PICASSO SOUS EMPRISE

Publié chez Skira en octobre 1971, et seizième opus des Sentiers de la création, La Chute d’Icare, aurait pu, aurait dû en constituer le premier, comme Gaëtan Picon, son auteur et le directeur de cette éminente collection depuis deux ans, le suggérait lui-même : du processus de génération formelle que visaient ces ouvrages, Picasso avait été très tôt « l’instigateur », écrit Picon, avant de rappeler une anecdote qui remontait au début des années 1930  : « Comme Albert Skira aime à le raconter, l’idée de la collection a pris naissance ce jour où, marchant à côté de Picasso dans le parc de Boisgeloup, il vit son compagnon ramasser un fil de fer et un morceau de branche morte et les enfouir dans la poche de son imperméable. Quelques jours plus tard, il devait les retrouver dans l’atelier – devenus sculptures. » Je ne peux pas m’empêcher d’associer à ce récit des origines une teinte de nostalgie, parce qu’il ramène Picon et ses lecteurs à une période antérieure à la seconde guerre mondiale, parce qu’il désigne un moment du parcours picassien étranger à l’engagement communiste. Ne croyons pas pour autant que La Chute d’Icare, décor (ill. 1) et livre, soit coupé de l’histoire politique du XXe siècle : c’est même tout le contraire, j’y reviens plus loin. Inauguré deux fois, en mars 1958, à Vallauris et en présence de Maurice Thorez, puis en septembre de la même année, à l’UNESCO qui en était le commanditaire, le vaste décor, dans sa phase primitive, avait précédé le retour de Charles de Gaulle au pouvoir.

Entre le 6 décembre 1957 et le 29 janvier 1958 s’étaient ainsi échelonnés une vaste série de dessins à la mine de plomb, au crayon gras, ou à l’encre de Chine. De la gouache initiale à la maquette finale, Picasso n’a pas chômé. Il est vrai que l’UNESCO lui confirme, le 24 octobre 1957, par courrier de Jean Thomas, son Directeur général, l’attribution de la somme considérable de quatre millions deux cent mille francs en paiement de ce qui doit constituer le principal attrait de ses nouveaux bâtiments parisiens (130 m2 de peinture à l’acrylique). Georges Salles, l’ancien directeur des musées de France, avait encouragé l’artiste à accepter cette commande et à la réaliser vite. A défaut d’un programme iconographique précis, le titre fut apparemment, et en toute logique, du ressort de l’UNESCO : Les Forces de la vie et de l’esprit triomphant du Mal relèvent d’une rhétorique analogue au Delacroix de la Galerie d’Apollon (Louvre), Apollon tuant le serpent Python (ill. 2), peinture de 1850-51 que Picasso connaissait bien. Sa première pensée, durant l’hiver 1957-1958, n’en fut pas moins une scène d’atelier très éloignée des classiques ou baroques allégories. On songe plutôt à la fameuse « allégorie réelle » de Courbet qu’est L’Atelier d’Orsay (ill. 3). Sa proximité avec la gouache initiale du 6 décembre 1957 (ill. 4) a été signalée par Pierre Daix. Mais, à la différence de son ainé, au centre de la composition de 1855, Picasso, en ombre chinoise, s’est déporté sur la droite de la feuille, le regard et la palette tournés vers les deux présences qui occupent le champ de l’image, un tableau représentant des baigneurs et des plongeurs, un modèle féminin, allongée et nue à gauche. Une toile sur un châssis retourné, comme chez Courbet, complète la donne. Pour être étrange, la proposition iconographique de départ n’en était pas moins compatible, par son optimisme relatif, avec les attentes de l’UNESCO, vouée à soutenir et célébrer les bienfaits de l’éducation, de la science et de la culture.

L’image initiale allait toutefois beaucoup évoluer au gré de brusques changements, d’inattendus écarts, qui fascinaient Picon et le confortèrent dans sa conviction que la création poétique ou plastique s’identifiait à une manière de plongeon ininterrompu, tant que l’artiste en avait ainsi décidé. Son livre nous y plonge à notre tour, et déroule, du décor de l’UNESCO, le film de ses péripéties, à partir des carnets et feuilles préparatoires. Priorité est même donnée au visuel sur le verbal, inversion des habitudes de la collection selon Picon lui-même : « Jusqu’à présent, écrit-il, la réponse avait été celle des mots. L’image-document, aujourd’hui, remplace la parole-hypothèse. Regardons. Et si ce que montre le regard n’est pas tout à fait conforme à ce que les mots se préparaient à dire, alors, que l’esprit rentre ses mots. Et qu’il tente d’en trouver d’autres, plus proches de ce qui lui est donné à voir. » Pour Picon, l’acte créateur est premier, l’explication seconde, voire menacée d’échec. Le tout intelligible est un leurre. De plus, à l’œuvre en devenir ou en recherche d’elle-même, on peut assigner une fin, non un début absolu ; la déjà citée gouache du 6 décembre 1957, note Picon, est riche d’antécédents : si elle « met en scène un espace réel, qui est celui de l’atelier même du peintre [,] cet espace réel, qu’elle convertit en image, contient déjà une image – celle d’un tableau, Le Tremplin, avec l’artiste se profilant dans l’ombre : image qui se réfère elle-même à une image plus ancienne, le tableau qui se trouve ici à l’intérieur du tableau étant fait à partir d’une sculpture. Ainsi, chaque élément appartient à la fois comme cause et comme effet à un jeu d’autoréférences qui possède en lui-même son principe de génération. Nous sommes ici dans le règne d’une nature autonome (celle des images, non des choses), et d’une nature continue, fonctionnant comme un système d’ensemble, chaque élément relevant du tissu tout entier plutôt que de l’unité qu’il est possible d’y découper. » Tout le passage est révélateur du primat donné au fait plastique, tel que Picon et Malraux s’en sont fait les champions depuis l’après-guerre. L’art moderne ne saurait être d’imitation ou d’observation au sens du XIXe siècle, il est de conception, et s’accomplit dans la cohérence de la configuration visuelle qu’il oppose au néant d’un monde sans Dieu, et propose à notre lecture. On ne parlera pas de strict formalisme cependant, puisque les formes se veulent l’expression obscure d’une nécessité d’ordre métaphysique, et que toute relation avec le monde sensible n’y est pas congédiée.

Le thème principal des premiers dessins de Picasso sert au mieux le propos de l’exégète. « Le tableau, le tremplin : c’est entre ces deux éléments que tout se joue. […] Le plongeur ne serait-il pas, comme le peintre, devant le risque et le vide de son élément ? » Si les plongeurs ont préexisté à la gouache de décembre 1957, ils ne vont pas tous survivre à ses différentes mutations. « Entre celle-ci et le résultat final, souligne Picon, aucune ressemblance n’est immédiatement perceptible. » Se succèdent alors une vingtaine de pages où les mots se contentent d’identifier les dessins, sans commentaire donc, en toute souveraineté. Si succession il y a bien, elle ne saurait être d’induction parfaite ; impossible donc, selon Picon, de déduire l’œuvre finale « des éléments complètement rassemblés comme leur conséquence nécessaire. Et, à aucun moment, le dessin du jour ne peut être considéré comme la conséquence du dessin de la veille. Il y a, à chaque instant, un saut, un coup de dés, une ouverture imprévue, l’instant terminal étant non point l’aboutissement de ces sauts, la réduction ou la compensation de ces écarts, mais le saut auquel le peintre choisit d’arrêter son bondissement. » Sous couvert du coup de dés mallarméen, on retrouve l’idée de l’acte créateur comme plongeon et plongée. S’ouvre alors une nouvelle séquence graphique, aussi longue que la précédente, aussi ondoyante surtout, elle met en lumière les infimes reprises que subissent chaque élément thématique de l’atelier originel. Puis vient le « saut décisif », écrit Picon, opéré entre le 8 janvier 1958 et le 18 du mois, quand s’ouvre la phase qui mène au dernier état de la composition (ill. 1 et 5). Aucun des éléments initiaux n’y entre. Tous ceux du décor terminal les ont remplacés, Picasso y rassemble « la baigneuse de gauche […] – la figure verticale dressée comme la pièce d’un jeu d’échecs, qui ne rappelle que de très loin les sculptures et les silhouettes du Tremplin – la baigneuse couchée sur le dos – le profil d’homme accoudé et surtout la forme plongeante autour de laquelle tout va se stabiliser : la pieuvre à tête d’anneau, aux doigts et au corps de squelette […]. » En somme, l’œuvre dite finale n’est que l’avatar tardif d’une série de métamorphoses dont une partie des modalités nous échapperait. Si, précise Picon, Picasso « semble marcher dans une clarté grandissante », cette clarté reste trompeuse : « La création ne cesse d’ouvrir, accidentellement, sa propre route. A chaque moment se produit quelque chose d’imprévisible – que l’esprit seul, et celui-là même du créateur, n’a pu accomplir, qu’a pu seule accomplir sa main, devançant l’esprit, lequel, ensuite, s’arrange comme il peut. L’ensemble des opérations ne se réduit à aucune raison que l’on en dégagerait pour les déduire ensuite. En ce sens, elles sont inexplicables. » A cet égard, La Chute d’Icare lui semble plus exemplaire que Guernica dont le dessin du 11 mai 1937, précise Picon, « contient déjà tous les éléments de la toile du 15 juin ». Au cours de l’élaboration de l’œuvre commandée par les Républicains espagnols, « l’image bouge, mais faiblement : elle est sauvée du ressac. […] La Chute d’Icare rend sensible [quant à elle] cette continuité si frappante chez Picasso du discontinu créateur. »

Quand d’autres auraient glosé le grand décor en le contextualisant sans tarder, le directeur des Sentiers de la création s’offre le luxe de n’y venir qu’en fin d’analyse, inversant les usages de l’histoire de l’art au profit du caractère irréductible, imprescriptible, de l’aventure des formes. Soudain, en effet, Picon change de registre : ce n’est plus l’œuvre qui à soi seule fait l’auteur, mais l’auteur qui reprend la main, l’auteur et le contexte de ses actes. En 1957, rappelle Picon, Picasso vient « de s’installer à Cannes. Il prend ses distances à l’égard de la politique, de l’engagement. Il laisse derrière lui la tentation des grands sujets de la vie historique et collective. Il se retrouve seul dans l’atelier qu’il peint, et où il peint avec le souvenir de quelques grands rivaux, de Velázquez à Matisse, et en présence d’un nouveau visage de femme, qui vient d’entrer dans sa vie. Cette succession d’actes distincts d’invention, ces sauts, ces coups de dés, ces « sorties » imprévues, possèdent ainsi une unité de fait. Y-a-t-il aussi une unité de sens – même si c’est au dernier moment qu’elle surgit ? » La Chute d’Icare, note-t-il, n’a reçu son titre qu’a posteriori. Il ne s’agit plus d’une idée à laquelle il faut donner une image : Guernica, Massacre en Corée de 1951, La Guerre et la Paix, peints aux murs de la chapelle de Vallauris en 1952-1953, autrement dit l’art de propagande. « Cette fois, poursuit Picon, Picasso a fait un tableau à partir duquel le titre reste à trouver, n’importe quel tableau – à cela près qu’il doit convenir à un mur de l’UNESCO. Et ce tableau, dont il ne savait pas ce qu’il serait […], voici qu’on peut l’appeler aussi bien La Chute d’Icare que : Les Forces de la vie et de l’esprit triomphant du Mal. – Après tout, l’atelier dont il est parti ne contenait-il pas, avec le profil de l’artiste, l’un de ses tableaux et le modèle nu, ce qui eût pu convenir à une institution au service de la culture et de la vie ? » Le livre de Picon fait alors un écart, qui lui permet discrètement de dépasser les limites de sa propre analyse, et de corriger l’affirmation selon laquelle La Chute d’Icare tiendrait à distance les turbulences politiques du moment où elle fut conçue, peinte et inaugurée. Contrepoint ténébreux de cette image plus matissienne que picassienne, le squelette du plongeur, comme irradié en sa mandorle noire, appelle une explication : «  Car si le personnage vertical […] se dresse vigilant comme l’esprit, […] la forme immergée, elle, est ambiguë – et l’on a le droit d’hésiter entre le symbole du héros vaincu dans le combat spirituel […] et celui – plus proche des batailles d’hommes d’une histoire plus récente, dont l’UNESCO, justement, veut empêcher le retour – de la pieuvre du Mal dont les tentacules viennent de lâcher prise, selon la promesse faite aux « vainqueurs de Guernica ». Sitôt convoquée, l’explication politique est suspendue : « Mais devons-nous choisir ? Une œuvre n’a pas un sens si elle n’est pas pour cela privée de sens. » Picon semble, de fait, plus soucieux de dissiper les ambiguïtés qu’une lecture hâtive de son livre pourrait susciter, car l’autonomie plastique à laquelle tendraient les grandes créations ne signifie pas fermeture au réel. Si toute œuvre digne de ce nom « fonctionne comme un système autonome », écrit-il, « la création est aussi une aptitude à faire du monde sa pâture. »

Du reste, les toutes dernières lignes de l’essai de 1971 font écho à Admirable tremblement du temps et à sa critique d’une peinture qui, oublieuse de l’appel du monde, insoucieuse de dire le réel, ne ferait entendre que le son, privé de sens, de ses seules formes : « Après tout, si Icare est tombé, n’est-ce pas pour avoir oublié l’autre élément ? interroge Picon. […] La figure énigmatique de l’art contemporain est celle-ci, peut-être : d’avoir découvert la vérité de son essence – à savoir que la création est une sorte de parthénogénèse, une autogénération à partir de ses moyens -, il risque de perdre son existence. » En d’autres termes, à rompre son attention au réel, à créer en vase clos, à confondre autonomie et autarcie, l’art perd toute pertinence et donc toute légitimité. La plupart des experts de Picasso, ignorant l’ambiguïté du livre de Picon sur ce point, dissocient La Chute d’Icare de sa peinture politique. Pierre Daix, qui publie une recension très enthousiaste du livre de Picon (Lettres françaises, 12 janvier 1972), voit dans le décor de l’UNESCO « une étape de la reconquête de soi […]. Ce plongeur sans filet n’est-ce pas lui [Picasso], plus que cet Icare que les autres y voient ? » Il qualifie d’« idiot » le titre qui aurait été « donné » à cette peinture qui lui semble plutôt tutoyer Matisse qu’avouer la mauvaise conscience de l’artiste. Or, il me semble que cet « Icare des ténèbres », selon la belle formule que Georges Salles prononce en mars 1958 et que Picasso accepte alors, dévoile le sous-texte oublié de ce décor, nié même par ceux qui en avaient les clefs d’interprétation, ses compagnons de route du PCF comme Daix… Depuis les peintures de la chapelle de Vallauris (1952-1953), criantes de manichéisme et de pauvreté d’inspiration, l’histoire avait mis le peintre devant ses responsabilités. On sait que lors de l’écrasement de Budapest, fin 1956, qui fut aussi l’écrasement de la conscience européenne, il ne rompt pas avec le PCF, quand ses proches l’encouragent à le faire, de James Lord à Michel Leiris, sans parler des insurgés hongrois eux-mêmes. « Le crime russe en Hongrie est d’un ordre qui rend le silence complice », note alors le Journal de Cocteau. Picasso, on le sait, se contente de cosigner une lettre adressée au Comité central où il se borne à manifester une inquiétude quant à la désinformation dont ferait preuve L’Humanité au sujet de l’actualité, actualité qui est aussi celle du rapport Khrouchtchev. Stupeur de Thorez et Laurent Casanova ! La défiance s’installe, comme Cocteau est presque seul à nous le faire mesurer, soulignant aussi bien le désenchantement de Picasso que son incapacité à l’avouer ou à le peindre en toute transparence. Il faut donc ici revenir à la pieuvre noire à tête d’anneau. Si l’on se souvient que Picasso approuva la formule de Salles, cet « Icare des ténèbres » n’est-il pas, plutôt qu’une énième allusion au grand Sam, la terrible métaphore de la fin des illusions, de la fin de l’illusion, l’allégorie d’une hubris, cette fois communiste, secrètement désavouée, mais publiquement tue ? La chapelle de Vallauris dénonçait les méthodes américaines en Corée, bombardements massif et guerre bactériologique, le décor de l’UNESCO s’ouvre peut-être à une tout autre lecture de la Pax sovietica. Stéphane Guégan

*Picasso 1957-1971, portrait de l’artiste en plongeur, colloque Gaëtan Picon et la pensée de l’art, organisé par l’association Les Amis de Gaëtan Picon, 3 et 4 juin 2022.

PICASSO, C’EST AUSSI…

Le premier panthéon de Picasso, où siègent Velázquez et Cervantès dès 1894-95, se montre moins généreux envers Greco, dont la résurrection était pourtant bien avancée. Les Français en furent les intercesseurs les plus décisifs, les écrivains, de Théophile Gautier à Montesquiou, comme les peintres, de Degas à Lautrec et Emile Bernard. Mais l’enfant de Malaga et le génie de Tolède, un Crétois devenu l’incarnation de l’Espagne post-tridentine, ne mettront pas longtemps à se trouver. Quand Picasso, à 16 ans, rend compte de sa visite du Prado, découvert en 1897, Greco s’est hissé parmi ses dieux, aux côtés de Titien, Rubens et Van Dyck. On notera qu’il parle plus alors de peinture religieuse que de sujets profanes, ce qui fait mentir une bonne part de l’historiographie picassienne, aveugle au sacré par cécité marxiste ou moderniste. Kahnweiler aura contribué à installer cette erreur de lecture en rapportant certains propos de Picasso, ou supposés tels, au milieu des années 1950, et en accréditant, à tort, une hostilité de race à l’égard des tableaux de dévotion du Greco. Ils ressortiraient à la rhétorique italienne, et seuls ses portraits, si humains, si brusques, feraient éclater sa leçon de vérité. L’exposition de Bâle ne croit pas à ce partage des eaux et rétablit enfin les termes du dialogue que Picasso, à trois siècles de distance, et malgré la fameuse « mort de Dieu », a noué avec son aîné. En moins de 80 œuvres, démonstration est ainsi faite que l’essentiel du grecquisme picassien déborde les attributs qu’on lui associe habituellement, visages en lame, barbes en pointe, regards de feu, lèvres de fer, libre anatomie et formidable résonance intérieure. Cela n’est pas faux, c’est simplement insuffisant. Une toute autre parenté, plus spirituelle et plus secrète, se dégage des rapprochements qu’a voulus Carmen Giménez et qu’elle illustre par des prêts prestigieux. Depuis le livre de Coquiot, la période bleue passe pour la plus poreuse au magnétisme du Greco. La palette mariale du vieux maître, ses lumières brisées, le sillon de céleste souffrance qu’il imprimait à ses images de saints et de saintes, Picasso en est bien l’héritier conscient. Mais ces hommes et ces femmes qu’il poursuit au café, dans les rues pouilleuses et les bordels à peine plus reluisants, ne sont-ils, ne sont-elles que les victimes du mal social qui frappe de plein fouet l’Europe 1900 ? Devant l’insistance que Picasso met à importer le mysticisme du Greco au sein de ses misérables ou de ses acolytes au verre facile, on finit par se demander si leur détresse, qu’il aura traduite comme personne, n’est pas davantage métaphysique. Aussi l’aspect le plus stimulant de l’exposition bâloise est-il lié à la forte présence des tableaux cubistes et à ce qui s’y devine de références à la grande imagerie catholique. Aux apôtres décharnés, à Madeleine repentante, à la Vierge de douleurs, se sont peut-être substitués des musiciens, des poètes ou des femmes aux yeux profonds, le mystère lui demeure : une manière de transcendance perdue hante la peinture à facettes et nous oblige, à force d’attention, à en ressusciter au sens fort les figures. A la fin des années 1960, ce seront les mousquetaires baroques qui combleront de truculence le « défaut de divin » propre à notre monde de plus en plus étroit. SG // Picasso – El Greco, Kunstmuseum Basel, 11 juin-25 septembre 2022. Catalogue sous la direction de Carmen Giménez, 44 €.

L’enfant va paraître, quelques heures à attendre, pas plus. Picasso attrape son carnet et note : « Si c’est une fille, La Faucille, si c’est un garçon, Le Marteau. » Nous sommes le 5 septembre 1935, et ce sera une fille, et elle ne s’appellera pas Joséphine, en l’honneur de Staline. María de la Concepción convient mieux à ses parents, à leur conception de la vie, inséparable d’une sacralité que la 1re communion de l’enfant, Maya pour les intimes, devait ritualiser en mai 1946. Par la grâce d’un prénom revit l’une des deux sœurs de Pablo, foudroyée par la diphtérie à 7 ans, alors qu’il en avait 14 et que ses prières n’avaient pu écarter la mort. Nommer, c’est créer, dit la Bible. La nouvelle Marie n’entre pas seule dans une existence promise à ne ressembler à nulle autre, avec son lot de bonheurs, de difficultés et de déchirures à venir. Des ombres, en septembre 1935, il n’en manque pas. La mère de Maya, la blonde Marie-Thérèse Walter, 26 ans, est née de père inconnu, et Pablo, toujours marié à Olga, ne peut, ni l’épouser, ni reconnaître pleinement le fruit de leurs amours clandestines. L’arrivée de Dora Maar, proche des surréalistes et des cocos (la faucille !), complique bientôt les choses, puis Françoise Gilot surgit. On le pressent, la toile de fond sur laquelle se déploie la très importante exposition du musée Picasso était de nature à bousculer quelques lignes, elle le fait et le fait bien, en sortant justement Maya et Marie-Thérèse du flou, dramatisé ou platement sentimental, des raccourcis biographiques ou diaboliques. Elle nous vaut, d’abord, une série inouïe de portraits de Maya, du joli nourrisson croqué dans les tendresses de l’estompe aux tableaux de 1938-1940, le regard ému du père change alors de ton : graphisme dur et couleurs acides, refus de toute infantilisation de son sujet et écho aux guerres présentes et futures. Si le dessin d’enfant, gage d’une sorte de « pensée sauvage » fascine les artistes depuis la fin du XVIIIe siècle, si Picasso collectionne ceux de sa fille et en occupe les marges, dessiner ou peindre l’enfance le pousse en terre freudienne, lui qui trouvait la psychanalyse volontiers trop explicative. Reste l’ambivalence de nos chères têtes blondes, il s’en saisit, y descend, pour le dire comme Proust. Il lui arrive même, mettant en lumière et à distance les affres domestiques où le jette sa polygamie tantôt heureuse, tantôt cruelle, d’user du mythe, grec ou plus archaïque encore, à l’instar de Sigmund… L’aveu que concèdent les sublimes feuilles de l’été 1936 s’affuble de néo-classicisme et du masque antique. Non moins que les présences souvent chiffrées de Marie-Thérèse, parfois accrues d’une épée chevaleresque et inquiétante, le visage de Maya traverse l’art picassien jusqu’aux années 1950. A Royan, dès octobre-novembre 1939, les déformations loufoques ou lugubres semblent soudainement moins ludiques que prophylactiques. Puis, la guerre finie, qui l’a beaucoup rapproché de son père, l’adolescente s’épanouit, s’assombrit, devient une femme à son tour, survit aux outrances médiatiques de l’époque, assiste son père auprès de Clouzot, soutient sa mère et décide d’avoir une vie à elle. Sous le regard, peut-être, de l’autre Marie. SG // Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo, Musée Picasso de Paris, jusqu’au 16 avril 2022, catalogue illustré de toutes le pièces exposées (grande vertu), sous la direction des commissaires, Diana Widmaier-Ruiz-Picasso et Emilia Philippot, Skira / Musée Picasso, 45€, avec la collaboration de Rafael Inglada, Olivia Speer, Olivier Widmaier-Picasso et Johan Popelard. On notera, comme ce dernier, la teneur chrétienne des poèmes de Picasso en 1935-1936, le religieux alternant avec le cru, la peur, l’humour et les multiples projections du moi sur le mystère de Maya, poèmes qui ne sauraient être lus comme le direct reflet du biographique, mais sa mise en forme complète.

Grâce aux enfants et petits-enfants de Picasso, à la faveur de dons ou de règlements de succession, les œuvres auprès desquelles il vécut ont rejoint, pour une large part, les collections nationales, à commencer par le musée parisien qu’abrite l’hôtel Salé. Il n’a jamais autant mérité sa réputation d’être le réceptacle essentiel de l’œuvre et de son archive, deux façons complémentaires de documenter le mystère de sa création. Picasso aimait à y reconnaître le fruit de la fantaisie et le ressac de l’instant. Or, le dialogue en fut l’autre moteur, dialogue avec les maîtres ou ses contemporains, dialogue avec les arts autres, dialogue avec soi. La dation Maya Ruiz-Picasso enrichit notre compréhension de cette triple exigence et réduit, d’abord, une lacune. Les tout débuts de l’artiste, que montre si bien le musée de Barcelone, se comprennent moins bien à Paris. D’où l’importance du portrait de José Ruiz Blasco, le père et le maître de l’adolescent (14 ans) quand il signa et data la chose. Celui qui devait déclarer sa flamme envers Courbet et Les Nain s’annonce ; le choix du profil et l’expression ferme disent eux la force d’un attachement que la freudienne histoire de l’art continue à ignorer. Si le Tiki, lui aussi entré dans les collections, renvoie au Gauguin des Marquises par son millésime et l’indécision de sa nature (objet de culte, avatar touristique), il était gage aussi d’une force d’affirmation que Picasso associa à la personnalité et au soutien d’Apollinaire dans une photographie célèbre. C’est aussi un peu un ready-made : en pénétrant l’atelier, il légitime sa valeur d’art, et non plus seulement sa portée sacrée. La Vénus du gaz, simple brûleur de cuisinière redressé, et soudainement humanisé et divinisé à la fois, se rapprocherait davantage des métamorphoses infra-minces de Duchamp si elle ne se souvenait pas des petites baigneuses de 1931-32. Malgré sa date, janvier 1945, j’aurais tendance à la détacher du contexte de la Libération, de la révélation des camps, ce serait une réponse indécente à l’abject. Sa charge d’Eros et d’humour, proche de Joan Miró, autorise plutôt à s’interroger sur la production de l’Occupation, que les experts noircissent à plaisir, et à tort. Que la sensualité grinçante ait été aussi la réponse picassienne à l’angoisse ou au remords, deux autres œuvres de la dation le rappellent à point nommé, L’Enfant à la sucette (juillet 1938) et le charivarique portrait de la mère de Marie-Thérèse Walter (octobre 1939), « gueule cassée » pleine de douceur et d’outrance à la fois. A cet égard, Jeune garçon à la langouste (juin 1941), – dont on a pu comparer le sexe à un canon, mais qu’il faudrait aussi rapprocher de certaines représentations de Jésus enfant -, est cousin d’El Bobo (1959), et d’une truculence baroque où le vin, les œufs et le pénis font signe aux Barrachos de Velázquez, chers à Manet. Deux autres acquisitions insignes oscillent aussi entre le profane et le religieux, le pur et l’impur, le carnet de variations sur Le Déjeuner sur l’herbe et La Tête d’homme de 1971, d’un chromatisme strident et d’un catholicisme réparateur. Le Palais des Papes en recevrait le message après sa mort. SG // Nouveaux chefs-d’œuvre. La dation Maya-Ruiz-Picasso, jusqu’au 31 décembre 2022. Catalogue sous la direction d’Emilia Philippot avec la collaboration de Virginie Perdrisot-Cassan, Johan Popelard, Juliette Pozzo et Joanne Snrech, Skira/Musée Picasso, 25€.

Pour Giorgio Vasari, qui ne se payait pas de mots, Raphaël était unique, « ottimo universale », d’un génie étendu à tout et tous, maître et rénovateur de chaque art, capable d’électriser l’âme du savant et de l’ignorant, riche de ce qu’il prit et donna aux autres, sans relâche. En 2004, on ne l’a pas oublié, la National Gallery de Londres réunissait une centaine d’œuvres, insignes ou injustement méconnues, qui offraient du prodige un portrait situé, au contact donc d’œuvres de son père (très marqué par la peinture des Flandres), de Perugino, Vinci et Michel-Ange, ses trois mentors essentiels. Dix-huit ans plus tard, sur les mêmes cimaises et à partir d’un nombre équivalent de tableaux, dessins, gravures, projets d’architecture, tapisseries et estampages de stuc, Raphaël se présente seul au public, mais multiple, polyvalent et actif sur les fronts les plus divers et, conformément au génie du christianisme, secondant les appels de l’Eros et le travail du Salut avec la fermeté qui guida sa carrière stupéfiante. Lui reprocher le magnétisme de ses Madone, la grâce juvénile de ses saints ou de ses apôtres aux cheveux longs, c’est se fermer l’accès à la métaphysique incarnée, commune à l’art et au sacré, où s’inscrit le sens du beau que Raphaël partage, d’ailleurs, avec une grande partie de son époque. Une sorte de frémissement d’éternelle jeunesse, de vie concrète, parcourt la sélection londonienne. Du reste, au-delà de leur volonté à suivre l’ensemble des voies qu’emprunta Raphaël, les commissaires britanniques, David Ekserdjian et Tom Henry, ont rendu particulièrement tangible le souci du réel, du particulier, dont la bottega est le théâtre collectif, derrière les privilèges ultimes de l’idea, mot que Raphaël utilise dans une lettre célèbre. A plusieurs reprises, chose savoureuse, l’atelier s’ouvre à notre indiscrète présence. Comme Rubens et David bientôt, Raphaël faisait poser ses élèves et collaborateurs, en tenue moderne et en fonction des exigences de tel retable d’église (Le Couronnement de saint Nicolas de Tolentino) ou de telle estampe furieuse (Le Massacre des innocents que Delacroix et Picasso n’oublieraient pas). L’alliance de la prose et de la fiction sacrée, cinq siècles après les faits, continue à nous soulever. Chaque emprunt, Mona Lisa de Léonard ou ignudi de Michel-Ange, Raphaël le testait, le vérifiait sur le motif. Eût-il été le portraitiste que l’on sait, entre Rogier van der Weyden (« La Muta ») et Vinci, si son adhérence au réel l’avait l’abandonné ou trompé. Son chef-d’œuvre du genre, à égalité du Jules II à longue barbe de Londres, se trouve au Louvre, et il a fait le voyage. On y voit Raphaël poser la main gauche sur l’épaule du cher Giulio (Romano) et leurs mains droites presque se confondre en signe de continuité par-delà la mort qui va frapper le maître et propulser le disciple, de fort tempérament, au-devant de la scène. L’oeuvre a inspiré au jeune Manet une autre effigie double, mais on pense aussi à Picasso ici et là, à Maya et Marie-Thérèse face à la fusionnelle Madonna Tempi, à Guernica devant L’Incendie du Borgo et le carton de la Conversion de saint Paul, frise explosive où l’œil est précipité de droite à gauche, tragique fiat lux. SG // Raphaël, Londres, The National Gallery, jusqu’au 31 juillet 2022, catalogue sous la direction de David Ekserdjian et Tom Henry, Yale University Press / National Gallery Global LImited, 60€. Signalons, avant d’y revenir, l’exposition Picasso Ingres : Face To Face, visible dans les mêmes lieux jusqu’au 9 octobre, occasion d’une rencontre, au sommet, entre le Portrait de Madame Moitessier et Jeune femme au livre, réponse de Picasso à Ingres, où l’on reconnaît Marie-Thérèse Walter. Datant de 1932, il précédait de quatre ans l’entrée fracassante de sa principale source dans les collections londoniennes. Le directeur de la National Gallery, Kenneth Clark (32 ans), n’écoutant que son cœur, avait déboursé une somme folle pour un tableau fou, foi de Picasso !

QUI VOYAGE VOYAGERA

  • De la quinzaine de tableaux que Gauguin rapporta de Martinique, les frères Van Gogh achetèrent aussitôt le plus beau. L’œuvre, Aux mangos, et son reçu, daté du 4 janvier 1888, font partie de la formidable exposition qui vient d’ouvrir à Amsterdam et distribue, selon un dispositif spatial astucieux, œuvres, objets et documents. Naturellement, le musée Van Gogh a fait du chef-d’œuvre dont il est propriétaire le cœur de sa démonstration et de son accrochage. Gauguin aurait approuvé ce choix, lui qui prétendait, à rebours de sa légende, avoir méthodiquement peint la toile indolente, la plus grande en dimension et en poésie de la production martiniquaise, et la plus accomplie dans sa volonté de synthétiser, à travers trois figures stylisées, les différentes phases de la cueillette des fruits exotiques. Un soin infini fut donc donné à la réalisation des Mangos et l’on est plus qu’heureux de pouvoir accéder à deux de ses feuilles préparatoires, petits croquis enlevés ici, personnages en gros plan ailleurs. Cette dernière feuille a été quadrillée pour le report de l’étude sur la toile, elle montre les deux figures, au contour net, qui concentrent l’attention sur le premier plan du futur tableau. Au fond, le processus graphique que s’impose Gauguin est digne d’un élève de Gérôme ou de Bouguereau ! Résumant d’un trait très sûr ligne et volume, il détaille ce couple de « négresses », pour user du titre que l’œuvre portait initialement.

Parler ainsi heurte aujourd’hui les sensibilités et l’exposition informe ses visiteurs que le séjour martiniquais de Gauguin, entre juin et octobre 1887, doit désormais s’apprécier selon les critères de la lecture postcoloniale. Certes, le choix des Antilles découle, en partie,  de l’envie consciente de jouir des avantages d’une terre française, au-delà du frisson inter-ethnique qui devait plus tard le pousser jusqu’à Tahiti, au-delà même de la simple nécessité de retremper sa peinture antimoderne dans l’univers exote d’une société encore peu atteinte par la mécanisation du travail et des transports. On sait que Gauguin, en avril-mai 1887, et en compagnie du peintre Laval, avait d’abord tenté sa chance au large du canal, en construction, de Panama. L’expérience se solda par un fiasco terrible et une lourde pathologie, malaria et paludisme, qui se déclarèrent peu après que les deux amis firent le choix de s’installer à 2 km, au sud, de Saint-Pierre, « Petit Paris des Antilles ». A l’évidence, Gauguin doit d’avoir survécu aux fièvres et à la dysenterie aux établissements sanitaires de l’île accueillante. Derrière la beauté des tableaux martiniquais, derrière leurs échappées japonaises vers l’océan ou la montagne Pelée, derrière l’exubérance végétale qui devait fasciner Breton et Masson en 1941, n’oublions pas que la mort fut du jeu. Au fond du canal, où il trima dur au contact des parias du monde entier, Gauguin avait vu tomber les Noirs et compris la ségrégation : «Quant à la mortalité elle n’est pas aussi effrayante qu’on le dit en Europe ; les nègres qui ont le mauvais ouvrage meurent 9 sur 12 mais les autres sont de moitié.»

Après avoir fui cet enfer pour une plantation martiniquaise, il peut décrire à sa femme, le 20 juin, sa nouvelle position, « une case à nègres et c’est un Paradis à côté de l’isthme. En-dessous de nous la mer bordée de cocotiers, au-dessus des arbres fruitiers de toutes espèces à vingt-cinq minutes de la ville [Saint-Pierre]. » Un éden, dit-il, mais seulement au regard de l’isthme de Panama. Abondante en cacao, café, sucre et rhum, fleuron du commerce triangulaire, sa prospérité repose sur la main d’œuvre noire des ex-esclaves venus d’Afrique. Malgré le mauvais temps et avant que sa santé ne sombre, l’île le séduit, au point d’évoquer une possible vie future en famille : « la vie dans les colonies françaises […] ayant pour tout travail [à] surveiller quelques nègres pour la récolte des fruits et des légumes sans aucune culture ». Militaires, administrateurs, prêtres et missionnaires, pas même quelque croix chrétienne plantée dans la nature luxuriante, rien ne vient troubler la sublime mélopée, le plus souvent très sensuelle et féminine, des tableaux arrachés à la maladie. Car voyager, et faire voyager la peinture, c’est d’abord en repousser les limites, s’étonner soi-même, se recréer. Laval, qui partageait les vues de son mentor socialisant sur les bienfaits de la colonisation, avoue à un tiers le profit esthétique et commercial à attendre de l’île : « Il y a à observer et produire dans une voie absolument inexploitée pour plusieurs existences d’artistes. » La nouveauté, étalon des avant-gardes et aiguillon des deux amis, signifie d’abord un éloignement plus marqué du strict impressionnisme.

Mais l’on sait déjà que cette subjectivité plus nette n’exclut pas un abandon tenace au réel. Gauguin et Laval, le second avec plus d’énergie cocasse, coupent les ponts avec la peinture parisienne, palette, espace, construction du sujet. Le terrain, du reste, n’était pas vierge. Et le catalogue en donne maintes preuves, certaines remontant au passé caribéen de Pissarro, qui fut l’un des « pères » de Gauguin. Les stéréotypes, des marcheuses aux causeuses, des cocotiers aux tamariniers, des plages étonnamment blanches aux ciels providentiellement bleus, n’ont pas disparu de la nouvelle peinture, mais ils ne l’enchaînent plus au pittoresque touristique. Sans cesse se déplace le point de vue, comme l’utile repérage topographique de l’exposition et du catalogue le confirme. Je crois que l’on peut même parler de projet épistémologique, au risque de froisser les nouveaux détracteurs du peintre «  eurocentré », voire pire encore. Notre voyageur prit vite conscience des changements opérés en quelques mois. Avant de s’embarquer pour Paris, il écrivait ainsi à Schuffenecker que sa moisson était « d’attaque ; malgré ma faiblesse physique, je n’ai jamais eu une peinture aussi claire, aussi lucide (par exemple beaucoup de fantaisie). » Et plus tard, il devait dire à Charles Morice, le poète de Noa Noa et l’un des découvreurs du jeune Picasso : « L’expérience que j’ai faite à la Martinique est décisive. Là seulement je me suis senti vraiment moi-même, et c’est dans ce que j’ai rapporté qu’il faut me chercher, si l’on veut savoir qui je suis, plus encore que dans mes œuvres de Bretagne. » Le pays des mangos porta ses fruits.

Stéphane Guégan

*Gauguin et Laval en Martinique, Van Gogh Museum, Amsterdam, jusqu’au 13 janvier 2019. Remarquable catalogue sous la direction de Maite van Dijk et Joost van der Hoeven, avec une contribution essentielle de Sylvie Crussard, Fonds Mercator, 24,95€

D’autres voyages, d’autres voyageurs…

*Ce fut donc un Milanais de moins de trente ans, un certain Michelangelo Merisi, assez fils de famille, qui, vers 1600, dans la Rome fière de Clément VII, libéra la peinture d’un bon nombre de ses pratiques idéalisantes. En choisissant d’observer Caravage au milieu de ceux dont il contesta l’autorité ou bouleversa le destin, voire bouscula l’existence, le Musée Jacquemart-André, n’ayant peur de rien, s’offre l’une des affiches les plus ambitieuses de cette rentrée. Une dizaine de tableaux du maître, parmi les plus beaux, sont venus d’Italie, mais ils ne sont pas venus seuls. Et tout l’art des commissaires a consisté à mettre en musique de façon inattendue cette constellation de rivaux à fort tempérament que les expositions sur le caravagisme abordent avec plus ou moins d’originalité. Un ton s’impose dès la première salle, tapissée de figures de David et Judith saisies en pleine action. Artaud n’aurait pas détesté ce « théâtre des têtes coupées » et cette énergie noire vouée à ébranler le spectateur au-delà du raisonnable. Une des grandes affaires de Caravage, tandis que la Contre-Réforme est loin d’être achevée, fut de combiner la saisie du spirituel et du physique, voire du pulsionnel, en chaque spectateur, de l’espace rituel aux galeries d’amateurs qui alors se multiplient. Cette peinture qu’on dit réaliste en regard de ce qu’elle invalide cherche évidemment autre chose que le trompe-l’œil. Les sublimes Saint Jean-Baptiste au bélier et Saint Jérôme écrivant parviennent à dramatiser la solitude édifiante d’élus encore ignorants de leur valeur exemplaire. La vie et le divin se tiennent dans une tension qui débouche, à Emmaüs, sur le coup d’éclat que l’on sait. Mais si géniales soient-elles, les toiles de Caravage dialoguent ici avec les autres, amis et ennemis… Baglione symbolise le rival aussi hargneux que fasciné, incapable de ne pas mêler au morbide sa morbidezza, cette sensualité pénétrante pour laquelle notre langue n’a pas mot aussi suggestif. De Cecco del Caravaggio, le Saint Laurent tourne le dos, à proprement dit, aux conventions de son sujet. Le gril et la palme sont écartés de notre regard, accentuant à défaut la présence du livre qui occupe le premier plan. Mais que le patron des bibliothécaires a les ongles noirs, les traits plébéiens, un vrai héros pasolinien ! Au titre des confrontations dignes des visiteurs les plus pointus, on citera enfin le Manfredi de Florence, livré dans son jus, un Couronnement d’épines à faire s’agenouiller, et un superbe Ribera, l’Espagnol sans lequel Valentin n’aurait sans doute pas développé son plein génie. L’esprit du connoiseurship se prolonge jusqu’au bout avec deux propositions pour le modèle de la justement célèbre Madeleine de Finson, mais deux tableaux qui n’ont pas renversé l’expert de Caravaggio que je ne suis pas. Je préfère quitter cette exposition soufflante avec le souvenir du tableau de Milan, ce Repas à Emmaüs, évoqué plus haut, dont seul Rembrandt réussira à égaler la profondeur d’émotion et de signification. Devenu romain autour de 1592, le jeune Merisi fit la conquête de l’Urbs en moins de dix ans. Avec Raphaël et l’autre Michel-Ange, il en est encore le maître. SG // Caravage à Rome. Amis et ennemis, Musée Jacquemart André / Institut de France, catalogue sous la direction de Francesca Cappelletti et Pierre Curie, jusqu’au 28 janvier, Fonds Mercator, 32€.

*Si l’Europe du XVIIIe siècle parlait le français, elle chantait en italien et aimait, comme Casanova, dans les deux langues. La passion rêvée ou vécue devance alors les accords de Schengen, elle ne connaît aucune frontière. Les Vénitiens, rois de l’en-dehors à maints égards, se confondent avec cet irrédentisme transalpin qui déborde la musique et, par exemple, l’aura internationale de Vivaldi. Ils sont partout, de Madrid à Londres, de Paris à Dresde, ces enfants de la Sérénissime, insolents de virtuosité ou d’intimisme sensible. Le Grand Palais les accueille, à bras ouverts, ces migrants du bonheur. Soufflé par Catherine Loisel et Macha Makeïeff, un air de fête et de cocasserie s’est emparé d’espaces d’exposition peu habitués à l’esprit du masque et à l’hygiène de la surprise. On se laisse vite prendre à cette succession théâtralisée de salles où se résume une civilisation que les vrais amoureux de Venise ne sont pas malheureux de goûter en plein Paris. Une culture du regard déploie devant nos yeux ses accessoires de prédilection et les genres qu’elle a servis et chéris. Il y a ici, après quelques perruques officielles, les lunettes de longue portée, les miroirs somptueux, les vêtements de lumière, non loin des vedute où la cité lacustre, dédale sans fin, se donne elle-même en spectacle. A croire les peintres, qui exagèrent à peine quand ils célèbrent le culte des jouissances élémentaires, les Vénitiens se livrent plus que d’autres à la danse, aux jongleries du carnaval, à l’intrigue amoureuse, à la curiosité des merveilles de la nature. Sous la protection des doges, dont portraits peints et bustes patriciens restituent les plus glorieux noms, la cité flottante s’octroie les plaisirs les plus variés et les fait entrer dans sa légende inusable. Longhi détache sa chronique de tout anecdotisme, Guardi passe du quotidien ensoleillé à la grande peinture religieuse, où se distingue Piazzetta, qui hésite entre Couture et Manet, et triomphe Tiepolo, dont l’exposition est parvenue à réunir quelques-uns de ses purs chefs-d’œuvre : ils sont pleins d’ardeur catholique ou d’appels érotiques. Mais la frontière, là aussi, s’évanouit. L’Europe, on l’a dit et l’exposition surtout le montre à foison, s’est entichée de cette peinture assez souple pour combler les cœurs et les âmes en toutes circonstances et tous lieux. Pareille victoire n’est pas le fait du hasard… Pierre Rosenberg nous le rappelle en préfaçant un catalogue de grande tenue : si Venise, écrit-il, puait autant que les autres capitales d’Europe, peut-être plus même en raison des baisers marins, elle n’en était que plus attentive à faire régner en reines la liberté et la licence. Au XVIIIe siècle, qui ne voit aucunement la ville de Canaletto s’éclipser, comme on le dit encore, elle exporta aussi un précieux savoir-vivre. SG / Éblouissante Venise. Venise, les arts et l’Europe au XVIIIe siècle, jusqu’au 21 janvier 2019. Luxueux catalogue sous la direction de Catherine Loisel, RMN-Grand Palais, 45€.

*Casanova, cet élixir de la diaspora et de l’ethos vénitiens, ne quitte plus les rayons de nos librairies et Michel Delon reste son meilleur ambassadeur. Il fallait sa connaissance du manuscrit qui a rejoint la BNF pour y tailler l’anthologie très vivifiante et très illustrée qu’en donne Citadelles § Mazenod avec le souci évident de privilégier ce que la peinture vénitienne et française du temps a produit de plus leste. Le fameux épisode des Plombs, évasion très romancée, comme on se gardera de le condamner, clôt le récit qui débute dans le quartier de San Marco, où notre héros voit le jour en 1725. Trente ans plus tard, il fuira une ville qui en avait pourtant vu d’autres. « Sur la première page de l’histoire de sa vie, note Delon, le mémorialiste se présente comme « Jacques Casanova de Seingalt Vénitien ». Chevalier de Seingalt est un titre qu’il s’octroie avec une désinvolture d’aventurier, mais Vénitien est plus qu’une origine, c’est une identité qu’il peut revendiquer légitimement. » Les quartiers de noblesse ne se gagnent pas seulement en naissant, en se battant ou en achetant une charge royale. Ils récompensent aussi les princes du sexe et de l’esprit. Et puis il y a les mots que le frère défroqué manie mieux que l’encensoir et son frère les pinceaux, les mots et leur puissance de vie, bientôt de mémoire. Comme Canaletto, et comme tout grand artiste, Casanova est un composé magnifique d’observation aiguë  et d’invention masquée. Capitale de la douleur, disait Paul Eluard en 1926 ; « capitale de la couleur », lui réplique Delon, et Casanova à travers lui. SG // Casanova. Mes années vénitiennes, anthologie réunie et présentée par Michel Delon, relie en soie sous boîte en tissu vénitien, 199€.

*L’Andalousie fait entrer très tôt dans la géographie des modernes un pur concentré d’Orient et de nostalgie primitive. Arabes et gitans se partagent ce nouvel imaginaire anthropologique, à peine contrebalancé par le sentiment que le catholicisme reste fervent en terre d’Espagne… Rendant compte des premières livraisons du Voyage pittoresque et historique d’Alexandre de Laborde en juillet 1807, Chateaubriand rêve tout haut de L’Alhambra et colore de volupté, de fanatisme religieux et de cruauté africaine ce palais des Mille et Une Nuits… Un mythe prend forme et deux singularités s’accordent sous sa plume, René qui dit je et le motif exotique qui le fait sortir de lui. Trois ans plus tard les rôles s’inversent, c’est à Laborde de lire et de commenter l’enchanteur pour la presse impériale. Il a compris que L’Itinéraire de Paris à Jérusalem déplace audacieusement le curseur de l’art grec vers l’arabo-andalou. L’autre nouveauté du texte de Chateaubriand se dévoile dans la concurrence émergente à laquelle se livrent chez lui l’écriture artiste et les nouveaux dispositifs optiques. Comme l’écrit Nikol Dziub, le panorama, cette lanterne magique démesurée, « crée à l’écrivain des obligations». La génération suivante, de Nodier à Gautier et Dumas, affrontera l’essor de la photographie, en plus de l’imagerie de presse, plus génératrice encore de poncifs iconographiques. Que reste-t-il de l’authenticité, de la fraîcheur d’impressions dont se prévalaient les romantiques lorsque leur expérience de la route et de l’ailleurs doit composer avec les clichés dont ils sont parfois les initiateurs par excès de couleur locale ? Voilà donc un livre qui réinscrit utilement l’écriture viatique dans son champ contradictoire de libertés et de contraintes à l’ère du tourisme de masse naissant, cette plaie. SG //  Nikol Dziub, Voyages en Andalousie au XIXe siècle, La fabrique de la modernité romantique, Droz, 38€

BUCK IS BACK

81acmmy33ylL’enfant qui sommeille en nous est-il toujours de bon conseil ? Parce que vous avez lu Croc-Blanc par goût des lointains et des extrêmes, comme tout adolescent bien né, vous vous croyez depuis dispensés du reste. Or le génie de Jack London (1876-1916) déborde ce seul livre et ce seul genre. La preuve, ce sont les deux volumes de La Pléiade, qui en surprendront plus d’un. Philippe Jaworski les a composés de manière à donner une image enfin juste de l’écrivain prolifique et polymorphe. On découvre, un peu honteux, la diversité de ses romans et nouvelles, et l’on vérifie ce que George Orwell disait du Peuple de l’abîme, photographie glaçante des prolos de l’East End londonien, cohorte inoubliable de parias et de filles qui ont poussé trop vite… Mais les Français ont-ils à rougir de leur ignorance ? Elle ne s’accompagne pas pourtant des préventions qui prolifèrent aux États-Unis, où l’édition et le monde universitaire, main dans la main, rechignent désormais à le ranger parmi les géants du patrimoine littéraire. Au succès de ses magnifiques romans d’aventure, genre secondaire et donc premier grief, s’est ajouté celui d’avoir professé des idées peu convenables. D’écrivain mineur, ou d’écrivain pour mineurs, Jack London est devenu un écrivain infréquentable. Son darwinisme indigne. Et sa foi indéfectible en une supériorité de la race blanche invaliderait la puissance d’évocation et de réflexion de ses livres. Nous sommes prévenus, le plaisir que nous prenions, innocents bambins, à le lire, à partager le sort électrisant de ses héros, chiens et bipèdes confondus, à les suivre partout, du Grand Nord au Pacifique Sud, ce plaisir était mauvais…

product_9782070197415_180x0Philippe Jaworski connaît bien le débat dont Jack London fait les frais aujourd’hui, il ne s’y dérobe pas. Il se jette même dans la bataille avec une ardeur et une bravoure dont le monde savant n’abuse pas toujours. Sa longue introduction au volume 1 est d’autant plus passionnante qu’elle s’aventure elle-même en terrain dangereux et s’applique la morale du défi cher à l’enfant terrible de Frisco. Parole, d’abord, à l’accusé : « Je suis un évolutionniste, donc un optimiste éperdu, et mon amour de l’homme […] vient de ce que je le connais tel qu’il est et perçois les possibilités divines qu’il a devant lui. C’est le thème de mon Croc-Blanc. Tout atome de vie organique est plastique. » En bon Américain, London définit la civilisation par ses limites et ses conquêtes, mais le fanatique de Darwin et d’Herbert Spencer s’émerveille de la formidable capacité de dépassement et d’adaptation propre à l’être vivant, quel qu’il soit… L’expérience de la vie sauvage met le chien (sacré Buck !) et l’homme face à l’alternative de la régression et du ressourcement : nos héros préférés reviennent plus complètement humains des épreuves qu’ils ont endurées. Philippe Jaworski a ainsi parfaitement cerné « l’ambiguïté de la perception qu’a London de l’état primitif », il démine aussi l’accusation de racisme. Venant d’un écrivain acquis au socialisme (en sa version primitive), et dont Le Peuple de l’abîme cite Marx et William Morris, certaines poussées de « xénophobie » choquent, on l’a dit, les âmes sensibles. « Je suis blanc d’abord, socialiste ensuite », aimait-il à déclarer. Il faut ici, avec Philippe Jaworski,  revenir aux textes et au refus qu’ils opposent à toute simplification. De même qu’il n’est pas d’enfer social qu’on ne puisse fuir, de capitalisme « sauvage » qu’on ne puisse révolutionner, diront bientôt Drieu et Berl, l’homme et l’ordre blancs peinent, au fil des pages, à s’incarner en reluisants spécimens. La volonté de puissance, sous l’œil amusé d’une nature virginale et sublime, engendre très souvent de dérisoires appétits. London pouvait être convaincu de la domination anglo-saxonne, elle ne justifiait pas tout, et ne lui faisait pas oublier la résistance héroïque des « vaincus » de l’histoire.

132824_couverture_hres_0« En art, sentir est toujours signifier », proclamait Henry James (1843-1916), au sujet de la correspondance de Delacroix. Le mot peindrait assez bien London, mort la même année que l’auteur du Tour d’Ecrou ; il s’ajuste aussi à l’écriture de James, très « voyante », et donc parfaitement accordée à cette présence du monde extérieur, chaude au regard, qu’il aimait sentir chez Théophile Gautier. Comme ce dernier, peintre avorté, James s’est efforcé toute sa vie de rendre à la peinture ce qu’elle lui avait refusé… La tentative infructueuse avait eu lieu, à Boston, au début des années 1860. En compagnie de son frère, Henry apprend alors le métier auprès de William Morris Hunt. Cet élève américain de Thomas Couture, impossible à confondre avec quelque Manet de nouvelle Angleterre, ne parvint pas à retenir le futur écrivain. James ne sera pas peintre, art trop direct, mais romancier, où le visible s’épanouit en mots plus contrôlables peut-être… De surcroît, il comprit très vite que les moyens de l’écrivain pouvaient rivaliser avec ceux de la peinture, effets, impressions et suggestions. La fine connaissance que James avait des arts européens lui venait de précoces voyages et du journalisme qu’il pratiqua occasionnellement, et assez génialement. Jean Pavans, fin traducteur de James, Wharton et Shelley, écrivain lui-même, vient de se livrer à un plaisant et instructif vagabondage à travers ses écrits d’art, très mal connus de ce côté de l’Atlantique. On parle bien de ce que l’on aime. Or James adulait l’école française du XIXe siècle, dont Boston reste l’un des conservatoires. Après s’être égaré du côté de Delaroche, il s’éprit durablement  de Delacroix, à sa façon surtout d’entrer dans l’intimité de ce qu’il représentait. Gérôme, dans ses tableaux orientaux, lui semble, en tous sens, superficiel. Et si la correspondance de Regnault lui paraît plus brillante que celle de Delacroix, la profondeur et « le sens de la grandeur » restent l’apanage du peintre de La Barque de Dante. Il en parle en lecteur de Baudelaire, dont il ne comprit pas Les Fleurs du Mal. Nobody’s perfect.

9782253186502-001-tOn pense à d’autres peintres, et d’abord à Menzel et Fortuny, ces fanatiques du XVIIIe siècle et de la parole mouchetée, en lisant Sándor Márai (1900-1989), le formidable romancier hongrois dont la Pochothèque nous offre cinq des plus beaux livres en un volume aussi maniable qu’élégant. Or deux d’entre eux plongent leur action fiévreuse au cœur des Lumières finissantes. L’éclairage diapré ne déplaît pas à Márai, qui préfère la caresse des bougies au plein jour, et le mystère des cendres chaudes au grand feu. C’est, écrit justement Frédéric Vitoux, l’esprit de Diderot et de Mozart qui revit. Sa préface, très vive aussi, arrache Márai à l’emprise agaçante du mythe de la Mitteleuropa, et à ses attributs obligés, le lyrisme des écorchés et les abysses de l’inconscient. Toute fiction n’appelle pas fatalement une radiographie clinique de son auteur. La violence des remords et des désirs, le poids du passé, loin de les enchaîner à leurs névroses, libère les protagonistes de La Conversation de Bolzano (1940) et des Braises (1942), les deux bijoux discrets du recueil. Casanova et son évasion vénitienne fournissent au premier récit un départ rêvé. Vous avez déjà compris qu’il s’agira d’amants et de temps retrouvés. Les Braises réunit deux hommes qu’une femme, aimée des deux, a opposés ou rapprochés, qui sait ? L’un fut l’aide de camp de l’empereur François-Joseph (mort, lui aussi, en 1916), il a porté l’uniforme d’un Empire condamné par le monde moderne, uniforme sous lequel tant de secrets sont boutonnés… Qui a dit que l’existence laissait souvent un goût d’inachevé? Mais l’envie d’aller au bout de son destin n’est-elle pas, en réalité, plus impérieuse? Elle l’est chez Márai.  En 1989, très loin de la Hongrie communiste où ses livres frondeurs avaient fini par être interdits, il se brûla la cervelle, fin logique pour cet écrivain d’un autre âge, qui avait épuisé tous les attraits du romanesque et de la vie. Stéphane Guégan

*Jack London, Romans, récits et nouvelles, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome I (55€) et II (55€). Coffret des deux volumes (110€). Nouvelles traductions, nombreuses illustrations issues des premières éditions américaines, sous la direction de Philippe Jaworski.

product_9782070462728_195x320**Jean Pavans, Le Musée intérieur de Henry James, Seuil, 27€. Puisque Delacroix dominait le panthéon de James, signalons l’excellent viatique de Frédéric Martinez (Delacroix, Folio Biographies, Gallimard, 9,20€) dont l’incipit dit tout « Vite ». Livre cursif, d’une écriture très brillante, hussarde, il ne sacrifie jamais l’information précise, et la lecture des experts, à son emballement et son enthousiasme. Point de lyrisme creux, ou d’anachronisme assommant. Un galop de bon aloi, un regard de bon sens. SG

***Sándor Márai, Les Grands romans, Préface de Frédéric Vitoux, de l’Académie française, édition d’András Kányádi, en collaboration avec Catherine Fay, Le Livre de Poche / Pochothèque, 28,90€.

VIRGILE DANS LE TEXTE

product_9782070116843_180x0Comment croire au divorce qu’on dit consommé entre nous et les grands Anciens? La langue des poètes latins est-elle si morte que ça? L’étudier si vain? Ces questions d’actualité, Virgile les tranche en sa faveur. Il n’est que d’ouvrir son œuvre «impérissable», disaient gravement nos professeurs, dont nous avions tort de pouffer. L’avenir le prouverait. L’avenir, c’est ce volume de La Pléiade, 1200 pages d’intensité intacte, bilinguisme parfait et cuir vert, comme le printemps éternel du cygne de Mantoue.

Tout y est, Les Bucoliques, Les Géorgiques et L’Énéide, dont on ne remerciera jamais assez Auguste d’en avoir interdit la destruction contre l’avis de l’auteur, saisi de mauvais scrupules à son dernier souffle… Cette édition n’aurait pas été complète sans les textes controversés, mais délectables, qu’on lui attribue hypothétiquement. On ne prête qu’aux riches, c’est si vrai concernant Virgile! Les Bucoliques, dont Gide et Mallarmé rêvèrent d’égaler les églogues amoureuses, prennent d’emblée possession de leur lecteur: «Tityre, toi, […] tu médites un poème des bois.» La simplicité agreste, presque terrienne, du poète dénonce par avance le mièvre de certains de ses imitateurs. Théocrite avait trouvé un héritier direct, l’antique Grèce son extension naturelle, Rome était dans son rôle. L’Italie des récoltes généreuses, le pays des faunes et des ombres courtes, Les Géorgiques en disent la beauté brûlante. C’est l’âge d’or tel que seules les époques troublées parviennent à l’imaginer et à l’imposer aux imaginations, en estompant les souffrances qui s’y rencontrent du «voile» dont parle Sainte-Beuve. Baudelaire, qui avait récolté quelques prix de latin au collège, a bien lu le deuxième livre des Géorgiques et le fait miroiter dans son propre Cygne, où la modernité parisienne, fascinante et angoissante, réveille le souvenir des grandes douleurs d’Andromaque. L’Énéide, troisième opus et suprême effort, hante ainsi Les Fleurs du Mal comme elle se lit derrière bien des pages de Racine, Chateaubriand et Proust, ou nombre de toiles de Poussin, Ingres, Masson et Picasso. Le poète césarien s’attaque donc à l’épopée, genre supérieur, au soir d’une existence moins paisible qu’on ne le croit. Le renversement qu’il opère au regard du modèle homérique, placer L’Odyssée avant L’Iliade, lui permet d’introduire dans la peinture de la violence guerrière, et la violence la plus crue, un effet de miroir et un hommage aux dieux qui avaient permis de fermer le cycle infernal des guerres civiles. Comme Les Bucoliques, L’Énéide s’offre dans une nouvelle traduction, que les plus savants liront parallèlement au texte latin… Bien d’autres, avant nous, n’ont pas cru déchoir, être moins modernes, en procédant ainsi. Philippe Huzé, qui signe l’une des introductions du volume, rend hommage à ces passeurs, ces vecteurs d’admiration, ces vérificateurs de l’adage formulé par Jacques Perret: «Un chef-d’œuvre grandit de tous les chefs-d’œuvre qu’il suscite».

Stéphane Guégan

*Virgile, Œuvres complètes, édition bilingue, établie par Jeanne Dion et Philippe Huzé, avec Alain Michel pour Les Géorgiques, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 59€.

album-casanova-de-michel-delon-1030767556_MLCette année, l’album de la Pléiade emprunte son masque vénitien à Hugo Pratt et achève en beauté la canonisation du divin Casanova. Paraissent, en effet, au même moment, les tomes II et III d’Histoire de ma vie, qui couvrent la période des aventures allant de la fameuse évasion des Piombi à l’année 1774. Le mémorialiste ne poussera pas plus loin le récit de son destin nomade et libertin, fidèle à la promesse qu’il a faite à son lecteur de ne pas l’ennuyer avec la comptabilité du vieil âge. Les «folies de la jeunesse», pense-t-il, servent mieux son livre et la littérature. Car Casanova peut désormais être reconnu pleinement pour un maître des lettres françaises. SG

CasanovaDeux siècles ont été nécessaires à cette petite révolution de palais, au sens gustatif du terme. Et Stendhal aujourd’hui retirerait les propos rudes que lui avait inspirés cette autobiographie unique en sa première édition, proprement monstrueuse. Enfant dénaturé d’une double traduction, du français vers l’allemand, puis de l’allemand au français, elle fit malgré tout son petit effet dans le Paris de la Restauration, comme le note Michel Delon en tête de l’album. Sainte-Beuve pressent un écrivain de la race des Sévigné et des Bussy là où le bibliophile Jacob croit deviner un faux de Stendhal… La méprise est belle, elle est digne de la liberté de ton et d’invention qui court à travers le texte et dont on prend enfin la pleine mesure. Faut-il s’évertuer à y démêler le faux du vrai quand Casanova lui-même se vantait d’avoir mis en scène sa vie avant de la mettre en mots? Delon a construit son nouveau Casanova sur l’ubiquité première de sa personne et de son personnage, réunis à travers le regard unifié du texte qui nous y donne accès. Le peu d’images fiables de l’écrivain semble confirmer son art du dédoublement et son goût de la diversité. L’album se referme sur les incarnations cinématographiques d’un séducteur dont le grand écran s’est vite emparé. Dernier avatar d’une longue série, le film d’Albert Serra, Histoire de ma mort, a retrouvé autrement la truculence de Fellini et nous rappelle que Casanova a aimé les belles comme les laides, les jeunes comme les vieilles, par amour de ce qui ne s’explique pas. SG

– Casanova, Histoire de ma vie, tomes 2 et 3, édition établie sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 57,50€.

Eschyle_couv_BD_Resized_7nxx8af1-1Il y a de bonnes manières de rajeunir les classiques, et il y en a de fort mauvaises. La mise en scène de théâtre et d’opéra nous le démontre tous les jours. À rebours des lectures qui abusent de l’appropriation et de l’anachronisme, et vident le répertoire de sa substance pour complaire à nos «attentes éclairées», l’Eschyle de Florence Dupont remonte le temps et nous confronte aux pratiques et aux besoins d’une société très différente de la nôtre. L’illusion d’un héritage continu, pérenne et sévère, et celle d’un code tragique, qui privilégie le texte épuré sur la performance vivante, viennent d’Aristote, elles volent toutes deux ici en éclats. Ce petit bijou d’érudition, d’intelligence et d’humour, est le premier titre d’une collection prometteuse. Avant d’éclairer le sens des sept tragédies qui forment le «corpus» d’Eschyle, Florence Dupont s’attelle à déconstruire l’idée qui a longtemps prévalu de leur auteur et de leur fonction. Car le supposé père du drame moderne, le prétendu Shakespeare grec, eût été très étonné de s’entendre nommer ainsi, lui dont «l’écriture» ne formait pas l’état. «C’est au mieux une responsabilité civique», précise Florence Dupont. Ce que nous appelons les «œuvres» d’Eschyle n’en font pas un écrivain au sens actuel du mot, d’autant plus que ce catalogue, qui compta plus de cent pièces, s’est vu progressivement châtré de sa musique et de ses effets scéniques les plus détonants. Devenu l’un des pères de la nation athénienne, un siècle après sa mort, le grand homme va petit à petit servir de caution à une esthétique qu’il n’aurait pas cautionnée. Ses «écritures éphémères» étaient ainsi condamnées à se figer et se décolorer. Qu’il traite de la guerre contre les Perses, du destin d’Œdipe ou d’Oreste, la préoccupation principale d’Eschyle, vis-à-vis d’un public avide de passions fortes et de situations pathétiques, était de faire chanter, danser, agir le chœur autour duquel l’action s’enveloppait. Florence Dupont y insiste, au Ve siècle av J.-C., le texte ne précède pas la mise en scène, il n’est pas destiné à être lu, mais à être joué, et sa diffusion est soumise au greffier de la cité. Si l’oralité vouait certaines pièces à disparaître, la perte de leur esprit initial fut plus grave encore. Au fil des siècles, Eschyle rétrécit et se métamorphose. Mal aimé de l’âge dit classique, en raison des obscurités d’un texte désormais orphelin de la scène athénienne, il ne connaît de revalorisation qu’après 1750. De Diderot à Barthes, en passant par Hugo, Gautier, Leconte de Lisle et Claudel, Eschyle devint alors un classique du primitivisme barbare! SG

*Florence Dupont, Eschyle, Ides et Calendes, coll. Le Théâtre de, 10€.

Les chants de Bataille

La littérature abonde sur l’érotisme de Bataille. Bien que le sujet ait perdu l’attrait de l’interdit, il continue à susciter réflexions et contorsions plus ou moins inspirées. Le thème n’est-il pas consubstantiel à son auteur, à sa pensée, être et esthétique, des premiers contes licencieux au livre final sur Manet? Toutes les obsessions de Bataille s’y raccrochent d’une manière ou d’une autre, l’expérience de l’impossible, la transgression des limites, la victoire sur la mort, la souveraineté fugitive, la fiction comme chance du désir. À la fois excès et extase, le plaisir sexuel, et ce qu’il implique d’investissement symbolique ou d’accomplissement subjectif, met l’individu hors de lui, l’arrache à ses pauvres entraves, l’ouvre au sacré, en théorie. L’espèce de mysticisme dévoyé que Bataille propose à ses lecteurs les plus conséquents n’a sans doute jamais visé l’instauration d’un culte, en remplacement du vide religieux des temps modernes. Dans les années 1930, alors qu’il fréquente aussi bien Masson et Picasso que Lacan et Caillois, il y eut pourtant volonté de créer une sorte de groupe d’action directe, incarnant une voie de libération possible entre fascisme et communisme, auxquels il importait de ne pas abandonner l’emprise qu’exerce toute violence sacrificielle sur l’imaginaire et sur les corps. Passé ce moment utopique, que symbolise la flambée d’Acéphale, Bataille choisira l’affirmation individuelle et, comme il l’écrit en 1943, «l’expérience intérieure».

Ce tournant structure le bel essai de Juliette Feyel, qui ne craint pas de s’aventurer sur un terrain surinvesti. Elle le fait avec un grand calme et une érudition maîtrisée, sans héroïser Bataille, ni le dédouaner de ses concepts les plus faibles, les plus éculés aujourd’hui, la sortie du rationnel, la dépense gratuite et l’animalité retrouvée. Feyel prend même plaisir à explorer ces failles afin d’étayer la thèse du livre : les récits les plus lubriques de Bataille, ceux qu’il ne put faire paraître sous son nom, constituent encore la «part maudite» de l’œuvre. Mais ce serait celle où l’auteur de L’Histoire de l’œil se serait «approché au plus près» de son objet et de sa subversion agissante. Si l’ethnologie a souvent coloré ses textes théoriques d’un primitivisme douteux, arqué sur l’opposition convenue entre le civilisé et le sauvage, les grands mystiques ont révélé Bataille à lui-même autant que Sade et Baudelaire. Le lecteur de Durkheim, orphelin de Dieu, fait donc siennes la distinction des sociologues entre profane et sacré et la furia sensuelle du catholicisme à son acmé. Pareille combinaison devait causer une sorte d’épouvante au Sartre des années d’Occupation, dénonçant ce «chrétien honteux» aux autorités morales de la «résistance» intellectuelle. Lecture honteuse, réplique Feyel, qui souligne combien les détracteurs de Bataille ont manqué son «christianisme» athée. Aucune loi morale, aucun impératif utilitaire ne peut vaincre l’aiguillon du désir, lequel ne touche au parfait cristal qu’en se souillant. Mais Bataille, Casanova clandestin, finira par reconnaître au seul livre le privilège de donner à nos fantasmes la chaleur du réel, en les maintenant en tension.

Stéphane Guégan

*Juliette Feyel, Georges Bataille. Une quête érotique du sacré, Honoré Champion, coll. Champion Essais, 25€.

La réflexion sur la peinture restant aux marges de cet essai, rappelons ici que Manet, et notamment Olympia, aura offert à l’ontologie paradoxale de Bataille une manière d’épiphanie. Le chef-d’œuvre de l’art français ouvre ses lourds rideaux sur la pure présence : «C’est la majesté retrouvée dans la suppression de ses atours. C’est la majesté de n’importe qui, et déjà de n’importe quoi… – qui appartient, sans plus de cause, à ce qui est, et que révèle la force de la peinture.» On retrouvera Manet, Picasso, Masson et quelques autres peintres de son musée imaginaire dans mon livre, Cent peintures qui font débat (Hazan, 39€).

Rentrée littéraire (2)

Ce fut d’abord une rumeur, alimentée par le premier intéressé : Yann Moix allait accoucher d’un livre de poids. En d’autres temps, on aurait parlé d’un livre de prix… C’est que le bébé avait eu le temps de s’arrondir in utero. Maintenant qu’il respire et fait ses premières nuits, le dernier né de Moix embarrasse autant la gent littéraire que le héros de Naissance consterne papa et maman. S’agit-il, en effet, d’un gros livre ou d’un grand livre ? Difficile à dire tant il alterne le meilleur et de sacrés tunnels, retient et refroidit, fait rire et fait peur. On n’est peut-être pas forcé de le lire en entier, ou d’une traite, comme me le souffle une amie à qui rien ne fait peur. Moix, éternel moderne, aurait-il ajusté au papier les nouvelles pratiques du net, où l’on butine au hasard en ajoutant benoitement au panier ses glanes aléatoires ? Il y a fort à parier pourtant que ce flot ininterrompu de mots, et de bons mots très souvent, et même de vraie littérature, affronte secrètement de plus grandes ombres que la lobotomie mémorielle de la toile. Moix ne répète-t-il ici et là que le roman du siècle dernier s’est joué entre Proust et Céline, le juif et l’antisémite, pour résumer à sa façon, toujours un rien binaire. Un troisième géant hante Naissance, et c’est évidemment Joyce. S’il évacue joyeusement le très réchauffé complexe d’Œdipe, en racontant la difficile venue au monde du narrateur et ses démêlés avec d’impayables géniteurs, le roman de Moix développe un très évident complexe d’Ulysse. Pas facile de rivaliser avec le flot de l’Irlandais triestin. Il entend, en tous cas, le rejoindre par une incontestable vis comica et par une nette tendance à chasser sur les terres de Bataille, que le livre met en scène avec un humour décapant… L’érotomane d’Orléans, on le sait, tenait pour lettre d’évangile une formule de Saint Augustin : «Inter faeces et urinam nascimur» («Nous naissons entre l’urine et les excréments»). Autant l’annoncer à ses éventuels lecteurs, Naissance est très pipi caca en bonne orthodoxie batailleuse. Quand Rabelais rencontre Jean-Jacques Schuhl et Woody Allen, cela donne Moix et ses émois. Allez, j’y retourne. SG

– Yann Moix, Naissance, Grasset, 26€

Électron libre

Dieu que Casanova avait la bougeotte ! Une sorte de mouvement perpétuel règle sa vie et le récit qu’il en fait au soir de son existence haletante. Même quand il lui arrive de se poser quelques mois, il ne cesse de gondoler ici et là, à la faveur des femmes qui le chavirent, de son goût pour les arts, la musique et le théâtre, et de ses besoins d’argent. Les mentors et les protecteurs filent à un rythme aussi effréné que les kilomètres. Devant les yeux de ses lecteurs abasourdis les plus grands noms surgissent et disparaissent sans faire de manière. L’aventure pour ce géant aux appétits féroces cesse d’être une péripétie du destin, un motif de surprise, elle en constitue le moteur permanent. Astronome à ses heures, «chrétien fortifié par la philosophie», comme il le dit pour expliquer la recette du bonheur, Casanova a cru en sa bonne étoile, et s’est doté d’une sérieuse capacité à retourner les situations délicates. La terre tourne, faisons comme elle, c’est sa morale. Car il en a une et la défend, c’est déjà celle de Sartre si l’on veut. Pourquoi se priver des libertés dont Dieu a éveillé en nous la conscience et le désir ? Pourquoi renoncer au vice quand il est d’ordre privé et ne s’oppose pas au bien public ? Sa haine de la révolution et sa haine du puritanisme sont sœurs. La sagesse que l’on tire de ses erreurs, de ses lâchetés, voire du déshonneur, vaut mieux que les codes de bonne conduite. Aucune punition ne serait pire que de jouir en parfaite innocence.

Électron libre, plus intelligent et cultivé qu’on ne le croit, Casanova est le contraire des bandits de grand chemin. Il pousse le sien parmi le meilleur monde. Le milieu familial, des comédiens en perpétuel déplacement, un frère peintre, maître de Loutherbourg, l’a préparé à cette carrière nomade, qui a souvent croisé la leur, entre Paris et Dresde. «J’ai vécu». La formule du libertin sûr de ses comptes a résisté au scepticisme des historiens, si acharnés à démêler le vrai du faux, à démystifier les excès de plume par haine du viveur qu’elles ont porté à la postérité. Quel homme a pu faire entrer tant de vies en une ? On s’étonne, du reste, qu’il ait tardé à se raconter. Mais c’est mal le lire précisément. Casanova n’aura fait que ça, narrer ses exploits, évasions et jeux de hasard, passions et coïts, captiver son entourage, qu’il renouvelle à travers une Europe galante et polyglotte. Elle parle surtout les langues de l’âme et de l’amour, la française et l’italienne. Fascinante époque où les individus et les mots, les identités en somme, circulent et s’accouplent au gré des fantaisies de chacun et des aléas de l’histoire. Suivre Casanova dans le Paris de Louis XV et la Venise des doges vous déniaise à jamais. Et il est peu de lectures aussi entraînantes que celle d’Histoire de ma vie dont le texte littéral, celui des manuscrits de la Bibliothèque nationale, rejoint une seconde fois La Pléiade, effaçant la malheureuse édition de 1958, entachée des anciens caviardages et gazages du texte. La pure musique de Casanova, l’impure magnifique, nous est enfin rendue. Ce premier volume le prouve, son français, très XVIIIe siècle, n’a rien d’un idiome adopté de force. Il fut sa langue de cœur. Stéphane Guégan

– Casanova, Histoire de ma vie, tome 1, édition établie sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 58€. Nous avons en son temps salué le récent Casanova de Michel Delon, viatique pour tout lecteur.

– Martine Reid, George Sand, Folio/Gallimard, 9,10€. Musset, et le volume de La Pléiade le rappelle, fut l’un des fervents lecteurs de la première édition des Mémoires de Jacques Casanova. Les articles qu’il donna au Temps en 1831 prouvent qu’il ne se laissait pas abuser par la pruderie et les périphrases hypocrites de la publication infidèle de Brockhaus et Laforgue. Jules Sandeau, Sainte-Beuve et Delacroix ne restaient pas froids non plus à sa lecture. Comment George Sand, qui les fréquenta tous et plus encore, aurait-elle pu échapper à l’emprise du «faune en bas de soie» (Barbey) ? Ses Lettres d’un voyageur, à la suite du fameux séjour vénitien, inscrivent leur pas dans ceux de Casanova. On rejoue ses amours en gondole, de même que Casanova redonnait couleur à ses jouissances fanées en les couchant sur la page…  Notons au passage que le meilleur livre de Sand, Histoire de ma vie, fait écho (sans le savoir ?) au titre que l’Italien avait donné à son manuscrit. Au vrai, la dame de Nohant, et Martine Reid le confirme avec talent, reste un bon sujet de biographie. Si ses romans lassent par leur réalisme sucré et leur style coulant – elle trouvait Ruy Blas plat et trivial ! – Sand a la séduction chevillée au corps. Casanova bisexuel, ce qui relève de l’oxymore, l’arrière-petite-fille du maréchal de Saxe, cher au grand Vénitien, mit dans son existence la vie qui manque à ses fictions de papier. SG

Trop rouge

Longtemps  marginalisé par une histoire de l’art incapable de l’absorber, Philippe-Jacques de Loutherbourg (1740-1812) vient d’y reprendre place avec fracas. Si le mot convient à sa peinture, moins répétitive qu’on ne le dit, et surtout plus dérangeante qu’on ne croit, il s’applique aussi à la vie de ce mauvais Français. Que le jeune Loutherbourg ait épousé une prostituée, qu’il ait aimé « le plaisir, le faste et la parure », comme l’écrit Diderot en 1763, qu’il eût même un faible pour l’illuminisme maçonnique des Lumières, nous ne saurions le lui reprocher, sauf à confondre les artistes avec les saints de Voragine. Ses meilleurs tableaux ne seraient-ils pas moins outranciers et moins mystérieux, moins fous en un mot, si Loutherbourg n’y avait mis une partie de ses vices et de ses manies hermétiques ? Va pour le libertinage et l’occultisme puisqu’ils nourrirent sa lecture des hommes et du monde en leurs secrètes correspondances. Mais notre cœur saigne à la vue des vastes compositions patriotiques, brossées de verve à la gloire des armées anglaises, que Loutherbourg exécuta en 1793-1795, au pire moment de notre histoire. On lui aurait pardonné facilement de ne pas partager les idées de la Révolution française, de ne pas adhérer à la Terreur, voire à la politique étrangère du Directoire. Après tout, il avait été l’un des plus jeunes membres de l’Académie royale de peinture sous Louis XV, et s’était installé à Londres dès 1771. Peindre hors de France et peindre contre, fût-ce pas mercantilisme, ce n’est pourtant pas la même chose. Si encore il s’agissait de mauvais tableaux !

L’exil volontaire de Loutherbourg, au départ, n’était qu’indirectement politique. Fils d’artiste, l’Alsacien n’a plus droit à l’erreur dès qu’il découvre Paris et ses ateliers. On lui a prêté plusieurs maîtres, Carle Van Loo compris. Il semble qu’il doive son métier, vite confondant, au peintre de batailles, un peu routinier, que fut Casanova, le frère cadet de l’écrivain libertin que l’on sait. Quel destin ! Très tôt, de plus, Loutherbourg est mêlé à différents procès, signe des intermittences de sa morale et des aléas de sa bourse. Il est vrai que la formation du jeune homme coïncide parfaitement avec la guerre de Sept ans et s’achève en 1763, l’année de la victoire des Anglais et de l’humiliation de la France, « qui endommagea sans recours le prestige de la monarchie » (Marc Fumaroli). C’est le moment que Loutherbourg choisit pour sortir de l’ombre. Il triomphe alors au Salon avec de grands paysages rustiques, où le minéral, le végétal et l’animal orchestrent une partition violemment néerlandaise. Diderot, toujours à l’affût, s’exclame : « Phénomène étrange ! Un jeune peintre de vingt-deux ans, qui se montre, et se place tout de suite sur la ligne de Berghem ! Ses animaux sont peints de la même force et de la même vérité. C’est la même entente et la même harmonie générale. Il est large, il est moelleux, que n’est-il pas ? » Il y a un public, jusque dans les hautes sphères de la capitale, pour ces pastiches vigoureux du « goût flamand », hollandais en réalité. La production soutenue dont le nouveau Berghem va inonder le Salon frappe par un sens plus moderne du spectaculaire, du saisissement visuel. On glissera sur son étrange union avec Barbe Burlat, une jeune et belle courtisane de bas étage, future mère de ses enfants et objet d’un procès retentissant dès que les manigances furent connues. Loutherbourg fait argent de tout. Dès 1765, il cherche à s’établir à l’étranger. Ce sera chose faite six ans plus tard, une fois la séparation du couple rendue légale. Londres et son marché de l’art florissant lui tendent les bras, le célèbre acteur David Garrick aussi. Loutherbourg n’est pas parti sur un coup de tête. Ses premiers décors de théâtre datent de 1772, de même que sa première participation à l’exposition annuelle de la Royal Academy. L’intégration au tissu britannique sera fulgurante. En témoignent, à l’instar du superbe portrait poudré que Gainsborough a laissé du new-commer (Dulwich Picture Gallery), son mariage avec Lucy Paget, les commandes très particulières de William Beckford pour Fonthill, ses succès institutionnels et surtout le renouveau profond de sa peinture.

Paysages anglais et montagnes suisses font davantage vibrer la corde sensible, celle qu’on dit pittoresque, et les sentiments d’effusion, ceux qu’on dit déjà romantiques. Loutherbourg, dans le  Londres de Füssli, rejoint parallèlement la peinture d’histoire la plus « horrific ». Au cocktail de ses tempêtes à succès, que Turner regardera, l’exilé ajoute les frissons noirs du biblique miltonien ou les charmes de l’épopée militaire contemporaine. Exalter les armes britanniques, chanter les victoires de Valenciennes et d’Ouessant, grandir les félonies de Nelson à Aboukir, imposait de changer d’échelle et de ton. Mais Loutherbourg n’avait pas besoin de se faire violence pour déverser sur la toile cette espèce de fantasmagorie, testée à la scène depuis 1772, qui devait aboutir plus tard aux panoramas et au Radeau de la Méduse. L’outrance théâtrale aura aussi un impact certain sur la palette de Loutherbourg. En 1767, un critique français avait écrit de L’Amant curieux, tableau hélas perdu : « Rouge. Séduit les yeux et sort de la nature. » La presse de Londres, déchirée par un tel volcanisme, prendra moins de gants. Anthony Pasquin, en 1809, ironise sur le manteau d’Arlequin dont se bariolent les toiles incendiées, si rouges, du Français. Ne sont-elles pas criardes, tape-à-l’œil et faite pour le public des spectacles à quatre sous ? On ne saurait se montrer plus ingrat envers un artiste qui avait bousculé les bonnes manières de la peinture insulaire et lui avait donné le symbole définitif de la révolution industrielle, la Vue de Coalbrookdale, de nuit (Londres, Science Museum, voir ill.). Sous un ciel sublime, embrasé de particules incandescentes, le peintre dresse en 1802 le monde réel, entre Enfer social et Paradis paradoxal, soleil sanglant et lune froide, passion et raison. Il ne faut pas trop noircir le sens de l’œuvre, que Loutherbourg signa sur un fût métallique au premier plan, en alchimiste accompli.

Stéphane Guégan

Olivier Lefeuvre, Philippe-Jacques de Loutherbourg (1740-1812), Arthena, 120€. L’ouvrage a servi de catalogue à l’exposition du musée des Beaux-Arts de Strasbourg, Loutherbourg. Tourments et chimères, 17 novembre 2012-18 février 2013.  /// Cette « magnifique et savante publication », comme l’écrit David Bindman en préface au volume, devrait rendre à l’artiste la place qu’il occupa, et le rôle qu’il joua, dans la peinture européenne de la fin du XVIIIe siècle, moment de bascule dont il fut un acteur décisif. D’une plume limpide, élégante, l’auteur retrace le singulier destin de Loutherbourg, pasticheur de la pastorale hollandaise et émule des tempêtes de Vernet, devenu un artiste de premier plan après sa traversée précoce de la Manche. Olivier Lefeuvre apporte une somme d’informations et d’analyses impressionnante à notre connaissance de l’homme, de sa formation, de sa réception critique, de ses frasques savoureuses et de sa rapide maîtrise du contexte anglais. Peut-être n’eût-il pas été superflu de peindre davantage la formidable révolution esthétique dont Londres fut le théâtre en ces mêmes années. De même, nous semble-t-il, Olivier Lefeuvre aurait pu pousser plus loin l’examen de la postérité de Loutherbourg, peintre entrepreneur, dont les « effets » traversent le XIXe siècle. L’auteur enfin ne se montre-t-il pas trop sceptique à l’égard des historiens anglo-saxons et de leur propension à mêler la biographie de ce personnage haut en couleurs, dont il serait imprudent de nier les convictions religieuses et hermétiques, à la lecture de ses tableaux ? Pour le reste, et c’est l’essentiel, un livre admirable.

 

Dalí, Coco : tous en scène…

Dalí savait y faire. Il aura pareillement étourdi ses contemporains et embobiné la postérité. Pourvu qu’il ait sa dose, le grand public n’est pas toujours très regardant sur la marchandise. Suivez mon regard… La moindre miette, le moindre ersatz du maître jette les dévots en extase. Succès infini, spectacle garanti. Est-ce si surprenant ? Freud, sa lecture, puis sa rencontre en 1938, l’avait mis sur la voie. La bonne ? La seule, en tous cas, pour lui : rien de mieux que de tourner en images ses hantises ou ses blocages sexuels, voire son impuissance chronique, pour s’en libérer. Car la sublimation ne serait qu’un leurre si elle ne s’accompagnait d’aveux. L’étreinte chez Dalí n’échappe jamais à l’éternel dilemme,  l’échec qui ramène aux morosités de l’enfance ou le jeu libérateur des substituts et d’une fusion possible. Sexe inquiet, froid le plus souvent, mais astre brûlant par compensation, machine à fantasmes, Dalí fait d’Ingres son modèle absolu, et du monde un corps à conquérir, à faire vibrer. Qui a dit que l’art n’était pas affaire de libido ? Et qui pourrait prétendre que le star-system propre au XXe siècle n’en était pas la projection majeure ? Entre le marché florissant des gloires glacées et l’imagerie clandestine des sites spécialisés, la différence est de degré, non de nature. L’affect, le désir, la frustration, la logique des avatars… La globalisation des jouissances solitaires n’est pas prête de s’effondrer. Dans le Casanova d’Hopi Lebel et Antoine de Baecque, l’admirable film qui accompagne l’exposition de la BNF, Sollers rappelle ce qu’il en est du flux régressif dont un certain surréalisme s’est voulu le vecteur à son corps consentant. Il y rapporte une anecdote impayable au sujet d’un déjeuner Gallimard, qui met aux prises François Mitterrand, amateurs d’instants forts, et d’Octavio Paz, qui ne trouve pas Casanova assez tragique, métaphysique, onirique… La morale et le rêve font souvent si bon ménage.

Dalí en administre plus d’une preuve, dès le début de sa carrière, comme le rappelle le livre de Catherine Grenier sur les stratégies qui ont fait du peintre lui-même le plus parfait de ses chefs-d’œuvre. L’invention de soi, sous-titre l’auteur. Bref, l’auto-façonnage de la personne publique… A  la lire, on comprend que Dalí eut fort à faire pour rester à la hauteur de sa légende. Du dandy 1900 au pantin tardif, le chemin sera long et semé de doutes. Dès l’exposition de 1925, la première à occuper les espaces de la galerie Dalmau, quand sa peinture tente l’équilibre entre l’impur des sensations et la forme propre, lorsque le peintre cite à tout-va les propos apocryphes d’Ingres pour justifier ses déviances érotiques et donner du lustre à ses anatomies pesantes, Dalí s’invente une esthétique conflictuelle, d’une crudité moins directe que ses écrits (décalage qu’a bien glosé Catherine Millet, Dalí et moi, Gallimard, 2005). A partir des confessions et des lectures du peintre, Grenier jette la lumière de la psychanalyse sur ce mixte de luxure et de clôture. Le musée imaginaire de l’artiste procède de façon identique. Gourmandise et culpabilité. Grand recycleur comme Picasso qu’il admire, Dali reste prisonnier de ses inhibitions. Face aux dionysiaques de l’époque, la réplique ne peut être qu’apollinienne, fût-elle celle « d’un perverse polymorphe » (dixit Dalí). Il faut s’appeler Masson, Pollock ou Gorky pour croiser le fer avec Picasso.

Étrangement, la rencontre du surréalisme dès 1926, au lieu de les consolider, lève les interdits anciens. S’esquisse, sous l’œil méfiant et bientôt castrateur de Breton, la période la plus sulfureuse de sa production inégale. Le pulsionnel étant au pouvoir, la boîte de Pandore s’ouvre sans scrupule. Dalí crache sur tout, c’était de saison, avoue tout, au point d’indisposer ses petits camarades. Désirs inassouvis, masturbations de toute nature, femmes violentées, scatologie, la liste est connue, elle définit un nouvel ingrisme, un « surréalisme déviant » (Grenier). De temps en temps, le crayon s’aventure sur le terrain de l’illustration sadique, rivalise avec Rops ou avec le Beardsley cher à Oscar Wilde. Autant de décadentisme, conjugué à sa façon de détourner les préoccupations politiques du groupe surréaliste, ne pouvait qu’aboutir à l’exclusion. Grenier voit bien que ce pas de deux avec les totalitarismes du moment doit s’interpréter comme un mouvement complexe, contradictoire, mais qui mène tout de même à son adhésion complète au franquisme en 1948. Ce faisant, il tuait le père (biologique) pour se donner un maître tout puissant. Le sexe, la politique, Dalí les a toujours brouillés à plaisir. Entretemps, devenu Avida Dollars (Breton), il aura passé près de huit ans aux États-Unis.

Longue parenthèse sur laquelle on ne s’est pas assez penché. La starisation de Dalí débute pourtant alors.  Le peintre débarque une première fois à New York en 1934, avec son épouse Gala, pour inaugurer sa deuxième exposition individuelle chez le galeriste Julien Levy : deux ans plus tard, à l’occasion de la mémorable exposition du MoMA (« Fantastic Art Dada Surrealism »), Dalí tirait la couverture à lui en faisant celle de Times. Son Losbster Telephone fait fureur. Aucune limite désormais  à son extravagance plastique. En mars 1939, alors que son pays est passé sous contrôle franquiste, il reprend la route de New York, où le rappelle une nouvelle exposition chez Julien Levy. Les amateurs d’anamorphoses ne furent pas déçus, qui se laissèrent happer par le mystérieux ballet des formes en transformation, ce chaos de signes équivoques, hybrides, qui se veulent autant de révélateurs du « plus pur subconscient ». Dalí joue avec chaque forme, et chaque part du tableau avec l’ensemble, selon le même glissement sémantique et la même sensualité. Cet érotique du regard, riche des associations conscientes et involontaires que l’expérience du réel suscite en chacun de nous, se plie aux commandes les plus diverses. On le voit ainsi retravailler pour un grand magasin de la 5e avenue, Bonwit Teller, avant de réaliser que ses consignes n’ont pas été suivies à la lettre. Dispute, casse, intervention de la police, mise au trou et libération médiatisée…

Moins mouvementé, mais plus remarqué, son pavillon du Rêve de Vénus au sein de la World’s Fair de New York en mai 1939. C’est l’un des clous du parcours et le signe évident que le nouveau monde est moins bégueule que l’Europe agonisante… Gaudí sert de référence lointaine à la concrétion du bâtiment, Botticelli et Vinci de cautions involontaires aux délires vénusiens de Salvador. Entrée vaginale, salle humide, etc. Anish Kapoor n’a pas inventé grand-chose… La presse américaine diffusa avidement les naïades sanglées et autres tentatrices peu vêtues. Des cadavres, du coup, vraiment exquis ! Retour en France, après ce coup de maître… Puis come-back rapide aux États-Unis en 1940, où il fait plus chaud qu’en Europe. Face aux photographes qu’il envoûte, il pose en prince érotomane de l’hybridation freudienne. Dalí ou la psychanalyse expliquée au plus grand nombre, en somme, de la haute société new-yorkaise, qui se fait portraiturer à prix d’or, jusqu’au public ébaudi. Le surréalisme de Dalí balance désormais entre l’ésotérisme select et le produit de grande consommation, l’appartement d’Helena Rubinstein et le cinéma californien, qui aurait dû couronner cette « ouverture » condamnée par « la bande à Breton »… Hélas, en ce domaine, Dalí ira d’échec en échec jusqu’au Spellbound d’Hitchcock… Faut-il s’intéresser, comme nous y encourage Catherine Grenier, au dernier Dalí, celui du retour en Europe ?  Il lui restait en effet quarante années à vivre avec sa propre caricature. On n’en retiendra qu’un aspect : la conversion répétée de Gala en Madone, réactivant la double pureté de Marie, la sienne et celle du Christ. La peinture de l’ancienne Espagne avait adopté la thèse de l’Immaculée conception bien avant que Rome n’en fixe le dogme. Dalí s’en fait le serviteur plus ou moins docile. La nouvelle reine du ciel, planant au dessus de l’eau, a pour premier adorateur le peintre lui-même. La sublimation des hauteurs avait stérilisé la perversité des bas-fonds. Triste fin.

Nul doute que la jet-set des années 1930-1940 lui fut plus profitable ! C’est l’époque où Dalí croise le chemin de Coco Chanel et ses largesses de grande dame, voire son  goût de la scène. L’arbitre des élégances parisiennes attire à elle une société de créateurs attentifs. Dans un livre très soigné, mais plus plaisant que fracassant au regard de son titre, Isabelle Fiemeyer fait revivre ce petit monde, où Morand et Cocteau sont admis à récréer la divine au même titre que Reverdy et Éluard. Si secrète et pudique fût-elle, Coco a le chic des cénacles fermés et pratique un snobisme très café society. On s’affiche aux bras des poètes inoffensifs et des grands fauves, façon duc de Westminster. Plus tard, sous l’occupation allemande, qui aurait mérité un traitement moins cursif, l’amour des hommes et de l’argent poussera Coco à d’autres folies. L’étoile montante de la peinture tordue a beaucoup appris au contact de la star de la rue Cambon. Catherine Grenier n’a pas poussé son enquête jusqu’à suivre en détails l’itinéraire mondain de Dalí. Il y a un livre à écrire sur ce réseau extravagant dont Paris et New York encadrent les plaisirs et les mouvements. Cette agitation nous séduirait moins si les meilleurs photographes n’en avaient flatté l’éclat trompeur. Avec Dalí et Coco, sous l’objectif de Horst P. Horst et de Cecil Beaton, Hollywood n’est jamais loin. Vogue et Harper’s Bazaar non plus. Le livre d’Isabelle Fiemeyer s’y attarde avec raison. Imaginez Chanel, ses jerseys, ses petites robes et sa chère Misia Sert, débarquant en Californie alors que le cinéma vient de se mettre à parler et que les créatures du 7e art brillent d’un feu vestimentaire peu accordé aux tournures garçonnes de la Parisienne… L’expérience sera courte, du reste, et à peine plus fertile que les incursions de son cher Dalí. Mais elle est significative de deux destins que réunissait le même narcissisme meurtri.

Stéphane Guégan

*Catherine Grenier, Salvador Dalí. L’invention de soi, Flammarion, 2011, 39 €

*Isabelle Fiemeyer, Chanel intime, Flammarion, 2011, 40 €

*Hopi Lebel et Antoine de Baecque, Casanova, Les Films du paradoxe / France 5, 2011, 19,90 €.

Ferveur for ever

Il n’est pas deux dix-huitièmistes comme lui en France. Michel Delon n’a pas son pareil pour éditer Diderot et Sade en Pléiade, arracher le grand Voltaire à la caricature qu’en firent les romantiques, traquer l’envers de l’angélisme rousseauiste, herboriser avec Buffon et sillonner l’imaginaire et l’Europe des Lumières, élargies l’une et l’autre aux ombres du siècle éclairé… Ses écrivains et ses thèmes de prédilection, incisive convergence, nous parlent d’une époque qui fit du plaisir sa grande affaire. Non pas le plaisir standard de nos comportements conditionnés, mais ces jouissances marquées au sceau de chaque individu. Un Eros où s’éprouvent une liberté d’agir selon sa chimère, de s’accorder à ses fictions intimes, entre risque et jeu. La jouissance est un style, autant qu’une « aventure à deux », nous rappelle Michel Delon en tête d’un livre superbe, son dernier en date, Le Principe de délicatesse. Le titre sort d’une lettre sublime de Sade, rédigée durant l’hiver 1783, alors que Louis XVI le tient sous ses verrous. Pas ceux de Fragonard, où se scelle l’impatience des corps à se fixer, ceux d’un roi un peu serrurier, qui n’a pas encore compris que l’histoire va lui passer à travers le corps. Parmi les origines culturelles de la révolution française, pour citer un ouvrage célèbre, la littérature et l’imagerie libertine se tiennent en bonne place. Derrière le défi du sexe dégondé ou dévergondé, c’est l’ordre social et politique qui tremble et se fragilise. L’ordre ancien, comme l’ordre nouveau. Les révolutionnaires, comme Delon le rappelle, furent vite rattrapés par le souci du normatif. Robespierre, nouveau Caton, oublieux de sa jeunesse, prétend désormais « purifier les mœurs et diriger les passions vers l’intérêt public ». C’est ériger un Rousseau sans taches contre un Sade sans limites. Du reste, le divin marquis allait connaître les prisons de la République comme celles de Bonaparte, admirable continuité. On se souvient de Saint-Just, criant victoire à la Convention, le 3 mars 1794 : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Faux, archi-faux. La Terreur avale tout, même les idées qu’elle affecte de récuser. C’est la collectivisation du bonheur qui est en marche, presque sa négation au sens des libertins qu’on désigne à la vindicte publique. Boilly est logé à la même enseigne que l’auteur de Justine. Avant de retrouver ses aises sous le Directoire et le Consulat, l’art de la licence doit ruser avec la censure renforcée. Delon est l’un des rares connaisseurs de cet « été indien du libertinage », qui s’adapte à la bourgeoisie postrévolutionnaire, plus chatouilleuse que l’ancienne aristocratie sur la question des mœurs publiques.

Si la plupart des livres de Michel Delon traitent du libertinage, ils n’y scrutent pas un monde en décomposition, à l’opposé des lectures marxistes d’antan, mais retiennent surtout un appétit de vivre et de créer plus puissant que toutes les morales, les églises et les codes de bonne conduite. Ce que le XVIIIe siècle a produit de meilleur, il le doit à son mépris élégant ou scabreux des nouveaux professeurs de vertu. Le Principe de délicatesse, en rapprochant peintres et écrivains, voire les musiciens de l’étourdissement sentimental, fait surgir une configuration historique où les épicuriens ne s’opposent plus nécessairement aux philosophes qui travaillent à l’affranchissement de l’homme en société. Le libertinage ne s’épuise pas dans l’animalité heureuse des corps en rut. Il porte en lui une pensée plus large, qui englobe aussi bien une réflexion neuve sur la vie affective que sur la tolérance collective. Mieux se connaître en somme pour mieux s’entendre. A oublier ce difficile équilibre, on passe à côté des fruits de l’existence. Sénac de Meilhan, en 1797, l’écrit dans L’Émigré, titre qui résonne des éternelles aspirations d’une aristocratie intérieure : « Deux penchants attirent l’homme en sens contraire ; l’horreur de l’ennui et l’amour du repos ; le grand art est d’échapper à l’un comme à l’autre, de trouver un état mitoyen entre la léthargie et la convulsion. » Sade, Diderot, Casanova, ou la sainte Trinité selon Delon… Le grand viveur vénitien est l’une des affiches de l’hiver, l’une des rares à nous protéger vraiment du cafard généralisé et des bruits d’un monde malade, où seuls les champions du carême se portent bien. L’exposition de la BNF épouse une Europe autrement excitante que son actuelle réduction technocratique, elle rend Casanova surtout à sa juste constellation, réseau aristocratique, effervescence artistique et destin esthétique. Écritures, parures, aventures et déconfiture, rien ne manque à notre plaisir. Si le moine vite défroqué incarna avec brio le donjuanisme d’une époque qui jouit à découvert, au point de devenir l’un des modèles du plus célèbre des opéras de Mozart et Da Ponte, le séducteur aura porté le feu bien au-delà de sa couche. Dans la biographie cursive, superbement troussée, qu’il consacre à ce magicien du dédoublement, Michel Delon se plaît à suivre les multiples détours et masques d’un séducteur né, fils de comédiens et frère de peintres, qui n’a jamais séparé ses actes de leur mise en scène, ses passions de l’art de les narrer. Il eût été si facile de tirer seulement le fil bien connu du roué intrépide, passant d’un boudoir à l’autre jusqu’à l’exil final en Bohème, loin du terrain de ses premières conquêtes sexuelles, entre la tonsure de 1740 et la rédaction interrompue de L’Histoire de ma vie. Un demi-siècle d’incartades en tout genre, de fuite en avant ! Parce qu’il a appris à peindre en lisant les Salons si peu gazés de Diderot, Delon nous livre un portrait moins convenu de « l’homme pressé », un tableau moins fardé, où le cabotin perce sous le libertin, le menteur sous le jouisseur, l’imposteur sous le beau parleur, l’escroc sous le héros, l’homme de sciences sous l’apôtre des licences, mais aussi le moraliste sous l’immoraliste, le grand lecteur et le grand écrivain sous l’aimable polygraphe qu’on a longtemps vu en Casanova… L’arracher aux illusions de ses propres textes et aux mythes de sa légende, bref écarter les pièges où sont tombés tant de commentateurs hâtifs, ne se résume pas à un salutaire travail de décrassage historiographique. Il serait moins utile s’il ne permettait d’aborder autrement la langue dans laquelle Casanova s’est peint après avoir envoûté l’Europe entière de sa conversation piquante dont elle est le prolongement. Ce verbe polygame est aux couleurs d’un cosmopolitisme assumé et d’un rejet pugnace des idiomes identitaires. Casanova plane aussi des douanes du bon goût et s’étourdit d’un français alors aussi universel qu’ouvert aux licences de syntaxe et de vocabulaire. Face au manuscrit de L’Histoire de ma vie, qui a rejoint les collections de la BNF en 2010, les visiteurs de l’exposition sont libres de prendre la mesure d’un style « sans frein ». Avant-goût en somme de la nouvelle édition du texte, respecté à la lettre, que la bibliothèque de la Pléiade accueillera prochainement. Gallimard en donne un premier échantillon dans un volume qui se referme sur l’évasion des Plombs de Venise. L’homme qui prend la tangente en 1756 vient de franchir la trentaine… Quand la vieillesse aura vraiment sonné, il ne lui restera plus que l’encre, pas nécessairement noire, de ses chers souvenirs. Entre 1789, an I d’une Révolution qu’il exècre, et 1797, l’année de sa mort, Casanova a donc couché les hautes et basses heures d’un roman vécu, où il se rit des « folies » de sa jeunesse, soumises désormais  au seul jugement de Dieu. Contre les mélancolies d’un présent décoloré, la remémoration du « bel âge » exige de faire remonter en soi chaque sensation enfouie. Et Delon de souligner la continuité qui enchaîne l’homme sensible à son écriture concrète : « Le génie de Casanova écrivain est d’avoir rendu ces plaisirs des sens dans un français mâtiné de latin et d’italien, d’avoir inventé une langue qui récuse la vieille hiérarchie des styles. […] La crise du classicisme entraîne le foisonnement de genres nouveaux et l’épanouissement d’une prose inédite. » Transfrontalière, bondissante, bandante aussi, et comme hors d’elle en permanence, l’écriture casanovienne a toujours captivé Philippe Sollers, auteur d’un essai complice sur son « admirable » confrère.

Ces deux-là se retrouvent au fil des pages de L’Éclaircie, le meilleur livre français du moment. Que tout sonne lourdingue et paraît gris en comparaison de cette prose au flux et au leste inimitable. L’oreille et la touche, éternelle histoire. Manet et Picasso, double focale du nouveau Sollers, secouent autant les salles de musée, éteignent le reste et sidèrent le visiteur, démasquent l’artifice et intiment sans peser leurs conseils de survie. Les tableaux, écrit notre moraliste Grand siècle, effacent ceux qui ne les voient pas. Sollers fait bien plus que les voir et les faire voir, il chemine avec eux, nous entraîne dans leur chair, et les mêle à ses amours. Juste circulation. On le sait, chacun de ses derniers romans nous parle de femmes, des siennes surtout. À 75 ans passés, le patron de L’Infini brûle d’une santé éclatante. Ça fonctionne, dirait-il, avec son aversion pour les sentimentaux insincères. Bien sûr, il ne manquera pas de journalistes agacés par ce tranquille érotisme, révoltés par sa haine des communautarismes, pour faire haro sur le libertin et le faux débraillé de ses livres, lui reprocher sa haine de l’abstraction et des faux modernes, ou railler ses incurables tentations incestueuses. Et pourtant elles sont si belles les pages où se glissent seules, ou en miroir, Lucie la vivante, sa maîtresse de l’heure, et Anne la morte, sa chimère de toujours ! Comme chez Casanova et Stendhal, chéris de plume, le mot ici n’est jamais en retard, ou en peine sur la sensation. Sollers n’aime que les maîtres du signe sûr, du trait saillant. Vite vu, bien dit. Éclair, éclaircie. D’où, très ancienne aussi, sa passion pour la vieille Chine (il existe aussi, cher Philippe, une Jeune Chine !). Jean-Michel Lou vient de signer un essai passionnant sur ce tropisme, ses récurrences et ses sources inattendues. Il n’en dissimule pas les aspects les plus discutables, les fameuses années Mao, qui virent les jeunes gens de Tel Quel se fourvoyer. Ce compagnonnage malheureux mis à part, la Chine de Sollers oscille entre les livres, la calligraphie et la peinture. Il fut un temps où l’on brandissait cette altérité par haine de la vieille Europe, littérature rance, rhétorique étouffante, mœurs étriquées. On connaît la musique, très romantisme 1830 ! Fine relecture à l’appui, Jean-Michel Lou montre que nos rebelles en col Mao, loin d’être versés dans la culture Chinoise, pratiquaient un exotisme poétique qui, depuis Gautier et Ezra Pound, avait fait ses preuves. Ce livre nerveux croise aussi des figures d’époque, le père Barthes ou François Cheng, amis utiles. L’empreinte des Jésuites ne fut pas moins décisive. Sollers le Jèze, Matteo Ricci des temps modernes, moins crispé sur l’identitaire que ses congénères… Plus taoïste, sexe heureux et nature enveloppante,  que maoïste, en définitive. La thèse est recevable. L’infini dans chaque souffle.

Stéphane Guégan

* Michel Delon, Le Principe de délicatesse. Libertinage et mélancolie au 18e siècle, Albin Michel, 20€ ;

* Michel Delon, Casanova. Histoire de sa vie, Découvertes Gallimard, 128 p., 13,20€ ;

* Casanova. La passion de la liberté, sous la direction de Marie-Laure Prévost et Chantal Thomas, Bibliothèque nationale de France / Seuil, 240 p., 49€. Publication savante et superbe objet, cosmopolite en diable, le catalogue de l’exposition de la BNF (visible jusqu’au 19 février, site François Mitterrand) contient en fac-similé un certain nombre des pages du manuscrit de L’Histoire de ma vie. Les trois premiers tomes du volume ont fait l’objet d’une première transcription littérale : Casanova, Le Bel âge, fragments d’Histoire de ma vie, textes établis et annotés par Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luma, introductions de Michel Delon, Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luma, Gallimard, 336 p., 17,90€.

* Philippe Sollers, L’Eclaircie, Gallimard, 17,90€.

* Jean-Michel Lou, Corps d’enfance corps chinois. Sollers et la Chine, Gallimard, L’Infini, 21€.

* Il ne vous reste qu’une dizaine de jours pour voir l’exposition du Louvre sur la Cité interdite. Écartelée entre quatre espaces, et donc d’une lecture assez problématique, elle vaut davantage par son propos et ce qu’elle montre. Au départ, il s’agit de rapprocher deux palais aux destins similaires, origines royales et sécularisation brutale. L’époque explorée est essentiellement celle qui débute avec la dynastie des Qing et le règne de Louis XIV, quasi synchrones. Certes, il y eut des relations diplomatiques avant le milieu du XVIIe siècle, elles sont rappelées et adroitement illustrées. 1644 marque toutefois le seuil d’une nouvelle ère, et l’arrivée immédiate des Jésuites à Pékin le confirme… L’originalité de l’exposition, du reste, se situe là, dans le dialogue savoureux qui s’instaure entre deux cultures, deux esthétiques, qui s’ouvrent alors l’une à l’autre plus largement. C’est ce que les post-colonial studies américaines appellent « le troisième espace ». La peinture, très bien servie par la sélection du Louvre, le vérifie de façon superbe. Ces rouleaux-là ne se voient pas tous les jours à Paris ! La Cité interdite au Louvre. Empereurs de Chine et rois de France, Musée du Louvre, jusqu’au 9 janvier 2012. Catalogue sous la direction de Jean-Paul Desroches, Musée du Louvre/Somogy, 45€.