RETOUR DE FLAMME

9782754811514Le pape François sera donc sorti du silence douze jours avant que le centenaire du génocide arménien ne soit célébré à travers le monde libre, France comprise. Ces massacres, a-t-il souligné, eurent le sinistre privilège de jeter sur le XXe siècle une précoce tache de sang. Étrange baptême, on en conviendra. Rappelons toutefois que le carnage débuta dès les années 1894-1896 et n’émut guère la classe intellectuelle française en dehors de Jaurès, Clemenceau et du grand Péguy, celui qu’Alain Finkielkraut nommait le fier «mécontemporain» dans son beau livre de 1991. D’emblée, ce génocide encore balbutiant confrontait la vieille Europe aux apories d’une politique étrangère longtemps favorable aux Ottomans. La guerre de 14 allait changer la donne! Mais le mal était fait. Animée par le refus d’un mutisme qui n’a que trop duré, la déclaration solennelle du pape dit peut-être autre chose des victimes de ce premier nettoyage ethnique, à grande échelle, du siècle de fer. Déportations et exécutions sommaires n’ont pas seulement frappé des chrétiens, elles ont tué des catholiques parmi cette masse de femmes, d’hommes et d’enfants ballottés entre les promesses des uns et la haine des autres. Sous prétexte d’en finir avec l’ennemi intérieur et l’allié potentiel des Russes, le djihad fut donc décrété contre eux fin 1914, à la faveur du rapprochement «objectif» entre les Jeunes-Turcs et l’autorité musulmane.

ob_789e6e_armenie-650pxLa suite, on la connaît, ou plutôt on devrait la connaître. Le pape François en douterait-il avec raison? S’il convient de se prémunir de toute comptabilité, en matière de mémoire génocidaire, il n’est peut-être pas déplacé de souligner combien la presse, ces derniers mois, se sera montrée peu diserte sur le sujet. Qu’eût-ce été sans la sortie de la somme de Raymond Kévorkian? Pour le dire comme Laure Marchand et Guillaume Perrier, dont nous avons glosé le livre précédent, le drame arménien occupe le débat contemporain de manière fantomatique. Sa présence y est faite d’étranges absences et de tenaces omissions. Mais à quelque chose malheur est bon, disait Voltaire, très relu en ce moment. L’évanescence mémorielle qui s’attache aux Arméniens a des vertus romanesques puisqu’elle pousse certains créateurs à retrouver le chemin d’un passé criblé de silences. Le cinéma et la littérature actuels nous l’ont prouvé maintes fois. La bande dessinée, sauf preuve du contraire, s’y était peu aventurée jusqu’au présent album, où s’inverse l’exode qui conduisit des milliers d’exilés à Marseille après 1920, «sans retour possible», disaient leurs passeports. Indésirables en Turquie, ils allaient devoir se faire accepter des Français. La démographie actuelle signe leur insertion réussie: 10% des Marseillais descendent de ces parias! Et les plus jeunes ne craignent plus de briser l’interdit, ils reviennent au «pays», à la rencontre de leur histoire et des Arméniens turquifiés, sur lesquels la vérité se fait petit à petit. On croirait que Thomas Azuélos a voulu traduire cette complexité graphiquement, il mêle les styles, emprunte au Karagöz cher au Théophile Gautier de Constantinople et creuse son image de multiples profondeurs. Celle du temps n’est pas la moins belle. Stéphane Guégan

– Laure Marchand et Guillaume Perrier et Thomas Azuélos (dessins et mise en couleur), Le Fantôme arménien, Futuropolis, 19€.

LES DEUX ETAGES DU TEMPS

054L’immense nostalgie qui a toujours porté Marc Fumaroli vers les sociétés savantes du premier XVIIe siècle français devait fatalement accoucher du beau livre que nous avons aujourd’hui entre les mains. Son horreur de la culture d’État, des Trissotins de cour, des imposteurs à réseaux, appelait cet éloge enflammé de la République des Lettres, puissance spirituelle étrangère aux religions et pouvoirs institués, quand bien même elle entendait, et entend encore, agir sur l’Église et la puissance publique par ses lumières héritées de l’Antiquité. Ils furent vite taxés de libertinage ces hommes qui aimaient à se réunir sous Louis XIII et Louis XIV, loin des dorures et du pédantisme, pour le bonheur de peser et penser ensemble la réelle valeur des idées et des livres. Car la conversation honnête, à laquelle Marc Fumaroli consacre le cœur de son ouvrage, est l’indispensable dynamique de ces réunions peintes par Le Sueur et Poussin. Proches à la fois des académies de la Renaissance et du troisième cercle de Pascal, elles ont inventé le gai savoir et réaffirmé sans cesse sa règle fondamentale, la libre érudition, c’est-à-dire l’intelligence affranchie des tutelles universitaires et royales, quelque part entre le miracle de Gutenberg et le Collège de France de François Ier. Un tiers-état peu ordinaire, en somme.

gallimardComment participer au monde, accepter certains liens de vassalité, sans s’y laisser enchaîner, tel est bien le paradoxe que les libertins du XVIIe siècle eurent à affronter et incarner sous leurs charges variées. Ce qu’écrit Fumaroli de Philippe Fortin de La Hoguette, figure oubliée du panthéon qu’il rajeunit, vaut pour les frères Dupuy et le grand Pereisc, relation épistolaire de Rubens, voire les écrivains pensionnés, de Racine à Perrault : «Fortin n’est pas cependant Balthasar Gracián, et il ne propose pas à ses “enfants” la tension solipsiste du “héros” ou de l’“homme de cour” espagnols. S’il veut la liberté, jusque dans les liens du monde, il veut aussi qu’elle soit partagée par des frères d’âme. La lecture, la méditation, la prière soutiennent dans la solitude celui qui participe à la cour sans y mettre son cœur.» Sociabilité et même citoyenneté idéales, elles font de la rencontre rituelle leur espace actif et leur symbole. Paris n’en est que l’un des foyers, à côté d’Amsterdam, de Londres et même d’Aix… La poste aidant, l’Europe entière se voit irriguée par la «solidarité encyclopédique» dont le XVIIIe siècle va élargir les points d’appui et durcir les fins. Aussi le bilan de Marc Fumaroli est-il plus international que celui de René Pintard, son illustre prédécesseur. En cette année Barthes, pourquoi ne pas avoir une pensée pour Pintard et sa grande thèse sur les libertins français antérieurs à Louis XIV? Publié en 1943, date qui fait rêver, ce livre monumental, si proustien de ton, remontait les siècles sur les traces du paradis perdu. Sa morale éclaire cruellement notre époque, tiraillée entre l’amnésie, le conformisme et l’intolérance. Pour échapper à ces Parques trop actuelles, nous dit Marc Fumaroli, il faut savoir vivre sur «deux étages du temps».

EdwardsNe serait-ce pas un signe d’élection que la capacité à se dédoubler dans la fidélité à soi? On le croirait volontiers à lire le discours que Marc Fumaroli, toujours lui, prononçait en mai dernier lorsqu’il remit à Michael Edwards l’épée qui complétait son uniforme, dessiné par David, de nouvel académicien. Menacée de toutes parts, la lingua franca est évidemment heureuse d’avoir gagné à sa cause un Anglais qui la sert si bien. Michael Edwards, n’ayant jamais séparé histoire et pratique littéraires, a donc adopté une autre langue que la sienne, pour la faire sienne justement, et y découvrir les raisons profondes de son attirance précoce pour le théâtre et la peinture du XVIIe siècle, dont il ne détache pas d’autres passions françaises, Villon et Manet parmi d’autres. Le 21 février 2013, il succédait à Jean Dutourd sous la Coupole. Le chassé-croisé n’aurait pas déplu à l’auteur d’Au bon beurre et des Taxis de la Marne, aussi anglais de cœur que Michael Edwards est français… Tout discours de réception ressemble aux dialogues de Fénelon. La mort y suspend son vol. Les âmes se parlent dans l’éternité d’une sorte de conversation amicale enfin renouée… L’une devient le miroir naturel de l’autre. Il arrive, bien sûr, que la rhétorique l’emporte sur la complicité affichée. Ce n’est pas le cas ici. Michael Edwards prend un plaisir évident à saluer l’écrivain inflammable du fauteuil 31, les choix qu’il fit sous la botte, l’alliance d’aristocratisme, de bonté chrétienne et d’humour rosse qui l’apparentaient à son cher Oscar Wilde. On ne lit plus guère les Mémoires de Mary Watson et l’on a tort. Dutourd réussissait le tour de force d’une métempsycose parfaite, entraînant derrière lui Whistler, Mallarmé et Verlaine, plus vivants que jamais. Avec son allure de pilote bougon de la R.A.F, Dutourd fut moins le décliniste dont on plastiqua l’appartement un 14 juillet, bel élan républicain, qu’un résistant à l’avachissement général. Un libertin Grand siècle, à sa manière. Stéphane Guégan

*Marc Fumaroli, La République des Lettres, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 25€

*Discours de réception de M. Michael Edwards à l’Académie française et réponse de M. Frédéric Vitoux, Éditions de Fallois, 13€

VitouxDans sa réponse à Michael Edwards, Frédéric Vitoux fait état, élémentaire politesse entre immortels, de ses lectures anglaises et du bon accueil que notre pays à toujours réservé à la «perfide Albion» en matière de littérature. Pour le reste, nous le savons, c’est une autre affaire… Le fait est que nous chérissons Shakespeare, Byron, Wilde et quelques autres comme s’ils étaient des nôtres. Et Vitoux, entre autres correctifs, de dépoussiérer l’idée fausse qui veut que les Français n’aient pas compris, ni admis, le créateur d’Hamlet avant 1820. Voltaire et Ducis ont ouvert la voie à Stendhal plus que ce dernier, romantisme oblige, ne souhaitait le reconnaître. Mais Vitoux, of course, ne lui en tient pas rigueur. Le polémiste et sa furia milanaise appartiennent à ses grandes admirations. Au fond de son cœur, certains le savent, brillent et brûlent la lueur de trois hommes, et de trois muses peu étanches: Rossini, Stendhal et Manet n’auront pas cessé de franchir les lignes de la vie sans crier gare. Les deux étages du temps, ils ont connu, un pied dans le siècle, l’autre on ne sait où. Les personnages des Désengagés ont aussi beaucoup mal à rester en place, à s’adapter et s’enrôler. Comme le roman n’a pas été inventé pour tout dire de ses héros, celui de Vitoux respecte leur clair-obscur malgré les appels de la grande histoire. Le chahut de Mai 1968 s’apprête à déferler et libérer son verbe assourdissant, Octave, Marie-Thérèse et Sophie n’y prêtent guère plus d’attention que ça. Une Révolution, ce chahut en blue-jeans? D’ailleurs, ils n’en ont pas besoin pour faire l’amour quand ça leur chante et avec qui ça leur plaît. La musique, les livres, l’alcool les rapprochent ou les séparent avec une liberté nécessairement insolente. Jeunes ou moins jeunes, ils sont des enfants de Mai, sans le savoir, ils n’ont donc pas besoin de le hurler. Les anathèmes de l’après-guerre et le naufrage algérien leur semblent si loin… Bien que drapé dans sa bonne conscience contestataire, Mai 68 marque, sans le savoir non plus, la fin des engagements de grand-papa. André Breton a cassé sa pipe à temps, à temps pour ne pas subir ce qu’Aragon, Sartre et même Debord vont endurer. Vitoux, bon observateur des illusions et des passions de ce printemps éruptif, les peint à distance, depuis le milieu littéraire des années 1960. On en retrouve ici l’ambiance, les couleurs, le ton, les rites et ses camaraderies latouchiennes dans un livre qui doit plus à la nouvelle vague qu’au nouveau roman. Les plus malins en démasqueront les clefs, les autres n’auront qu’à se laisser porter par un récit vif et drôle, où la nostalgie des anciens combattants serait de mauvais goût. SG // Frédéric Vitoux, Les Désengagés, Fayard, 20€

cvt_Sous-lecorce-vive--Poesie-au-jour-le-jour-2008-2_1448Michel Butor est un admirable poète. Mais qui le sait en dehors de ses amis ou des artistes à qui il adresse ses vers libres en manière d’hommage ou de préface? Certains ont jugé presque criminelle cette confidentialité, contraire à leur évidence allègre ou malicieuse, et on les comprend. La bonne poésie, ont estimé Marc Fumaroli et Bernard de Fallois, est devenue chose trop rare pour ne pas en faire profiter un plus large lectorat, en manque de ces musiciens des mots qu’on disait bénis des dieux au temps de Gautier et Baudelaire. Étrangement, bien que Butor rime peu et refuse le carcan du sonnet, sa poésie n’est pas sans faire penser à celle des années 1850-1860. Nul symbolisme obscur, une légère ivresse du sens et des sens, aucune pesanteur. Quelque chose de très français nous ramène aux charmeurs de silence et aux fantaisistes, Villon, Marot, le trop oublié Germain Nouveau et Apollinaire, voire Banville, dont Butor, joli clin d’œil, cite avec sérieux le Traité de versification pour excuser ses «licences». Le mot sent la politesse des vrais inspirés, ceux qui font chanter leur verbe à la bonne hauteur et tirent le merveilleux d’un rien. «À travers les grands arbres / le ciel a rajeuni». Cette jeunesse du monde est le privilège des fils d’Apollon, aurait dit Banville. SG / Michel Butor, Sous l’écorce vive. Poésie au jour le jour 2008-2009, avant-propos de Marc Fumaroli, éditions de Fallois, 20€

Heureux qui comme…

Chateaubriand ne fut pas le premier Occidental à aller chercher en Amérique et en Orient des «tableaux» pour en colorer sa prose poétique et la décentrer. Mais son prestige aux yeux des jeunes romantiques n’avait pas d’égal. Il incarnait avec panache l’homo viator, tendu entre l’expérience existentielle, l’invention d’une écriture et les attentes d’un public de plus en plus sujet au «tourisme». Les très nombreux récits de voyage de Gautier, que François Brunet réexamine dans un livre précis et sympathique à son objet, ont été longtemps tenus pour un des sommets de l’œuvre. Baudelaire, en 1859, leur attribuait une double vertu, la beauté du texte donnant accès à une sorte d’intelligence cosmopolite des cultures étrangères. Puis vint la nette désaffection du premier XXe siècle: Gautier et ses vagabondages ne semblent plus alors assez «investis», enchanteurs ou caustiques, au regard de Lamartine, Nerval ou Flaubert. Depuis les années 1970, heureux coup de balancier, notre époque les redécouvre, au sens plein, et leur reconnaît à nouveau une valeur de vérité intacte sous la flamboyance et l’humour. Peut-être le charme et l’unité de ce corpus hétérogène, dont Brunet éclaire les composantes et les constantes sans niveler leur vitale inspiration, viennent-ils de la répugnance de l’écrivain à céder aux clichés du genre et au conformisme de ses contemporains, aussi soucieux de flatter l’Européen que d’embellir déjà les saintes altérités.

Parce qu’il estimait que la vie ou l’art n’avaient pas à se justifier, Gautier partait pour partir et voyagea pour voyager. Peu porté à la prédication, se fiant au hasard plus qu’au Baedeker, il n’emportait avec lui que ses lecteurs et un ou deux compagnons. La pérégrination solitaire heurtait son hédonisme et ses convictions. Impossible de s’exposer seul aux surprises du monde et aux aléas de l’ailleurs. La polyphonie lui apparaît conséquemment comme une nécessité de l’écriture viatique, l’objectivité du reportage ne pouvant s’entendre qu’à travers une subjectivité assumée. La diversité du réel, objet premier du récit, surgit de la diversité des perceptions. Si Gautier pratique la rupture de ton et de mode en émule de Sterne et de Heine, il ne dissocie pas l’exploration de l’expression, fût-elle tributaire de son goût de l’intertextuel et de l’auto-textuel. Lui qui intimait aux peintres d’aller parcourir la planète afin d’en fixer une image la plus exacte possible, et se comparait à un «daguerréotypeur littéraire», n’a jamais prétendu à quelque virginité optique ou plastique que se soit. Comme le souligne Brunet après d’autres, la langue inimitable de Gautier est riche d’allusions et de moqueries envers le flux d’imprimés et d’images que suscite et nourrit le nomadisme des modernes. Nul hasard, Chateaubriand le dispute à Hugo, celui des Orientales et du Rhin, dans ce jeu référentiel incessant, qui n’efface jamais toutefois la volonté de dire le divers. En 1837, faisant part à Mme Hanska de son regret de ne pas avoir franchi les Alpes avec le cher Gautier, Balzac pouvait écrire: « L’Italie y a perdu, car c’est le seul homme capable d’en dire quelque chose de neuf et de la comprendre. »

Dire pour comprendre donc, au point que Brunet, après avoir retracé les différents itinéraires de Gautier, s’intéresse à la complexité des motivations et des enjeux qui déterminent le texte par-delà son apparente désinvolture. Dès les Poésies de 1830, on le sait, l’image hugolienne de Mazeppa agit sur son tempérament casanier comme un memento vivere, et donc comme un memento movere. L’envie de voir des «sites nouveaux», de suivre l’hirondelle, prît-elle la forme d’une femme, et de «faire confiance à l’imprévu» ne le lâchera plus. S’agissant de voyages que Gautier eût été en peine de financer lui-même, Brunet fait la part des pulsions et des contraintes avant de souligner comment cette prose obligée déjoue sans cesse les attentes de ceux auxquels elle était destinée. Mais, on le sait, le lecteur n’aime rien tant que de pas être pris pour un abonné facile à combler. Gautier le savait, qui n’a jamais ménagé son auditoire. En plus de chahuter les registres, il se plait à déhiérarchiser ses descriptions, changer de focale, congédier toute fausse neutralité en se mettant en scène ou en jetant quelques notes discordantes. Cela vaut pour les pauvres de Londres, les couacs de l’Algérie coloniale ou l’irritante claustration où la Turquie tient ses femmes. Et cela vaut pour l’intrusion fréquente du monde moderne, dont Gautier très vite ne fait plus le repoussoir du paradis d’avant.

Cette attention positive au présent s’oppose à la valorisation émue du passé, objectif déclaré des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, l’un des étendards de la «nouvelle sensibilité» sous la Restauration et l’une des matrices de la nouvelle littérature. L’entreprise éditoriale était sans précédent, bien qu’on songe au souffle chaud de la Description de l’Égypte de Denon face aux 22 forts volumes dûment rangés dans le meuble austère de la fondation Taylor. S’y regroupent presque militairement trois mille lithographies, produites entre 1820 et 1878, par une armée d’artistes lancée sur les routes de la vieille France. Si l’image devance le texte et fait de chaque livraison une pierre du grand édifice final, les mots rivalisent avec la gravure qu’ils accompagnent et «illustrent», comme l’aurait dit l’Éluard des Mains libres. Là réside, comme la belle exposition du musée de la vie romantique permet de le saisir, l’une des singularités de cette aventure où le baron Taylor, futur introducteur d’Hernani à la Comédie française et de l’Espagne au Louvre, joua un rôle central. Meneur d’hommes exceptionnel, mais lucide quant à son génie propre, il abandonne d’abord la plume à son ami Nodier. Aussi les deux premiers volumes sont-ils les plus accomplis, poétiquement, de l’ensemble: « Ce n’est pas en savants que nous parcourons la France, mais en voyageurs curieux des aspects intéressants, et avides des nobles souvenirs. […] Ce voyage n’est donc pas un voyage de découvertes; c’est un voyage d’impressions.» Pour avoir fréquenté le cénacle de Nodier, que l’exposition fait revivre avec esprit, Gautier n’eut pas trop de mal à défier le lyrisme sentimental des Voyages au profit d’une approche moins nostalgique et plus sensuellement hétérogène de ses longues promenades. Stéphane Guégan

*François Brunet, Théophile Gautier, écrivain voyageur, Honoré Champion, 90€.

*La Fabrique du romantisme. Charles Nodier et les Voyages pittoresques, Musée de la vie romantique, 18 janvier 2015. Excellent catalogue sous la direction de Jérôme Farigoule, Paris-Musée, 30€.

D’autres voyages, d’autres voyageurs…

La très active société des Amis de Chassériau nous avait alléché avec l’annonce d’une «correspondance oubliée», laquelle devait contenir des lettres de Gautier et d’Alice Ozy, qui fut la maîtresse «tarifée» des deux hommes. On vient, en effet, d’exhumer des cartons familiaux plusieurs centaines de documents. Un grand nombre d’entre eux, confiés par le baron Chassériau à Léonce Bénédite, avaient déjà été exploités et cités dans la monographie de ce dernier. Connues sont aussi les lettres adressées à Gautier et celles d’Alice, toutes postérieures, comme on sait, à la mort précoce du peintre, et dictées par le désir de contrer les révélations désobligeantes des Choses vues de Hugo. De l’inédit, ce volume en propose beaucoup néanmoins; il touche souvent aux liens essentiels que l’art et la carrière de Chassériau nouèrent avec l’ancienne administration impériale et certaines des personnalités les plus impliquées dans la colonisation de l’Algérie. Pour ne citer qu’un exemple éloquent, on voit Henry Guillaume, qui avait été de l’expédition de Saint-Domingue en 1802, s’enquérir plusieurs fois des travaux du jeune prodige. En mai 1837, il demande ainsi à Frédéric Chassériau si son frère a enfin mis à exécution l’«envie de faire un tableau du débarquement à Marseille des Kabaïles [sic] envoyés d’Afrique par le maréchal Bugeaud». Bien avant de débarquer lui-même en Algérie, bien avant ses premiers chefs-d’œuvre inspirés par les populations arabe et juive d’Alger et de Constantine, Chassériau cède à son attrait pour les ressortissants de la seconde France. La fronde vibre déjà du jeune romantique envers Ingres, qu’on comprend mieux à la lecture du volume. De lettre en lettre, c’est aussi le réseau social, très utile et plutôt flatteur, de l’artiste qui reprend forme et s’offre à nous hors du manichéisme des historiens. L’annotation des lettres, partant,  pourrait être plus nourrie, il faudra aussi la nettoyer de quelques coquilles. L’une d’entre elles porte sur Louis de Cormenin, non pas le père comme indiqué, mais le fils, qui écrit à Chassériau peu de temps avant le décès du pourvoyeur de belles orientales: «Je désirerais de vous une tête de femme arabe sur un panneau de bois.» Gautier avait croisé Cormenin, à Oran, en août 1845 et traversé l’Italie à ses côtés, cinq ans plus tard. Il devait lui écrire en 1862: «J’ai passé avec toi les jours les plus heureux de ma vie.» Le génial Chassériau tenait aussi une place dans cette amitié inaltérable. SG // Théodore Chassériau, Correspondance oubliée, édition présentée et annotée par Jean-Baptiste Nouvion, Les Amis de Théodore Chassériau, 2014, 19€.

C’est la grandeur de Stendhal de pouvoir être lu en tous sens. Écrits «à bâtons rompus», à la manière d’une conversation de malle-poste, ses faux guides de voyage, ses «promenades», qui ont le caprice pour loi, conservent entière leur première fraîcheur, preuve de leur désobéissance à tout prêt-à-penser. Le lecteur serait mal inspiré de procéder autrement. Et Dominique Fernandez, aussi gautiériste que beyliste, en fait presque un impératif catégorique, nous encourageant à «pêcher ça et là ce qui nous amuse, sauter par-dessus ce qui nous amuse moins». Fernandez a raison aussi de désigner en Chateaubriand ce modèle admiré et haï d’une langue trop sublime à laquelle il faut tordre le cou. Dès son titre plein de dandymse anglais, Mémoires d’un touriste croise le fer avec l’Itinéraire de son aîné. La référence ne saurait être qu’une simple récusation camouflée en hommage. Sur la France où il nous entraîne, et où se rejoignent celle de Nodier, de son ami Mérimée et celle plus calculatrice de Balzac, auquel est rendu un superbe hommage, Stendhal pose le regard d’un aristocrate de cœur et de tête. S’il raille par convention la France boutiquière de Louis-Philippe, il accorde aussi à ces provinciaux obscurs, de temps à autre, l’énergie qui pousse l’Italien aux grandes choses. Les exilés de Paris, la crème d’entre eux du moins,  n’ont-ils pas des musées, n’aiment-ils pas la bonne peinture? Et notre cicerone, notre rude causeur de faire l’inventaire des bijoux à enfiler ici et là au collier de souvenirs. Les historiens de l’art ne devraient pas se contenter de ses Salons et de ses considérations italiennes de Stendhal. Ces Mémoires superbement spontanés, et qu’Albert Thibaudet comptait parmi les «quatre Stendhal à relire annuellement», déroulent une véritable galerie de tableaux. Delacroix trône au-dessus de la médiocrité ambiante. Mais on savourera aussi ce qu’il dit de La Mort de Féraud de Court ou de tel ami de Chassériau et de Gautier : « Poussin […] devrait bien enseigner à nos paysagistes à être moins pincés. Un seul que j’admire, fait reconnaître les arbres qu’il dessine; mais aussi M. Marilhat est allé étudier les palmiers en Arabie. » Bref, avec Stendhal en poche, la France n’a jamais été aussi exotique, aussi belle et étrangère à l’auto-dénigration romantique. SG // Stendhal, Mémoires d’un touriste, Folio Classique, Gallimard, avec une préface de Dominique Fernandez, de l’Académie française, 10€. Un index ne serait pas inutile… SG

 

 

 

 

 

T R I B U (T)

La revoilà la tombeuse, la dévoreuse, l’ensorceleuse, pour le dire comme Dominique Bona, qui consacre à Jeanne Loviton une biographie moins sévère que celles de ses prédécesseurs. Aurait-elle succombé à cette Calypso au physique ingrat qui injecta tant de passion dans le cœur de vieux écrivains qu’on lui pardonnerait presque le poison qu’elle y versait avec le même plaisir? Sans doute. Son livre brosse vivement, et vertement quand nécessaire, le portrait d’une séductrice ivre d’elle-même, plus maîtresse de ses transes que l’insatiable Giraudoux, et n’abandonnant qu’à de rares élus le privilège d’atteindre son cœur. Un seul parvint à la conquérir en totalité, à l’obliger à s’oublier, ce fut Robert Denoël, prédateur en tout, dont elle partageait la fougue naturelle, la frénésie sexuelle, le goût de la vraie littérature et la fascination des idéologies fortes. Qui dira le tropisme mussolinien de Jeanne, tôt contracté, et réchauffé plus tard entre les bras de Malaparte? Qui dira jusqu’où s’étendait son cercle sous l’Occupation quand, écrit Dominique Bona, elle continuait à brûler les planches du Tout-Paris et croquer hommes et femmes. Arrondissant les effets d’un divorce avantageux, ses affaires éditoriales l’avaient mise largement hors du besoin. La fête pouvait continuer. De temps à autre, elle y conviait Paul Valéry, qui aurait pu être son père et qui fut, par intermittences, son amant à partir d’un certain 6 février 1938, et non 1934, c’eût été trop beau.

Entre eux, d’emblée, il y a maldonne. Ils ne peuvent s’aimer du même feu. Valéry se sera pourtant dépensé en assauts virils, saine lubricité, attentions, tendresses, coups de main et, suprême hommage de cet éternel mallarméen, en poésies merveilleusement ciselées. L’Europe sombre, ses chères valeurs s’effondrent, et Valéry l’aura enregistré mieux que personne, lui pétrarquise comme un adolescent en verve et en manque, en attente de l’étreinte qui va le rendre à lui-même. Ces poèmes, chéris comme leur objet, il ne les a pas publiés. Et la mise en scène que donne Jeanne à leur rupture en avril 1945, coup de grâce précédemment évoqué ici, ne put qu’éteindre tout désir de donner à ses contemporains la jouissance d’en déchiffrer les aveux les moins impudiques. Bernard de Fallois, grand défenseur de la chose poétique, les a jugés dignes d’être lus et il avait bien raison de le penser. Offert en 2008 à la curiosité de celles et ceux qui avaient goûté à quelques miettes de la correspondance des deux amants, ce bouquet inespéré a la couleur de leur relation en dents de scie. Valéry, d’une plume toujours tenue, jamais égarée par la lave sensuelle qu’elle peine à endiguer, se fait ici Ronsard, Banville et Gautier, verlainise même, oubliant le conseil que lui donnait son ami Pierre Louÿs au tournant nouveau siècle. Si l’esprit ne manque jamais à ce prince de l’intelligence, l’ironie, et donc la lucidité, imprègnent aussi cette longue tresse amoureuse, qui procède du glissement des identités, de l’inversion du vide en plénitude, et de la souffrance en jouissance. Il va jusqu’à paraphraser Baudelaire et son Invitation au voyage. Mais le lecteur d’aujourd’hui songe moins à la douceur qu’à la douleur de fuir là-bas avec Jeanne la tueuse…

Cela dit, Dominique Bona a peut-être raison de nous laisser penser que le fiasco de cette idylle ne résulte pas seulement du cynisme et de la froide mythomanie de Lotiron. Valéry n’a-t-il pas cédé à l’illusion d’un dernier «grand amour»? Ne s’est-il pas laissé prendre au piège de son propre rêve? Du pur Mallarmé, en somme… De surcroît, ce n’était pas la première incartade que s’autorisait ce bon père de famille, marié à Jeannie Gobillard, la nièce de Berthe Morisot, depuis mai 1900. L’écrivain comblé d’honneurs, quarante ans plus tard, était loin de posséder le train de vie de sa dulcinée. Loviton roule carrosse quand lui et sa femme se déplacent en métro. Leur trésor à eux, c’est la sérénité domestique dont a besoin ce travailleur dur à l’effort, c’est aussi le couple que forment Julie Manet, la fille de Berthe, et Ernest Rouart. Tout ce petit monde, soudé par les souvenirs et une certaine idée de l’art français, constitue le phalanstère du 40 rue Villejust, qui a remplacé le libre amour par la libre pensée. Julie et Ernest ne sont pas seulement d’exquis voisins, ils vivent au milieu des tableaux et des chevalets, réconcilient bourgeoisie et bohème. La peinture moderne a trouvé ses dieux en Manet et Degas, deux aigles (surtout le premier) avec lesquels Henri Rouart, le père d’Ernest, a participé au siège de Paris sous l’uniforme (voir plus bas). «Heureux de peindre, insoucieux de gloire» (Paul Valéry), Henri sera ensuite de toutes les expositions impressionnistes, comme le rappelle l’astucieux hommage du musée de Nancy, où trois générations de Rouart viennent attester, chacune avec son style, la haine familiale du lâché et de l’informe.

Si Corot hante le premier, Degas et Caillebotte le second, Augustin est le plus séduisant des trois. Frédéric Vitoux note les dissonances holbeiniennes du petit-fils d’Henri. Sa musique, pour être moins déférente, réveille ici et là le souvenir des incursions de Manet dans les étranges songeries et mutismes de l’enfance. Le catalogue nancéen se referme sur un billet espiègle du fils d’Augustin, qui n’est autre que l’écrivain Jean-Marie Rouart. Écrivain de conviction et presque de contestation tant il lui a semblé impossible d’embrasser à son tour la marotte des pinceaux et de plier à la ligne dynastique son incurable romantisme. On entendra le mot dans ce qu’il possédait encore de fièvre magnétique pour un jeune homme, lecteur de Stendhal et de Drieu, se découvrant, vers 1960, une sévère dilection pour les femmes et la littérature. Ne pars pas avant moi – titre superbe soufflé par son complice Jean d’Ormesson – est une savoureuse boîte à souvenirs où circulent entre les hussards de l’époque, de Michel Déon à Nourissier, d’envoûtants parfums de femmes. On laissera à ses lecteurs le temps de découvrir par eux-mêmes le pouvoir des fringances de Miss Dior sur le bachelier sans bachot, un peu fauché, mais riche de son charme, et bientôt de sa vocation, dans le Paris pompidolien. N’était la tristesse qui sied aux hommes bien nés, et aux amoureux qui aiment à se «fondre dans la nuit», le roman de Rouart serait comme une Éducation sentimentale inversée, où le passage à l’acte, et non le renoncement, servirait de morale. Très Manet, au fond.

Stéphane Guégan

*Dominique Bona, Je suis fou de toi. Le grand amour de Paul Valéry, Grasset, 20€ // Paul Valéry, Corona et Coronilla. Poèmes à Jean Voilier, Editions de Fallois, 2008, 22€ // Les Rouart. De l’impressionnisme au réalisme magique, Musée des Beaux-Arts de Nancy, jusqu’au 23 février 2015. Catalogue sous la direction de Dominique Bona, avec des contributions de Frédéric Vitoux et Jean-Marie Rouart, Gallimard, 35€ // Jean-Marie Rouart, Ne pars avant moi, Gallimard, 17,90€

*Édouard Manet, Correspondance du siège de Paris et de la Commune 1870-1871, textes réunis et présentés par Samuel Rodary, L’Echoppe, 24€ // À tous ceux qui auraient envie de comprendre l’importance politique et esthétique que revêtent le siège de Paris et les lendemains de la Commune pour Manet, je ne saurais trop conseiller la lecture des lettres du peintre telles que Samuel Rodary vient de les éditer et de les commenter. Personne ne connaît aussi bien cette correspondance que lui. Il en détache pour l’heure la moisson de «l’année terrible». Elle devrait être prescrite à tous les écoliers de France. Avant d’en reparler, j’aurai le plaisir de présenter cette publication, mardi 25 prochain, salle Giorgio Vasari, à l’INHA et à 19h00, en présence de Samuel Rodary et de Juliet Wilson-Bareau, experte de Manet. SG

– Christel Pigeon et Gérard Lhéritier, L’Or des manuscrits. 100 lettres illustres et illustrées, Musée des Lettres et Manuscrits / Gallimard, 29€ // Parmi les merveilles du troisième volet de cette collection, indispensable aux amateurs de l’épistolaire, on notera la longue lettre (quatre pages aquarellées) adressée à Henri Guérard, le mari d’Eva Gonzalès, durant l’été 1880, par Manet… Cette perle a rejoint la fondation Custodia en 2002. Le temps passé et le temps (compté) de l’avenir la traversent joyeusement, et douloureusement. D’autres feuilles, où écriture et dessin ressoudent leur parenté profonde : Célestin Nanteuil à Marie Dorval en 1835, Nerval à Gautier en 1843, Gautier à Ingres en 1859, Derain à Cocteau en 1918, Duchamp à Yvonne Crotti en 1946. Que du très bon. SG

S.A.D.E.

Sade, bien sûr, dirait cette chère Annie Le Brun, qui manie le franc-parler comme d’autres le paradoxe. Elle est, toute de noir vêtue, la grande prêtresse du bicentenaire de la mort du marquis de Sade dont on pensait la cause entendue. Quelle erreur! Une nouvelle croisade, lancée par Michel Onfray en 2007, se plaît à tancer la mémoire de cet aristo qu’on dit indifférent à la cruauté avec laquelle il aurait traité les femmes et les hommes du peuple qu’il payait et pliait à ses monstrueux jeux érotiques. Les meilleures biographies, à commencer par le monument de Maurice Lever en 1995, ont dénoncé, inutilement semble-t-il, outre quelques légendes tenaces, les abus d’une interprétation trop littérale du texte sadien. Au diable la narratologie moderne, disent ses détracteurs vertueux, au diable la spécieuse distinction entre celui qui écrit et la voix du récit, au diable même la polyphonie de ces contes et romans brodés sur le mode du théâtre et de ces dialogues où la licence sourit parfois d’elle-même! Que nous font les dénégations de Sade et sa correspondance si fine, poursuivent ces Torquemada sûrs de leur droit à bouter hors de la littérature un roué à particule, que ses années d’emprisonnement n’ont pas absout. On noiera leurs vapeurs ridicules dans la liqueur ténébreuse de l’essai, flamboyant, qu’Annie Le Brun signait en tête des Œuvres complètes de Sade, voilà près de 30 ans, et qui, détaché, est devenu un livre à ranger parmi ceux qui nous rendent  sensible cette philosophie inversée.

Anniversaire oblige, la collection Folio rhabille aussi quatre de ses titres, nouvelles couvertures et étuis lestes (le mot désignait tout autre chose au XVIIIe siècle). La Philosophie dans le boudoir date de Thermidor pour ainsi dire, Sade sort de prison peu après que «l’infâme Robespierre» ait mordu la poussière. Sous couvert d’un demi-anonymat, puisque l’auteur masqué se dit être celui de la très «poivrée» Justine de 1791, Sade se livre à un double exercice. D’un côté, l’initiation de la tendre Eugénie, qui prend plaisir aux pires lubricités dans une sorte de crescendo verbal et phallique qui, miracle de l’art, ne dissipe jamais l’impression d’une délicieuse farce. «L’obscénité en moins, écrivait Yvon Belaval, on l’assimilerait à la comédie légère.» Où l’on retrouve la théâtralité centrale de Sade dont  il ne serait pas malvenu de jouer les pièces. Mais La Philosophie dans le boudoir contient aussi une étrange digression politique (Français, encore un effort…), où se fait jour un autre Sade, l’admirateur de Rousseau («un être de feu») et des penseurs de la morale naturelle. Ce qu’il faut entendre par là révolterait pourtant aujourd’hui jusqu’à nos hédonistes de service, si rétifs à un vrai divorce entre mœurs privées et ordre public. Je ne suis pas sûr que Sade y programme le rêve libertaire d’une société entièrement déliée, ce que Foucault aurait appelé avec son sens des nuances «la sortie de l’âge disciplinaire». Moins inconséquent que ses supposés émules, et faisant son miel de la tourmente révolutionnaire plus qu’il ne l’épouse, Sade se serait reconnu dans le bel aphorisme de Benjamin Constant, l’auteur d’Adolphe : «Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargeons d’être heureux.»

De la prison, au reste, Sade fit le meilleur usage. N’était la difficulté de se pourvoir en papier, encre et livre, le calme cellulaire n’aurait pas d’équivalent pour travailler en paix, remanier ses manuscrits, limer son style, à défaut d’autre chose. Image indélicate, je le concède, elle convient assez bien toutefois à la couleur des songes érotiques qui viennent peupler la solitude du prisonnier et nourrir sa théorie du manque fertile. L’imagination, l’un de ses mots favoris, s’échauffe dans la réclusion célibataire dont l’onanisme, que Sade pratique en furieux, est le compagnon miraculeux. On a souvent dit qu’il observait ses désirs et ses dérives en clinicien. Certains des témoins de sa vie, très tôt, ont noté son caractère «combustible». Les étreintes dont il est privé sous les barreaux, il les jette dans ses fictions où rode évidemment la question du mal. Afin de désamorcer l’adversaire par un titre faussement contrit, Sade fait imprimer sous son nom, en 1800, Les Crimes de l’amour, nouvelles héroïques et tragiques, qui déclenchent à son encontre une vague d’hostilité. À cette date, même les critiques d’art signalent l’essor détestable d’un certain sadisme au cœur du Salon de peinture (voir notre contribution au catalogue Mélancolie de Jean Clair, récemment réédité).  Quelques mois plus tard, Sade (61 ans) est jeté à nouveau en prison: il ne fait pas bon fronder la mise au pas imposée par Bonaparte. Viendront alors ce que Maurice Heine, en les publiant au XXe siècle, appellera Les Contes étranges, plus désinvoltes et insolites que violemment scabreux, mais aussi ironiques à l’égard de l’ubris social.

En les rééditant, Michel Delon les a agrémentés d’une belle préface, tout entière tournée autour de la technique et l’esthétique romanesque de Sade. Son aura d’érotomane incurable a en effet jeté un voile d’impudeur sur l’écrivain, ses options et ses refus en matière de récits galants. Évidemment, le souffle corrosif de Tallemant des Réaux s’y reconnaît plus que l’ombre des histoires lénifiantes d’un Jean-Baptiste Grécourt. Delon toujours, l’admirable éditeur des trois volumes de la Pléiade en 1990-1998, en regroupe la fleur en un quatrième volume: Justine ou les Malheurs de la vertu prend place entre Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir. De 1785 à 1795, en somme, l’écrivain se présente sous les trois modes qu’il a pratiqués avec une conscience générique dont il faudrait tenir compte. Sade a du métier, assurément, et la folie des vrais stylistes. Longtemps le XXe siècle a moins prisé l’habile conteur et l’ironiste (qui n’a pas échappé à Barthes) que le pulvérisateur de toute morale puritaine. Arrogance ou ignorance, comme le rappelle Delon, Apollinaire et ses suiveurs, tous les saints du surréalisme notamment, se sont fait passer pour les redécouvreurs, les réinventeurs du divin marquis que le siècle précédent, prison de silence, aurait mis en veilleuse ! C’était faire peu de cas de Balzac, Jules Janin, Gautier, Borel, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly ou Huysmans, émules avoués pourtant  d’une littérature dont «la morale se moque de la morale», qu’ils soient catholiques ou pas. Classer Dieu parmi les «chimères» et le désigner comme le prête-nom des forces répressives d’une société qui n’admet pas l’innocence des passions privées, blasphémer donc en imagination, c’est précisément restaurer la toute puissance du Créateur et la nécessité d’un ordre collectif. La Philosophie dans le boudoir, on le sait, justifie par un égoïsme bien réglé le besoin d’une République qui repenserait les droits de l’homme et surtout de la femme (insistons-y après Apollinaire et Éluard). Rien n’y fit. En 1955, cette chère Simone de Beauvoir voulait encore «brûler Sade», apôtre supposé de la sujétion volontaire et de la mort. Au poteau, l’aristo macho. En cet automne de toutes les inconvenances, Annie Le Brun et Michel Delon l’arrachent joyeusement à cette proscription d’un autre âge. Le plaisir et la vie, en pleine conscience. Et pourquoi la révolution ne pourrait-elle pas se poudrer les cheveux ? Stéphane Guégan

*Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, Folio essais, Gallimard, 8,40€

*Sade, La Philosophie dans le boudoir, préface d’Yvon Belaval, nouvelle édition comportant cinq gravures de l’édition d’origine, Folio, classique, Gallimard, 9,40€

*Sade, Contes étranges, édition de Michel Delon, Folio classique, 5,60€

*Sade, Justine et autres romans [Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir], La Pléiade, édition à tirage limité, Gallimard, 60€

Théo entre Vishnou et Shiva

Un bon roman n’est jamais l’effet du hasard, surtout quand il fait des caprices du destin le levier de ses «incroyables» coups de théâtre. La mécanique romanesque tient davantage du complot réussi. C’est pourquoi les conspirations, les sociétés secrètes et les agents doubles ont toujours tenté la littérature la plus ouverte à ses propres jeux. Théophile Gautier, homme de cénacles plus ou moins avouables, en est la confirmation vivante, bien vivante même à considérer son actuel retour en grâce. En moins d’un an, Partie carrée, fleur d’étrangeté surgie des barricades de 1848, est reparue deux fois. Deux rééditions valent mieux qu’une! Martine Lavaud et Françoise Court-Perez y ont mis leur grand savoir de la chose et de l’ironie gautiéristes. Deux rééditions qui confirment l’aura confidentielle, mais certaine, de ce récit délicieusement emmêlé et épargné par la morale commune (la prude Seconde République s’en émouvra). En 2002, dans le cadre des deux volumes de La Pléiade, Claudine Lacoste a consacré une admirable notice au plus «méconnu» des chefs-d’œuvre de Gautier. Désormais le grand public n’aura plus le droit d’ignorer ce roman d’aventures qui se donne la peine de revenir à lui pour l’amuser et le terrifier. Roman anglais à plusieurs titres, par ses accents «gothiques» irrésistibles et son humour «very dry», Partie carrée jette un pont d’avenir entre Shakespeare et le meilleur Oscar Wilde, celui du Crime de Lord Arthur Savile. D’autres ombres, bien françaises celles-là, attendent le lecteur aux détours d’une intrigue fondamentalement noire sous sa trame amoureuse, du Laclos des Liaisons dangereuses au Balzac de L’Histoire des treize. Gautier choisit bien ses modèles, il choisit encore mieux ses ennemis, les maîtres du feuilleton en caoutchouc, qui tirent à la ligne par impuissante poétique et trahissent les libertés du genre par docilité éthique.

Peu disposé aux compromis de la presse, assez rusé pour les déjouer en feignant de les servir, Gautier complique et euphorise à plaisir le récit de la plus rocambolesque des entreprises, libérer Napoléon Ier de Sainte-Hélène en sous-marin. Car son amour de l’Empereur ne l’aveugle pas au point d’adopter les grosses ficelles du roman «populaire» et ses imbroglios trop carrés… Au contraire, l’exil forcé de l’Aigle, «tache d’Hudson Lowe», libère la fiction, elle débute sur les côtes anglaises, visite les bouges de Londres et se projette jusqu’en Inde, terre rêvée d’une nature et de femmes sans corsets, terre des révoltes anticoloniales et des plus anciennes fables du monde. D’autres que lui se seraient égarés à vouloir tant embrasser et entrecroiser. Partie carrée, jusqu’à la scène finale, subtilement sadique, se conforme à sa morale cruelle, baudelairienne, bien résumée par Françoise Court-Perez: «Le monde du roman gautiériste est un anti-univers de la faute sans être celui de l’innocence.» À l’Inde qu’il aura le sentiment de découvrir en 1851, lors de l’Exposition universelle, Gautier emprunte déjà les pouvoirs symétriques de Vishnou et Shiva. Création et destruction font l’amour sous sa plume dévoyée. Stéphane Guégan

*Théophile Gautier, Œuvres complètes. Romans, contes et nouvelles, tome 3 [Partie carrée et Jean et Jeannette], texte établi, présenté et annoté par Françoise Court-Perez, Honoré Champion, 120€. Le même éditeur, qu’on ne saurait trop remercier de nous rendre peu à peu «tout Gautier», publie un volume de raretés: Ménagerie intime et La Nature chez elle (Œuvres complètes. Feuilletons et œuvres diverses, tome 1, 80€), rédigés tous deux alors que le Second empire et sa propre vie se délitent, dévoilent une part d’intimité qui ne s’était jamais dite avec autant de simplicité et de verve désarmante. Parlant de ses rats et de ses chats, qui le désennuient des hommes, ou herborisant à la manière d’un Lucrèce moderne, Gautier contourne les pièges du «repli sur soi», comme l’a bien vu Alain Montandon, l’éditeur de ces textes que Van Gogh a lus et relus: «Gautier voit dans cette vie végétative ou animale une volonté de vivre qui dépasse les individus, instinct obscur qui anime les terribles métamorphoses d’êtres oublieux de ce qu’ils furent, ignorant conscience et métaphysique pour s’élancer dans la lumière du soleil en dansant.» SG

*Théophile Gautier, Fortunio, Partie carrée et Spirite, Gallimard, Folio classique, édition de Martine Lavaud, 11,50€. Le même éditeur et la même collection font revenir en librairie L’Orient, recueil posthume publié par Charpentier en 1877. Inversant les lectures hostiles à cette compilation, qui sentirait le Café Turc du boulevard du Temple, Sophie Basch rétablit le sens du volume et la valeur des textes qui le composent. Leur crime serait d’être moins nés du voyage et de ses impressions vives qu’au contact d’un Orient déjà médiatisé, celui des Expositions universelles (1851 et 1867), celui des albums d’images. Oublierait-on ce que Baudelaire en a dit? Oublierait-on qu’il n’est pas d’Orient pur et vertueux, chimère des campus américains depuis Edward Saïd, à opposer à l’Orient galvaudé des Occidentaux? Autant qu’«une réserve d’images inépuisable», l’autre monde, Asie et Afrique, est matière à penser, voire à repenser la vie. Le XXe siècle n’est déjà plus très loin. Enfin je me permets de signaler la reprise en poche du Constantinople de Gautier, l’un des plus beaux livres de voyage de tous les temps, dont j’ai signé la préface (Bartillat, Omnia Poche, 8€). SG

À fleur de peau

Certains noms contiennent tout un destin. Carrier-Belleuse, qui enchanta le Second Empire avant d’affranchir le jeune Rodin, le vérifie. Si être moderne, c’est refuser l’antique, il fut le plus moderne des sculpteurs de son temps, le plus félin dans ses paraphrases rocailles et bellifontaines, le plus acharné à faire tressaillir la terre cuite et le marbre. Le don de vie lui était échu indéniablement, il en fit un usage immodéré. On soupçonne que l’ivresse de ses bacchantes, voire leur «fureur lubrique» (Dauban), répondait à son Carpe diem personnel autant qu’aux attentes de l’époque. Les années 1860 furent donc son grand moment, qu’il inonda de ses créations dans tous les formats et toutes les matières. Les nouvelles techniques de moulage et de fonte n’ayant aucun secret pour lui, Carrier-Belleuse alterne le rose de l’argile et les moirures de l’argent. L’or brille aussi, à foison, et à raison des commandes. De temps à autre, le kitch menace, comme si l’artiste, annonçant alors un Jeff Koons, poussait à bout le désir de plaire à tout prix.

L’épicurien, il est vrai, se doublait d’un chef d’entreprise redoutable. À la table des plaisirs, personne ne devait être oublié, du plus modeste amateur à la fameuse Païva, des petites bourses au nouvel Aigle. De Napoléon III, Carrier-Belleuse aura flatté les moustaches et croqué les maitresses, l’une d’entre elles, au moins. Son buste de Marguerite Bellanger, assurément l’un des clous du parcours, possède l’allure et les cambrures d’un Clodion réinventé sous le feu de passions très contemporaines.  Ainsi est-ce à Compiègne, lieu idoine de la fête impériale, qu’il revenait de rendre hommage à ce Carrier-Belleuse trop oublié, en réunissant la fine fleur d’une production pléthorique, où surnagent ses portraits et ses nus. Il est regrettable, certes, que ses grands marbres de Salon aient presque tous quitté la France et qu’il soit si difficile d’y avoir accès. Où est passé l’Angelica du Salon de 1866 et sa lecture si peu guindée de l’Arioste ? «Elle expose à la fureur du monstre et à la vue du public, écrit alors Gautier, un corps charmant, d’une grâce toute moderne et où le marbre attendri, plutôt modelé avec le pouce que taillé au ciseau, prend la souplesse de la chair et reproduit jusqu’au frisson de l’épiderme.» La belle mise en scène de Loretta Gaïtis n’oublie jamais le charme tactile des œuvres, leur lumière interne, leurs surfaces irradiantes, et la sélection des commissaires nous rappelle que, si multiples il y eut, le soin des patines et des finitions constituait déjà une valeur ajoutée.

Au Salon de 1865, celui d’Olympia, ses bustes de l’empereur et de Delacroix furent très remarqués. Le grand peintre était mort depuis deux ans plus et, tels Fantin-Latour et Manet, Carrier-Belleuse saluait une des gloires de sa jeunesse romantique. Quoique réalisé à partir de photographies, ce buste, visible à Compiègne, frappait par sa présence d’outre-tombe, comme le tableau de Fantin aujourd’hui à Orsay. Théophile Gautier parla d’une exactitude «miraculeuse», Pygmalion avait triomphé de la mort… Quant à Delacroix, il n’allait pas quitter la scène pour si peu. Il faudra un jour prendre la mesure de son emprise sur les générations suivantes.  Le rôle de ses écrits, articles, journal et correspondances, au gré des éditions plus ou moins acceptables, a été déterminant. On en trouvera un excellent florilège dans le volume qu’a dirigé Dominique de Font-Réaulx, la nouvelle directrice du musée Delacroix. En attendant son édition des péchés de jeunesse du grand peintre, ses tentatives en littérature à l’époque où il s’interroge sur la muse à écouter, on lira le judicieux montage qu’elle propose (il comporte, du reste, un fragment d’une courte fiction historique, Alfred, où l’on mesure la fonction exutoire de ces récits troussés à 16-17 ans). Le Journal de Delacroix, dont Michèle Hannoosh a donné une édition enfin fiable (Corti, 2009) n’est pas le dépositaire de la seule vérité sur et de l’artiste. Il est vain, nous le savons, d’attribuer à «l’écriture de soi» un tel privilège. Aussi faut-il croiser la voix du diariste et celle de «l’épistolier fervent», sans parler des articles faussement compassés qu’il donna à la Revue des Deux Mondes,  pour retrouver la polyphonie propre à cet artiste dont les portraits et les photographies pourraient laisser croire qu’il réduisit sa vie sociale à quelques servitudes incontournables, expédiées en dandy maussade, et sa vie sentimentale à quelques passades, plus ou moins ancillaires. Delacroix (1798-1863) épousa son temps bien plus qu’on ne le pense, la réciproque n’étant pas moins vraie. Et il n’a pas écrit seulement pour maudire les philistins et les démagogues, ou pour disserter doctement des attributs et des formes propres à chaque médium, sa plume s’est saisie du présent, tandis que sa peinture tutoyait le siècle sans le singer. Stéphane Guégan

Albert Carrier-Belleuse. Le maître de Rodin, Palais Impérial de Compiègne, jusqu’au 27 octobre. Le catalogue (RMN, 35€), cosigné par les commissaires, June Hargrove et Gilles Grandjean, marque une étape décisive dans la reconquête d’un artiste dont on comprend mieux le parcours, les connexions républicaines, le génie commercial et le cercle littéraire.

Dominique de Font-Réaulx (dir.), Delacroix écrivain, témoin de son temps, Flammarion, collection «Écrire l’art», 29€.

 – Dominique Viéville, Rodin. Les métaphores du génie 1900-1917, Musée Rodin / Flammarion, 35€. L’ancien  directeur du musée Rodin (2005-2012) se penche sur l’ultime phase créatrice de l’artiste, qu’ouvrent l’affaire Dreyfus (dont il n’est pas un partisan) et le pavillon de l’Alma, rétrospective de l’œuvre en marge de l’Exposition Universelle. La période se referme avec la guerre, les cathédrales mutilées et une poussée d’anti-germanisme sans précédent. Devenu un homme public, auquel l’Académie fait les yeux doux, Rodin se voit en Hugo de la sculpture moderne. Le dernier volume qui lui reste à écrire doit contenir tous les précédents, ce sera donc un musée, conçu comme une œuvre d’art total, un musée où le XVIIIe siècle aura sa part, et à travers lui le lointain enseignement de Carrier-Belleuse. On ne saurait oublier, en effet, ce que les principes d’assemblage du dernier Rodin, pour atypiques et géniaux qu’ils soient, doivent aux techniques de montage inhérents au travail d’édition, qui avait permis à son maître de se multiplier et de nourrir la statuomanie privée, voire très privée du XIXe siècle. L’exposition de Compiègne s’achève sur leur confrontation. Passionnant. SG

Mauvais esprits

Nous étions avec Ovide, restons-y. Nous l’écoutions chanter la tiédeur de la couche et les plaisirs de bouche. Le bonheur même de chanter… En marge des Fastes, non exempts d’ambiguïté déjà, il y a Les Amours et L’Art d’aimer, où se niche la face heureuse, peu rustique, ni martiale, des temps d’Auguste. Pierre Marlière vient de relire le poète romain avec des yeux d’aujourd’hui, déniaisés, en somme. Renouant avec Baudelaire, qui aimait à associer dandysme et libertinage et montrer leur commune éthique du plaisir distinctif, son essai retourne aux sources d’une aristocratie qui traverse l’histoire. Aucun droit de naissance n’y préside, et seuls y accèdent les amis de la vérité, ceux pour qui la pensée a un corps, l’écrivain des désirs plus ou moins avouables, et les mots un pouvoir à flétrir les impostures. Ovide n’est pas du genre décliniste ou râleur. Le passé ne lui semble pas préférable au présent, fût-il soumis à l’autorité despotique. C’est qu’il la sait éphémère, vulnérable, faillible. Ovide, partisan en tout de la corde raide, s’accommode en apparence de l’Empire pour mieux dire ce qui échappe à son contrôle, l’art, les tableaux, les lieux de drague, le verbe frondeur sous les fleurs de rhétorique. Quand il dit le théâtre «dangereux pour la chaste pudeur», l’on comprend qu’il désigne le lieu plus que la scène. Le siècle d’Auguste, comme les temps à venir, n’est qu’écarts, traverses et défi à ceux qui ont le courage d’assouplir les règles à leur usage. Ils formeraient une grande famille, selon Marlière, qui s’intéresse autant à Ovide qu’à ses émules. Passons sur Debord, contempteur assommant du simulacre et du spectacle généralisés, l’anti-poète par excellence, le cuistre pincé, dont Molière n’aurait fait qu’une bouchée. À l’évidence, pour qui interroge la postérité ovidienne, Sollers présente de meilleurs états de service, une verve et une drôlerie inépuisables. Prosateur hors-pair, comme Médium l’a rappelé en 2013 au terme d’une année noire pour le roman français, érotomane raffiné, étanche à la banale pornographie, l’auteur de Femmes et du Cœur absolu, chose rare, montre cette attention au «beau sexe» qu’Ovide inaugure en se souciant de ses partenaires et de leurs émois.

Libertinage et langage, nous dit Marlière, se complètent par nécessité, qui est d’amplifier la vie dans ses actes mêmes. Un des classiques de la littérature libertine du XVIIe siècle, la merveilleuse École des filles, qui valut quelques ennuis à son auteur masqué, le rappelait à ses lecteurs dès 1655. Elle met en scène Fanchon et Suzanne, la première «affranchissant» la seconde, si l’on veut bien se souvenir que l’étymologie de «libertin» est indissociable de la libération des esclaves dans l’Antiquité. Nos deux héroïnes ne devisent que du priapisme masculin et des étranges éructations verbales de leurs amants: «Or, la raison que tu m’as demandée pourquoi les hommes, en faisant cela, disaient des gros mots et vilaines paroles, c’est qu’ils prennent plaisir à nous nommer par les choses qui participent à leur plaisir davantage.» Du tour d’horizon passionnant qu’il propose des «déniaisés» du Grand Siècle, le savantissime Jean-Pierre Cavaillé ne pouvait détacher cette très impudique École des filles, bien qu’elle constitue l’une des rares préfigurations du libertinage propre au siècle suivant. Le XVIIe siècle, sur les emportements du sexe, n’en pense pas moins, mais se tient mieux. La prudence et le contrôle policier de l’écrit obligent les esprits forts à pratiquer le sous-entendu, le double langage et la suggestion souvent amusée. Il y a bien quelques vers ici et là plus lestes.

Et Jacques Prévot, le grand orchestrateur des deux volumes de La Pléiade consacrés à ces drôles de classiques qui ont nom Théophile de Viau, Tristan L’Hermite, La Mothe Le Vayer, Bussy-Rabutin ou Saint-Evremond, reliait plaisamment Baudelaire et sa passion des Africaines à la poésie crapuleuse de Saint-Amant. Faut-il rappeler que cet autre XVIIe siècle avait auparavant refait surface parmi Les Grotesques de Théophile Gautier? Postérité heureuse, filiation trompeuse, elle vide le libertinage du XVIIe siècle de ses spécificités, auxquelles nous ramène ce livre d’érudition écrit en maître. Cavaillé connaît son sujet comme peu. Aussi se tient-il à distance des poncifs qui le dénaturent dans les manuels, quand ils veulent bien s’occuper de ces vieilleries dangereuses. Rien de plus vif pourtant que ces libertins du temps de Louis XIII ou de Louis XIV. Comme ils ressemblent peu à leur caricature ou à leur descendance! Les vrais athées et les réformateurs sociaux sont rares parmi eux. Leur élitisme, leur hédonisme exigeant se contente d’occuper les failles d’une collectivité plus obéissante au double pouvoir religieux et politique. On raille plus qu’on ne mord. La critique des abus et des aberrations ne se confond pas encore avec l’irréligion et le libéralisme des Lumières. Agacé par les plus hérétiques, Saint-Evremond, grand jouisseur, n’oppose pas volupté et foi. Si la chasteté, la dévotion et le fanatisme sont choses mauvaises aux yeux des esprits libres, ils ne conçoivent pas encore une morale et une société sans Dieu. Ce sera la tâche de leurs émules de les penser. Stéphane Guégan

*Pierre Marlière, Variations sur le libertinage. Ovide et Sollers, Gallimard, L’Infini, 15,90€.

*Jean-Pierre Cavaillé, Les Déniaisés. Irréligion et libertinage au début de l’époque moderne, Classiques Garnier, 49€.

Je suis pour la vie

En 1845, retour d’Algérie, Théophile Gautier fit paraître Zigzags. Une manière d’autoportrait brouillé s’y dessine sous le masque du globe-trotter désinvolte. La ligne droite n’avait jamais été son fort. Et sa façon de voyager, en multipliant les détours et les digressions pour ainsi dire, collait avec la vie nomade et les amours baladeuses d’une jeunesse qui s’éloignait déjà. Moins d’un siècle plus tard, pour son entrée en littérature, Marc Bernard reprend le titre et l’esprit de Gautier, abandonne le pluriel final pour faire moderne et colore de surréalisme ce premier récit autobiographique. Le génie des liaisons lui manquant déjà, il se raconte en désordre. S’il sacrifie à la vogue du surréalisme, il s’en dépouillera vite, comme on se débarrasse d’un veston qui singerait le bon chic parisien. Combien d’obscurs provinciaux brûlent alors de plaire à André Breton et de rejoindre son cénacle vindicatif? Or le manuscrit de Zig-Zag, en juin 1928, est soumis, timidement, discrètement, à une tout autre autorité littéraire que le mage de la rue Fontaine. C’est Paulhan qui sera le découvreur de Bernard, auquel il ouvre aussitôt les colonnes de la NRF. La jonction se fait à un moment particulier de l’histoire de la revue. Elle reste en effet marquée par la violente passe d’armes qui opposa Aragon et Drieu au cours de l’été 1925. Paulhan, en l’abritant et en soufflant dessus, fournit à cette mauvaise querelle l’éclat d’une rupture esthétique et idéologique majeure. La mise sous tutelle du surréalisme, parangon des avant-gardes séduites par une force qui les dépasse, libère, en réalité, une lame de fond incontrôlable! Aujourd’hui Moscou, demain Berlin, la lumière aveuglante des nouvelles tyrannies entraîne la République des lettres vers les illusions de l’embrigadement, les lâchetés et les ivresses de la Terreur politique.

Sans qu’ils le sachent encore, Bernard et Paulhan vont vivre ensemble cette histoire-là et remettre en jeu, plus d’une fois, une amitié qui les liait comme des frères. Leur correspondance, quarante ans d’échanges directs entre deux solides Nîmois, démontre que de vrais amis peuvent tout affronter, la différence d’âge et d’opinion, les hauts et les bas de l’inspiration, la misère et la guerre, le succès et ses mirages, les complications sentimentales, s’ils s’entendent sur les mots. Ce n’est pas un hasard si Les Fleurs de Tarbes, où Bernard déchiffre très tôt le secret de Paulhan et sa vision du monde, fixent un idéal commun, celui d’un langage qui aspire à la vérité, et pas seulement à la vérité de soi, dans le libre épanchement de sa fantaisie. Autant l’homme est responsable de ses actes, autant la littérature et la peinture doivent assurer pleinement leur irresponsabilité native. En somme, les idées de Gautier pouvaient servir encore d’antidote aux oukases de gauche et de droite. Bernard, que sa pauvreté et sa nature ardente exposaient aux extrêmes, allait les connaître en politique. Tour d’abord tenté par le communisme, puis par l’idéal d’une nouvelle Europe après la débâcle de juin 40, il poursuit un même dessein révolutionnaire, qu’on ne veut plus comprendre désormais, et qu’on ne comprend plus en raison notamment du finalisme qui continue à peser sur l’histoire des années noires. Au risque de réduire la portée de ce livre magnifique, sans doute l’une des composantes les plus fortes de l’immense production épistolaire de Paulhan, on dira que le moment de l’Occupation en constitue le cœur.

La vie de Bernard bascule dès sa démobilisation. Le 25 juillet 1940, il épouse Else Reichman, une superbe Juive autrichienne qu’il a abordée au Louvre alors qu’elle tournait autour de la Vénus de Milo (il s’était mis lui-même à tourner autour des deux beautés avant d’aborder la seule qui pût partager son existence précaire). Le 26, il expédie à Paulhan sa profession de foi collaborationniste. Cette concomitance surprend moins quand on réalise que Bernard ne confond pas la révolution nationale, l’Europe de demain, issue des ruines du traité de Versailles, avec l’hitlérisme qu’il a en horreur. Le maréchalisme des premiers mois aura donc rallié toutes sortes de déçus et d’humiliés de la IIIe République. Nul besoin de rappeler que Paulhan choisira, lui, la résistance intellectuelle sans ce couper du monde artistique, de la jungle éditoriale aux galeries prospères. La désillusion saisira Bernard dès avant 1943, année où il voit partir en déportation Crémieux et Snoes, un de ses grands amours et la mère de sa fille. Entre-temps, Pareils à des enfants (Gallimard), où ses souvenirs de petit pauvre jettent un cri net, a décroché le Prix Goncourt. La guerre lui apporte la gloire mais creuse les distances ou le silence. Paulhan et Bernard se retrouveront, après la victoire, dans le combat qu’ils mènent ensemble contre les épurateurs en talons rouges. Bernard, qui avait un faible pour Gide et Chardonne faible réciproque, foudroie ce «salaud d’Aragon» et fournit à la contre-attaque de Paulhan des arguments de choc. Les surréalistes n’avaient pas brillé par leur patriotisme dans les années vingt et la presse communiste, durant la drôle de guerre, s’était souvent montrée très tolérante, Pacte oblige, envers la politique hitlérienne. Plaidant une littérature au-dessus des partis, Bernard et Paulhan récoltèrent à pleines brassées la haine des intégristes du lendemain. Nous les aimons aussi pour cela. Stéphane Guégan

– Marc Bernard et Jean Paulhan, Correspondance 1928-1968, éditions Claire Paulhan, 45€. L’édition du regretté Christian Liger, complétée et achevée par Guillaume Louet, est au-dessus de tout éloge.

Puisque Ulysse revient en Folio Classique (Gallimard, 12,80€) dans l’édition que Jacques Aubert avait dirigée pour La Pléiade, rappelons l’impact de cette grandiose satire homérique sur la génération de Marc Bernard. La traduction de Valery Larbaud en 1937 frappa d’autant plus les Français que la question du monologue intérieur et de son inventeur (Dujardin ?) restait un sujet de débat parmi eux. Ce détail de technique narrative mis à part, le roman de Joyce ébranlait les romanciers du cru, déjà passablement secoués par le Voyage de Céline et les nouvelles de Morand. Dans ce contexte, on appréciera ce que Marc Bernard confiait à Paulhan en avril 1939: «Quant à Joyce, il est bien évident qu’on ne peut plus écrire d’une certaine façon après lui. Il a tué le patati et patata, les généalogies et autres histoires de Saint-Esprit. Il nous a donné le goût de l’essentiel, l’horreur du remplissage, de la fausse, blême pureté. (…) En vérité, je vous le dis, sa descendance sera innombrable et vivace.» SG

On ferme !

Une vie en boîte, une vie de boîtes, un vide de boîte, des boîtes à joujoux ou à secrets, où situer les tenaces obsessions de l’américain Joseph Cornell (1903-1972)? À suivre l’exposition du musée des Beaux-Arts de Lyon, qui consume ses derniers jours, il aurait appartenu à plusieurs marges, toujours incomplètement, inapte aux adhésions partisanes et à la camaraderie des cénacles. Lié à la nébuleuse surréaliste de New York sans en partager le freudisme facile ou factice, familier plus que membre des néoromantiques (Berman, Tchelitchev) chers à Gertrude Stein et Patrick Mauriès, collectionnant les belles mortes en tutu 1830 et les vamps à strasses et décolletés du cinéma muet, Cornell ressemble aux figures de l’entre-deux qu’il a chéries et mises sous verre ou sous cloche, à la manière d’ex-voto saturés de souvenirs et d’affects. Sa biographie tient en quelques dates assez sèches, traces d’une existence calfeutrée, tournée sur elle-même, reflet d’un roman familial plutôt maussade, du recours inquiétant aux nouvelles églises américaines et d’un déficit affectif et sexuel assez flagrant. On note, parmi les lectures de l’adolescent francophone, les choix significatifs de Nerval, Baudelaire et Mallarmé, autant de refuges au présent ou d’alibis à le respirer sur le mode du conditionnel passé. Peu de temps avant de mourir, un 29 décembre, mois mélancolique, il avouait à l’une de ses sœurs: «J’aurais aimé ne pas être aussi réservé.»

Dans ces conditions, justement, le merveilleux des livres d’enfant et le bric-à-brac des boutiques à bas prix délimitèrent à jamais son domaine d’élection et d’évasion, bien plus que la peinture métaphysique de Chirico, les collages de Max Ernst et les collages glacés de Pierre Roy. Le petit jeu des influences, manie des historiens, achoppe sur la pente bricoleuse du personnage, qui n’a pas fréquenté Marcel Duchamp pour rien. Ces deux-là ne seraient-ils pas d’éternels dadas chez qui l’aléatoire apprivoisé l’emporte sur l’élocutoire empesé? Le surréalisme, dont New York va devenir la rampe de lancement définitive au tournant des années 30, ne pouvait être la panacée, pas même une famille. Loin des filiations convenues, le superbe et imprévisible catalogue de Lyon dégage d’autres héritages, ceux des cabinets de curiosité, du keepsake romantique et des éditions illustrées du XIXe siècle. Cornell a faim de tout, le kitch de Paul et Virginie ne l’effraie pas plus que l’iconographie poussiéreuse des généraux vendéens. On aimerait savoir comment New York réagit à cette francité triomphante sous Roosevelt. Mais il y a plus que ces emprunts amusants. Pareil à Serge Lifar et Balanchine, Cornell développa une passion brûlante pour les ballerines d’un autre âge, de Carlotta Grisi à Fanny Cerrito. Elles vont faire danser ses boîtes magiques, y faire flotter une poésie volontairement démodée, très parisienne, très Gautier, inversant la terreur du temps en sédimentation nostalgique, sous le regard du marchand Julien Levy, l’homme clef du dialogue Paris-New York. Stéphane Guégan

*Joseph Cornell et les surréalistes à New York, musée des Beaux-Arts de Lyon, jusqu’au 10 février 2014. Catalogue sous la direction de Matthew Affron et de Sylvie Ramond, Hazan, 45€.

À peu d’années près, Georges Hugnet (1906-1974) fut l’exact contemporain de Joseph Cornell. Il aurait pu lui réserver une petite place dans son Dictionnaire du dadaïsme, paru en 1976 à titre posthume. Les éditions Bartillat le remettent en circulation (25€), corrigé et complété par Alexandre Mare, fort des travaux produits depuis la mort de Hugnet (on pense, évidemment, à ceux de Marc Dachy). La légende veut que Dada doive son nom à un dictionnaire ouvert au hasard. Hugnet, surréaliste historique, esprit plus ordonné que son objet, plie la constellation des soi-disant princes du non-sens à l’ordre alphabétique. Muni d’un index et de nouvelles références bibliographiques, l’ouvrage offre des qualités littéraires souvent absentes des publications semblables. En outre, Hugnet n’en rajoute pas sur l’héroïsme de ces hommes qui fuirent la guerre et auraient renversé la vieille culture en haine de ses mensonges… On connaît la chanson. Il se trouve que les acteurs du dadaïsme, une fois en selle, firent entendre une autre musique. Qu’on pense à Tzara, un des furieux du mouvement, et de son évolution, même politique. Estimant que rien ne devait être sous-estimé dans l’expansion dada, Hugnet retient aussi bien les hommes et les lieux que le détail des revues. Il en résulte un outil précieux aux fusées superbes. Un exemple, à propos de Duchamp: «Ce précurseur trouve en dada le plus court et le plus sûr chemin pour ne pas aller d’un point à l’autre.» Décidément, Cornell l’étoilé aurait pu se voir offrir un strapontin, fût-ce dans la notice consacrée à New York, la ville qui vous reçoit debout et ne dort jamais, sauf pour se rêver autre. SG