brutal de Bourdelle. Du premier, il refusa le buste génial, saisissant de psychologie et peut-être d’ironie. Cette grande gueule de Clemenceau n’aimait pas la contradiction. Les lettres qu’il adresse aux artistes sentent toujours l’impatience et l’habitude d’être obéi. En 1926, alors que Bourdelle est pressenti pour illustrer son Démosthène, le Tigre soupçonne de collusion cubiste le décorateur du théâtre des Champs-Élysées. Clemenceau voit en lui un «boche», un adepte du «grec de Munich», c’est-à-dire un barbare, vendu à l’étranger et au primitivisme d’époque. «Il ne suffit pas de faire laid pour faire vieux», écrit-il à Marguerite Baldensperger. Il se calmera un peu en découvrant les superbes essais du sculpteur, non sans lui demander d’«instantes» corrections. Le catalogue de L’Historial, un modèle du genre, permet de mesurer le nombre de chapeaux que le bouillonnant Bourdelle eut à avaler. Heureusement qu’il maniait aussi bien la plume que le Père la Victoire. En avril 1928, caressant le vieux soldat dans le bon sens, Bourdelle l’assure de sa «profonde admiration» et de son «entière reconnaissance comme patriote attaché au génie français».

Sous la flagornerie d’usage, ce n’étaient pas des paroles en l’air. La plus récente biographe de Bourdelle, Stéphanie Cantarutti, nous rassure sur ce point et sur d’autres: l’auteur du Beethoven et de l’Héraclès archer, «l’artiste fort» que salue Apollinaire en 1910, avait du tempérament à revendre, dont profitèrent à égalité son œuvre et ses amours. Malgré le travail exemplaire du musée Bourdelle, expositions et publications, la redécouverte progressive de ses écrits et de sa correspondance, malgré l’action convergente du musée Ingres, l’autre «enfant» de Montauban n’a pas retrouvé la position éminente qu’il s’ouvrit au tournant du XXe siècle. Rodin continue à lui faire de l’ombre et l’histoire de l’art à le traiter trop souvent en disciple dévoyé, plus talentueux que génial. Matisse et Picasso, pour ne pas parler de Giacometti, se seraient-ils trompés à ce point en adhérant à sa rude «différence»? Le Bourdelle de Stéphanie Cantarutti, tout feu, toute flamme, ne leur aurait pas déplu. Plus soucieuse des faits que ses aînés, elle bouscule allègrement leurs ennuyeuses certitudes et déroule le fil d’une vie riche aussi de littérature. Symbolisme aidant, au cours des années 1890, Bourdelle fréquenta Heredia, Moréas, Fontainas, Verlaine… Il faut lire avec l’attention qu’elle mérite cette biographie très imagée, ramenant à la surface un grand nombre de photographies et de documents inédits. Si sa carrière de fils d’artisans démarra comme celle d’Ingres, après un passage obligé par Toulouse, elle enflamma la capitale dès 1895. De son expressionnisme initial à l’archaïsme des années 1910, Bourdelle fit trembler les cœurs et réveilla les dieux. Un vrai centaure. Stéphane Guégan

*Clemenceau et les artistes modernes, Manet, Monet, Rodin…, Historial de la Vendée, Les Lucs-sur-Boulogne, jusqu’au 2 mars. Catalogue sous la direction de Christophe Vital et Florence Rionnet, Somogy Editions d’art / Historial de la Vendée, 32€.

*Stéphanie Cantarutti, Bourdelle, Art en Scène / Alternatives, 32€. Cette publication accompagne l’exposition Bourdelle intime du musée Bourdelle, jusqu’au 23 février 2014.

Retrouvez Manet et nos Cent tableaux qui font débat sur Europe 1, dans l’émission Au cœur de l’histoire de Franck Ferrand, lundi 13 janvier, entre 14h et 15h.

Un lion de la collection

Dans la France des années 1850, qu’on s’imagine à tort étanche aux novateurs, Adolphe Moreau était connu comme le loup blanc. Cet agent de change riche à millions avait un cœur d’or et des murs chargés de trésors. Et Honoré de Balzac, dont il rappelle les personnages à double vie, lui aurait bien chipé le Delacroix ou le Chassériau qu’il regrettait de ne pouvoir s’offrir. La collection Moreau, si abondante, si belle, eût été de taille à le supporter. Elle comptait, nous dit Ernest Feydeau, « plus de trois cents toiles modernes signées des noms les plus illustres », qui formaient le plus éclatant ensemble « de tableaux modernes qui existe, à l’heure présente, à Paris ». Feydeau, grand ami de Théophile Gautier et père du roi de la comédie de boulevard, ne parlait jamais à la légère. Il a laissé une description scrupuleuse de la caverne d’Ali Baba où ce Sardanapale de Moreau avait entassé ses secrètes extases et son goût du kief oriental. À l’évidence, ses cures aux Eaux-Bonnes, où il semble avoir croisé Delacroix en 1845, étaient loin de calmer ses désirs rentrés d’ailleurs. Feydeau s’est plu à décrire la « furie de lumière et de tons ardents » qui régnait chez lui. Les cimaises croulaient sous les Marilhat, les Decamps et les Diaz.

E. Delacroix, Musiciens Juifs de Mogador,
Salon de 1847.
Huile sur toile 40 x 55 cm. Paris, Musée du Louvre.
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/
Jean-Gilles Berizzi.

Quant aux tableaux moins chauds, ceux de Delaroche ou de Gérôme, ces pâles fantômes «produisent, là, l’effet de glaçons achevant de dégeler sous l’âpre soleil de l’Afrique. M. Adolphe Moreau est donc […] le Mécène des coloristes. Nous ne lui en ferons pas un crime.» L’exposition du musée Delacroix, en se concentrant sur le grand homme de la maison, nous laisse cependant imaginer la folie d’un collectionneur très mêlé à la vie et au commerce des arts de son temps. Seuls les idiots et les rabat-joie ont pu croire le XIXe siècle «stupide»! Il est, au contraire, plein de personnages fantasques, de passionnés incorrigibles, incapables de mettre un frein à leur appétit de voir et de faire voir. Mais sommes-nous capables de les comprendre, d’admettre leur fantaisie pour ce qu’elle fut? Vers 1900, le goût très ouvert et très sûr d’Adolphe Moreau passait déjà pour affreusement éclectique. Et c’est le petit-fils du collectionneur qui parle, le célèbre Étienne Moreau-Nélaton, expert de Delacroix et de Corot, possesseur surtout du Déjeuner sur l’herbe. On surestime peut-être sa capacité d’analyse en raison du prestige que lui confère l’aura de Manet. Or il n’est pas tendre, ni juste, envers son grand-père qui se serait «attaché à l’attrait du sujet plutôt qu’aux mérites de la peinture». De ce coup de griffe rétrospectif, la signification saute aux yeux: le véritable amateur, c’est moi, celui qui se délecte de la touche et de la couleur et abandonne aux «bourgeois» le pittoresque et l’anecdote qui affligeaient l’art d’avant Manet… Il eût été plus judicieux de rapprocher ce dernier de la collection de l’aïeul et de ses ouvertures multiples au réalisme des nouvelles générations. Les vingt-cinq Delacroix, offrant une image complète du peintre, y prenaient un relief particulier à proximité des Courbet et des Couture, voire des Meissonier et des Gérôme plus photographiques. Mariage contre-nature? Manet en est pourtant le fils inattendu.

Stéphane Guégan

– Delacroix en héritage. Autour de la collection Étienne Moreau-Nélaton, Musée Delacroix, jusqu’au 17 mars 2014. Catalogue sous la direction de Dominique de Font-Réaulx, Le Passage / Editions du Louvre éditions, 28€.

Conférence
Delacroix en couleurs, entre rage et langage
par Stéphane Guégan
Atelier de Delacroix, jeudi 9 janvier, 18h30 – 6, rue de Furstenberg Paris

Alors qu’Adolphe Moreau (1800-1859) achetait ses premiers Delacroix, Hugo faisait fortune sur les scènes de l’Est parisien, contre vents et marées. De Marie Tudor, donné à La Porte Saint-Martin en novembre 1833, et qui vient d’entrer en Folio Théâtre (5€), on se souvient plus de la première chahutée et de l’échec relatif que du texte admirable. En trois journées, qui ne s’embarrassent d’aucune fidélité à l’histoire anglaise, Hugo ramasse son drame, celui de l’amour et du pouvoir, bien entendu. Les destins et les amants se plient au caprice du poète, rival déclaré du grand Shakespeare et de l’encombrant Dumas. Hugo entend régner seul et l’esprit de 1830, vaguement démocratique, sert d’abord ses ambitions. Ce XVIe siècle fougueux et coloré, c’est lui. Le Peuple, qu’il est censé avoir glorifié, lui ressemble moins. C’est qu’il brille sombrement de l’ambivalence d’un Shylock, comme Clélia Anfray le montre bien. Hugo ne s’identifie en totalité qu’à son astre central, «Bloody Mary», «grande comme reine, vraie comme femme», qu’il rêve plus follement amoureuse et sanglante qu’elle ne le fut jamais. On aimerait tant que Moreau, propriétaire de La Chanson des Pirates, superbe huile de Delacroix tirée d’Hugo, eût applaudi à ce drame sans âge. Rien n’empêche d’y croire. SG

La bonne année Camus

L’encre des souvenirs ne convient pas toujours au portrait des grands écrivains. Soit elle idéalise, soit elle noircit, plus que nécessaire. Le livre de Baptiste-Marrey, essai biographique au désordre sympathique, évite globalement le double écueil des hommages posthumes. Concernant Camus et sa stature de révolté ou de justicier infaillible, ce n’est pas une vertu négligeable que d’être resté au plus près d’un homme que l’auteur a bien connu entre 1953 et le trop fameux accident de janvier 1960. Baptiste-Marrey, écrivain et homme de théâtre, ne fut pas un ami du premier cercle, plutôt une relation suivie de loin en loin, comme Camus les entretenait autour de lui alors que son temps était dévoré par toutes sortes de tâches, servitudes et exigences. Le Nobel, en 1957, ne couronne pas seulement un romancier remarquable, un rénovateur de la tragédie antique et un essayiste aussi batailleur que le journaliste qui, vingt ans plus tôt, avait pris fait et cause pour une Algérie plus intelligemment française… Le Prix, qui rendit Sartre assez vert, marque l’acmé d’une carrière rondement menée. D’ordinaire, on la fait débuter à la parution de L’Étranger et du Mythe de Sisyphe en 1942, ces deux livres centrés sur les marges sombres de la raison et la nécessité métaphysique de se rendre meilleur, en connaissance de cause. À cet égard, venant après ses premiers déboires avec le PC et ses premiers succès d’écrivain NRF, l’expérience de la Résistance va le faire mûrir définitivement sous l’Occupation.

À l’instar de Sartre, qui gère au mieux coup d’éclats et écriture clandestine, Camus pratique alors la double parole. Il entame ses collaborations à Combat en mars 1944 avec un incipit digne de celui de L’Étranger: «On ne ment jamais inutilement.» Le philosophe hétérodoxe y affronte la question de la vérité ou plus exactement du mensonge d’État, que distille alors à haute dose la propagande délirante du moment. Si la vérité échappe par essence à toute saisie humaine, mentir, abuser et s’abuser par croyance ou idéologie est le propre des hommes. Camus est un sage à l’ancienne. Contre Onfray et son Camus mâtiné de nietzschéisme new look, on donnera raison à Baptiste-Marrey et à Raphaël Enthoven, préfacier d’un Quarto qui préfère rapprocher notre philosophe de Spinoza que de Rousseau. Il y a en tout athée un peu conséquent, surtout s’il est de culture européenne, voire méditerranéenne, un chrétien qui sommeille. Chez les hommes nés au soleil de l’Afrique du Nord et à l’ombre des Anciens, Sophocle, saint Augustin et Montaigne coexistent et protègent des moralistes de la séparation. Je suis sûr que Camus a lu le Journal de Delacroix –information inédite, sauf erreur, de Baptiste-Marrey– à la lumière de son propre fond judéo-chrétien. Elle le guidera justement au cœur du marécage de l’après-guerre quand lui-même en appelle à une sévérité impitoyable envers les collabos, appellation dont il sait pourtant l’élasticité dangereuse et paradoxale. Pour avoir donné des articles à Combat, il ne roule pas les mécaniques et affirme d’emblée que d’autres prirent bien plus de risques que lui. Camus n’était pas le saint dont cette année anniversaire a parfois repeint l’auréole, il était mieux que cela, un homme en règle avec lui-même, ou qui tendait à l’être, selon une éthique plus proche de Gracián (cher à Delacroix) que de la désespérante noirceur d’un La Rochefoucauld.

On le comprend mieux au fil des éditoriaux et articles qu’il donna à Combat jusqu’en 1947. Folio essais en a repris la matière, précédemment publiée dans les Cahiers Albert Camus et La Pléiade. Tirant son titre du Mein Kampf de Hitler, comme le rappelle Y.M. Ajchenbaum dans son bel essai sur cette feuille incandescente, Combat est une émanation de la Résistance et donc un acte patriotique autant qu’un geste politique. L’un et l’autre étaient animés par l’espoir de faire sortir de la guerre une société révolutionnée, affranchie de la logique des partis et des puissances de l’argent. Honneur, liberté et justice, telles sont les couleurs de leur drapeau. L’équipe de Combat balance entre le socialisme, le communisme et la social-démocratie, qui deviendra le credo de Camus dans les années de L’Express. Au printemps 44, sa radicalité reste entière, car elle ne s’est pas encore frottée aux illusions de l’épuration et au rouleau-compresseur de Moscou. D’autres, plus lucides, résistent à cette nouvelle terreur blanche, repeinte en rouge. Parmi ces consciences fermes que Camus affronte dès la fin 1944, il y a, nous le savons, un vieux catholique bordelais un peu tordu. Il n’était pas dans les habitudes de Mauriac de s’en laisser compter par les improbables substituts de la justice divine.

Aux appétits sanglants des Fouquier-Thinville du jour, Aragon ou Sartre, il oppose «sa loi de charité», bien moins expéditive. Il faudra du temps à Camus, d’abord hostile au moindre fléchissement, pour qu’il saisisse que l’erreur n’est pas toujours un crime. N’était-ce pas de cela qu’était mort Meursault, l’impossibilité de faire admettre ses motifs, de se faire entendre des hommes qui l’avaient condamné par avance? Le Camus de Combat, lié par la ligne de son journal à la loi du talion, entre en contradiction avec une part de lui-même. La querelle des lettres, saine tradition, s’emballe… Mauriac, aux anges, s’adressera toujours avec respect à «notre jeune maître qui a des clartés de tout». Du reste, c’est le cadet qui rend les armes, une première fois, le 30 août 1945. «Le mot d’épuration était déjà assez pénible en lui-même, énonce brutalement son édito. La chose est devenue odieuse.» Trois ans plus tard, il reviendra sur cette controverse et la conclura d’un mot admirable: « M. François Mauriac avait raison contre moi.» Son différend avec Le Figaro le confirmait dans «l’utilité du dialogue croyant-incroyant». La dignité de l’homme, la grande affaire de Camus, «Augustin avant la conversion», pouvait donc s’accommoder de la religion, lui tendre une main amicale à défaut de lui prêter sa foi. Ses ennemis n’auront de cesse de lui couper les ailes ou de l’excommunier. La guerre froide fut aussi une guerre de religion.

Baptiste-Marrey rencontre Camus peu avant Pâques 1953, au sortir de la polémique qui a opposé l’auteur de L’Homme révolté à tous ceux qui s’y sentaient insultés. André Breton ne pouvait digérer la remise en cause du surréalisme comme sortie du réel, Sartre l’appel à la mesure des Grecs en politique. Le pestiféré, c’est toujours l’autre. Baptiste-Marrey a vingt-cinq ans, Camus quarante. La maladie sérieuse de l’aîné et l’admiration béate du cadet les font se rencontrer à Cabris, au-dessus de Grasse, où leurs poumons de tubars sont supposés se regonfler. Drôles de convalescents. Ils s’enflamment à la moindre belle qui passe, suivent l’actualité du foot, fument comme des pompiers. Paris et ses coups bas blessent moins à cette hauteur, d’autant plus que le magnétique Pierre Herbart se montre de temps en temps. On cause littérature, théâtre et politique entre apostats du communisme, devant lequel les «autres» s’inclinent avec une discipline consciemment aveugle. Cabris cabriole et rigole par haine des pensées noires. Mais le témoignage de Baptiste-Marrey serait suspect s’il n’était traversé que de bonne humeur et de bons mots. Camus paie ses dettes, au cours des années 50, aux faux-semblants de son image publique. Être le Juste de son époque, ou le Don Juan de la chronique littéraire (voir les saletés de Beauvoir à ce sujet), c’est parfois lourd à porter, et même étouffant quand sa propre femme sombre dans une dépression dont on se sait la cause. Baptiste-Marrey salue en lui un étrange composé de Pascal (l’égarement criminel) et de Mademoiselle de Lespinasse (il faut aimer avec excès). À Tipasa, entre la mer et les ruines romaines sœurs du soleil, une stèle miraculeusement épargnée cite en lettres capitales les Noces de 1939 : «Je comprends ici ce qu’on appelle Gloire : le droit d’aimer sans mesure.» Notre Nathanael augustinien vient d’avoir cent ans. Stéphane Guégan

*Baptiste-Marrey, Albert Camus, un portrait, Fayard, 16€. Voir, quant à la passion du foot et à sa philosophie exigeante, Abel-Paul Pitous, Mon cher Albert. Lettre à Albert Camus, Gallimard, Hors-Série littérature, 11,50€

*Albert Camus, À Combat. Éditoriaux et articles (1944-1947), Folio essais, Gallimard, 10,50€. On en prolongera la lecture avec la nouvelle édition de l’essai essentiel d’Yves-Marc Ajchenbaum, Combat 1941-1974. Une utopie de la Résistance, une aventure de presse, Folio Histoire, 9,40€. Ou comment le journalisme d’après-guerre fut pour Camus le levier d’une action à la fois inscrite, circonscrite, et désinvestie du goût de l’absolu. Rien ne saurait blanchir la violence des hommes, pas plus les nécessités d’un moment que l’idéal d’une société sans classes.

*Albert Camus, Œuvres, préface de Raphaël Enthoven, Quarto, Gallimard, 29€

*Albert Camus, Le Premier homme, illustrations de José Muñoz, Futoropolis / Gallimard, 26,60. De la voiture qui tua Camus, le 4 janvier 1960, on retira son corps fracassé et sa serviette intacte. N’étant pas du genre oisif, il voyageait toujours avec de quoi lire et écrire. Le Gai Savoir de Nietzsche, belle fatalité mais stèle inattendue, l’aura donc épaulé jusqu’au bout. La serviette contenait aussi ce qui reste le dernier roman de Camus par la force des choses. Cette ébauche de récit autobiographique, à peine trois chapitres de matière brute, avait déjà un titre. On n’imagine pas Camus mettre en branle son écriture serrée et tendue sans avoir un titre en tête, une sorte de portique grec, de fronton mystérieux. Le Premier homme se savait-il promis à l’inachèvement  retrouvé des fragments antiques? À la magie d’un temps toujours continué? On a suffisamment brodé sur les derniers mois de Camus pour charger la barque… Ce «dernier» roman n’en aspire pas moins à sortir de l’ornière du temps, en remontant aux origines de la colonisation algérienne à travers l’un de ses acteurs de l’ombre, le propre père de l’écrivain, et en se situant par avance au-delà de l’Indépendance désormais inéluctable, rupture brutale dont Camus fut l’un des rares intellectuels à prévoir les dégâts bilatéraux. Les pionniers de l’Algérie française avaient été principalement des pauvres, des réprouvés et des repris de justice conduits à l’exil commun des parias. Camus ne les juge pas de haut, du haut des discours anachroniques de la décolonisation ou de la bonne conscience anti-raciale, qu’a longtemps incarnés le Saint-Just de Columbia (Edward Saïd, courage inouï, cracha sur l’auteur de La Peste longtemps après sa mort). L’Algérie du Premier homme est celle du retour au pays, du retour à soi, du deuil solaire, des Grecs, en somme. Sa lumière africaine, José Muñoz l’a réinventée, lui donnant l’aspect paradoxal du noir le plus noir, du trait le plus tranchant, de l’éclat le plus dur. Hors du temps, comme le grand art. SG

PS // Deux albums enfin nous immergent parmi les images de Camus, liées au roman familial et à ses voyages, de la patrie indéracinable (Tipasa, Sienne, les Cyclades) à Prague et New York. Voir Catherine Camus, Le Monde en partage. Itinéraires d’Albert Camus, Gallimard, 35€ et le catalogue de l’exposition du centenaire, Albert Camus, citoyen du monde, Gallimard, 29€.

Bordeaux se refait une beauté

Le musée des Beaux-Arts de Bordeaux a perdu son directeur mais retrouvé l’usage de son aile nord, qu’occupent superbement les XIXe et XXe siècles. Quatre ans de travaux et de réflexion scénographique  ont été nécessaires à cette réouverture très attendue. Et pour cause! Les deux perles de la galerie moderne, La Grèce sur les ruines de Missolonghi et La Chasse aux lions de Delacroix, s’impatientaient autant que leur public. Mais le résultat en valait la peine. Ce long chantier (il y a pire) a permis à l’aile sud de faire sa toilette et de modifier son offre. Les points forts de l’accrochage restent la peinture nordique et la séquence britannique, une rareté dans le panorama des musées de France, qui s’explique naturellement par la forte communauté anglaise qu’attira le port de Bordeaux au XVIIIe siècle. L’heureux réaménagement s’organise cependant autour des trésors du lieu, le Tarquin et Lucrèce du Titien (cadeau de Mazarin à Louis XIV en 1661), La Vierge à l’Enfant de Pierre de Cortone, Le Martyre de saint Georges de Rubens (saisi à Anvers par les soldats de l’an II) et la grande Présentation au Temple de Restout. Loin de nous l’intention de réduire la galerie de peintures anciennes à ce quarté gagnant, principaux envois de l’État de 1803 et 1805. Mais il faut reconnaître que Napoléon, avant et après son Sacre, n’a pas négligé cette ville qui passe aujourd’hui pour le symbole de la fidélité monarchiste.

La conduite des Bordelais lors des Cent-Jours n’en est pas la seule raison. Louis XVIII lui-même répandit ses largesses sur la «cité du douze mars» et fit expédier à son tour quelques tableaux de poids, dans tous les sens du terme. L’un d’entre eux, Le Christ en croix de Jordaens, dépassait largement les possibilités spatiales de l’embryon de musée, problème chronique à Bordeaux. Ce retable, emporté de Lierre en 1794, reliquat donc de la France révolutionnaire, fait toujours pénitence à la cathédrale. L’autre cadeau de Louis XVIII, L’Embarquement de la duchesse d’Angoulême de Gros, correspondait parfaitement à sa propagande éclairée. Si le sujet flattait l’ancrage populaire de la Restauration, son auteur, rallié, personnifiait l’épopée napoléonienne. À travers Gros, le monarque miraculé faisait allégeance à cette Révolution que les ultras avaient en horreur. On sait ce qu’il advint du pays après la mort de l’intelligent Louis XVIII. Lorsqu’il rejoint l’aile nord, en traversant le beau jardin de la mairie de Bordeaux, le visiteur ne peut pas ne pas penser à ces deux France que ses propres pas relient à défaut de les réconcilier.

Parvenu au seuil de la galerie moderne, un grand portrait équestre de Charles X lui indique le départ d’un parcours qui le conduira jusqu’à la France de De Gaulle puisque un Masson de 1968, donné par Michel Leiris, marque une sorte de terminus ante quem. La réputation du musée s’est faite sur les fonds Redon, Marquet et Lhote. Ils sont bien en place et produisent leur effet. Du portrait peu connu du jeune Matisse par son ami Marquet surgit le souvenir de leurs années communes chez Gustave Moreau. Et un Picasso néoclassique, à proximité de Lhote, fait moins l’effet d’un intrus que d’une alternative nécessaire au cubisme trop sûr de lui. Entretemps, c’est tout le XIXe siècle qui aura déroulé ses héros d’hier et d’aujourd’hui. La place manque cruellement pour montrer le fonds Roll ou le fond Smith, ce Bordelais au nom anglais qui aura été le De Nittis du cru. Les adeptes locaux de Courbet et d’Auguin réclament aussi des salles, comme on réclamait du pain sous les fenêtres de Versailles en d’autres temps. Compte tenu de l’espace, l’ensemble à belle allure et offre un panorama nerveux et dense de la peinture française du XIXe siècle. Ma préférence, tout bien pesé, ira à la salle où Gros et Delacroix se jettent un défi éternel. Ce n’est pas une vaine formule de journaliste. Delacroix, lié à la ville depuis son enfance, lui vendit sa Grèce sur les ruines de Missolonghi en 1852 pour une somme modique. La confrontation que le musée lui offrait, il l’a voulue. Quatre ans plus tard, sa Chasse aux lions, ce «chaos de griffes» selon Théophile Gautier, cette «explosion de couleurs» selon Baudelaire, viendra y confirmer son rang, royal ou impérial, c’est selon.

Stéphane Guégan

Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 20 cours d’Albret. Catalogue des peintures, sous la direction de Guillaume Ambroise, Le Festin, 2010

*Matisse-Rouault. Correspondance 1906-1953, lettres rassemblées et annotées par Jacqueline Munck, La Bibliothèque des arts, 19€.

Chez Gustave Moreau, qui fut au fauvisme ce que Guérin fut au romantisme, un accoucheur involontaire plus qu’un libérateur, Matisse n’a pas seulement croisé Marquet. Il s’est également lié d’amitié avec Georges Rouault. La parution de leur correspondance, rendue possible par la découverte des lettres de Matisse en 2006, montre que les fauves ont vite calmé le jeu. Rappellera-t-on le mot cruel de Cocteau? On les sent plus préoccupés par leur carrière que des questions d’esthétique ou de politique. Seuls les échanges datant de l’Occupation et de l’après-guerre, marqué par l’ascendant des communistes, pour ne pas dire leur dictature dans le milieu intellectuel, dérogent à la règle. Santé et négoce l’emportent sur les autres considérations bien qu’on puisse glaner ici et là d’intéressantes informations ayant trait aux voyages de Matisse en Afrique du Nord et à leur passage chez Moreau. Cette relation, du reste, est triangulaire: Pierre Matisse, fils du peintre et marchand à New York, prend vite une place prépondérante dans cette correspondance qui révèle des liens plus profonds que ne le laissaient penser les années pauvres en lettres. SG

 

Derniers jours

Jordaens est entré dans le cœur des Français dès la fin du XVIIe siècle pour ne jamais plus en sortir. On s’étonne donc qu’il ait fallu attendre plus de 300 ans la sublime rétrospective du Petit Palais. Dans l’intervalle, évidemment, la perception de l’artiste s’est transformée du tout au tout. En 1699, alors que la «querelle du coloris» fait rage, Roger de Piles reconnaît à Jordaens une «manière» de son invention, une manière qu’il qualifie de «forte, de vraie et de suave» et qui appelle le souffle des «grands tableaux». Cette puissance de pinceau et d’effet, érotique et dramatique selon les sujets qu’elle fait vibrer sur la toile, résulterait de deux sources d’inspiration fondues par le génie flamand, la Venise de Véronèse dialoguant vigoureusement avec le réalisme du Caravage. L’histoire de l’art s’est toujours plu aux explications mécaniques et aux filiations continues. Mais Jordaens n’eut pas à s’en plaindre au cours du siècle des Lumières, qui lui fit une place éminente parmi ses phares. Certes, on le trouvait moins varié que Rubens et moins distingué que Van Dyck. Plus physique, comme ses nus insensés et ses scènes de genre truculentes semblaient l’attester, le royaume de Jordaens était bien de ce monde. Par la suite, Gautier, Baudelaire, Courbet et Daumier devaient l’adouber et chanter son charme animal. Aujourd’hui, le pétrisseur de chairs épanouies (son Roi Candaule écrase les marionnettes de Gérôme!) ne nous cache plus le fin lecteur des Anciens et confirme ce que disait Delacroix du Titien : ce sont les titans de la peinture incarnée qui ont le mieux maintenu l’esprit de l’Antique en vue et en vie.

Difficile de quitter les rives de Cythère pour les cimes du rêve. Mais le musée Victor-Hugo nous y encourage de belle façon en accueillant les surréalistes place des Vosges. Comment ont-ils lu leur aîné et frayé parmi ses dessins? Quelle postérité hugolienne, entre le mage illuminé, le chantre d’un Dieu de miséricorde et l’activiste politique, a conditionné de façon déclarée ou souterraine les choix de Breton et des siens? L’exposition de Vincent Gilles regarde dans la bonne direction. Elle refuse à faire d’Hugo un simple précurseur du surréalisme, de son merveilleux onirique ou de son ténébrisme angoissant. C’est la perspective inverse qui intéresse le commissaire, plus curieux des héritages, des réminiscences, des rémanences et des appropriations que des prémonitions. Après avoir revendiqué une virginité absolue, typique du XXe siècle, le surréalisme, nous le savons, s’est donné quelques pères spirituels. Hugo fut l’un deux, le narcissisme risible de Breton collant parfaitement à l’égotisme de son aîné. On aurait tort de s’y arrêter. L’agitation ritualisée du groupe intéresse moins l’exposition que les fruits réels de leur passion romantique… Plutôt qu’attenter à l’aura du shaman de la rue Fontaine, décorée selon le modèle envoûtant de Hauteville House, Vincent Gilles ouvre en grand la bouche d’ombre. Bourgs, empreintes de toutes sortes, taches insolites, rébus amoureux et forêts enchantées meublent cette chambre d’échos aux invités prestigieux, de Max Ernst à Brassaï, Desnos, Bellmer et même Malkine.

Que la part du lion y revienne à Masson ne fait que souligner une vérité bonne à redire : des peintres qui eurent à se féliciter et à souffrir tour à tour du magistère de Breton, il est sans doute le peintre lettré par excellence. C’est en février 1924 que se rencontrent les deux hommes. La carrière commerciale de Masson débute alors sous les auspices de Kahnweiler, et Breton, collectionneur averti, courtier occasionnel et donc expert en négoce, fait l’acquisition des Quatre éléments, aujourd’hui au Centre Pompidou. Ce dernier a largement prêté à l’exposition du LaM sur le marchand du cubisme! À dire vrai, la formule manque de nuances. Si Kahnweiler s’intéresse à Picasso et Braque dès 1907-1908, la galerie de la rue Vignon ouvre le compas dès avant la guerre de 14. L’Allemand signe Picasso, Derain, Léger et Juan Gris, autant de noms qu’on trouve associés aux publications de la galerie. Kahnweiler a aussi du nez en poésie. Apollinaire et Max Jacob en témoignent suffisamment. Dès cette époque aussi, Roger Dutilleul, dont la collection forme le fonds du LaM, fait ses premiers achats auprès de lui. L’amitié qui naît entre le marchand éclaireur et l’amateur éclairé dura cinquante ans. Un demi-siècle durant lequel Kahnweiler va connaître les turbulences des deux conflits mondiaux. Mais les séquestrations et les baptêmes forcés n’auront pas sa peau, bien au contraire. Le 1er décembre 1945, c’est la reprise des expositions. Kahnweiler célèbre Masson et son retour d’Amérique. William Jeffett a raison d’écrire que Leiris et son beau-père le tenaient pour aussi important que Picasso. Et merci au LaM de secouer l’amnésie ambiante…

Autre Juif allemand au destin incroyable, Erwin Blumenfeld, dont le Jeu de Paume évoque chaque métamorphose, pour la première fois, sur un pied d’égalité. N’y voyons pas facile provocation. Dès les années 1920, dans l’effervescence et les nouvelles menaces de l’après-guerre, le jeune Blumenfeld, exilé à Amsterdam puis à Paris, laisse ses dessins volontairement enfantins faire émerger les thèmes qu’il ne quitterait plus, l’Eros bestial, l’antisémitisme, la pratique du collage sans filet et une certaine fascination pour l’humour dévastateur de Chaplin. Qu’un dadaïste de la première heure ait pu se révéler un photographe de mode dès la fin des années 1930, qu’un fanatique du noir et blanc arty ait autant utilisé la couleur dans les années 1950-1960, voilà au moins deux raisons de se pencher sur son cas. À mi-distance de l’iconoclasme Dada et de la photogénie glamour, son plus célèbre cliché, Le Minotaure ou le Dictateur condense beaucoup de choses, en 1937, de la vie et de l’esthétique de Blumenfeld. Quel est le bon code pour dire la personnalité d’Hitler et la fascination qu’il exerce sur les masses depuis 1933? Notre photographe n’est pas le seul à s’interroger alors. De Dalí à Masson, de Breton à Bataille, sans parler de la revue de Skira et des couvertures de Picasso et Magritte, chacun y va de ses taureaux et minotaures en ces années-là. Est-il d’autres réponses possibles à ce que les politiques de l’axe charrient d’illusion sacrificielle ? Poussé à fuir la France en 1941, Blumenfeld trouvera à New York la couleur et les femmes. Il était sauvé. Stéphane Guégan

*Jordaens 1593-1678, Petit Palais – Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, jusqu’au 19 janvier 2014. Catalogue sous la direction savantissime d’Alexis Merle du Bourg, Paris-Musées éditions, 44€.

*La Cime du rêve. Les surréalistes et Victor Hugo, Maison de Victor Hugo, jusqu’au 16 février 2014. Catalogue en deux volumes sous couverture lunaire, Paris-Musées éditions, 35€.

*Picasso, Léger, Masson. Daniel-Henry Kahnweiler et ses peintres, LaM (Lille Métropole Musée d’Art Moderne) jusqu’au 12 janvier 2014. Catalogue sous la direction de Sophie Lévy, 30€.

*Erwin Blumenfeld. Photographies, dessins et photomontages, Jeu de Paume, jusqu’au 26 janvier 2014. Catalogue sous la direction d’Ute Eskildsen, Jeu de Paume /Hazan, 35€.

Une pulsion de vie

On ne fait plus grand cas des Parnassiens et l’épithète évoque moins désormais les cimes de l’inspiration poétique que son désolant assèchement. Apollon et ses Muses s’étaient trompés d’adresse. À quoi bon parler des stériles héritiers de Gautier, Banville, Baudelaire et Leconte de Lisle? Ayant professé à contre-courant «l’art pour l’art», nos Parnassiens en sont les victimes expiatoires. Jugés trop secs ou trop hédonistes, trop indifférents au monde ou trop patriotes, leurs vers n’émeuvent plus, ils n’amusent plus, sauf pour de mauvaises raisons. Les faire résonner à l’oreille des plus jeunes serait perte de temps. Bref, ne cherchez pas ces maudits dans nos manuels scolaires, il y a belle lurette que la Ve République a chassé de son tableau d’honneur ceux qui, vers 1900, y brillaient d’un feu qui semblait loin de s’éteindre. Symbole risible d’un catéchisme laïc aujourd’hui dévalué, Sully Prudhomme a entièrement sombré et son Vase semble brisé à jamais. De François Coppée, on ne lit plus que les éblouissantes chroniques. Elles ont évincé sa poésie du vieux Paris, qu’elles prolongeaient pourtant. Le seul des Parnassiens historiques à remonter aujourd’hui la pente est né, sujet espagnol, en 1842, aux abords de Cuba.

José-Maria de Heredia sort donc d’un purgatoire qui aurait beaucoup étonné Degas, grand admirateur des Trophées. Longtemps estompé par la réputation sulfureuse de sa fille Marie, ce poète de l’arrière-pays, un peu païen, nous est rendu, au centuple même, grâce à l’acharnement exemplaire de Yann Mortelette. Après avoir fait revivre le mouvement entier avec son Histoire du Parnasse (Fayard, 2005), il s’est lancé dans l’édition de la correspondance d’Heredia, presque 1 600 lettres inédites où l’homme et son époque frémissent à chaque page. Qui aurait deviné que le lent accoucheur de sonnets patiemment ciselés se doublait d’un épistolier aussi bavard? Le premier tome, dominé par les lettres à sa mère, Française de souche et de culture, nous fait assister à la naissance d’une vocation. Formé à Senlis entre 1851 et 1858, dans un collège strict, le bon élève va y découvrir la puissance des mots et le refuge qu’ils offrent aux sentiments interdits. Certains auteurs, Gautier et Baudelaire, semblent aussi subir les rigueurs du collège, que le jeune Heredia contourne en lisant Musset et Stendhal. Déjà il aime ce qui est « vrai  [dans] une forme enchanteresse ». Sa découverte de Leconte de Lisle en 1859 fait date, de même que son voyage en Italie, école des Chartes oblige, et sa fréquentation active des peintres. L’amitié de Lansyer, une des sensations du Salon des refusés de 1863, reste inséparable des premiers séjours en Bretagne. Ses lettres, éprises de sauvagerie, annoncent l’école de Pont-Aven et les émois d’Emile Bernard. Plus passionnant encore, le tome II brosse un paysage complet des «années parnassiennes», scandées par les publications éphémères du «groupe», la rupture de la Commune et le retour de la République qu’Heredia applaudit. En chemin, nous croisons aussi Stéphane Mallarmé que Gustave Moreau, Burty que le trop oublié Claudius Popelin, émailleur de rêve. Nous vérifions surtout la «pulsion de vie» d’un rentier épicurien, incapable de torturer notre langue, et qui avait horreur de se faire violence par amour de la poésie.

Stéphane Guégan

– José-Maria de Heredia, Correspondance. Tome I. Les années de formation 1846-1865 ; Correspondance. Tome II. Les années parnassiennes 1866-1876, édition établie, présentée et annotée par Yann Mortelette, Honoré Champion, 91€ et 115€. Chaque volume bénéficie d’un longue et passionnante préface, premières pierres d’une biographie renouvelée, enfin possible.

Les liens sont nombreux qui unissent l’esthétique parnassienne et les peintres néo-grecs, comme le rappelle avec justesse et finesse l’exposition que leur consacre Cyrille Sciama. Ayant contribué au catalogue qui l’accompagne et la complète à bien des égards, je laisserai à d’autres le soin de dire combien le sujet est enfin traité sans jamais céder au plaisir naïf des réhabilitations réparatrices. Vers 1848, mû par de semblables choix politiques et esthétiques, Leconte de Lisle a frotté son hellénisme républicain au phalanstère de la rue de Fleurus (là où Gertrude Stein devait s’établir un demi-siècle plus tard!). Le poète des Poèmes antiques s’était donc rapproché de Gérôme, Picou, Hamon, Boulanger et Toulmouche à l’heure de leurs premiers éclats. L’exposition, preuves à l’appui, rappelle combien la lecture de Gautier et Banville contribua à la cristallisation de la dissidence antiacadémique des Néo-Grecs. On voit, à Nantes, l’exemplaire des Stalactites de Banville qui a appartenu à Gautier ! On y voit aussi, bien entendu, l’un des chefs-d’œuvre de Gérôme, son Prisonnier du Salon de 1863, tout parfumé de farniente sadique. Cinq ans plus tard, à la demande de Catulle Mendès, L’Artiste publiait le poème d’Heredia qui en propose une transposition poétique. À dire vrai, il s’agit d’un jeu à trois. Car Heredia ne se contente pas d’une simple ekphrasis. Il s’appuie aussi sur le commentaire que Gautier avait donné du tableau en 1863, et le met en mouvement à travers un sonnet qui suit mollement le courant du Nil. Le tableau de Gérôme, où un jeune mercenaire albanais raille le prisonnier en question, réserve une autre surprise. Il en dit long sur la sagesse piégée des Néo-Grecs. Cyrille Sciama a démontré, en effet, que le peintre y réglait ses comptes avec son second maître, Charles Gleyre, dont l’atelier devait accueillir Renoir, Bazille et Monet. Bref, l’homme ficelé symboliserait l’autorité abattue du professeur ! Quant au jeune Albanais railleur, autoportrait latent de Gérôme, Gautier le dit «férocement efféminé» en 1863. Aveu d’androgynie conforme à la thèse que je soutiens dans le catalogue. SG // La Lyre d’ivoire. Henry-Pierre Picou et les Néo-Grecs, ouvrage collectif sous la direction de Cyrille Sciama et Florence Viguier-Dutheil, Le Passage, 32€. .

Nous abordons, évidemment, le cas Gérôme dans nos Cent tableaux qui font débat (Hazan, 39€), livre qui a fait l’objet de deux émissions :

– Frédéric Bonnaud, Plan B pour Bonnaud, Le Mouv’, 15 décembre 2013, 11h

– Kathleen Evin, L’Humeur vagabonde, France-Inter, 24 décembre 2013, 20h

Cocteau ou tard

«Ne pas rater le dernier acte de sa vie.» Cocteau, en 1962, n’a plus le choix. Ou plutôt, à 73 ans, il fait celui de la virilité, encore et toujours. La mort vient mais il refuse de lui ouvrir sa porte. Habitué à contrôler sa «difficulté d’être», il repousse tout ce qui pourrait l’augmenter. Il nous a prévenus dès 1945: «la vie d’un poète est chose atroce». Inutile d’y ajouter. Le dernier volume du Passé défini s’interrompt le 11 octobre 1963, deux jours avant que Cocteau ne rende l’âme. Son indispensable journal le montre malade, aux prises avec les vertiges et les médecins, il ne le montre jamais désemparé, abattu, face à l’inéluctable. La mort n’est rien, dit Cocteau, c’est mourir, l’ennuyeux. La mort des amis seule l’atteint, celle de Francis Poulenc, qui emporte avec lui les chaudes années 1920, ou celle de Pierre Benoît, piètre écrivain mais ami infaillible. La folle embardée de Nimier, par contre, l’affecte moins qu’elle ne l’étonne: «C’est à peine croyable, car Nimier faisait peu penser à la mort. Il était vif dans tous les sens du terme et même dans le sens le plus détestable: une malice très proche de la méchanceté. Intelligence, arrogance, inculture.» L’éloge funèbre, même pour soi, est marqué au fer rouge. Cocteau réserve ses larmes au cher Paul Morand qui a perdu un fils en Nimier… Quand le tour de Braque arrive, Cocteau salue le sage, et donc le peintre inaccessible au désordre qui lui semble indispensable au génie. L’horreur, bien sûr, serait de voir s’effacer Picasso: «on ne peut imaginer que la mort ose le prendre. Il est une forme intense de la vie contre toutes les formes de la mort.»

Ce que traduisent les ultimes pages du Passé défini, c’est une terreur bien ancrée de la solitude. Cocteau peut s’étourdir au milieu des têtes couronnées et de la jet set, il a besoin des preuves d’amour du dernier carré. En fait de fidélité, Édouard Dermit l’emporte haut la main sur Jean Marais, dévoré par sa carrière de star. On sait que la désertion de Francine Weisweiller fut vécue comme une trahison autrement traumatisante. Certains jours, la conscience de sa supériorité et le rôle qu’il joue quai Conti, lors notamment de l’élection de Jean Paulhan, ne lui font pas une armure suffisante. Il s’abrutit alors d’écritures de toutes sortes, préfaces et articles encadrant le sublime Requiem, qui lui vaudra une lettre non moins sublime de Charles de Gaulle. «Je n’envisage plus le travail que sous forme d’une hypnose me permettant d’oublier ce qui se passe partout sur la terre.» Harcelé par le fisc, Cocteau a doublement besoin de travailler; il ne déteste pas, du reste, se donner le spectacle de sa sûreté de main, à l’instar des peintres qu’il continue à voir, Georges Mathieu, Bernard Buffet et Picasso. Ce dernier ne caresse plus que ceux dont il n’est pas sûr. Cocteau n’a pas son pareil pour décrire le faux reclus de Notre-Dame-de-Vie et l’espèce de dictature qu’il exerce sur son entourage avec la complicité souriante de Jacqueline. Il n’est pas Prix Staline pour rien en 1962! Et Cocteau, qui redoute ses silences autant que sa cruauté, de définir ainsi l’insaisissable: «Sa gloire sera toujours de vaincre ceux qui s’imaginent être plus forts que lui.» Aimer Picasso, c’était bien défier la mort.

Stéphane Guégan

*Jean Cocteau, de l’Académie française, Le Passé défini, VIII, 1962-1963, texte établi et présenté par Pierre Caizergues, Gallimard, 35€. // Du même, Secrets de beauté, édition et présentation par Pierre Caizergues, Gallimard, 11€. Ce texte peu connu de 1945 réaffirme le droit du poète à ne pas s’expliquer, ni à dévoiler ses recettes de cuisine. Au milieu d’aphorismes («Poème sang du silence.»; «Un chef-d’œuvre est une bataille gagnée contre la mort.»; «Les poètes doivent craindre l’adjectif comme la peste.»), il revient constamment à Picasso, «sa primitive» et constante passion.

– Pascal Fulacher et Dominique Marny, Jean Cocteau le magnifique. Les miroirs d’un poète, Gallimard/Musée des lettres et manuscrits, 29€.
Comme Vigny, Hugo, Gautier, Baudelaire et Rimbaud, Cocteau était de ces poètes qui font image de tout. Écriture et dessin chez lui se prolongent l’un l’autre. Raison pour laquelle les envois et dédicaces de Cocteau ont la faveur des bibliophiles. Gérard Lhéritier, dont la passion est connue pour ces petits trésors, a associé son musée au cinquantenaire de la mort du poète. Le livre qui accompagne cette exposition fait la part belle au théâtre et au cinéma dont Cocteau, sous prétexte de rajeunir le merveilleux à la française, fut l’un des grands réinventeurs. La vie elle-même serait atroce, pour employer un de ces mots d’élection, si elle ne ressemblait pas de temps à autre à une scène où le rêve prend corps. Il est ainsi frappant de voir comment Cocteau contrôle sa propre image, brouille personne et personnage en permanence. Son usage hollywoodien de la photographie nous ramène à Picasso auquel le manuscrit autographe de L’Ange Heurtebise aurait tant plu. L’exposition du musée des Manuscrits fermera ses portes le 24 janvier 2014. Ce serait un crime atroce de ne pas s’y rendre avant cette date fatale. SG

YO

 

Pas simple de saisir Picasso en déshabillé. Ne fut-il pas le champion des dérobades, le roi des silences commodes ou des aveux piégés? N’a-t-il pas été un docile et utile « compagnon de route » du PCF durant presque 20 ans? «L’œuvre qu’on fait est une façon de tenir son journal», confie-t-il, rusé, à Tériade, en juin 1932. Mon œil! De son vivant, en dehors des femmes qui surent voir clair et accessoirement lui rendirent la monnaie de sa pièce, on tenait ses paroles pour vérité d’Évangile. Et sa mort, en 1973, n’a pas toujours libéré la langue des témoins et des spécialistes, trop heureux de nous endormir de légendes et de mots historiques. Du genre: « Guernica, c’est vous », prétendument lancé à un soldat allemand de passage dans l’atelier des Grands-Augustins durant l’Occupation… Le mythe tient bon et profite au marché. Nu au plateau de sculpteur s’est vendu 106 millions de dollars en mai 2010 chez Christie’s New York. Ce n’est pourtant pas le plus beau des nus de Marie-Thérèse, l’un des points culminants de son Éros le moins convenable et donc le plus irrésistible. Qui nous fera croire que l’acheteur de cette toile ne s’est pas offert aussi un fragment de la vie amoureuse du maître ? Coup double. Sous le masque de l’éternité, et l’œil des photographies dont il détourna la magie glamour, Picasso reste maître des apparences.

En France plus qu’ailleurs, plus qu’aux États-Unis par exemple, il est rare qu’on dépoussière la biographie autant que l’exige l’analyse d’une œuvre qui s’est voulue constamment autobiographique et engagée. L’annonce du livre d’Olivier Picasso ne pouvait que nous mettre l’eau à la bouche. Réaction normale à son sous-titre: en fait de «portrait intime», Olivier Picasso pousse rarement l’investigation aussi loin qu’à travers son premier et meilleur chapitre, celui qu’il consacre aux femmes, à «l’insatiable besoin de séduction» du peintre et, mieux, à son goût des «arrangements polygames». Incapable de tourner autour du pot, le petit-fils de Marie-Thérèse sait que l’amoureux et le minotaure ne se confondaient pas nécessairement, il sait aussi que le «monstre» (sa grand-mère dixit) rêvait d’un château, dans quelque Andalousie restée arabe, où il lui fût permis d’enfermer chacune de ses femmes pour les voir séparément et les tenir sous clef. Les grands volages, blessure secrète, n’aiment pas qu’on les trompe avec une autre… Olivier Picasso, impressionné par son indépendance, signe aussi de très belles pages sur Françoise Gilot, complice des années les plus problématiques de l’inspiration picassienne. Celles où Picasso, homme et pinceau, sert trop servilement l’anti-américanisme du PCF. Il y aurait beaucoup à dire sur le chapitre consacré aux idées et à l’action politiques de Picasso, à son anarchisme de jeunesse, son attentisme (digne et respectable) sous l’Occupation, puis son instrumentalisation communiste. Disons que l’auteur ne pas tiré de sa lecture de Steven Nash, Robert Rosenblum et Gertje Utley tout ce que contient leur incomparable apport sur les années 1930-1960. Les pages terminales sur la famille et notamment le suicide de sa grand-mère sont aussi justes, neuves parfois, qu’émouvantes. Stéphane Guégan

– Olivier Widmaier Picasso, Picasso. Portrait intime, Arte Editions/Albin Michel, 35€

Le livre de Germain Latour, Guernica. Histoire secrète d’un tableau (Seuil, 21€), est loin d’apporter à son lecteur la moisson d’informations inédites que son titre promet. C’est que le destin du tableau, après la mort de Picasso et de Franco, l’intéresse plus que l’œuvre lui-même. Choix recevable, du reste. Germain Latour n’est pas le premier à noter que le peintre, si favorable fût-il aux Républicains espagnols, n’apporta pas à leur cause l’engagement total qu’ils en attendaient. C’est Zervos qui part en Espagne fin 1936, pas lui, alors qu’on l’a bombardé directeur en titre du Prado! Picasso, on le sait, n’avait pas l’âme d’un Hemingway ni même d’un Malraux. Peut-on pour autant minimiser la portée de Songes et mensonges de Franco? De l’argent qu’il fit verser aux combattants et aux réfugiés? Et de Guernica, quel que soit le retard pris dans la réalisation de cette commande officielle, dûment payée 150 000 francs de l’époque? Malgré son souci documentaire, Germain Latour ne s’est-il pas laissé emporter par son désir de polémiquer autour du plus grand peintre du XXe siècle, d’un tableau unique et de l’affaire de sa restitution? Un rien condescendant à l’égard des vrais historiens de l’art, qu’il est loin de tous citer (les publications américaines les plus sérieuses des quinze dernière années sont ouvertement absentes de la bibliographie), il commet en chemin des erreurs factuelles plutôt désagréables. Exemples: Picasso n’a pas rencontré Marie-Thérèse en 1927 «rue La Boétie» (p.45) et c’est le Petit Palais – non le musée d’Orsay – qui fut le lieu de la rétrospective José Maria Sert en 2012 (p.92). SG