PICASSO SOUS EMPRISE

Publié chez Skira en octobre 1971, et seizième opus des Sentiers de la création, La Chute d’Icare, aurait pu, aurait dû en constituer le premier, comme Gaëtan Picon, son auteur et le directeur de cette éminente collection depuis deux ans, le suggérait lui-même : du processus de génération formelle que visaient ces ouvrages, Picasso avait été très tôt « l’instigateur », écrit Picon, avant de rappeler une anecdote qui remontait au début des années 1930  : « Comme Albert Skira aime à le raconter, l’idée de la collection a pris naissance ce jour où, marchant à côté de Picasso dans le parc de Boisgeloup, il vit son compagnon ramasser un fil de fer et un morceau de branche morte et les enfouir dans la poche de son imperméable. Quelques jours plus tard, il devait les retrouver dans l’atelier – devenus sculptures. » Je ne peux pas m’empêcher d’associer à ce récit des origines une teinte de nostalgie, parce qu’il ramène Picon et ses lecteurs à une période antérieure à la seconde guerre mondiale, parce qu’il désigne un moment du parcours picassien étranger à l’engagement communiste. Ne croyons pas pour autant que La Chute d’Icare, décor (ill. 1) et livre, soit coupé de l’histoire politique du XXe siècle : c’est même tout le contraire, j’y reviens plus loin. Inauguré deux fois, en mars 1958, à Vallauris et en présence de Maurice Thorez, puis en septembre de la même année, à l’UNESCO qui en était le commanditaire, le vaste décor, dans sa phase primitive, avait précédé le retour de Charles de Gaulle au pouvoir.

Entre le 6 décembre 1957 et le 29 janvier 1958 s’étaient ainsi échelonnés une vaste série de dessins à la mine de plomb, au crayon gras, ou à l’encre de Chine. De la gouache initiale à la maquette finale, Picasso n’a pas chômé. Il est vrai que l’UNESCO lui confirme, le 24 octobre 1957, par courrier de Jean Thomas, son Directeur général, l’attribution de la somme considérable de quatre millions deux cent mille francs en paiement de ce qui doit constituer le principal attrait de ses nouveaux bâtiments parisiens (130 m2 de peinture à l’acrylique). Georges Salles, l’ancien directeur des musées de France, avait encouragé l’artiste à accepter cette commande et à la réaliser vite. A défaut d’un programme iconographique précis, le titre fut apparemment, et en toute logique, du ressort de l’UNESCO : Les Forces de la vie et de l’esprit triomphant du Mal relèvent d’une rhétorique analogue au Delacroix de la Galerie d’Apollon (Louvre), Apollon tuant le serpent Python (ill. 2), peinture de 1850-51 que Picasso connaissait bien. Sa première pensée, durant l’hiver 1957-1958, n’en fut pas moins une scène d’atelier très éloignée des classiques ou baroques allégories. On songe plutôt à la fameuse « allégorie réelle » de Courbet qu’est L’Atelier d’Orsay (ill. 3). Sa proximité avec la gouache initiale du 6 décembre 1957 (ill. 4) a été signalée par Pierre Daix. Mais, à la différence de son ainé, au centre de la composition de 1855, Picasso, en ombre chinoise, s’est déporté sur la droite de la feuille, le regard et la palette tournés vers les deux présences qui occupent le champ de l’image, un tableau représentant des baigneurs et des plongeurs, un modèle féminin, allongée et nue à gauche. Une toile sur un châssis retourné, comme chez Courbet, complète la donne. Pour être étrange, la proposition iconographique de départ n’en était pas moins compatible, par son optimisme relatif, avec les attentes de l’UNESCO, vouée à soutenir et célébrer les bienfaits de l’éducation, de la science et de la culture.

L’image initiale allait toutefois beaucoup évoluer au gré de brusques changements, d’inattendus écarts, qui fascinaient Picon et le confortèrent dans sa conviction que la création poétique ou plastique s’identifiait à une manière de plongeon ininterrompu, tant que l’artiste en avait ainsi décidé. Son livre nous y plonge à notre tour, et déroule, du décor de l’UNESCO, le film de ses péripéties, à partir des carnets et feuilles préparatoires. Priorité est même donnée au visuel sur le verbal, inversion des habitudes de la collection selon Picon lui-même : « Jusqu’à présent, écrit-il, la réponse avait été celle des mots. L’image-document, aujourd’hui, remplace la parole-hypothèse. Regardons. Et si ce que montre le regard n’est pas tout à fait conforme à ce que les mots se préparaient à dire, alors, que l’esprit rentre ses mots. Et qu’il tente d’en trouver d’autres, plus proches de ce qui lui est donné à voir. » Pour Picon, l’acte créateur est premier, l’explication seconde, voire menacée d’échec. Le tout intelligible est un leurre. De plus, à l’œuvre en devenir ou en recherche d’elle-même, on peut assigner une fin, non un début absolu ; la déjà citée gouache du 6 décembre 1957, note Picon, est riche d’antécédents : si elle « met en scène un espace réel, qui est celui de l’atelier même du peintre [,] cet espace réel, qu’elle convertit en image, contient déjà une image – celle d’un tableau, Le Tremplin, avec l’artiste se profilant dans l’ombre : image qui se réfère elle-même à une image plus ancienne, le tableau qui se trouve ici à l’intérieur du tableau étant fait à partir d’une sculpture. Ainsi, chaque élément appartient à la fois comme cause et comme effet à un jeu d’autoréférences qui possède en lui-même son principe de génération. Nous sommes ici dans le règne d’une nature autonome (celle des images, non des choses), et d’une nature continue, fonctionnant comme un système d’ensemble, chaque élément relevant du tissu tout entier plutôt que de l’unité qu’il est possible d’y découper. » Tout le passage est révélateur du primat donné au fait plastique, tel que Picon et Malraux s’en sont fait les champions depuis l’après-guerre. L’art moderne ne saurait être d’imitation ou d’observation au sens du XIXe siècle, il est de conception, et s’accomplit dans la cohérence de la configuration visuelle qu’il oppose au néant d’un monde sans Dieu, et propose à notre lecture. On ne parlera pas de strict formalisme cependant, puisque les formes se veulent l’expression obscure d’une nécessité d’ordre métaphysique, et que toute relation avec le monde sensible n’y est pas congédiée.

Le thème principal des premiers dessins de Picasso sert au mieux le propos de l’exégète. « Le tableau, le tremplin : c’est entre ces deux éléments que tout se joue. […] Le plongeur ne serait-il pas, comme le peintre, devant le risque et le vide de son élément ? » Si les plongeurs ont préexisté à la gouache de décembre 1957, ils ne vont pas tous survivre à ses différentes mutations. « Entre celle-ci et le résultat final, souligne Picon, aucune ressemblance n’est immédiatement perceptible. » Se succèdent alors une vingtaine de pages où les mots se contentent d’identifier les dessins, sans commentaire donc, en toute souveraineté. Si succession il y a bien, elle ne saurait être d’induction parfaite ; impossible donc, selon Picon, de déduire l’œuvre finale « des éléments complètement rassemblés comme leur conséquence nécessaire. Et, à aucun moment, le dessin du jour ne peut être considéré comme la conséquence du dessin de la veille. Il y a, à chaque instant, un saut, un coup de dés, une ouverture imprévue, l’instant terminal étant non point l’aboutissement de ces sauts, la réduction ou la compensation de ces écarts, mais le saut auquel le peintre choisit d’arrêter son bondissement. » Sous couvert du coup de dés mallarméen, on retrouve l’idée de l’acte créateur comme plongeon et plongée. S’ouvre alors une nouvelle séquence graphique, aussi longue que la précédente, aussi ondoyante surtout, elle met en lumière les infimes reprises que subissent chaque élément thématique de l’atelier originel. Puis vient le « saut décisif », écrit Picon, opéré entre le 8 janvier 1958 et le 18 du mois, quand s’ouvre la phase qui mène au dernier état de la composition (ill. 1 et 5). Aucun des éléments initiaux n’y entre. Tous ceux du décor terminal les ont remplacés, Picasso y rassemble « la baigneuse de gauche […] – la figure verticale dressée comme la pièce d’un jeu d’échecs, qui ne rappelle que de très loin les sculptures et les silhouettes du Tremplin – la baigneuse couchée sur le dos – le profil d’homme accoudé et surtout la forme plongeante autour de laquelle tout va se stabiliser : la pieuvre à tête d’anneau, aux doigts et au corps de squelette […]. » En somme, l’œuvre dite finale n’est que l’avatar tardif d’une série de métamorphoses dont une partie des modalités nous échapperait. Si, précise Picon, Picasso « semble marcher dans une clarté grandissante », cette clarté reste trompeuse : « La création ne cesse d’ouvrir, accidentellement, sa propre route. A chaque moment se produit quelque chose d’imprévisible – que l’esprit seul, et celui-là même du créateur, n’a pu accomplir, qu’a pu seule accomplir sa main, devançant l’esprit, lequel, ensuite, s’arrange comme il peut. L’ensemble des opérations ne se réduit à aucune raison que l’on en dégagerait pour les déduire ensuite. En ce sens, elles sont inexplicables. » A cet égard, La Chute d’Icare lui semble plus exemplaire que Guernica dont le dessin du 11 mai 1937, précise Picon, « contient déjà tous les éléments de la toile du 15 juin ». Au cours de l’élaboration de l’œuvre commandée par les Républicains espagnols, « l’image bouge, mais faiblement : elle est sauvée du ressac. […] La Chute d’Icare rend sensible [quant à elle] cette continuité si frappante chez Picasso du discontinu créateur. »

Quand d’autres auraient glosé le grand décor en le contextualisant sans tarder, le directeur des Sentiers de la création s’offre le luxe de n’y venir qu’en fin d’analyse, inversant les usages de l’histoire de l’art au profit du caractère irréductible, imprescriptible, de l’aventure des formes. Soudain, en effet, Picon change de registre : ce n’est plus l’œuvre qui à soi seule fait l’auteur, mais l’auteur qui reprend la main, l’auteur et le contexte de ses actes. En 1957, rappelle Picon, Picasso vient « de s’installer à Cannes. Il prend ses distances à l’égard de la politique, de l’engagement. Il laisse derrière lui la tentation des grands sujets de la vie historique et collective. Il se retrouve seul dans l’atelier qu’il peint, et où il peint avec le souvenir de quelques grands rivaux, de Velázquez à Matisse, et en présence d’un nouveau visage de femme, qui vient d’entrer dans sa vie. Cette succession d’actes distincts d’invention, ces sauts, ces coups de dés, ces « sorties » imprévues, possèdent ainsi une unité de fait. Y-a-t-il aussi une unité de sens – même si c’est au dernier moment qu’elle surgit ? » La Chute d’Icare, note-t-il, n’a reçu son titre qu’a posteriori. Il ne s’agit plus d’une idée à laquelle il faut donner une image : Guernica, Massacre en Corée de 1951, La Guerre et la Paix, peints aux murs de la chapelle de Vallauris en 1952-1953, autrement dit l’art de propagande. « Cette fois, poursuit Picon, Picasso a fait un tableau à partir duquel le titre reste à trouver, n’importe quel tableau – à cela près qu’il doit convenir à un mur de l’UNESCO. Et ce tableau, dont il ne savait pas ce qu’il serait […], voici qu’on peut l’appeler aussi bien La Chute d’Icare que : Les Forces de la vie et de l’esprit triomphant du Mal. – Après tout, l’atelier dont il est parti ne contenait-il pas, avec le profil de l’artiste, l’un de ses tableaux et le modèle nu, ce qui eût pu convenir à une institution au service de la culture et de la vie ? » Le livre de Picon fait alors un écart, qui lui permet discrètement de dépasser les limites de sa propre analyse, et de corriger l’affirmation selon laquelle La Chute d’Icare tiendrait à distance les turbulences politiques du moment où elle fut conçue, peinte et inaugurée. Contrepoint ténébreux de cette image plus matissienne que picassienne, le squelette du plongeur, comme irradié en sa mandorle noire, appelle une explication : «  Car si le personnage vertical […] se dresse vigilant comme l’esprit, […] la forme immergée, elle, est ambiguë – et l’on a le droit d’hésiter entre le symbole du héros vaincu dans le combat spirituel […] et celui – plus proche des batailles d’hommes d’une histoire plus récente, dont l’UNESCO, justement, veut empêcher le retour – de la pieuvre du Mal dont les tentacules viennent de lâcher prise, selon la promesse faite aux « vainqueurs de Guernica ». Sitôt convoquée, l’explication politique est suspendue : « Mais devons-nous choisir ? Une œuvre n’a pas un sens si elle n’est pas pour cela privée de sens. » Picon semble, de fait, plus soucieux de dissiper les ambiguïtés qu’une lecture hâtive de son livre pourrait susciter, car l’autonomie plastique à laquelle tendraient les grandes créations ne signifie pas fermeture au réel. Si toute œuvre digne de ce nom « fonctionne comme un système autonome », écrit-il, « la création est aussi une aptitude à faire du monde sa pâture. »

Du reste, les toutes dernières lignes de l’essai de 1971 font écho à Admirable tremblement du temps et à sa critique d’une peinture qui, oublieuse de l’appel du monde, insoucieuse de dire le réel, ne ferait entendre que le son, privé de sens, de ses seules formes : « Après tout, si Icare est tombé, n’est-ce pas pour avoir oublié l’autre élément ? interroge Picon. […] La figure énigmatique de l’art contemporain est celle-ci, peut-être : d’avoir découvert la vérité de son essence – à savoir que la création est une sorte de parthénogénèse, une autogénération à partir de ses moyens -, il risque de perdre son existence. » En d’autres termes, à rompre son attention au réel, à créer en vase clos, à confondre autonomie et autarcie, l’art perd toute pertinence et donc toute légitimité. La plupart des experts de Picasso, ignorant l’ambiguïté du livre de Picon sur ce point, dissocient La Chute d’Icare de sa peinture politique. Pierre Daix, qui publie une recension très enthousiaste du livre de Picon (Lettres françaises, 12 janvier 1972), voit dans le décor de l’UNESCO « une étape de la reconquête de soi […]. Ce plongeur sans filet n’est-ce pas lui [Picasso], plus que cet Icare que les autres y voient ? » Il qualifie d’« idiot » le titre qui aurait été « donné » à cette peinture qui lui semble plutôt tutoyer Matisse qu’avouer la mauvaise conscience de l’artiste. Or, il me semble que cet « Icare des ténèbres », selon la belle formule que Georges Salles prononce en mars 1958 et que Picasso accepte alors, dévoile le sous-texte oublié de ce décor, nié même par ceux qui en avaient les clefs d’interprétation, ses compagnons de route du PCF comme Daix… Depuis les peintures de la chapelle de Vallauris (1952-1953), criantes de manichéisme et de pauvreté d’inspiration, l’histoire avait mis le peintre devant ses responsabilités. On sait que lors de l’écrasement de Budapest, fin 1956, qui fut aussi l’écrasement de la conscience européenne, il ne rompt pas avec le PCF, quand ses proches l’encouragent à le faire, de James Lord à Michel Leiris, sans parler des insurgés hongrois eux-mêmes. « Le crime russe en Hongrie est d’un ordre qui rend le silence complice », note alors le Journal de Cocteau. Picasso, on le sait, se contente de cosigner une lettre adressée au Comité central où il se borne à manifester une inquiétude quant à la désinformation dont ferait preuve L’Humanité au sujet de l’actualité, actualité qui est aussi celle du rapport Khrouchtchev. Stupeur de Thorez et Laurent Casanova ! La défiance s’installe, comme Cocteau est presque seul à nous le faire mesurer, soulignant aussi bien le désenchantement de Picasso que son incapacité à l’avouer ou à le peindre en toute transparence. Il faut donc ici revenir à la pieuvre noire à tête d’anneau. Si l’on se souvient que Picasso approuva la formule de Salles, cet « Icare des ténèbres » n’est-il pas, plutôt qu’une énième allusion au grand Sam, la terrible métaphore de la fin des illusions, de la fin de l’illusion, l’allégorie d’une hubris, cette fois communiste, secrètement désavouée, mais publiquement tue ? La chapelle de Vallauris dénonçait les méthodes américaines en Corée, bombardements massif et guerre bactériologique, le décor de l’UNESCO s’ouvre peut-être à une tout autre lecture de la Pax sovietica. Stéphane Guégan

*Picasso 1957-1971, portrait de l’artiste en plongeur, colloque Gaëtan Picon et la pensée de l’art, organisé par l’association Les Amis de Gaëtan Picon, 3 et 4 juin 2022.

PICASSO, C’EST AUSSI…

Le premier panthéon de Picasso, où siègent Velázquez et Cervantès dès 1894-95, se montre moins généreux envers Greco, dont la résurrection était pourtant bien avancée. Les Français en furent les intercesseurs les plus décisifs, les écrivains, de Théophile Gautier à Montesquiou, comme les peintres, de Degas à Lautrec et Emile Bernard. Mais l’enfant de Malaga et le génie de Tolède, un Crétois devenu l’incarnation de l’Espagne post-tridentine, ne mettront pas longtemps à se trouver. Quand Picasso, à 16 ans, rend compte de sa visite du Prado, découvert en 1897, Greco s’est hissé parmi ses dieux, aux côtés de Titien, Rubens et Van Dyck. On notera qu’il parle plus alors de peinture religieuse que de sujets profanes, ce qui fait mentir une bonne part de l’historiographie picassienne, aveugle au sacré par cécité marxiste ou moderniste. Kahnweiler aura contribué à installer cette erreur de lecture en rapportant certains propos de Picasso, ou supposés tels, au milieu des années 1950, et en accréditant, à tort, une hostilité de race à l’égard des tableaux de dévotion du Greco. Ils ressortiraient à la rhétorique italienne, et seuls ses portraits, si humains, si brusques, feraient éclater sa leçon de vérité. L’exposition de Bâle ne croit pas à ce partage des eaux et rétablit enfin les termes du dialogue que Picasso, à trois siècles de distance, et malgré la fameuse « mort de Dieu », a noué avec son aîné. En moins de 80 œuvres, démonstration est ainsi faite que l’essentiel du grecquisme picassien déborde les attributs qu’on lui associe habituellement, visages en lame, barbes en pointe, regards de feu, lèvres de fer, libre anatomie et formidable résonance intérieure. Cela n’est pas faux, c’est simplement insuffisant. Une toute autre parenté, plus spirituelle et plus secrète, se dégage des rapprochements qu’a voulus Carmen Giménez et qu’elle illustre par des prêts prestigieux. Depuis le livre de Coquiot, la période bleue passe pour la plus poreuse au magnétisme du Greco. La palette mariale du vieux maître, ses lumières brisées, le sillon de céleste souffrance qu’il imprimait à ses images de saints et de saintes, Picasso en est bien l’héritier conscient. Mais ces hommes et ces femmes qu’il poursuit au café, dans les rues pouilleuses et les bordels à peine plus reluisants, ne sont-ils, ne sont-elles que les victimes du mal social qui frappe de plein fouet l’Europe 1900 ? Devant l’insistance que Picasso met à importer le mysticisme du Greco au sein de ses misérables ou de ses acolytes au verre facile, on finit par se demander si leur détresse, qu’il aura traduite comme personne, n’est pas davantage métaphysique. Aussi l’aspect le plus stimulant de l’exposition bâloise est-il lié à la forte présence des tableaux cubistes et à ce qui s’y devine de références à la grande imagerie catholique. Aux apôtres décharnés, à Madeleine repentante, à la Vierge de douleurs, se sont peut-être substitués des musiciens, des poètes ou des femmes aux yeux profonds, le mystère lui demeure : une manière de transcendance perdue hante la peinture à facettes et nous oblige, à force d’attention, à en ressusciter au sens fort les figures. A la fin des années 1960, ce seront les mousquetaires baroques qui combleront de truculence le « défaut de divin » propre à notre monde de plus en plus étroit. SG // Picasso – El Greco, Kunstmuseum Basel, 11 juin-25 septembre 2022. Catalogue sous la direction de Carmen Giménez, 44 €.

L’enfant va paraître, quelques heures à attendre, pas plus. Picasso attrape son carnet et note : « Si c’est une fille, La Faucille, si c’est un garçon, Le Marteau. » Nous sommes le 5 septembre 1935, et ce sera une fille, et elle ne s’appellera pas Joséphine, en l’honneur de Staline. María de la Concepción convient mieux à ses parents, à leur conception de la vie, inséparable d’une sacralité que la 1re communion de l’enfant, Maya pour les intimes, devait ritualiser en mai 1946. Par la grâce d’un prénom revit l’une des deux sœurs de Pablo, foudroyée par la diphtérie à 7 ans, alors qu’il en avait 14 et que ses prières n’avaient pu écarter la mort. Nommer, c’est créer, dit la Bible. La nouvelle Marie n’entre pas seule dans une existence promise à ne ressembler à nulle autre, avec son lot de bonheurs, de difficultés et de déchirures à venir. Des ombres, en septembre 1935, il n’en manque pas. La mère de Maya, la blonde Marie-Thérèse Walter, 26 ans, est née de père inconnu, et Pablo, toujours marié à Olga, ne peut, ni l’épouser, ni reconnaître pleinement le fruit de leurs amours clandestines. L’arrivée de Dora Maar, proche des surréalistes et des cocos (la faucille !), complique bientôt les choses, puis Françoise Gilot surgit. On le pressent, la toile de fond sur laquelle se déploie la très importante exposition du musée Picasso était de nature à bousculer quelques lignes, elle le fait et le fait bien, en sortant justement Maya et Marie-Thérèse du flou, dramatisé ou platement sentimental, des raccourcis biographiques ou diaboliques. Elle nous vaut, d’abord, une série inouïe de portraits de Maya, du joli nourrisson croqué dans les tendresses de l’estompe aux tableaux de 1938-1940, le regard ému du père change alors de ton : graphisme dur et couleurs acides, refus de toute infantilisation de son sujet et écho aux guerres présentes et futures. Si le dessin d’enfant, gage d’une sorte de « pensée sauvage » fascine les artistes depuis la fin du XVIIIe siècle, si Picasso collectionne ceux de sa fille et en occupe les marges, dessiner ou peindre l’enfance le pousse en terre freudienne, lui qui trouvait la psychanalyse volontiers trop explicative. Reste l’ambivalence de nos chères têtes blondes, il s’en saisit, y descend, pour le dire comme Proust. Il lui arrive même, mettant en lumière et à distance les affres domestiques où le jette sa polygamie tantôt heureuse, tantôt cruelle, d’user du mythe, grec ou plus archaïque encore, à l’instar de Sigmund… L’aveu que concèdent les sublimes feuilles de l’été 1936 s’affuble de néo-classicisme et du masque antique. Non moins que les présences souvent chiffrées de Marie-Thérèse, parfois accrues d’une épée chevaleresque et inquiétante, le visage de Maya traverse l’art picassien jusqu’aux années 1950. A Royan, dès octobre-novembre 1939, les déformations loufoques ou lugubres semblent soudainement moins ludiques que prophylactiques. Puis, la guerre finie, qui l’a beaucoup rapproché de son père, l’adolescente s’épanouit, s’assombrit, devient une femme à son tour, survit aux outrances médiatiques de l’époque, assiste son père auprès de Clouzot, soutient sa mère et décide d’avoir une vie à elle. Sous le regard, peut-être, de l’autre Marie. SG // Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo, Musée Picasso de Paris, jusqu’au 16 avril 2022, catalogue illustré de toutes le pièces exposées (grande vertu), sous la direction des commissaires, Diana Widmaier-Ruiz-Picasso et Emilia Philippot, Skira / Musée Picasso, 45€, avec la collaboration de Rafael Inglada, Olivia Speer, Olivier Widmaier-Picasso et Johan Popelard. On notera, comme ce dernier, la teneur chrétienne des poèmes de Picasso en 1935-1936, le religieux alternant avec le cru, la peur, l’humour et les multiples projections du moi sur le mystère de Maya, poèmes qui ne sauraient être lus comme le direct reflet du biographique, mais sa mise en forme complète.

Grâce aux enfants et petits-enfants de Picasso, à la faveur de dons ou de règlements de succession, les œuvres auprès desquelles il vécut ont rejoint, pour une large part, les collections nationales, à commencer par le musée parisien qu’abrite l’hôtel Salé. Il n’a jamais autant mérité sa réputation d’être le réceptacle essentiel de l’œuvre et de son archive, deux façons complémentaires de documenter le mystère de sa création. Picasso aimait à y reconnaître le fruit de la fantaisie et le ressac de l’instant. Or, le dialogue en fut l’autre moteur, dialogue avec les maîtres ou ses contemporains, dialogue avec les arts autres, dialogue avec soi. La dation Maya Ruiz-Picasso enrichit notre compréhension de cette triple exigence et réduit, d’abord, une lacune. Les tout débuts de l’artiste, que montre si bien le musée de Barcelone, se comprennent moins bien à Paris. D’où l’importance du portrait de José Ruiz Blasco, le père et le maître de l’adolescent (14 ans) quand il signa et data la chose. Celui qui devait déclarer sa flamme envers Courbet et Les Nain s’annonce ; le choix du profil et l’expression ferme disent eux la force d’un attachement que la freudienne histoire de l’art continue à ignorer. Si le Tiki, lui aussi entré dans les collections, renvoie au Gauguin des Marquises par son millésime et l’indécision de sa nature (objet de culte, avatar touristique), il était gage aussi d’une force d’affirmation que Picasso associa à la personnalité et au soutien d’Apollinaire dans une photographie célèbre. C’est aussi un peu un ready-made : en pénétrant l’atelier, il légitime sa valeur d’art, et non plus seulement sa portée sacrée. La Vénus du gaz, simple brûleur de cuisinière redressé, et soudainement humanisé et divinisé à la fois, se rapprocherait davantage des métamorphoses infra-minces de Duchamp si elle ne se souvenait pas des petites baigneuses de 1931-32. Malgré sa date, janvier 1945, j’aurais tendance à la détacher du contexte de la Libération, de la révélation des camps, ce serait une réponse indécente à l’abject. Sa charge d’Eros et d’humour, proche de Joan Miró, autorise plutôt à s’interroger sur la production de l’Occupation, que les experts noircissent à plaisir, et à tort. Que la sensualité grinçante ait été aussi la réponse picassienne à l’angoisse ou au remords, deux autres œuvres de la dation le rappellent à point nommé, L’Enfant à la sucette (juillet 1938) et le charivarique portrait de la mère de Marie-Thérèse Walter (octobre 1939), « gueule cassée » pleine de douceur et d’outrance à la fois. A cet égard, Jeune garçon à la langouste (juin 1941), – dont on a pu comparer le sexe à un canon, mais qu’il faudrait aussi rapprocher de certaines représentations de Jésus enfant -, est cousin d’El Bobo (1959), et d’une truculence baroque où le vin, les œufs et le pénis font signe aux Barrachos de Velázquez, chers à Manet. Deux autres acquisitions insignes oscillent aussi entre le profane et le religieux, le pur et l’impur, le carnet de variations sur Le Déjeuner sur l’herbe et La Tête d’homme de 1971, d’un chromatisme strident et d’un catholicisme réparateur. Le Palais des Papes en recevrait le message après sa mort. SG // Nouveaux chefs-d’œuvre. La dation Maya-Ruiz-Picasso, jusqu’au 31 décembre 2022. Catalogue sous la direction d’Emilia Philippot avec la collaboration de Virginie Perdrisot-Cassan, Johan Popelard, Juliette Pozzo et Joanne Snrech, Skira/Musée Picasso, 25€.

Pour Giorgio Vasari, qui ne se payait pas de mots, Raphaël était unique, « ottimo universale », d’un génie étendu à tout et tous, maître et rénovateur de chaque art, capable d’électriser l’âme du savant et de l’ignorant, riche de ce qu’il prit et donna aux autres, sans relâche. En 2004, on ne l’a pas oublié, la National Gallery de Londres réunissait une centaine d’œuvres, insignes ou injustement méconnues, qui offraient du prodige un portrait situé, au contact donc d’œuvres de son père (très marqué par la peinture des Flandres), de Perugino, Vinci et Michel-Ange, ses trois mentors essentiels. Dix-huit ans plus tard, sur les mêmes cimaises et à partir d’un nombre équivalent de tableaux, dessins, gravures, projets d’architecture, tapisseries et estampages de stuc, Raphaël se présente seul au public, mais multiple, polyvalent et actif sur les fronts les plus divers et, conformément au génie du christianisme, secondant les appels de l’Eros et le travail du Salut avec la fermeté qui guida sa carrière stupéfiante. Lui reprocher le magnétisme de ses Madone, la grâce juvénile de ses saints ou de ses apôtres aux cheveux longs, c’est se fermer l’accès à la métaphysique incarnée, commune à l’art et au sacré, où s’inscrit le sens du beau que Raphaël partage, d’ailleurs, avec une grande partie de son époque. Une sorte de frémissement d’éternelle jeunesse, de vie concrète, parcourt la sélection londonienne. Du reste, au-delà de leur volonté à suivre l’ensemble des voies qu’emprunta Raphaël, les commissaires britanniques, David Ekserdjian et Tom Henry, ont rendu particulièrement tangible le souci du réel, du particulier, dont la bottega est le théâtre collectif, derrière les privilèges ultimes de l’idea, mot que Raphaël utilise dans une lettre célèbre. A plusieurs reprises, chose savoureuse, l’atelier s’ouvre à notre indiscrète présence. Comme Rubens et David bientôt, Raphaël faisait poser ses élèves et collaborateurs, en tenue moderne et en fonction des exigences de tel retable d’église (Le Couronnement de saint Nicolas de Tolentino) ou de telle estampe furieuse (Le Massacre des innocents que Delacroix et Picasso n’oublieraient pas). L’alliance de la prose et de la fiction sacrée, cinq siècles après les faits, continue à nous soulever. Chaque emprunt, Mona Lisa de Léonard ou ignudi de Michel-Ange, Raphaël le testait, le vérifiait sur le motif. Eût-il été le portraitiste que l’on sait, entre Rogier van der Weyden (« La Muta ») et Vinci, si son adhérence au réel l’avait l’abandonné ou trompé. Son chef-d’œuvre du genre, à égalité du Jules II à longue barbe de Londres, se trouve au Louvre, et il a fait le voyage. On y voit Raphaël poser la main gauche sur l’épaule du cher Giulio (Romano) et leurs mains droites presque se confondre en signe de continuité par-delà la mort qui va frapper le maître et propulser le disciple, de fort tempérament, au-devant de la scène. L’oeuvre a inspiré au jeune Manet une autre effigie double, mais on pense aussi à Picasso ici et là, à Maya et Marie-Thérèse face à la fusionnelle Madonna Tempi, à Guernica devant L’Incendie du Borgo et le carton de la Conversion de saint Paul, frise explosive où l’œil est précipité de droite à gauche, tragique fiat lux. SG // Raphaël, Londres, The National Gallery, jusqu’au 31 juillet 2022, catalogue sous la direction de David Ekserdjian et Tom Henry, Yale University Press / National Gallery Global LImited, 60€. Signalons, avant d’y revenir, l’exposition Picasso Ingres : Face To Face, visible dans les mêmes lieux jusqu’au 9 octobre, occasion d’une rencontre, au sommet, entre le Portrait de Madame Moitessier et Jeune femme au livre, réponse de Picasso à Ingres, où l’on reconnaît Marie-Thérèse Walter. Datant de 1932, il précédait de quatre ans l’entrée fracassante de sa principale source dans les collections londoniennes. Le directeur de la National Gallery, Kenneth Clark (32 ans), n’écoutant que son cœur, avait déboursé une somme folle pour un tableau fou, foi de Picasso !

NEW YORK SANS MODÉRATION

Le New York arty ne parle que de ça… Les expositions du Met Breuer et du Whitney secouent le milieu plus que les stands de la Tefaf, assez atone malgré les Currin de Gagosian, les Bonnard de Wildenstein et l’accrochage de la galerie Di Donna (voir plus loin). Au Breuer, bâtiment froid, Luke Syson et Sheena Wagstaff réchauffent l’ambiance en peuplant les 4e et 3e étages d’une centaine de sculptures colorées dans un esprit assez camp, empreint donc d’Éros, d’ironie et même de franche provoc, où l’érudition la plus exigeante le dispute au féerique forain et au morbide populaire. Like Life, titre un peu réducteur, s’intéresse plus largement aux rapports difficiles, mais multiples et anciens, entre la statuaire et la couleur. Tant que le medium tridimensionnel fut gouverné par l’impératif d’idéaliser à la fois sa matière et ses motifs, on préféra s’en tenir à la monochromie, marbre ou bronze principalement, arguant des modèles de la pureté antique. Cette fiction d’une Grèce immaculée ne résista pas à l’empirisme et à l’archéologie du XVIIIe siècle. Une sorte de maquillage avait donc relevé le regard et les charmes du panthéon païen, comme Syson le souligne dans son introduction savoureuse à l’utile catalogue. Avant que la génération des Gérôme et des Cordier ne remît la polychromie en circulation, poussés par le souci mimétique de coller davantage aux séductions de l’accessoire, de la peau ou de la diversité raciale, nombre de sculptures échappèrent au primat de l’abstrait. Si elles occupent ordinairement les marges de l’histoire de l’art la plus canonique des XV-XVIIIe siècles, Like Life les place au centre de son propos. La statuaire pimpante du Moyen-Âge, les bustes hybrides de la Renaissance, les folies du baroque et du rococo en sortent aussi victorieux que les artefacts de la médecine ou du goût naïf. Rejoint par une foule bigarrée d’ancêtres, l’hyperréalisme américain de Duane Hanson et de tant d’autres se voit donc rapprocher des christs sanguinolents du Siècle d’or espagnol aux cires de Madame Tussaud. Au gré des télescopages dont se régalent les commissaires, dans l’immanquable lumière des préoccupations de genre, de race et d’identité, l’humour l’emporte souvent sur le dolorisme obligé et le sexuel univoque. Il n’est pas donné à tout le monde de faire cohabiter Donatello et Jeff Koons, Greco et McCarthy, sans céder au tape-à-l’œil irritant de certaines expositions, fussent-elles bardées de bonnes intentions,  Syson et Wagstaff élargissent intelligemment, plaisamment le regard et le savoir.

Quant à Grant Wood : American Gothic and Other Fables, l’admirable rétrospective du Whitney, c’est une autre paire de manches. Wood (1891-1942) aimait les rouler sur les bras de ses héros, des gars de son Midwest natal dont il célébra amoureusement l’attachement à la terre et aux valeurs de l’Amérique profonde. Il fallut ruser à cet homosexuel discret pour vivre et peindre ce que ces corps au travail ou au repos éveillaient de désirs en lui. A l’inverse, une certaine féminité se dégage des portraits de jeunes gens, marqués par l’exemple chéri de Memling, et se fait presque expressionniste dans les rondeurs de ses paysages édéniques. En une centaine de tableaux, dont American Gothic et quelques autres icônes du régionalisme de l’entre-deux-guerres, le Whitney cherche à dédouaner l’artiste de sa réputation de complet réactionnaire. N’est-il pas coupable, en réaction au krach et aux fléaux du monde moderne, d’avoir mis sa peinture pétrie de tradition et d’équilibre au service des  mœurs pastorales de l’Iowa ancestral ? Remarquons, au passage, que son conservatisme ressemble à celui d’un John Ford plus qu’au rigorisme puritain et xénophobe de la famille auquel la mauvaise histoire de l’art, celle de H-W Janson, l’apparente depuis les années 1940. Wood, qui a dit leur fait à Chamberlain et Hitler après les accords de Munich, méritait-il qu’on confondît sa peinture toujours mystérieuse avec la propagande du IIIe Reich en raison du grossier comparatisme d’un universitaire moderniste ? L’exposition du Whitney et son remarquable catalogue – je pense notamment aux essais de Barbara Haskell et de Richard Meyer – font une lecture bien différente de son engagement patriotique et de ses options figuratives. Lors des nombreux séjours qu’il fit en Europe au cours des années 1920, France et Allemagne, il découvre, en plus des primitifs flamands, la Neue Sachlischkeit  et le réalisme magique, sources de sa propre ambiguïté visuelle. Aussi l’idéal communautaire ne parvient-il jamais à nous faire oublier les tensions internes à l’homme et l’œuvre. Wood ne fut pas davantage, dans le sillon épuisé de l’Hudson river school, le prêtre d’une nature providentielle et d’un peuple élu. A l’inverse, il ne crut pas bon d’insister sur les duretés du quotidien et les effets de la dépression. Pourtant Wood ne fit pas de l’optimisme un refuge confortable et, comme Edward Hopper, exprime aussi la solitude du désenchantement moderne et des tourments de la libido.

Sortant du Whitney Museum et accédant à la galerie Di Donna, le temple new yorkais du surréalisme, on se dit que certains labours de Wood aux verts stridents et aux vues plongeantes, comme irriguées d’énergie première, auraient charmé ce grand shaman d’André Breton, n’était sa solide aversion pour toute forme d’art qu’il jugeait trop docile aux apparences… L’art primitif lui semblait bien plus fréquentable, plus monnayable aussi. Double profit, en somme. Qui écrira l’histoire du surréalisme depuis le marché de l’art des années 20-30 ? En matière de transactions, Eluard et Breton ne s’en laissaient pas compter, ni remontrer par les professionnels. Ils étaient de toutes les ventes, voire de tous les coups depuis le déstockage forcé de Kahnweiler, et puisaient à leurs propres collections lors des expositions qu’ils organisaient. Il n’y a pas de mal à cela, surtout pour des écrivains qui ne vivaient pas de leur plume. Le mal est  qu’on préfère ignorer leur mercantilisme… Les surréalistes s’intéressent très tôt à l’art des indiens d’Alaska, bien moins chiné que l’art africain, mais font vraiment connaissance avec le nouveau continent, chez Charles Ratton, en 1935. Breton lui achète, par exemple, l’étonnant Masque de l’Homme-baleine, beau témoignage du franchissement des mondes et des espèces animales. Les objets Yup’ik offrent alors une disponibilité et une virginité supérieures aux autres expressions du sauvage. La sensation du flux continue y rejoint celle de la transe figée, au-delà de toute contradiction. Des confins glacés de l’arctique, l’esprit souffle. L’exil américain, à partir de 1941, et à New York même,  crée de merveilleuses occasions d’achat, d’autant plus qu’un marchand de la IIIe avenue, Julius Carlebach, a de quoi entretenir cette nouvelle marotte. Lévi-Strauss a fréquenté la « cave d’Ali Baba » où chacun avait le sentiment de pouvoir entrer en communication avec le secret des Inuits. Dans les masques du culte, mixte d’humanité et d’animalité, de matériaux hétérogènes et de formes en métamorphoses, s’était déposé un esprit assez éloigné du déluge métallique de la guerre moderne. Moins symboles que révélateurs, plus capteurs que signes, ces visages de tragi-comédie restent partie prenante d’un rituel sans fin que prolongèrent, de façon plus ou moins heureuse, les peintres que la galerie Di Donna regroupe avec un réel souci démonstratif et scénographique. Les meilleurs tableaux, ceux de Masson, Mirò et Ernst, vibrent à proximité de masques qui ont appartenu à ces artistes ou furent la propriété de Breton et Robert Lebel. La recherche de nouvelles mythologies et/ou cosmogonies réoriente l’onirisme ou le sacrificiel vers la gravité pleine d’humour ou de mystère d’une Gaïa emplumée. Une vraie réussite.

A Gorky, qui lui rendit plusieurs fois visite durant la guerre dans sa ferme du Connecticut, Masson avoua qu’il ne peignait pas « en face de la nature mais au sein de la nature ». Le masque était porteur d’encerclement consenti. La tragédie de la vie n’a pas de début, ni de fin. Je ne sais plus qui a un jour prononcé cette pensée réconfortante. Mais elle m’est revenue en visitant l’exposition de Jenny Saville chez Gagosian. Ancestors, la série de femmes et d’homme le plus souvent nus qu’elle expose jusqu’au 16 juin, ne désignent pas la parentèle de cette Britannique de moins de 50 ans, formée aux meilleurs traditions et fascinée, dit-elle, par la perception comme mémoire, collage mouvant de sensations et de souvenirs, dont il lui importe précisément de suggérer la coexistence par une sorte de disparate visuel très contrôlé. En chacun des onze tableaux et dessins que distribue religieusement l’espace de Gagosian, le totémique et l’immédiateté se réconcilient.  Les titres, en écho à la Grèce archaïque ou au premier âge chrétien, n’expliquent pas nécessairement les toiles, ils flottent plutôt à la surface, où les figures sont le plus souvent frontales, anatomiquement outrées et le plus souvent zébrées d’éclats de peinture. Le passé le plus éloigné y vient à la rencontre des humeurs de l’atelier, sans parler des références explicitement embrigadées, de l’Antique à l’Afrique, des transparents de Picabia à Picasso et De Kooning. Une violence sourde et une sexualité latente émanent de l’ensemble, qui ne résiste pas toujours au déclamatoire et à sa nécessaire justification victimaire. On est en droit de préférer aux pietà d’actualité l’esprit fellinien des toiles investies d’une double saveur de bouge romain et de bonbon anglais, d’autel et de bordel. Stéphane Guégan

*Grant Wood: American Gothic and Other Fables, Whitney Museum of American Art, jusqu’au 10 juin 2018.

*Like Life: Sculpture, Color, and the Body (1300 – now), The Met Breuer, jusqu’au 22 juillet 2018.

*Moon Dancers: Yup’ik Masks and the Surrealists, Di Donna, 744 Madison Avenue, jusqu’au 29 juin 2018. Catalogue, sous la direction de Jennifer Field, aussi passionnant qu’érudit, 80 $.

*Jenny Saville, Ancestors, Gagosian, 522 West 21st Street, jusqu’au 16 juin 2018.

Malraux, toujours ! / Gide fut évidemment plus que le sésame dont le jeune Malraux avait besoin pour forcer la République des lettres au sortir de la guerre de 14. Stratégie et empathie mutuelles s’équilibrent alors. Les jeunes loups de Littérature, les futurs surréalistes, se couvrent de l’autorité de Paul Valéry au tout début des années 1920, lui se rapproche de Gide après avoir séduit Max Jacob et le milieu cubiste. Une ligne de partage se dessine déjà qui tiendra plus tard Malraux très éloigné d’André Breton. Quant à Aragon, on verra plus loin ce qu’il pensait de ce drôle d’oiseau. Au fond, dans la dispute à venir entre nietzschéens conséquents et freudiens ralliés, les deux André ont déjà pris le parti de Drieu envers qui, à des titres divers, ils montreront une fidélité, Occupation allemande comprise, qu’on préfère taire aujourd’hui. En mars 1922, tout admirateur de Maurras qu’il soit, Malraux répond vertement au maurrassien Massis, pour qui Gide personnifie le « démoniaque » actuel. Jean-Pierre Prévost a très bien vu l’éclat que rendent aux Nourritures terrestres et à L’Immoraliste l’atmosphère crispé du traité de Versailles et l’espèce d’ordre moral rampant. Le Gide de Malraux, ne nous méprenons pas, n’a droit au titre de « directeur de conscience » qu’en raison même de ce qu’il a conservé de la fièvre de ses premiers écrits. En somme, le père de Nathanael, l’écrivain du désir et du « trouble intérieur » est une manière de Barrès, autre référence malrucienne centrale, qui aurait refusé de vieillir en sacrifiant Dostoïevski au seul Racine, et en condamnant l’humanité à n’être qu’ordre et répression des instincts vitaux. Durant presque trente ans, Gide et Malraux vont veiller à ne pas laisser se déliter ce pacte initial, noué autour d’un existentialisme chez qui Montaigne et Laclos corrigent Pascal. L’amitié a besoin d’épreuves pour éprouver sa force et sa raison d’être. La leur, parce qu’elle n’allait pas de soi, serait morte de rester passive et d’accepter la moindre complaisance. D’où le titre de la chronique, précise et passionnante, que Jean-Pierre Prévost et Alban Cerisier consacrent à la complicité multiple des deux hommes, si profonde qu’elle transcendait les différences de sexualité et les nuances du funeste communisme qui les abusa autour de 1933-1935. Usant à ses fins de l’anti-fascisme de nos bons intellectuels, Moscou les fait parader et parler sans cesse. Leur bruit couvre celui déjà insistant des procès ! Moins sourd que Malraux probablement, Gide trouve en lui la lucidité de prendre congé de ses propres illusions. Drieu le félicite du si bien nommé Retour de l’URSS, tandis que Malraux ne bronche pas, jugulaire, jugulaire. Silence qui vaut approbation. On comprend qu’en 1945 De Gaulle ait encore eu des doutes sur ses convictions…. Comme l’écrit Alain Malraux dans le beau portrait cursif qu’il dresse de son terrible oncle, « il s’engouffre de toutes ses forces dans le militantisme anti-nazi. L’auteur des remarquables Marronniers de Boulogne (Bartillat, 2012)  nous a habitués à sa plume élégante et drôle, non moins qu’à son art de rester à bonne distance du piédestal que son grand homme continue à traîner derrière lui. Malraux n’a jamais fait mystère de son narcissisme et sa mythomanie affabulatrice : ils étaient sœurs de l’action, quelle qu’en fut la vraie nature et la vraie portée. Rater sa vie, au moins sur le papier, lui était aussi insupportable que de ne pas déjeuner et dîner au restaurant. La vie se dévorait à pleine dents, sous l’oeil du siècle qu’il voulut fasciner. Dès 1928, c’est fait : « Les Conquérants, d’un coup, dit son ami Drieu, ont imposé Malraux. » Même quand il parle d’art, et Dieu sait s’il en parle bien, contrairement à ce qu’en disent quelques pisse-froids de la pensée étroite, Malraux fixe à l’homme le même horizon de dépassement métaphysique. « L’art n’est pas soumission, c’est une conquête », dira-t-il, avec une sécrète ironie peut-être, à un parterre bien peigné d’écrivains soviétiques en août 1934. Il faudra le pacte que l’on sait pour qu’il rompe celui qu’il avait passé avec le Kominterm. Parmi les douze témoins qu’Alain Malraux interrogea au micro de France-Culture en 2001 (une autre époque !), entretiens passionnants qu’il publie aujourd’hui, il en est plusieurs que le parcours politique du futur ministre du Général a longtemps intrigués. Mais tous ont parlé du patriotisme dont le précoce lecteur de Maurras et de Barrès ne s’est jamais dépris, comme de sa méfiance justifié envers Aragon. Sans doute est-ce pour cela que Malraux certifia à Gaëtan Picon, en 1953, que Drieu n’avait, au fond, jamais trahi son pays. SG // Jean-Pierre Prévost, André Gide, André Malraux. L’amitié à l’œuvre (1922-1951), avec la collaboration d’Alban Cerisier. Avant-propos de Peter Schnyder, Gallimard / Fondation Catherine Gide, 35€ ; Alain Malraux, L’Homme des ruptures, Ecriture, 24,95€ et des mêmes auteur et éditeur, Malraux raconté par ses proches, préface (superbe) d’André Brincourt, 19€.

DERAIN EN RETOUR

Derain avait tout pour rester dans nos mémoires l’un des phares du premier XXe siècle… Y eut-il plus radical que lui ? Dès les années 1901-1904, alors que Picasso hésite entre le bleu et le rose, lui se voit et se trace un avenir du côté des dynamiteurs, LautrecGauguin et Van Gogh, qu’il absorbe en lecteur de Nietzsche. La peinture, c’est la vie, en plus fort, en plus profond. Telle est sa morale, telle est sa peinture dès avant Collioure, Matisse et l’été 1905… Son fauvisme, déclarent certains, serait trop classique ! Matisse, moins servile au motif, aura davantage sabordé les codes. C’est mal interroger Derain que de le croire attiré par l’essence du signe. Au contraire, il s’obstine déjà à réinventer le réalisme sans perdre le lien au réel et à son énergie. Et que dire de son action propre au sein du cubisme ? L’historiographie actuelle lui est si hostile qu’elle préfère gommer, au profit du gentil Braque, la place grandissante de Derain auprès de Picasso à partir de la fin 1906. Les Demoiselles d’Avignon sont alors sur le chevalet mais elles ne ressemblent pas encore à une épiphanie tribale de péripatéticiennes ensauvagées. Ne revenons pas, une fois de plus, sur le débat qui consiste à savoir qui fut le véritable initiateur de la plastique nègre, formule d’époque, à l’heure où chaque atelier parisien semble accoucher d’une baigneuse aux accents africains… Là encore, le choc du British Museum aidant, Derain paraît bien avoir devancé ses petits camarades et amorcer ce qui allait bientôt devenir une mode et un commerce. On peut être cubiste sans se cantonner au compotier, à la bouteille de rhum et au violon, ni tout dématérialiser au nom de Platon ou de Kant. La vieille philosophie était l’un des dadas de Kahnweiler, meilleur marchand que théoricien. On lui préférera Salmon et Apollinaire. Ce dernier n’a pas tardé à enregistrer ce qui distingue le cubisme de Derain, totalement étranger à l’hermétisme picassien et à sa décantation extrême des formes. Il parle de « calme terrible » quand l’artiste lui-même, en baudelairien, disait aspirer à «l’éternel». Fin 1910, Derain quitte Montmartre pour la rue Bonaparte, tout un programme…

Alice Princet, que Gertrude Stein dit indomptable, l’accompagne, signe que leur ménage, amorcé au Bateau-Lavoir, peut y survivre. Cette brune charpentée allait se révéler plutôt souple en matière domestique. De même qu’il n’est pas à homme à se contenter d’une femme unique, Derain n’est pas peintre à s’enchaîner au cubisme. La chose, du reste, échappe maintenant à ses créateurs. Devenu une passion publique en 1911, et une formule au succès croissant, le cubisme salonnard a d’autres inconvénients. Plus graves, ils tiennent aux limites de cette esthétique du brouillage figuratif et à son puritanisme. Ses lectures, Claudel et Péguy, sans parler de son goût pour l’ésotérisme, détournent aussi Derain de tout confinement formel et iconographique. A rebours de la « peinture pure » dont se gargarise l’époque, la sienne cultive le sens et le commerce sensuel et occulte avec la nature. Un tournant se prend après 1911, d’une radicalité égale, mais inverse au parcours déjà accompli, virage qui pèsera aussi lourd que le voyage de 1941 sur l’image posthume de l’artiste… Des tableaux aussi singuliers que Le Joueur de cornemuse et Samedi empruntent une part de leur charme bizarre aux tocades du moment, de la redécouverte des primitifs français à la revalorisation du Greco. Les deux impulsions, l’une qui pousse à la naïveté fantasque, l’autre à la déformation expressive, obéissent au même besoin de recharger la peinture de tout ce dont Derain estime qu’elle s’est débarrassée trop vite, depuis l’énigme du vivant jusqu’à la reconquête du sacré.  N’imaginons pas que cette rupture esthétique l’ait déjà brouillé avec ses anciens amis, Derain anticipe seulement la sortie du cubisme à laquelle Picasso et d’autres vont bientôt se résoudre. La guerre de 14 n’en fut pas responsable. Quelques mois avant son déclenchement, Derain travaille à son œuvre la plus rétive à toute lecture formaliste ou univoque, le fameux Chevalier X. Le titre de l’œuvre, dont Apollinaire pourrait être responsable, ébranle la notion d’identité et confirme la négation de tout progressisme béat. L’œuvre qu’Aragon rapprochera des poupées d’envoûteurs fascine déjà les futurs surréalistes, et Breton jusqu’à sa mort. D’où qu’on la prenne, de fait, elle se dérobe. On y verra donc la métaphore même d’une démarche, celle d’un artiste étanche aux dogmes et aux redites navrantes du moderne. Stéphane Guégan

*André Derain 1904-1914. La décennie radicale, Musée d’Art moderne, Centre Pompidou, jusqu’au 29 janvier 2018. Catalogue sous la direction de Cécile Debray (Éditions du Centre Pompidou, 42€) avec les contributions de Nicholas-Henri Zmelty, Dominique de Font-Réaulx, Claudine Grammont, Joshua Irvin Cohen, Camille Morando, Valérie Loth et Stéphane Guégan.

Lire, relire Derain

*André Derain, Lettres à Alice, 1914-1919, sous la direction de Geneviève Taillade et Cécile Debray, avec la collaboration de Valérie Loth et de Christina Fabiani, Paris, Hazan / Éditions du Centre Pompidou, 25€ // Ce document exceptionnel, récemment exhumé, va révolutionner notre lecture des années de guerre, aussi bien la façon dont Derain les a traversées que la vie de l’arrière. Affecté à Lisieux en août 1914, Derain fait rapidement part à Alice qu’il « commence à avoir la passion de la guerre ». La « nouvelle » histoire de l’art, confondant patriotisme et nationalisme, ne lui pardonne pas son enthousiasme à servir le pays : « La perspective de la mort de tant d’hommes […] donne à la vie plus de grandeur, plus de noblesse, on se sent plus heureux d’assister à une épopée et d’y participer. » Son existence, il le sait, ne sera plus jamais la même : « Tout va être changé et on aura des idées plus simples ». Ce que Derain ignore, c’est que son héroïque « campagne contre l’Allemagne » va durer près de cinq années… Cinq ans sans peindre ou presque, cinq ans sans sexe ou presque, cinq ans durant lesquelles, les permissions se faisant rares, la correspondance retrouve sa fonction d’exutoire et d’agent de liaison. Il ne cache pas son mépris pour les embusqués qui considèrent que la guerre n’est pas leur affaire. Ceux qui n’eurent pas le courage d’Apollinaire lui inspirent des mots durs, qu’il étend à l’esthétique de la destruction : « Et la cathédrale de Reims, écrit-il après son bombardement, c’est un drame étonnant, une jalousie féroce, c’est exactement le reflet de l’esprit de tous les types qui venaient faite du cubisme à Paris. La victoire nous en débarrassera, je crois. » A la xénophobie que nos « nouveaux » historiens lui reprochent, Derain céda peu et toujours en raison des dissidences artistiques que le conflit exacerbait. Le feu, il y goûte à partir de septembre 1915, en Somme, avant de gagner la Champagne, et même Verdun, lors de la grande offensive allemande de février-mars 1916. Il fait merveille, et obtient une citation, au sein d’un régiment d’artilleur : « Le canon, le canon, toujours le canon, la boue, la pluie ou la poussière. Rien à bouffer, rien pour se coucher. Et toujours comme ça, toujours sans répit. Et les obus, et les avions la nuit. » Car les « splendides émotions » s’estompent bientôt. Plus il plonge, plus il sent sa hiérarchie indifférente aux hommes qui meurent en foule, plus le sentiment d’un ratage le submerge. Derain navigue entre le cafard et la peur, la révolte et la résignation. Avec Alice, il parle d’argent, de désirs frustrés, du temps perdu et de son sentiment de voir la peinture s’éloigner à jamais. Les lettres de Max Jacob et d’Apollinaire le réconfortent, mais ajoutent à son exaspération. Tandis qu’il se bat, Paris vit comme avant… Les affaires ont vite repris, marchands et intermédiaires permettent d’écouler quelques tableaux que Derain est obligé de vendre au rabais tout en maudissant les profiteurs. Alice et lui ont tant besoin d’argent pour traverser cette épreuve dont seuls les grands écrivains, Dante, Shakespeare ou Rimbaud, lui permettent de sublimer l’inhumaine démesure. Début 17, il est au bout du rouleau, et commence à rêver d’un changement d’affectation. En octobre 1916, un jeune marchand prometteur, Paul Guillaume, a montré sa peinture, avec la complicité d’un autre Guillaume… Sans être parvenu à quitter le front, Derain prête plus d’attention à l’actualité artistique, lit Nord/Sud, conspue le formalisme de Braque qui s’y exprime, et applaudit à la fantaisie géniale du dernier Apollinaire, le seul de ses contemporains en qui il voit brûler un tragique et un humour semblables aux siens. La mort du poète le foudroie. Une page est tournée. Cocteau, Breton et Aragon écriront les suivantes. SG

**Stéphane Guégan, Derain en 15 questions, Hazan, 15,95€ // Pour ou contre Derain ? Nous ne sommes pas sortis de l’équation dans laquelle Les Chroniques du jour, en janvier 1931, enfermaient leurs lecteurs… La revue avait requis des signatures du monde de l’art, sommées de se prononcer sur le peintre qui, au pinacle de la gloire, déchirait le milieu. Parmi les sondés, modernes et antimodernes se disputèrent la formule qui résumerait l’apostat, supposé avoir troqué le fauvisme et le cubisme de sa jeunesse pour un conservatisme rémunérateur… Il y eut bien quelques exceptions dans ce concert de sottises. Le peintre Ozenfant prit le parti du « désenchanté optimiste », Cocteau célébra l’alliance du potier grec et de la Bugatti; d’autres précisèrent le sens d’une modernité qui refusait de rouler à sens unique. Pour eux, comme pour nous, Derain est d’abord l’homme qui sut dire non aux fausses certitudes, et aux vraies clôtures, de l’avant-gardisme. La rupture, contrairement à la rumeur, ne date pas des années 1920, folle époque où l’on voulait voir en lui, a contrario, l’homme du « retour à l’ordre ».  Y eut-il, du reste, jamais rupture ? Le fauvisme s’est inventé au Louvre, face à Poussin et Delacroix, autant qu’auprès de Vlaminck et Matisse. Entre 1911 et 1914, alors qu’il multipliait les apparentes volte-face, Derain récusa moins le cubisme que l’impératif d’en rester là. Qui, en dehors de lui, aura dénoncé si précocement la dictature de « la forme pour la forme », la perte du sens, le recul du sacré, le rejet puritain du corps, l’interdiction faite au xxe siècle de dire le réel ? Quel peintre, à l’inverse, aura autant élargi le réalisme, au point de rallier Apollinaire et Max Jacob, Breton et Aragon, à son imaginaire superbe d’imprévu, hanté par la Bible, la culture du tarot, le rire de Rabelais,  l’amour des femmes et de son pays ? Les réactions consternantes que l’actuelle exposition du Musée d’art moderne de la Ville de Paris a suscitées nous rappellent, si nécessaire, que le clivage s’est durci entre le bon et le mauvais Derain, le fauve explosif et le mentor de Balthus et Giacometti. Nommer ces deniers, c’est rappeler combien, au sortir de l’Occupation, la réévaluation du maître indûment stigmatisé aura mobilisé les plus grands. Pensons aussi à Masson et à Duchamp. Derain, écrit celui-ci, « a toujours cru fermement au message artistique vierge de toute explication méthodique ». Il faut donc l’accepter en bloc. Entre don et mystère, refusant la souveraineté de l’œil et le primat de l’inconscient, cette peinture ne s’habille jamais de codes abscons et de symbolisme transparent. Elle se love, au contraire, dans les circonvolutions d’une quête solide, qu’aucun risque n’effraie, pas même celui « du ratage, de l’échec, de la perdition possible ». (Extrait de la préface)

***Patrice Bachelard, Derain. Un fauve pas ordinaire, Découvertes-Gallimard, 15,90€ // A la suite des monographies de Pierre Cabanne (reprise en Folio) et de Jane Lee, la synthèse du regretté Patrice Bachelard, en 1994, avait confirmé le retour de Derain dans les consciences et les débats esthétiques. Un purgatoire de 40 ans prenait fin et ce livre, faussement modeste, prit part aux réjouissances avec une qualité d’analyse et d’écriture qui a traversé le temps. L’auteur y poussait l’audace jusqu’à couvrir le fauvisme, le cubisme et le dernier Derain d’une même ferveur et d’une même hauteur. Une vraie leçon. SG

****Anne Baldassari (direction), Icônes de l’art moderne. La collection Chtchoukine, nouvelle édition brochée, Gallimard/Fondation Louis Vuitton, 29,90€ // Entre 1912 et 1914, Chtchoukine acquit seize Derain auprès de Kahnweiler. Cette exposition marquante et cette publication, qui ne l’est pas moins, n’avaient pas omis le « troisième homme » (façon de parler) au profit des seuls Matisse et Picasso. A  cette occasion, nous avions revu Chevalier X. La formidable exposition du MNAM ramène entre autres Samedi sur les bords de Seine. Chtchoukine, cet éclaireur hors-pair,  avait bien compris que son cher Gauguin avait trouvé en Derain, profane et sacré, son unique héritier. SG

André Derain exposé /// L’Art est la matière, une émission de Jean de Loisy, avec Cécile de Debray et Stéphane Guégan, France Culture (1/10/17)

https://www.franceculture.fr/emissions/lart-est-la-matiere/andre-derain-1904-1914-diffusion-le-1er-octobre

Le ciné-billet de Valentine

Nous sommes à l’heure où le cinéma doit à nouveau dépasser les genres et se réinventer par la déroute de ses codes. N’est-ce pas l’ambition d’Amalric avec Barbara, un biopic qui ne serait pas avili par le genre en lui-même, un détournement formel pour raconter une vie sans l’affadir? C’est, en tout cas, ce que sont parvenus à faire avec brio les frères Safdie qui nous livrent, avec Good Time, un faux film d’action, un film d’action qu’on aurait nettoyé de toute idéalisation et héroïsation. Histoire simple, au départ : après un casse qui a mal tourné, un homme tente désespérément de sauver son frère arrêté par la police. Le film relate cette course incessante qui se nourrit de l’espoir d’un ailleurs, la ferveur que met un homme à fuir la fatalité du sort. Mais cet homme, seul face au monde, ne peut pas gagner. Good Time parle d’un casse dont nous pourrions être l’auteur, un casse d’amateurs qui va emporter le protagoniste vers la déchéance sans que l’on s’en rende compte, sans que lui s’en rende compte, car c’est à cela que ressemble la vie.

La préoccupation constante du réalisme (il faudrait dire d’un « ultra-réalisme »), déconstruit d’elle-même le film d’action comme genre. On quitte la figure du héros invincible qui échappe par sa force vitale et son intelligence supérieure à l’emprise de la société pour rejoindre celle de l’homme qui tend vers l’acte héroïque mais est rattrapé par sa faiblesse contre laquelle il ne peut rien. Car elle le définit presque ontologiquement. Le coup de force des réalisateurs est de maintenir une tension entre l’image héroïque que nous nous faisons malgré tout de Connie (Robert Pattinson), et le pathétique qu’il nous inspire. Connie incarne à la fois l’action dans ce qu’elle a de plus brillant, de plus courageux, et l’échec dans ce qu’il y a de plus navrant et pitoyable. Chaque scène est construite sur le mode du héros victorieux, il se sort de toutes les situations en rusant, brave en apparence les obstacles, mais ce n’est que pour s’enfoncer un peu plus dans sa perte imminente. La force du film est là: nous donner l’illusion qu’il s’agit de l’histoire d’un homme qui se sauve et approche de son but, tandis qu’il s’agit de l’histoire d’une perdition totale et banale.

Cette illusion relève de deux formes de mauvaise foi. D’une part, celle du personnage qui ne s’avoue pas qu’au lieu de surmonter les problèmes, il s’y empêtre (de par son obstination aveugle à vouloir sauver son frère) ; d’autre part, celle du spectateur qui ne peut admettre que les choses ne tournent pas en sa faveur, tant il est habitué au dogme qui veut que le héros ait une fin héroïque. Tout au long du film, on accompagne le personnage dans son constat de l’absurdité des événements auxquels il fait face,  on assiste à la cascade  disproportionnée des conséquences par rapport au braquage initial, exécuté avec une facilité déconcertante. Tout y prend le contre-pied des stéréotypes du film d’action : pas de terreur, pas d’armes, pas d’intimidation, si ce n’est un bout de papier qui s’échange en silence, et qui rend la scène presque grotesque. En un claquement de doigts, les deux frères se retrouvent avec plusieurs millions de dollars en poche, et pourtant, c’est cette facilité même qui va peser sur le personnage d’un poids écrasant. Désespérante constatation que le bonheur soit aussi accessible qu’il est simple de basculer dans le cauchemar le plus complet. Film dostoïevskien, Good Time réveille le souvenir de Raskolnikov,  l’anti-héros, par excellence, en ce qu’il est persuadé que l’homme, par sa faiblesse inhérente, ne peut réussir le crime parfait.

En apparence, Pattinson est la force et son frère la faiblesse. Bien évidemment, leurs personnages se reflètent l’un dans l’autre. Le frère de Connie, Nick, incarne le handicap physique et mental. Reste que ce fatum biologique semble venir de sa trop grande honnêteté, qui le rend inapte à suivre son frère sur la voie de la « délinquance ». Il ne supporte ni le mensonge, ni le faux-semblant. Gêné par le masque du braqueur de banque, affolé par l’interpellation de la police, sa trop rapide arrestation confirme son être profond. Nick devient symboliquement ce qui enchaîne Connie, le prive de sa liberté et l’accule à la prison. Le personnage de Connie toutefois n’est pas non plus sans fragilités. En réalité, le film est traversé par la question de l’identité et du choix. Dans une très belle scène où Pattinson et son compagnon d’infortune discutent pour la première fois (au sens où tout à coup ils quittent le terrain du dialogue lié à l’action et à la survie pour celui de l’existence), émerge la question du jugement de soi et du jugement de l’autre. Connie est soudainement rattrapé par le doute qui jusque-là était étouffé par la dynamique de l’action. Là encore, il y a quelque chose de comique et de pathétique à voir ces deux personnages dans un état lamentable, recherchés par la police, voués à échouer, prendre le temps de se juger et s’évaluer moralement. Mais selon quels critères de jugement? Dans cette société assez macabre où la violence est banalisée (une scène très frappante montre une jeune fille désenchantée éprouver plus de sympathie envers un chien maltraité à la TV qu’envers une vieille femme sauvagement agressée), on se demande qui pourrait désormais fournir un critère de jugement, un repère éthique stable. Le film se referme sur ce même trouble identitaire. Nick, qui depuis le début est représenté dépossédé de sa pensée, se confronte enfin à lui-même dans le cadre d’une thérapie de groupe, scène apparemment anodine, mais qui prend une grande profondeur aux yeux du spectateur, tant les réalisateurs sont parvenus à nous plonger dans l’introspection. Ce moment du jeu, ce n’est pas le moment de la vérité, mais, comme l’énonce la règle, la simple possibilité de « make your own truth ». Finalement, il n’y aurait pas à trouver, mais à choisir.

Valentine Guégan // Good Time, film réalisé par Ben et Joshua Safdie, 2017.

D’APRÈS NATURE

unknown-2Les expositions Monet et Picasso ne croulent pas toutes sous les idées, l’inédit, l’imprévu… Je m’empresse donc de signaler deux exceptions à cette douloureuse règle, douloureuse pour les œuvres déplacées inutilement, et pour le visiteur dont on se moque. La première vient d’ouvrir à la Fondation Beyeler et a Ulf Küster pour commissaire, la seconde va bientôt fermer ses portes à Paris. Monet, tout d’abord. Monet au prisme des ombres et des reflets qui entraînent le peintre, à partir de 1879, vers l’élargissement de plus en plus insolent de ses propres règles figuratives. La mort de Camille et l’implosion du groupe impressionniste, antérieure à l’ultime exposition de 1886, font alors basculer la vie de Monet. En 1880, à peine sorti d’un des hivers les plus terribles du siècle, il peint la Seine et la débâcle des blocs de glace dans un paysage de fin de monde. « La métaphore est évidente, me dit Ulf Küster. C’en est fini de la cordée impressionniste ». Monet retourne au Salon, expose chez ses marchands et s’autorise plusieurs manières, en fonction des motifs, bien entendu, et des nouveaux destinataires de sa production. Elle ne s’est pas simplement diversifiée par surenchère d’audace : La Corniche de Monaco flamboie comme un Monet grand cru, mais serpente comme un Meissonier d’Antibes. Le pittoresque d’un promeneur s’y autorise une apparition indiscrète. La demande, au cours des années 1880-1900, impacte la source… L’impressionnisme, du reste, n’avait jamais prétendu à quelque pureté ou objectivité que ce soit. Même le bon Zola parlait du « tempérament » à travers lequel la nature prenait forme sur la toile. Ce qui disparaît avec Monet et Renoir, Pissarro et Cézanne, ce n’est pas l’expérience du réel, c’est l’idée qu’une seule image puisse en rendre compte ou en fixer l’aspect. Esclaves des apparences, malgré la vulgate en cours, les impressionnistes ne le furent jamais. A partir de 1879, précise Ulf Küster, « Monet travaille sur les limites de l’image, les réinvente à sa guise, sa peinture prend l’image pour sujet. » On ne saurait mieux s’affranchir des idées connexes de l’œil innocent et de la peinture autonome, fonds de commerce de la tradition rewaldienne !

unknown-1Cette peinture pense, se pense et se montre pensant, telle est donc la thèse de l’exposition de Bâle, aussi intelligente que belle. Elle s’ouvre sur l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’artiste, La Meule au soleil du Kunsthaus de Zurich (fig. 1), qui pourrait bien être la version que Kandinsky a vue, tête en bas, abasourdi par la confrontation possible d’une image sans sujet. Il se trompait, mais son erreur signale le trouble visuel où s’est engagée la peinture de Monet. Ce qu’elle a alors de plus radical joue de la nudité des compositions, de la saturation ou de la disparition des couleurs. L’eau est partout, de l’Epte à la Normandie et à la Bretagne… Quand la mer est grosse, la touche s’emporte ; quand elle est d’huile, elle atteint une subtilité unique à suivre chaque appel du motif et le mystère de son apparition. Songe-t-il au principe mallarméen de l’absence agissante, du frisson d’anéantissement, quand il poursuit les formes brisées du moindre reflet ? Le peintre, de fait, excelle au fantomatique et à l’incertain, chérit les brumes matinales ou le fog urbain. Londres offre fatalement au parcours son point d’orgue. Pas moins de huit vues de Waterloo Bridge et de Charing Cross Bridge s’emparent d’une longue galerie que ponctue deux versions les plus spectrales du Parlement (fig. 2). On est frappé par l’ardeur chromatique poussée jusqu’à l’invraisemblance, la puissance gestuelle et l’attachement aux signes de la modernité industrielle. Les paysages de Creuse, les Meules de 1890 annonçaient cette montée en puissance des rouges, des pourpres, des reflets d’or liquide. Tout un romantisme de la ville spectrale, de la cité engloutie que le fog et ses rares irisations de lumière ne peuvent plus à eux seuls justifier. D’ailleurs Monet ne prend que des notes à Londres. Pour triompher de ceux auxquels il se mesure, Turner, Whistler, il a besoin de la distance et des synthèses de la mémoire. Il achève donc à Giverny ces faux instantanés de Londres, avant de les montrer chez Durand-Ruel. Un journaliste de l’époque se gausse de leur féérie. Monet proteste par voie de presse. La nature, il fait corps avec. La nature et sa magie.

_photoEvacuer le réel, Picasso et Giacometti, qu’une subtile exposition fait dialoguer, n’y ont jamais aspiré. Le quart de siècle qui les séparait explique l’évolution de leurs rapports. A la déférence du cadet allait succéder une émulation réciproque, que briseraient une rivalité prévisible et un de ces coups de Jarnac dont le délicieux Picasso avait le secret… Mais procédons par ordre, à l’instar de l’exposition. Au départ, il y a la puissance d’attraction du cubisme et, plus globalement, de Picasso sur le jeune Suisse, fraîchement débarqué en France. Giacometti n’a pas trente ans et croit encore au volume, au plein, et presque à la plénitude. À ses parents, le 8 avril 1924, il écrit : « Dernièrement j’ai été à une exposition de Picasso qui m’a beaucoup plu. Il y a six ou sept grandes figures assises, deux ou trois saltimbanques et des portraits de femmes. Ils sont très clairs et simples, et très bien dessinés. De toute façon, il s’agit de choses faites d’après nature et très vivantes. Il s’agit, en bref, simplement d’un art sans beaucoup d’histoires. Ce sont les meilleures choses modernes que j’ai vues à ce jour à Paris et sur cette voie, il peut arriver à de très belles choses. » Son naturalisme sensible, celui des premiers portraits de ronde-bosse, se disloque dès 1926, le souffle picassien, primitiviste anime une nouvelle humanité, faite de géométrie organique ou de l’esprit des fétiches. L’élémentaire sexué impose sa loi dans le souvenir des Cyclades et de l’Afrique. Nouvelle étape dans la mise à nu de la dialectique des pulsions et de l’introspection, Femme égorgée, en 1933, vient après les expositions Giacometti et Picasso de l’année précédente, les collaborations du Suisse à la propagande communiste d’Aragon, la création de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires dont il s’éloigne vite… Les grandes turbulences commencent à secouer le milieu de l’art. Picasso et Giacometti, surréalistes distants, intensifient leurs échanges muets jusqu’à l’Occupation, qui renvoie le second à Genève. L’exposition en dresse parfaitement le décor et la réciprocité d’influences, sans parler d’un remarquable mur documentaire, où l’attention est attirée par la plaquette, tirée à 200 exemplaires, du poète Georges Hugnet, illustrée par un Picasso moins bâillonné qu’on ne le dit. Le 1er février 1941, il en adressa un exemplaire à « [son] cher Giacometti ». On y lit que « la forêt [est] belle comme un rendez-vous ». Superbe et prémonitoire. A la Libération, la paire d’amis se reformera avant que Picasso ne s’oppose à ce que Kahnweiler ne mette Giacometti sous contrat. Le roi ne partageait pas tout.

product_9782070147571_195x320Dans les années 1950-1960, désormais chez Maeght, Giacometti va régner sur Montparnasse où Samuel Beckett l’y croise. A ces rencontres, de nuit et de noctambules, fait écho la merveilleuse correspondance de l’écrivain, dont Gallimard continue à assurer la courageuse et salutaire publication. Depuis Ussy, sa campagne, il écrit, le 10 septembre 1951, au peu sympathique Georges Duthuit : « Avant de venir j’ai pas mal vadrouillé à Montparnasse, avec Blin la plupart du temps. Rencontré […] Giacometti, granitiquement subtil et tout en perceptions renversantes, très sage au fond, voulant rendre ce qu’il voit, ce qui n’est pas si sage que ça, lorsqu’on sait voir comme lui. » Dix ans plus tard, alors que le théâtre de l’Odéon est passé sous le pavillon de Jean-Louis Barrault, la reprise d’En attendant Godot rend évidente l’association poétique de l’Irlandais et de Giacometti autour de l’arbre, effilé comme un corps précaire, qui en meuble presque toute la scène… La récente parution du tome III des Lettres de Beckett contient plusieurs mentions de Godot. Il y a d’abord, en 1957, l’éclat du scandale que provoque la représentation de la pièce, à Boston, avec des acteurs de « couleur » : « Godot noir à Boston – ça c’est de la tea-party », écrit Beckett, le 12 janvier… Au critique Kay Boyle qui voit en Godot une allégorie des Français sous l’Occupation, la même année, il dit que sa théorie est un peu tirée par les cheveux mais « redoutablement astucieuse ». Si les années 1940-1944 sont presque absentes de sa correspondance, la littérature de l’après-guerre en découle évidemment. En ces années 1957-1965, la notoriété de Beckett s’est solidement confortée, au point que ce fils spirituel de Joyce connaît des difficultés pour se faire jouer outre-Manche, où on fait barrage à ce que son écriture contient de scabreux et de scatologique. Il faut lire ses échanges désopilants avec sa traductrice allemande, butant sur les mots qui ne traversent pas dans les clous le boulevard de la littérature… Amusant aussi son supposé ralliement au nouveau roman, aux antipodes duquel le situe toute oreille bien faite ! Au sujet de la photographie célébrissime de l’automne 1959, qui le montre au milieu des « bons élèves » de l’écurie Lindon, il déborde d’ironie. C’est Barbara Bray, dont il fut très amoureux, qui suscite les lettres les plus intimes et les plus drôles. L’humour est leur armure. En marge des pièces (Fin de partie), de la fiction (Comment c’est) et d’une époque qui voit le retour de De Gaulle, l’explosion algérienne, les attentats et les manifestes – Beckett ne signe pas celui des 121, en 1960 – le tome III redonne des couleurs au Montparnasse du Select, de la Coupole et de la Closerie des Lilas… Ionesco, Camus, Genet, Duras, Masson, Blanchot, le dernier Cézanne ou la jeune télévision, tout un monde s’y concentre, ce qui n’est pas le moindre charme de sa lecture. Stéphane Guégan

*Monet. Lumière, ombre et réflexion, Bâle, Fondation Beyeler, jusqu’au 28 mai 2017. Catalogue (en anglais) sous la direction d’Ulf Küster, 62,50 CHF.

product_9782072687549_195x320*Picasso-Giacometti, musée Picasso, Paris, jusqu’au 5 février 2017. Le catalogue (Flammarion, 39€) vaut surtout pour les essais liminaires de Serena Bucalo-Mussely et Sarah Wilson.

« Ce n’est pas un livre illustré, mais un manuscrit enluminé par Picasso », a dit Reverdy du Chant des morts, publié par Tériade en 1948. Sous une couverture différente et dans un format réduit, sa réédition (Poésie Gallimard, 9,90€) en préserve l’essentiel, la sombre beauté des mots cursifs, la fulgurante des signes que Picasso a glissés partout, en haut, en bas, à droite, à gauche. Ivresse d’un alphabet autre. Après avoir abandonné le projet d’illustrations séparées, le peintre a opté pour la calligraphie primitive, archaïque et rupestre parfois. Deux mains, à tous égards, se joignent pour livrer, avec hauteur, un bilan des années noires, souffrances, morts, hontes. Le texte date de l’hiver 1944-1945 et brûle comme une nuit glacée. Mais Reverdy abandonne à d’autres le triste privilège d’user de la poésie en grand justicier. La vindicte et la vendetta, c’est le parti de Moscou. « La tête pleine d’or », Reverdy préfère panser ses plaies. SG

***Samuel Beckett, Lettres III (1957-1965), lettres en français ou traduites de l’irlandais (Gérard Kahn), édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, 58€.

Masson vite…

Nous étions dans l’intimité de Jouhandeau et Paulhan, restons-y encore quelques minutes pour rappeler que la peinture moderne en fut l’un des agents les plus sûrs. Et André Masson l’un des piliers ou l’un des phares, comme vous voulez. C’est à propos d’une « note » sur le peintre, promise à la NRF, que Paulhan adresse l’une de ses premières lettres à Jouhandeau, membre actif (ô combien) du « groupe de la rue de Blomet » et de ses dérives nocturnes. Les ateliers de Masson et de Miró attirent alors toute une bande d’allumés, Antonin Artaud, Georges Limbour et Michel Leiris en tête. L’ascèse étant contraire à leur vision de la peinture et de la littérature, ils aiment faire la bombe ensemble et vivent leur nietzschéisme en dignes successeurs des cénacles romantiques (Roland Tual affectait « la redingote 1830 » par provocation). Douce folie des années vingt, que Morand et Drieu, nos Fitzgerald, ont saisie en son versant frénétiquement mondain. Autour de Masson, qui ne sera jamais le dernier à se brûler les ailes, on a moins d’argent mais autant de fièvre à dépenser. Il faut enfoncer les avant-gardes d’avant-guerre, liquider Dada et ses puérilités d’embusqués, en finir avec l’art du non et affirmer un art du oui. Un art de plénitude, érotique ou tragique, qui s’accommodera mal des interdits du surréalisme et en sortira vite. La note de Jouhandeau, parue en avril 1925 dans la NRF, sonne juste ; s’y lit, superbe, cette sentence lâchée comme on parle entre amis : « On dirait que tu copies des écorchés, et c’est nous. » Michel Leiris (1901-1990), qui eut une brève aventure avec Jouhandeau, fut l’un des ces écorchés consentants. Son amitié pour Masson ne connut elle aucune éclipse et dura plus de soixante ans. En découlent une série de textes admirables, qui comptent parmi les plus forts jamais écrits sur Masson avec ceux de Bataille (on y reviendra) et de Limbour. À quoi tient cette force continue, cette flamme intacte ? C’est ce que nous invite à comprendre Pierre Vilar, de façon magistrale, à travers le volume où il rassemble et explore la critique d’art de Leiris. Voilà qui lui redonne rang enfin parmi les « témoins engagés » du siècle dernier. De tous les « monstres sacrés » que Leiris a suivis et servis en toute complicité, Miró et Picasso, Giacometti et Francis Bacon, seul Masson souffre encore d’un déficit de reconnaissance et du désintérêt troublant de nos institutions. Faut-il voir se dessiner un changement dans la série de films que le Centre Pompidou a récemment coproduits sur l’oublié des expositions « patrimoniales » ? On peut l’espérer, d’autant plus que Masson possède tout ce qu’il faut pour nous parler…

Via Max Jacob et Roland Tual, Leiris accède au cercle de Masson en 1922, l’année même où il fait la connaissance de Kahnweiler et de sa belle-fille, Louise, que le jeune écrivain devait épouser quatre ans plus tard. Il a donc plusieurs raisons de fréquenter la galerie Simon, le nouvel espace du marchand allemand. Kahnweiler a déjà mis Masson sous contrat au moment où Leiris entre en scène. La peinture moderne, comme l’explique bien Pierre Vilar, prend d’emblée chez lui une portée autobiographique forte. N’a-t-il pas composé son premier recueil de poèmes, Simulacre, dans la proximité de Masson, qui illustre le livre pour Kahnweiler en avril 1925 ? On reste en famille. Présenté par Leiris, Georges Bataille s’y est agrégé depuis peu, trop content de découvrir à son tour un peintre capable de donner forme à une érotique du regard et à une pensée du sacré pareilles aux siennes. La belle trinité que voilà ! Le surréalisme et la politique, envers lesquels ils n’adoptent guère de position commune, ne pourront les brouiller… Dès août 1924, Leiris avait confié à son Journal une définition possible de la bonne peinture : « Une œuvre d’art est avant tout un parcours à effectuer : partir des moyens d’expression propres à l’art choisi comme mode d’expression, pour aboutir au lyrisme. » Il dit préférer, normal, Picasso et Masson à Braque, trop formaliste, et De Chirico, trop imagier. Comment prendre la peinture au mot sans nier ce qu’elle articule à partir de son langage propre, tel lui semble le défi qu’auront à relever à la fois la littérature (qu’il faut libérer) et la critique d’art (qu’il faut apprivoiser). Relisant aujourd’hui l’ensemble des textes que Leiris a consacrés à l’art de Masson, on mesure qu’il a su en marquer chaque « saison », sinon les apprécier toutes au même degré. Il se peut aussi, hypothèse à creuser, que le bref passage du peintre chez Paul Rosenberg, en 1932, ait déplu au gendre de Kahnweiler. Quoi qu’il en soit des craintes de voir Masson verser dans un symbolisme direct, et donc épouser une rhétorique qui lui paraît contredire sa  vocation à « exprimer l’éternel devenir », Leiris retrouve l’enthousiasme de ses débuts lorsqu’il découvre, galerie Simon, fin décembre 1936, la production espagnole du peintre chassé de Tossa de Mar par la victoire des franquistes. Les scènes de tauromachie, « fête sacrificielle » qui lie la mort au sexe, n’expliquent pas tout. Pour le chantre de l’Afrique noire, acquis à l’ethnographie entretemps, Masson est l’alchimiste des mythologies sanglantes ou solaires en dehors des vieux codes. En 1977, à l’occasion de ce qui reste la seule rétrospective Masson jamais organisée en France, Leiris célèbre encore celui qui tient l’infini dans le creux de sa main, dit la joie devant la mort. Stéphane Guégan

Michel Leiris, Écrits sur l’art, édition établie et présentée par Pierre Vilar, CNRS Éditions, 29,90 €.

Jouhandeau – Paulhan, Correspondance 1921-1968, édition établie, annotée et préfacée par Jacques Roussillat, Gallimard, 45 €.