NOTHING MORE

Bien que la descendance de Walter Sickert (1860-1942) se nomme principalement Alfred Hitchcock et Stanley Spencer, Francis Bacon ou Lucian Freud, Michael Andrews ou Paula Rego, et s’étende aujourd’hui à la délicieuse Lynette Yiadom-Boakye, sa vraie patrie reste la France, où se recrutèrent toujours ses interprètes les plus aigus, car les mieux préparés à retrouver en lui Degas et Baudelaire, Balzac et Poe, le Manet du Bar aux Folies-Bergère (tableau connu de Walter), le Lautrec des jambes en l’air et le Bonnard des nus impudiques, femmes et hommes 1900. Le livre de la regrettée Delphine Lévy, partie trop tôt, le confirme s’il était besoin, et nous fait entendre ceux qui, avant elle, depuis Paris ou Dieppe, accueillirent à bras ouverts cette peinture si peu victorienne, et rapidement peu whistlerienne. Quelles sont-elles ces voix bienveillantes à l’artiste dont on ne pas assez dit combien il fut hostile, entre autres purismes, à la conception anti-littéraire, anti-narrative, de son art ? Ses trois plus prestigieux chaperons en milieu français furent, bien sûr, Jacques-Emile Blanche, André Gide et Félix Fénéon, lequel vendit à Signac (dont Orsay s’apprête à célébrer la collection) The Camden Town Murder, sur la foi duquel Patricia Cornwell a échafaudé l’idée farfelue que notre peintre se confondait avec Jack The Ripper. Nothing more… Il est vrai que l’univers de Sickert, riche en ventres toisonnés et seins lourds, ne déroule pas seulement de longues plages normandes aux baignades revigorantes, et que ses huis-clos respirent l’odeur du sexe et du crime, quand l’ennui domestique, cher à Caillebotte, n’appelle pas une violence compensatoire. Selon Blanche, la passion que Gide vouait à Sickert éclairait la vraie nature de l’auteur de L’Immoraliste, sa « subtilité sadique » (Henri Ghéon). « Je crois que c’est l’homme le plus absolument distingué que j’ai connu », disait perfidement Blanche, de Sickert, à Gide. La valorisation parisienne de l’œuvre, à laquelle œuvrèrent les trois susnommés en le collectionnant et le poussant, s’appuya aussi sur les galeristes, Durand-Ruel et Bernheim-Jeune, et quelques plumes de la presse. Autour de 1906, un Louis Vauxcelles sacrifiait sans mal l’Arcadie fauve au « poème nocturne de la misère et de la prostitution » que Sickert débitait en petites toiles aux pénombres inquiétantes ou perverses. Citons encore cette belle page interlope du raffiné Paul Jamot, manetomaniaque averti, en janvier 1907, empreinte d’une rêverie qui balance de Lucain à Constantin Guys : « Le visiteur n’est pas étonné que ce peintre anglais très francisé se plaise, comme Baudelaire, à lire les poètes latins. Nue ou habillée, sous les panaches de plume de la soupeuse ou le châle noir de la Vénitienne, il observe, dans ses poses coutumières, professionnelles, de lassitude, d’ennui ou d’affût, la fille stupide, inconsciente ou lamentable, jouet méprisable et attirant du caprice masculin. Il la peint avec un humour dont l’âcreté n’est pas sans saveur ; et il fait preuve d’un talent qui, parti du dilettantisme whistlérien, semble s’être humanisé au contact de notre jeune école. » 

La monographie que Delphine Lévy nous offre, merveilleux message d’outre-tombe, est aussi complète qu’affranchie dans ses analyses, complète parce qu’elle revisite la production tardive autant que ce que savons et aimons du peintre, affranchie parce que la cancel culture n’y a aucune prise sur cette peinture que les musées d’aujourd’hui n’osent montrer. Avant de nous quitter, le 13 juillet 2020, l’auteure avait mis la dernière main à ce livre monumental et au projet de l’exposition qu’elle préparait avec Christophe Leribault, et que nous verrons au Petit-Palais dans un an très exactement. Près de 600 pages abondamment illustrées, nul ne s’en plaindra, ont été nécessaires à cette lecture élargie du destin mobile d’un peintre né à Munich, et mort à Bath, 82 ans plus tard. L’ascendance paternelle, danoise, compte plusieurs générations de peintres, dont un élève de Couture, comme Manet. Autre bénédiction, le « charbonnier pornographique » qui divisa le Paris de la Belle époque aura fait quelques rencontres miraculeuses, la première le fit entrer dans la confiance de Whistler, qui se dira très impressionné par ce jeune homme au visage de voyou (et qu’il peindra tel). Avec Degas, autre choc, la vie et l’art de Sickert bifurquent à partir de 1885. Les scènes de music-hall, où migre la fascination collective que Daumier a explorée avant lui, se charge d’une indétermination morale qui n’a d’égal que la spirale des espaces aux reflets infinis et parfois infernaux : « La volonté de perdre le spectateur du tableau grâce au jeu du trompe-l’œil ou du miroir est particulièrement représentative de l’ambiguïté qui caractérise toute l’œuvre de Sickert », résume Delphine Lévy. Le cercle anglophile de Jacques-Emile Blanche achève, au cours des années 1890, de le faire naître à lui-même. Sickert choisit Dieppe pour port d’attache entre 1898 et 1905, puis retrouve Londres et s’installe à Camden Town, quartier très mal famé autour des gares de King’s Cross (les lecteurs de Guignol’s Band ne seront pas dépaysés). La France, nous le savons, plébiscitera ce moment de l’œuvre et sa résistance pugnace à « l’intolérable cliché de la peinture claire ». La guerre de 14 ramène Sickert à la peinture d’histoire et le conduit même à se dresser contre la Prusse qui avait avalé le Schleswig-Hostein danois en 1867… Sa boue colorée, intentionnelle, ses tonalités frugales tutoient alors la boue des soldats livrés à une mort certaine. Les années 1920-1930, souvent tues, se révèlent nettement tournées vers le recyclage des gravures victoriennes et des photographies de presse ou de cinéma. A l’évidence, le 7e art fut d’un apport plus fertile que ces transferts d’image à image. Sickert, à 70 ans passés, s’empare du close-up, du plan américain et même du panoramique avec l’espoir, comblé souvent, de sortir du registre où on l’attendait et d’où, en esprit littéraire, il parvint à se sortir. Si ses nus ont obsédé la peinture britannique de l’entre-deux-guerres, ses ultimes tableaux durent attendre les années 1970 pour être compris. Delphine Lévy s’élançait alors dans l’existence. Son Sickert en concentre toutes les ardeurs. « La mort, et la mort seule, est le grand tamis de l’art », écrivait son héros en 1929.

Stéphane Guégan

Delphine Lévy, Sickert. La provocation de l’énigme, préface de Wendy Baron, Cohen & Cohen, 95€.

Verbatim (car Sickert maniait aussi la plume)

« Un puritanisme incohérent et lubrique a réussi à transformer un idéal qu’il cherche à dignifier en le nommant le NU, avec un N majuscule, et en l’opposant à la nudité. […] Est-ce qu’une personne sensée peut soutenir que l’ensemble de la production et la multiplication des nus qui inondent les expositions en Europe, qui culminent avec la publication et la diffusion de catalogues comme Le Nu au Salon, doit son succès à des enjeux purement artistiques ? »

Walter Sickert, « The Naked and the Nude », The New Age, 1910

« Cela fait presque un siècle que je me suis rangé, pour ma plus grande satisfaction, définitivement contre la théorie anti-littéraire de Whistler en matière de dessin. Tous les grands dessinateurs racontent une histoire […]. Un peintre peut raconter une histoire comme Balzac. »

Walter Sickert, « A Critical Calendar », English Review, mars 1912 

En librairie, le 13 octobre, Stéphane Guégan, Caillebotte. Peintre des extrêmes, Hazan, 99€.

IL Y AVAIT DE TOUT

« En art, il n’y a que des commencements », aurait pu dire Germaine de Staël, tant les aurores de l’amour et de la création l’intéressaient à égalité. L’exposition que le musée d’Orléans consacre aux débuts d’Ingres l’eût séduite, car on y retrouve le feu des lettres les plus enflammées et des dessins les plus déshabillés du jeune homme, loin du zélateur puritain de ce « beau idéal », asexué, dont certains historiens l’affublent par refus de l’évidence. Edgar Poe nous a appris que la pire des censures se tient au cœur de la cécité volontaire. Dans un livre de 2006 qui se voulait un hommage au regretté José Cabanis (ill. 2), le premier à nous avoir rouvert les yeux sur les erotica d’Ingres depuis Baudelaire et Gautier, j’ai tenté de montrer en quoi l’attrait du jeune Ingres pour les gravures les plus scabreuses de la Renaissance italienne et allemande orientaient l’intelligence de l’œuvre entier. Cette année-là, la rétrospective du Louvre préféra sagement les écarter. Les secrets et détours de l’économie libidinale n’agissaient pas sur le monde des formes, pourquoi en douter ? Les copies d’après Bonasone, Dürer ou Raphaël Sadeler, et leurs effets de focalisation et de désublimation, n’avaient pas à troubler le public. Quinze ans plus tard, on s’en réjouira, ce genre d’interdit et de prudence ne semble plus licite à une nouvelle génération de chercheurs et conservateurs. Mehdi Korchane, dont on connaît les travaux essentiels sur Guérin, s’attaquait à plus gros en abordant Ingres. La littérature surabonde, et elle peut donner l’impression d’avoir épluché chaque recoin de l’œuvre et de la biographie. Concernant les années de formation et d’affirmation d’Ingres, qui s’étendent de la Révolution à l’Empire, rien n’est plus faux. Le Montalbanais né en 1780 s’étant formé auprès de son curieux de père, très impliqué dans le processus républicain en Tarn-et-Garonne, il fallait bien repartir de là. Devant la grande figure de Fleuve, mesure est prise d’emblée du joli coup de crayon paternel, et du goût familial pour les sanguines où la sensualité rocaille persistait sous le réalisme nouveau, celui de la fin des années 1780. « J’ai été élevé dans le crayon rouge », dira Ingres plus tard à cette vipère de Théophile Silvestre. Il ajoutera que son père lui avait enseigné les arts, peinture et musique, en lui confiant « trois ou quatre cents estampes d’après Raphaël, le Titien, le Corrège, Rubens, Téniers, Watteau et Boucher – il y avait de tout – [et en lui donnant] pour maître M. Roques, élève de Vien, à Toulouse. »

Heureuse libéralité qui épargna à l’adolescent de sacrifier la sensualité du premier XVIIIe siècle au nouvel idiome pétri d’anticomanie. La relation accrue au réel qu’instaurait David sous la noblesse romaine devait trouver en Ingres son interprète le plus génial. Car, ni les marbres du Muséum, ni divin Raphaël, ne le couperaient de l’empirique. Si la connaissance des années toulousaines (1791-1797) reste peu informée au-delà des prix d’excellence qu’Ingres décrocha, le cursus parisien nous échappe moins. L’atelier de David, au lendemain de Thermidor et des persécutions qui faillirent emporter l’ami de Robespierre, accueille Ingres fin 1797, année où le Prix de Rome a été rétabli en faveur de Guérin (dont le musée d’Orléans, au passage, conserve un très bel ensemble). Il lui faudra à peine quatre ans pour le remporter à son tour. Entretemps, comme l’exposition l’explique à partir d’œuvres insignes ou presque inédites, le jeune provincial vampirise tout ce que la capitale offre de neuf et de singulier. C’est la période où il lit l’Atala de Chateaubriand, Dante et des romans noirs, c’est aussi celle où le portraitiste à venir, le plus grand du XIXe siècle avec Manet, s’y prépare en perfectionnant les formules autochtones (Isabey, Gros) et britanniques. Si l’on suit la thèse de Korchane, et il nous donne suffisamment de raisons de la suivre, le dessinateur accouche du peintre, sans négliger l’autonomie de certaines feuilles. Au nombre de celles-ci s’impose d’abord le Portrait de Simon fils, qui date du Consulat et n’a pas usurpé les honneurs de la couverture du catalogue (ill. 1). C’est en vision serrée qu’on saisit ce qui cause le magnétisme unique, très français et un peu anglais, de ce visage juvénile au sourire léonardesque. 

Qui parmi les élèves de David possède et transmet alors ce charme, le vif des yeux, le désordre des cheveux encore Directoire et surtout la lumière de l’épiderme, qui vibre à travers le traitement graphique de ses minuscules hachures ? Il se pourrait bien que le premier chef-d’œuvre d’Ingres fût un dessin. Un autre chef-d’œuvre, découvert en 1981 mais resté confidentiel, représente, toujours vers 1802, une certaine Aglaé Adanson : la sensualité d’Ingres en changeant de sexe s’épanouit avec cet abandon presque effronté qui n’appartient qu’à lui. Le format en tondo démultiplie déjà les rondeurs de la ligne et de l’anatomie, comme à plaisir. Dans la séquence des figures dites du « désir », Korchane insère le portrait double d’Henriette Harvey et Elizabeth Norton, un des musts du Louvre, dont il rafraîchit la lecture par la réunion de croquis plus modestes ou plus clandestins, autant de symptômes d’une pratique sur le vif, qui prélude à tout le romantisme et à Constantin Guys. Mais portraits et copies, destinées à satisfaire son Eros ou alimenter le marché de la gravure, ne le détournèrent pas des projets de tableaux d’histoire malgré la pénurie des commandes publiques autour de 1800 et la recomposition post-révolutionnaire du mécénat privé. On a déjà vu que les romans en vogue sollicitaient son imagination, mais les sujets en apparence moins singuliers, de l’exil de Coriolan à la maladie d’Antiochus, suffisent à faire valoir un traitement conforme à l’air qu’il respire (celui du retour des émigrés et de la guerre). Outre l’émulation qu’entretiennent les artistes qui l’ont précédé chez David, Gérard comme Girodet, certains condisciples de son âge l’attirent dans leur rêve d’un art ressourcé auprès de la Grèce archaïque, de la Bible des origines et d’Ossian (ill. 3). Les fameux Barbus chers à Nodier ont brièvement fasciné Ingres, mais leur marque, elle aussi, connaîtrait des résurgences jusqu’à la mort de l’artiste. On ne guérit pas de sa jeunesse.

Stéphane Guégan

Ingres avant Ingres, Musée d’Orléans, jusqu’au 9 janvier 2022. Commissariat général : Olivia Voisin (qui a étoffé de façon spectaculaire la présentation des peintures françaises du XIXe siècle de l’institution qu’elle dirige). Commissariat scientifique : Mehdi Korchane, qui a dirigé également l’important catalogue (Le Passage, 35€) de l’exposition (nombreux textes de lui-même, comme d’Adrien Goetz, Florence Viguier, François-René Martin, Alice Thomine, Sidonie Lemeux-Fraitot et, last but not least, de Louis-Antoine Prat, prêteur, en outre, de quelques-unes des perles de la sélection).

Ingres, Delacroix, Daumier, Courbet, Manet, Baudelaire et la poésie

Chaque année dans le cadre du festival littéraire Extra!, le Centre Pompidou et une quinzaine d’établissements culturels en France et à l’étranger s’associent pour un weekend international de poésie, placé sous une figure emblématique. Après avoir rendu hommage l’an dernier au poète américain John Giorno, c’est cette fois le poète moderne par excellence Charles Baudelaire (1821- 1867) qui est à l’honneur.

Dimanche, 19 septembre 2021, 17h30

Flânerie littéraire au fil de l’eau, avec Stéphane Guégan, Gabriel Dufay et Alexis Manenti.

Conférence-lecture / Baudelaire : écrire sur l’art, s’écrire dans l’art.

Organisation : LA LIBRAIRIE DES ABBESSES, LE CENTRE POMPIDOU ET LES VEDETTES DU PONT-NEUF.

RDV : 1 Square du Vert Galant, 75001 Paris.

ENNUI ET ENNUYEUX

Il est un mot que Baudelaire et Gautier se disputaient. Et ce mot, synonyme de malédiction, mais aussi étymologiquement de haine, c’était l’ennui, que le poète des Fleurs du mal renvoyait à sa racine latine et orthographiait avec une majuscule. Gautier, à qui il dédie lesdites Fleurs en 1857, et sur lequel il publiera une plaquette bientôt envoyée à Manet, aura essuyé toutes les formes de l’ennui, notamment au théâtre. L’ennui, rappelle-t-il ici et là, c’est « ce qu’on doit éviter en art ». Gautier suit si bien son propre conseil que sa critique théâtrale, souvent privée de biscuit, se divertit d’être condamnée aux fausses valeurs de la rampe. Certes, à vivre parmi nous, il aurait davantage souffert à exercer son métier de chroniqueur, forcé qu’il serait d’avaler, dans la même pilule, la médiocrité des scènes, le français bâclé et les pleurnicheries, ou les vitupérations, de rigueur. On pouvait encore, sous Napoléon III, dire ce qu’on avait sur le cœur et s’amuser des libertés du théâtre puisque le rire ou l’ironie, disait Baudelaire, n’est diabolique que lorsqu’il animalise sa victime, l’arrache à la communauté des âmes et absout le rieur de ses péchés. Le droit au blasphème, Gautier et Baudelaire eussent été contre… Entre avril 1857 et juin 1859, période que couvre le tome XIV de sa critique théâtrale impeccablement éditée par Patrick Berthier, les deux poètes se retrouvent aussi en Edgar Poe, dont les Nouvelles histoires extraordinaires paraissent alors avec grand succès. Autant que les Fleurs, où respire l’esprit de 1830 comme réinventé et chauffé à blanc, la traduction de « notre ami Charles Baudelaire » se promène dans les présents articles de Gautier. Leur morale ? Il suffit d’un peu d’imagination pour enrichir le réel du fantasque ou du fantastique qu’il suggère et contient. Et voilà que Le Diable dans le beffroi, Conversation d’Eiros avec Charmion s’imposent à l’avaleur de spectacle sur sa faim. Il est assez drôle que Le Retour du mari de Mario Uchard, en mars 1858, l’encourage à s’interroger sur la lucidité de Poe en matière de mal ordinaire : « En effet, il n’y a pas de raison à l’inexplicable, et le caprice n’a pas de lois. A moins qu’on n’admette cette perversité dont parle Edgar Poe, qui fait une chose parce qu’elle ne le devrait pas, espèce de rébellion intérieure par laquelle l’homme se prouve son indépendance. » Plus loin, voguant sur Les Mers polaires de Charles Edmond, grand spectacle en cinq actes et six tableaux du Cirque-Impérial, Gautier salue le cosmopolitisme de l’époque dont il est l’un des dévots. Le Gordon Pym, que Baudelaire a fait paraître dans le Moniteur en février-avril 1857, lui traverse la mémoire face au pôle de carton, notamment l’ultime dérive du canot des héros de Poe, défendu par on ne sait quel « inconnu formidable ».

L’art, et notamment l’essence du théâtre, ne saurait se plier complètement aux attentes du clan réaliste : le réalisme doit rester un moyen de rajeunissement, non une fin dogmatique, il ne doit pas sacrifier l’expression à l’impression, oublier qu’il est affaire de transposition subjective et de refus du banal. Gautier le répète à loisir et le confirme dans le grand essai qu’il publie alors sur Balzac, irréductible, dit-il, à Champfleury et ses amis. Au théâtre, il ne plébiscite pas davantage ce que Berthier nomme le réalisme bourgeois, Dumas fils et Augier, il leur préfère le trop oublié Léon Gozlan, qui avait été l’un des secrétaires, un peu nègre, de Balzac en son jeune temps. Mais les nouveautés de cet ordre restent rares. Gautier ne se gêne pas pour reprocher à la Comédie française de s’abonner aux reprises malheureuses (son horreur de Casimir Delavigne n’a pas faibli) ou attendues. Certes, Molière et Racine valent mieux que leurs supposés héritiers, surtout qu’au respect du texte s’ajoute enfin le respect de la structure narrative et scénique initiale : le concours de la danse et de la musique dans la comédie-ballet Le Bourgeois gentilhomme, les chœurs dans Athalie. Les classiques, à rebours de ce que croit notre époque, n’ont pas à être « adaptés » au goût du jour : « Que dirait-on si, dans quelque musée, on couvrait une ou plusieurs figures d’un tableau de Raphaël comme nuisant à la composition ou n’étant plus à la mode du jour. » Gautier ne savait pas si bien dire. Et que penserait-il des crimes qu’on brandit à la face de nos modernes metteurs en scène, de l’appropriation culturelle ou soupçon de racisme ? En 1857-1858, la négritude d’Othello ne lui semble pas ainsi un vain combat, c’est qu’il connaît Shakespeare par cœur et sait que la clef du drame réside dans l’amour d’une jolie blanche pour le Maure, amour que la Venise patricienne ne saurait tolérer. « Mais quand verrons-nous le noir Africain étouffer la blanche Desdemona ? » Blanchir Othello ou ne pas recourir à un acteur noir, comme il s’en trouvait déjà sur les scènes anglaises et américaines, c’était trahir le dramaturge élisabéthain que Gautier met au-dessus de tous, et tromper le public. Préserver la vérité de l’un et les intérêts de l’autre, il n’en démord pas. Pour rester avec Othello, son affadissement usuel lui semble intolérable. Et Gautier de rappeler, en ce domaine, l’apport d’un Vigny au regard de Ducis et ses prudences de gazelle. Dumas père a aussi arraché Hamlet aux usages corrupteurs du XVIIIe siècle. Et quand un acteur hors norme s’en mêle, la performance dépasse les attentes les plus folles, celles que la peinture radicale faisait encore germer dans l’esprit de Gautier : « Figurez-vous que dans une soirée Rouvière peint sur son corps trente ou quarante tableaux de Delacroix, aussi beaux, aussi fiers, aussi romantiques que s’ils étaient signés par l’illustre maître. »

A l’aube des années 1860 qui afficheront une sorte de renaissance romantique, Gautier n’a pas de mots assez allègres pour chanter chaque retour des premiers drames de l’auteur d’Antony.  Juin 1857 : « La jeune génération ne connaît pas ce drame si hardi, si neuf, si simple et si vrai dans son exagération passionnée, qui transporta le chaleureux public de 1830 et valut à l’auteur d’ardentes ovations. » Mais il lui arrive aussi d’égratigner le premier romantisme. Berthier juge « émue » sa recension du Chatterton de Vigny ; elle l’est, mais les réserves balancent l’enthousiasme général. Elles visent à congédier définitivement les mythes de sa jeunesse chevelue, l’artiste maudit, élu de la Muse et vivant dans l’Olympe de sa pensée, fatalement pauvre et incompris, doublement étranger au monde donc. Cette histoire de suicide trop sentimentale se noie dans ses propres larmes. Gautier et sa bourse vide en profitent pour ironiser à propos du « noble auteur que sa position personnelle mettait à l’abri de semblables infortunes ». Loin d’être un don du ciel, la poésie est affaire de « rêverie, de temps et de hasard » ; quant au mal dont souffre le poète, il n’est pas uniquement d’origine sociale. En fait de vrai romantisme, coloré et exotique, Gautier ne dédaigne ses propres exploits chorégraphiques. Sur la scène mythique du théâtre de la Porte-Saint-Martin, la première de Yanko le bandit a lieu le 25 avril 1858. Située en Hongrie, l’intrigue vaguement policière fait la part belle à l’inévitable brigand, intrépide et aimé de deux bohémiennes au sang chaud. Il s’agissait autant d’importer une réalité autochtone en ethnologue que d’évoquer un monde positivement sauvage, qui rappelait Nodier et l’Esmeralda de l’exilé Hugo. Avec Sacountalâ, changement de décor et d’ambition. Le wagnérien Ernest Reyer et Gautier s’attaquaient à la scène de l’Opéra en adaptant une pièce indienne du poète Kâlidâsa. Le roi Douchmanta brûle pour la jeune et belle Sacountalâ. Amours compliquées, ermite castrateur (comme dans Atala), perte de la raison, contrée mystérieuse et nostalgie des bayadères… Le succès vint aussi des décors luxuriants, et surtout de la musique. Contrairement aux ballets antérieurs de Gautier, Yanko et Sacountalâ ne donnaient aucune prise au merveilleux. Seule la distance géographique creusait le monde ordinaire d’une dimension lyrique et poétique, extérieure au prosaïsme, que ni lui, ni Baudelaire, n’était disposé à laisser mourir.

Stéphane Guégan

Théophile Gautier, Critique théâtrale, tome XIV, avril 1857 – juin 1859, texte établi, annoté et présenté par Patrick Berthier, Honoré Champion, 2020, 90€. A lire également Théophile Gautier halluciné. Le Club des haschichins ou comment écrire sous l’emprise du cannabis, Collection Revue des deux mondes, 7€.

Parue dans la Revue des deux mondes en février 1846, la nouvelle géniale de Gautier, très ironique quant aux pouvoirs créateurs de la drogue, offre à Lucien d’Avray, auteur de l’avant-propos, l’occasion d’un développement passionnant sur l’usage et la nuisance des narcotiques au temps du romantisme. Mais il vaut jusqu’à nous.

L’exposition de la semaine / Pour être « extrêmement singulier », comme le XVIIe siècle le disait déjà de lui, Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538) le fut au dernier degré. Aucune exposition, en France, avant celle du Louvre, – et malgré les conséquences de la Covid-19 sur les prêts –, n’avait cherché à le vérifier par la peinture, le dessin et l’estampe. Il n’était peut-être pas exceptionnel de briller en tout dans l’Europe des années 1500-1540. Mais l’idéal de l’artiste encyclopédique, et capable même de concevoir au-delà de la seule peinture, s’est merveilleusement réalisé en Altdorfer, maître et édile de Ratisbonne, au service des plus grands comme du petit peuple que ses xylographies volontiers naïves ravissaient, rival plus que suiveur de Dürer. Tenant tête commercialement à Nuremberg et Munich, grand pôle de la Bavière aux portes de la Bohème, la cité d’Altdorfer attendait de ses artistes une grande flexibilité d’inspiration et de diffusion. Et, habilement, le Louvre ne dissocie jamais création et réception. Voire migration : Mantegna et Raimondi, le graveur de Raphaël, étaient bien connus du peintre danubien, qui les cite ici et là… Les romantiques allemands, sous l’effet de l’oubli qui a vite recouvert la carrière d’Altdorfer prisèrent surtout le mystère des forêts épaisses, le charme puissant de la nature, qu’il acclimata aux sujets les plus variés et amplifia plus qu’aucun autre. En trois siècles d’amnésie, Altdorfer était devenu un homme des bois, l’antithèse rustaude et bonhomme de Dürer, au point que le IIIe Reich s’empara d’Albrecht et le fit revivre dans un roman imprégné d’idéologie Blut und Boden (sang et sol). L’instrumentalisation est certaine, quoique Altdorfer fût un fier représentant de la maniera tedesca et s’associât à l’expulsion de la très importante communauté juive de Ratisbonne, en 1519, peu de temps après la mort de l’empereur Maximilien Ier, l’un de ses patrons. On doit à ce sinistre épisode deux des estampes les plus émouvantes du parcours. Si nous ignorions qu’elles représentent la synagogue de la ville, quelques heures avant sa destruction, nous pourrions en vanter, le coeur léger, la remarquable perpective oblique et sa scrupuleuse attention au culte désormais interdit, comme aux deux personnages qui significativement s’effacent. Ces images nourrissent une section audacieuse, dédiée à l’église de la Schöne Maria de Ratisbonne et à la dévotion qu’elle suscita sur le lieu même qui symbolisait l’anti-judaïsme catholique d’une part de ses habitants. Les visiteurs pressés, il en est, ne retiendront peut-être que la composante religieuse et le prosélytisme d’un artiste qui y aura adapté son style singulier, fait de ruptures, disproportions, fulgurances et stridences, une esthétique que Friedrich Schlegel apparentait positivement à la dislocation générique des modernes. Les catégories de la peinture, en effet, risquent ici toutes sortes de fusions. Mais on ignore trop que le serviteur du Christ, le lecteur des deux Jean, l’illustrateur poignant de la Passion, satisfit d’autres demandes, moins ou autrement vertueuses. Le surprenant Altdorfer, en vérité, fut l’un des premiers, en Allemagne, à peindre la fable antique et son Eros propre, à pointer l’ambivalence gloutonne du lansquenet paillard et dévoreur, à s’attarder sur les amours champêtres des jeunes gens. En loyal sujet, il décora de nus impudiques, voire d’attouchements et de voyeurisme, la salle des bains du palais épiscopal de Ratisbonne dont un dessin des Offices permet de comprendre l’organisation ; quant aux fragments de fresque qui ont survécu, ils sont pleins de la sève sensuelle d’une Renaissance méridionale. Si étrange que fût Altdorfer, l’époque le lui rendait bien, et l’exposition les emboîte parfaitement. SG

*Albrecht Altdorfer. Maître de la Renaissance allemande, musée du Louvre, exposition (jusqu’au 4 janvier 2021) et catalogue indispensable (Louvre éditions /LIENART, 39€) sous la direction d’Hélène Grollemund, Séverine Lepape et Olivier Savatier Sjöholm.

L’EMPIRE DU SENS

Notre époque est aux éructations, forme nocive de l’indignation, et au gauchisme irraisonné, retour détestable des années 60… Parce que frapper fort, ce n’est pas nécessairement frapper juste, mieux vaudrait calmer quelques-un(e)s des avocat(e)s de la grande cause du Bien. La vérité y gagnerait, l’antiracisme et la littérature aussi (avez-vous déjà essayé de lire du Virginie Despentes ?). Les époques où débat et pugilat se séparaient encore nous remplissent, par contrecoup, de mélancolie. De la vie des sociétés et des formes de l’art, on devrait pouvoir converser sans s’écharper, ferrailler sans stigmatiser. Mais nos bons intellectuels, ou auto-proclamés tels, n’ont-ils pas définitivement rejeté le passé du côté du Mal ? Ce n’est pas que tout aille si bien que cela aujourd’hui… On préfère toutefois penser le présent sur le mode de la table rase, et rêver d’un avenir purifié des errances et injustices du temps d’avant. À l’inverse, la France du XIXe siècle, collectionneuse des révolutions que l’on sait, offre l’admirable spectacle d’un bouillonnement d’idées et de revendications compatible avec une certaine pérennité de l’unité nationale. Bref, on ne jetait pas alors le bébé avec l’eau du bain (expression qui fera la joie de ceux qui ont connu les derniers tubs). Même le Second Empire, si dévalué dans la mémoire collective, fut une époque fertile en polémiques, contestations, réformes, et en avancées démocratiques, ajouterait François Furet, que les paradoxes du régime, comme les contradictions du réel, n’effrayaient pas. Sa justesse habituelle, au moment du bicentenaire de 1789, lui faisait écrire que l’ère du sabre offrait l’exemple exceptionnel d’une dictature qui s’était libéralisée par la volonté du dictateur. Raison suffisante pour ne pas écraser le bilan de Napoléon III, éternel carbonaro, sous le poids de ses supposés avatars, Mussolini, Hitler ou Mao. Furet savait aussi que le Second Empire, pour avoir été un temps trop autoritaire et trop clérical, s’était fait l’instrument et l’artisan du suffrage universel contre les forces réactionnaires les plus périmées.

Au milieu des années 1850, Marie d’Agoult n’en accorde pas autant à Napoléon III, qu’elle continue de nommer Badinguet dans sa correspondance, document essentiel dont un nouveau volume paraît chez Honoré Champion. La comtesse rouge appartient à la mouvance des républicains modérés ou formels, le coup d’Etat les a aussi révulsés que l’idéologie montagnarde de juin 1848. D’une plume hyperactive, plus sociable que socialiste, Marie entretient une petite cour, moins moralement suspecte que celle de la princesse Mathilde pour laquelle s’éclipse son sens des solidarités féminines. Ses grands hommes restent Michelet, Tocqueville, Vigny et Lamartine, auquel elle sacrifie Hugo. Le succès des Contemplations, au printemps 1856, lui semble le fait d’une « coterie », la sienne n’y trempe pas. Gautier et Baudelaire, sous le Second Empire, furent nettement plus hugophiles ! Sobre de style elle-même, Marie reste l’amie et le soutien de Ponsard, même si son théâtre antiromantique, « engagé », paye ses « vertus » d’être froid et ennuyeux. Ses lettres de 1856-1857 la montrent soucieuse d’étendre sa régence morale sur l’opposition, elle échoue avec la Revue de Paris où Du Camp fait de la résistance, elle réussit mieux avec Jules Grévy ou Émile Ollivier, qui épouse sa fille Blandine, à Florence, sous la coupole du Duomo, le 22 octobre 1857, en l’absence de Liszt mais en présence d’« un Monsieur Manet ». Eût-elle compris qu’elle croisait là notre bien-aimé Édouard qu’elle n’aurait pas eu grand-chose à partager avec lui, en matière de peinture, au-delà de Titien… Marie, toujours sensible au charme de Chassériau, reste sévère de goût, elle le dit à Claire, la fille du premier lit, versé désormais dans la critique d’art. Le réalisme, dont elle ne pense pas grand bien, la dépasse et le succès de George Sand la met au supplice. Il arrive ainsi que sa correspondance enregistre d’une manière délicieusement cruelle certains traits de la sensibilité contemporaine. Toujours à Claire, le 7 août 1857 : « Je remarque avec bien de la satisfaction que la jeune critique s’attaque vigoureusement au réalisme et à l’échevelé romantique, il est curieux de voir les Saint-Victor, les Maxime du Camp, les Licherie [sobriquet agréable de Charles Blanc] s’enrôler sous la bannière de M. Ingres. »

Gautier, devenu le patron de L’Artiste en décembre 1856, prit part à la croisade suscitée par les attaques de Théophile Silvestre. Un nouveau tome de ses Critiques théâtrales donne des éclairages fort utiles sur ces années de bascule. L’autorité du poète n’a jamais été aussi grande, mais un paradoxe la mine : le dédicataire des Fleurs du mal, le modèle du célèbre portrait de Nadar, que Bracquemond grave magnifiquement en 1857 et expose au Salon de 1859 (notre photo), a rejoint le Moniteur universel, l’organe du régime honni par une partie de la république des lettres et des arts. Et la censure très active, qui frappe d’anciens complices et édulcore le reste, ajoute à ses scrupules. Plus tard, il se félicitera d’être resté le plus fidèle possible à ses convictions sous l’œil du pouvoir et il faut lui en donner acte… Parler des théâtres au Moniteur comportait quelques obligations, comme le note Patrick Berthier, on ne peut négliger, par exemple, la Comédie-Française, temple du grand répertoire, qu’elle défend, pense Gautier, avec trop de prudence. Molière et Corneille, voire la Zaïre de Voltaire, demandent un rendu plus cru. Au sujet de Regnard, Le Sage et de son cher Marivaux, il en appelle au même respect des anciens, souvent plus audacieux et violents que l’actualité des scènes parisiennes, où les vaudevilles succèdent au faux réalisme des drames bourgeois et des pièces à sujets modernes : les mœurs douteuses ou l’obscénité de l’argent font recette, la prostituée et la bourse encombrent les planches, platement, hypocritement, là où Gautier pleure le romantisme. Dennery, About, pour ne pas parler de Ponsard, ne sauraient faire oublier l’exil des chefs-d’œuvre d’Hugo, que Gautier s’autorise à citer en signe de connivence secrète. La raréfaction de la fièvre et de la verve de 1830 explique, en outre, les éloges continus à Dumas père, que Marie d’Agoult prise moins. Le théâtre de celle-ci, symétrie parfaite, laisse Gautier, sollicité par elle, de marbre. Son plaisir, quand ce n’est pas au cirque, aux courses de taureaux ou aux danseurs espagnols qui retiennent alors Manet, Gautier le prend aux pièces de Gozlan et à celles où brillent ses acteurs et actrices préférés, Rouvière, bon dans tous les registres, Mlle Plessy ou Augustine Brohan, nouvelles stars, au crépuscule d’une Rachel en fin de carrière. De temps en temps, un inconnu crée la surprise, sur la scène de l’Odéon souvent : Charles Edmond, un proche des frères Goncourt, se voit ainsi créditer « d’un souffle shakespearien » à propos de sa Florentine. Ce genre de miracle reste hélas l’exception. Mais, lorsque Gautier s’ennuie, sa plume compense ou s’émancipe. La littérature et la peinture du temps, les morts de Heine et Chassériau, le bonheur de lire Poe dans la traduction de son ami Baudelaire, viennent au secours du chroniqueur enchaîné aux interminables colonnes à remplir. Et pourtant notre danaïde léonine les comble de la plus solide et spirituelle des proses françaises. Gautier, espérant servir l’histoire, polissait ses articles comme s’ils eussent vocation à durer : « Peut-être ces pauvres feuilles griffonnées au bout de chaque semaine et aussitôt oubliées offriront-elles à l’avenir une mine de documents curieux où l’on viendra chercher mille détails singuliers ou frivoles dédaignés de l’histoire. » Que de prescience, auraient commenté les frères Goncourt, greffiers irrésistibles du XVIIIe siècle et de leur siècle moins enchanteur !

Une double actualité éditoriale les désigne à notre attention, un nouveau tome du Journal, dans la version non expurgée qu’exhume courageusement Jean-Louis Cabanès, et une biographie, due à ce spécialiste et à Pierre Dufief, autre éminent expert de ceux que je me refuse à appeler « les bichons ». Car ce terme dépréciatif, dont use Flaubert en privé, les ravale au niveau des bibelots ou de « l’écriture artiste » dont ils sont supposés s’être fait une carapace contre le réel déchu. Leur exigence de collectionneurs, d’une part, n’a rien à voir avec la bricabracomanie des amateurs sans œil, ni argent. De l’autre, leur apport à la littérature ne se résume pas à leur manière inégale de mêler fantaisie et réalisme, la première corrigeant ce que le second pouvait avoir de trop grossier à leurs yeux, et dotant la traduction du réel d’une composante subjective et malsaine accrue. Edmond et Jules ne sont jamais parvenus à souffrir la peinture de Courbet, dont l’aplomb trop objectif, trop massif leur apparaît comme le fruit d’une passivité créatrice, d’une apathie mimétique et d’une santé despotique, pour ne rien dire du démocratisme claironné sans nuance. L’art, le grand art, selon eux, touche à l’hypersensibilité, à la névrose, à la perversité, au dérèglement de l’être, bien que Baudelaire (« c’est Béranger à Charenton »), leur semble avoir porté trop loin la négation des convenances poétiques.  Cette biographie à quatre mains d’un projet gémellaire, et voulu tel par les deux frères, « n’entend pas entrer dans les menus faits d’une aventure existentielle ». Dommage ! Le genre de la biographie doit accepter son impudeur principielle, sa quête compulsive du détail, ainsi que les Goncourt procédèrent eux-mêmes, afin de renouveler l’histoire intime du XVIIIe siècle, Révolution et Directoire compris. Barbey d’Aurevilly, Gautier et Baudelaire ont adoré le vagabondage qu’ils s’autorisaient, documents positifs en mains, au cœur des mœurs, pas toujours propres, du siècle de ce cher Diderot (Jacques le fataliste brille au panthéon de leur bibliothèque idéale). Après avoir souligné la misogynie et l’antisémitisme détestable des Goncourt, ce qui les prive parfois d’en expliquer les ressorts et d’en souligner les exceptions, – ou de faire la part des stéréotypes d’époque –, Cabanès et Dufief explorent « la biographie de l’œuvre » à la lumière de toutes sortes de facteurs, la dispute esthétique autour du réalisme dont les frères se réclament malgré tout, l’avènement de « la littérature industrielle », le milieu conflictuel des gens de lettres, le donjuanisme vénérien de Jules et, bien entendu, les matériaux privés que la fiction transpose. À cet égard, leur livre redresse maintes idées reçues.

Le lecteur en tirera une meilleure connaissance de l’évolution politique des deux frères, marquée par le clivage idéologique du milieu familial, et le souvenir traumatique de juin 1848 et décembre 1850, double théâtre d’une répression disproportionnée et d’un mépris social qui hypothéquaient l’avenir. Pour chaque ouvrage important, nos deux auteurs analysent contenu et réception, tissant chapitre après chapitre le réseau serré de relations et de détestations où s’engouffrent les aigles et les minores d’un demi-siècle d’art et de littérature. Plus familiers de la chose écrite que de la peinture, ils montrent bien cependant les effets de fusion et d’émulation entre les deux langages, à la manière des travaux de Bernard Vouilloux. On écrit au XIXe siècle « avec » la peinture, au point qu’il est possible d’assigner à Gavarni, auquel Gautier, Manet et Caillebotte ont rendu hommage, une influence considérable sur les Goncourt, imaginaire social et écriture du réel, d’un réel toujours un peu faisandé. Constantin Guys, souvent croisé, souvent glosé, a beau moins les combler, « le physionomiste moral de la prostitution de ce siècle » inspire maintes réflexions au Journal des Goncourt quant à la nécessité et aux difficultés de dire la vie présente, d’en saisir les signes et de les faire parler. La parution d’un nouveau tome de ce monument jamais assez visité tient toujours de l’événement ; et la moisson des années 1865-1868 ne déçoit pas, en soi et en comparaison de la version longtemps accessible du texte. Entre le scandale d’Henriette Maréchal, qui a marqué Manet, et la publication de Manette Salomon, où se peint « le peintre de la vie moderne » que le Second Empire leur refuse, les diaristes font mouche, ne nous épargnant aucune de leurs grandeurs et de leurs petitesses. Ponsard et Gautier s’y rencontrent souvent, l’un pour hurler sa nullité, l’autre pour incarner avec Flaubert la morale de l’art pur. Sans les Goncourt, le salon de la princesse Mathilde, salon frondeur, hostile à l’impératrice et à son faux goût, ne serait tout simplement pas compréhensible. Stéphane Guégan

*Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult, Correspondance générale, tome IX : 1856-1857, édition établie et annotée par Charles F. Dupêchez, Honoré Champion, 98 € // Théophile Gautier, Critique théâtrale, tome XIII : septembre 1855 – mars 1857, textes établis, présentés et annotés par Patrick Berthier, Honoré Champion, 78 € // Jean-Louis Cabanès et Pierre Dufief, Les Frères Goncourt, Fayard, 35 € // Edmond et Jules de Goncourt, Journal des Goncourt, tome IV : 1865-1868, édition critique publiée sous la direction de Jean-Louis Cabanès, texte établi et annoté par Christian et Jean-Louis Cabanès, Honoré Champion, 80 €

« Cette fièvre appelée vivre »

Va-t-on encore longtemps imputer aux meilleurs romans français le mauvais usage qu’en font certains lecteurs, par préférence pour une littérature plus carrée, plus cadrée que la nôtre ? Le clair-obscur national, le génie national, dirait Régis Debray, ne ferait-il pas l’objet d’une aversion accrue ? A lire la superbe préface que Philippe Berthier signe en tête de son édition du Grand Meaulnes (1), la question taraude inévitablement. Habitué à les affronter sur d’autres terrains, le spécialiste de Stendhal et Barbey d’Aurevilly s’intéresse aux malentendus qu’a suscités, et qu’inspire encore, le chef-d’œuvre d’Henri Alain-Fournier, accueilli désormais par la Bibliothèque de La Pléiade, à équidistance de Claudel, Péguy et Dostoïevski… Ce simple voisinage, qui aurait enchanté l’auteur, nous met sur la piste des erreurs où tombent ceux qui le tiennent pour l’éternel avocat des dolentes adolescences, prises aux pièges croisés de l’amour, de l’amitié et du sexe. Il n’y manquerait pas même les faciles épanchements du rêveur incorrigible que chacun de nous nourrit en lui au seuil de la vraie vie. D’autres ambitions travaillaient le jeune écrivain, comme le rappelle aussi l’éclairante sélection de lettres, en fin de volume, qui documentent la genèse du roman de 1913. Elle prit près de 10 ans à Alain-Fournier et occupe, pour une bonne part, sa correspondance avec Jacques Rivière et d’autres anciens du lycée Lakanal de Sceaux. Cette khâgne, où se pratique le rugby à outrance et s’exalte une certaine anglomanie, est régulièrement révolutionnée par le jeune Henri, un être de feu sous ses sages dehors. Le sage, c’est Rivière, le métaphysicien. Lui, plus ancré dans les sensations, se sait promis à l’écriture, au roman, genre que son ami juge inférieur à la poésie. Proust ne l’a pas encore retourné… Mais Rivière et ses réticences poussent Alain-Fournier à s’expliquer, à clarifier ses buts. Las du symbolisme désenchanté et de la décadence, en sa version mondaine, Henri brandit le Rimbaud d’Une saison en Enfer et proclame l’urgence d’inventer, à son tour, « un verbe poétique accessible à tous les sens ». En juillet 1907, au même Rivière, il précise, en catholique sensuel : « mon livre sera peu chrétien. […] Ce sera un essai, dans la Foi, de construction du monde en merveille et en mystère. » Le réalisme qu’appellent la prose et les aspirations du khâgneux à l’intensité, son roman doit les accorder à une subjectivité plus tangible et moins saisissable à la fois. Voilà pour le mystère ! Si Le Grand Meaulnes nous touche encore, c’est qu’il s’est voulu bien plus que le reliquaire des premiers émois de la puberté et l’adieu à l’innocence présomptive de l’enfance. Ce roman, plein du souvenir de l’école d’avant, d’une école qui formait et intégrait sans aliéner, affiche aussi tout l’impur de nos années de classe. Alain-Fournier, sans jamais forcer la voix, sans céder à l’autobiographie trop littérale, déroule souvenirs et fantasmes amoureux, reconstruction du temps passé et recomposition du temps présent, d’une plume qui sait alterner ruses, pauses et accélérations, comme au rugby.

On ne reviendra pas ici sur ce que le roman sublime et liquide des amours impossibles d’Alain-Fournier et Yvonne de Quiévrecourt. Les héros du Grand Meaulnes, victimes de l’existence, le sont aussi d’eux-mêmes ou de ceux qui leur sont les plus chers. L’amertume, la perte, la culpabilité, la trahison, la dissimulation, ou encore les obstacles à l’accomplissement charnel, dominent, comme y insiste Berthier. Il n’y a pas à s’étonner que les figures de la pureté, ou les références plastiques et scéniques qui s’y rapportent, soient toujours doubles, des créatures de Dante Gabriele Rossetti à celles du cher Debussy. Meaulnes, ange « porteur de la bonne nouvelle du Désir », dit encore Berthier en pensant au Théorème de Pasolini, embrase le livre dès son début et lui imprime son goût de l’aventure, des écarts, des disparitions soudaines. Plus qu’un fantôme, c’est un personnage rimbaldien à qui Claudel et Péguy auraient inculqué le sens du remords, du devoir et donc du retour. Loin d’être linéaire, du coup, le récit se brise à l’envi et se donne des accents cubistes. Le peintre André Lhote, Rivière et Alain-Fournier formèrent après 1907, l’année des Demoiselles d’Avignon, un trio passionné et passionnant… En moins de deux mois de l’été 14, la guerre, une guerre de mouvement encore, devait enlever à la France, et aux lettres françaises, le génial Péguy et l’auteur du Grand Meaulnes, ce roman qui avait frôlé le Prix Goncourt, ce petit bijou qui venait d’être fêté par André Billy, un proche d’Apollinaire, Rachilde, Henri Massis et Henri Clouard, lequel trouvait délectable cet «élève de Gide» mâtiné de Dickens et de Barrès (2). A Gide, précisément, en juillet 1911, Alain-Fournier avait avoué sa plus grande peur en citant Edgar Poe : « Lorsque nous guérirons de cette fièvre appelée vivre » (3). Le feu de l’ennemi, aux Eparges, lui épargna cette dernière blessure. Stéphane Guégan 

(1) Alain-FournierLe Grand Meaulnes, suivi de Choix de lettres, de documents et d’esquisses, édition établie par Philippe Berthier, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 42€. /// (2) Voir, plus complètement, la note de Berthier sur la publication et la réception du Grand Meaulnes , p. 491-496 /// (3) La génération lectrice des Nourritures terrestres et de Nietzsche fut furieusement sportive autour de 1900. Je lis dans Pascal Rousseau (Robert Delaunay. L’invention du pop, Hazan, 2019, p. 151-152) qu’Alain-Fournier, en mars 1913, « décide de fonder le Club sportif de la jeunesse littéraire, à partir d’un petit noyau regroupant ses amis du lycée Lakanal et de Normale sup (on y retrouvera notamment Jacques Rivière, Gaston Gallimard, Pierre Mac Orlan ou encore Jean Giraudoux […]). Péguy accepte d’en être le président d’honneur. » On comprend que le toujours spirituel Giraudoux, en 1937, ait pu déclarer : « Et moi aussi j’ai été un petit Meaulnes. » Et on devine pourquoi Robert Desnos, en septembre 1940, ait pu parler du « potentiel de santé » du Grand Meaulnes. Les bons romans métaphysiques commencent toujours pas être physiques.

Manet : The London Moment

En marge de l’exposition décisive que le J. Paul Getty Museum de Los Angeles et l’Art Institute de Chicago ont consacrée au dernier Manet en 2019-2020, Manet and the Modern Beauty, un colloque a permis de croiser les perspectives et les opinions à son sujet, sans que la lecture sexuée, très en vogue outre-Atlantique et très portée en France, n’y prévale. Du reste, le titre même de l’exposition, qui avait pour point de mire le portrait si féminin et si séduisant de Jeanne Demarsy (récent achat spectaculaire du Getty, notre illustration), annonçait que la logique du genre n’en était qu’une des approches possibles et, je dois dire, défendue le plus souvent avec nuances, dans l’impressionnant catalogue. Celui-ci doit au trio des brillants commissaires, Scott Allan, Emily Beeny et Gloria Groom, de confronter sans cesse l’interprétation des images et des textes (Samuel Rotary et Carol Armstrong se penchent sur la correspondance) à l’état présent des connaissances et notre rapport différentiel au XIXe siècle. Femme, fleur et image de mode indissociablement, Jeanne, que Manet exposa en 1882, exclut, par nature, les analyses binaires. Le féminin y déborde toute définition strictement féministe, l’offre picturale toute lecture banalement moderniste. C’était le propre de Manet que de séduire en accord avec ce que la mode du temps (Helen Burnham), la nouvelle littérature (Bridget Alsdorf) et les vedettes de la scène (Leah Lehmbeck) avaient désormais de problématique. Les dernières années de Manet (1876-1883), comme en écho aux préoccupations du dernier Baudelaire (celui du Spleen de Paris), voient s’accentuer les difficultés inhérentes à la poétisation de « la vie moderne ». De ses difficultés témoignent tant de peintures inachevées ou remaniées jusqu’à la fin. Ne les attribuons pas aux attaques toujours plus pressantes de la syphilis. En outre, le contexte, notamment la sortie de « la République des ducs » et l’avènement d’un régime plus conforme, voire plus favorable, à l’artiste, ne peut être écarté des déterminations qui pèsent sur l’œuvre ultime. Scott Allan nous rappelle que Manet est alors, plus que jamais, un peintre de Salon, Emily Beeny qu’il donne à son tropisme rocaille (Boucher, Chardin, Fragonard) un éclat approprié à l’époque et Gloria Groom qu’il repense la relation figures/arrière-plan à la lumière du naturalisme ambiant et du poids accru des reconstitutions d’atelier. Autant que le catalogue, l’accrochage, souvent très neuf, répondait aux multiples ressorts du dernier Manet. Des tableaux conçus pour l’espace public aux bouquets privés de 1882-1883, moins silencieux que murmurants, le parcours inspirait bien des réflexions, osait bien des relations. On ne pourra plus voir, par exemple, le singulier Portrait de Pertuiset, le chasseur de lions, comme une charge, et même une décharge potentielle, visant son modèle. Ne peut-on aller, d’ailleurs, jusqu’à corréler cette évocation oblique de l’Algérie française et les liens qui unissaient les frères Manet, depuis le Second Empire, au cercle de Jules Ferry, futur promoteur d’un système colonial éclairé ? Comme dit plus haut, le colloque, chose rare, fit entendre toutes sortes de voix et de positions. J’y évoquais le « moment londonien » des carrières convergentes de Manet et Mallarmé, liés par maintes ambitions poétiques et politiques communes au milan des années 1870. En voici le texte. J’espère ne pas y avoir trop écorché une langue qui n’est pas la mienne. SG

Manet : New Directions (8 décembre 2019, The J. Paul Getty Museum) // The London Moment (abstract)
Stéphane Mallarmé’s contributions to the British press, between October 1875 and September 1876, marked a particular time frame regarding the critical support he was giving to Manet’s career then. Both in London and Paris, the painter’s radical aesthetic had still to be asserted by all means. While Emile Zola himself proved to be less determined to do so, Mallarmé became the voice of Manet, claiming since 1874 that the latter was the leader of the French School and the modern poets’ favorite artist. By looking at Mallarmé’s letters and the articles he published in L’Athenaeum and The Art Monthly Review about art, literature and even politics, the purpose of this paper is to reexamine how Mallarmé writings shed light on Manet’s motivations, strategic moves and aesthetic shifts after the storm that Argenteuil (Tournai Museum) caused at the Salon of 1875, previous to the one it raised in London the year after. 

You may wonder why I’ve decided to return to this academic topic. Many scholars have already explored Manet’s relationship with Mallarmé during this frame of time, I mean, just after they met, became close friends and improved together their British network. Nevertheless, I’d like to reexamine two aspects of the rich and durable collaboration that this encounter made possible. My first point concerns Charles Baudelaire’s legacy and the ways it manifests itself in the early Third Republic, when my country, defeated and humiliated, felt a grave sense of loss. My second point is about the necessity that Manet and Mallarmé shared quickly to collaborate and to promote a kind of esthetic conform to what they thought were the British expectations at that time. In short, I’m going to speak about Baudelaire and the London scene as major stakes of Manet’s and Mallarmé’s partnership. To introduce both perspectives, there’s no better painting than Fantin-Latour’s Homage to Delacroix (Orsay), since it was exhibited in Paris and London before and after the death of Baudelaire (1867). Fantin’s Homage to Delacroix was first exhibited, as you know, at the Salon of 1864, on the aftermath of the great painter’s death, and in response to it. The response was, as you also know, a reparative one : the newcomers of the New Painting, through Fantin’s painting, pay homage to the one who challenged the rules before them, in terms of esthetic and art policy. On the other hand, the 1864 painting confirms the links that these painters established between Paris and London. Since he had been close to Whistler and Legros for a few years, and enjoyed many contacts with London art collectors, Fantin never lost an occasion to recall and improve this kind of connections. His Homage to Delacroix had to include initially the figure of Dante Gabriel Rossetti, the leader of the pre-raphaelite group. That option might sound weird at first view. In fact, it can be easily explained. Realism was a larger banner than we think now. In November 1864, Rossetti, while he stayed in Paris, was taken to Manet’s place by Fantin, before helping Manet unsuccessfully to participate in the Royal Academy (RA) exhibitions.

In 1991, Robin Spencer published a very interesting article on this “rendez-vous manqué”. According to the letters that Fantin exchanged with Edwin Edwards, his British patron, Rossetti really disliked what he saw in Paris, from Fantin’s and Courbet’s work to Manet’s one. Legros was the sole exception he made regarding the French New Painting. In short, Fantin feared that Rossetti’s favorite French painter was Gérôme! There’s reasons to think that he was close to the truth. To his mother, Rossetti spoke of Manet’s “scrawls”, and Courbet was not better treated. Nevertheless, as we said, Dante Gabriel Rossetti supported Manet’s efforts to exhibit two paintings in London in 1865. Eventually, the RA gave up showing them. One of the two pictures was the vibrant Guitar player (New York). That was a clever choice regarding the predictable reactions of the British press, which was far from ready to face more radical works. Baudelaire, who praised the painting from the 1861 Salon, had likely to do with Rossetti’s interest in Manet. That’s also the case of Dante’s young brother, William. Marie-Héléne Girard has just discovered new evidence regarding William Rossetti’s first investigations into French avant-garde. As a start, he came to Paris in 1855 in order to cover the Paris Salon for The Spectator, a rather radical publishing in terms of politics. At that occasion, he celebrated Delacroix’s genius and Courbet’s novelty. Despite his serious restrictions concerning the French Realism, seen as too literal and less sophisticated than the pre-raphaelite painting, the two trends occupied similar positions in the art world of the 1850s. When William returned to Paris and visited the Salon of 1861, he confessed to have been struck by Legros’s Ex-Voto, as Baudelaire was. William Rossetti even wrote in his copy of the Salon booklet that Legros’ painting was “very admirable” among other remarks. The British visitor couldn’t have missed the huge sensation that Manet raised with his Guitar player in 1861. Antonin Proust was to insist on this success, Whistler, Legros and Fantin took part of it. We don’t know whether William Rossetti had time to get in touch with them in 1861. 

Still, it’s clear that Fantin had reasons to think that the Rossettis, at least the most famous one, Dante Gabriel, may take a part in the 1864 Homage to Delacroix. It’s also worth noting that William Rossetti was a remarkable reader of Modern French poetry. In 1866, he published a very extensive review of Swinburne’s Poems and Ballads where he discussed harshly the French influences that this magnificent book testified. Forgetting how Swinburne had been receptive to Théophile Gautier’s poetry and poetics, Rossetti’s review focused on Hugo and Baudelaire’s huge impact over Swinburne’s Poems and Ballads. Obviously, this baudelarian trend was a cause of discomfort to William Rossetti. On one hand, Baudelaire was a kind of genius, but a dangerous and even negative one. Overlooking the catholic and ironic duality of The Flowers of Evil, Rossetti associated Baudelaire with the darkest side of Romanticism, symbolized by Goethe’s Faust. To Rossetti, consequently, Baudelaire « is a sort of poetic Méphistophélès. […] Baudelaire, who sees the facts of the world to much the same effect as Méphistophélès, only with a poetic coloring, and express them in terms which are vivid and moving, instead of withering and dry. » We also have to keep in mind that Swinburne himself, in 1862, celebrated the second edition of The Flowers of Evil in a very positive way. His review, published in The Spectator, made Baudelaire very enthusiastic. The year after this groundbreaking article, Swinburne met Manet in Paris, in the company of Whistler and Fantin-Latour. This meeting in Manet’s studio was recalled by Swinburne in the letter that he would send to Mallarmé in July 1875. If we go back now to Fantin’s Homage to Delacroix, we can look at the juxtaposition of Manet and Baudelaire, on the left side of that painting, in a different way. Much has been recently said about the meaning of the different presences this composition offers in 1864. I modestly contributed to this debate in pointing out how Baudelaire’s circle reacted to it. In her book on Fantin’s collective portraits, Bridget Alsdorf has devoted a whole chapter to his Homage to Delacroix and to the different tensions which are visible in it.

In short, according to the 1864 critical reception, Bridget Alsdorf analyzed the painting as a realistic manifesto, built on the strong opposition of Delacroix, made visible by a false self-portrait, and his self-proclaimed followers: “The artists and writers assembled in Homage associated themselves with Realism more than Romanticism, with the notable exception of Baudelaire. But Baudelaire’s commitment to the representation of Modern life and his appreciation of Courbet’s painting, as well as his tremendous admiration for Delacroix, nonetheless made him a fitting member of the group.” This is what we can think today of Fantin’s pictorial conception. But, in 1864, Baudelaire’s presence was seen as much more problematic. Let’s turn, for instance, to Amédée Cantaloube’s review of the 1864 Salon, whose importance has been overlooked. More than a reference to the 1830 Romanticism, the author of The Flowers of Evil symbolized the baudelarian part of the New Painting for Fantin. Amédée Cantaloube was the sole art critic to have recognized it. A sincere admirer of Delacroix, Cantaloube had no special sympathy for realistic painting. On the other hand, he clearly separated Courbet´s esthetic from the New Painting’s one. Moreover, Cantaloube was perfectly able to identity all the protagonists of Fantin’s collective portrait, from Whistler (whose Dame blanche he praised) to Manet and Baudelaire. The latter, he said, was the most interesting person of the painting, but the most guilty one. What was his crime? According to Cantaloube, Baudelaire had betrayed himself with encouraging the most radical part of the new esthetic. Instead of rejecting Manet’s painting as he criticized the Courbet’s shortcomings, Baudelaire backed up the painter who scandalized the art world in 1863-1864: « Formerly gifted with a real critical sense, [Baudelaire] seems to have been enjoying himself for a few years in diminishing his own action and prestige. Blasé, it is said, by some disgust of knowing too much, he prefers to advocate the false originality, that which is obtained at the price of the debauchery of the brush and misguided imagination.” This last sentence can’t fit any new painter more Manet’s challenging style.

The year before, Manet had exhibited the first version of Lola de Valence with Baudelaire very provocative verses on the frame. From then, he would seize any occasion to stress himself this « liaison dangereuse », as some critics did until Mallarmé capitalized on it. Just remember what Alfred Sensier wrote positively at the occasion of the 1865 Salon. To him, Olympia (Orsay) is a “painting of the school of Baudelaire, [une Fleur du mal] freely executed by a pupil of Goya; the vicious strangeness of the little faubourienne, a woman of the night from Paul Niquet’s, from the mysteries of Paris and the nightmares of Edgar Poe.” “No doubt these descriptions are meant to evoke the painting’s dreamlike, literary quality”, as T. J. Clark has rightly commented this passage. I’ll come back later to Edgar Poe’s shorts stories and poetry as a fitting attribute to Manet’s painting. Let’s move on to the early 1870s, not without saying before that Manet contributed with two prints to the biography that Charles Asselineau published just after Baudelaire’s death in 1867. The successive dramas of the war of 1870 and the Commune set the new context. We also know that it pushed writers and painters from the new generation to manifest their vitality as a sign of esthetic and patriotic renaissance. There’s no surprise that Fantin-Latour proved to be very receptive to this renewed energy, notably among the young poets who turned themselves to Baudelaire. In the fall of 1871, while the country was starting to rebuild himself, Fantin’s correspondence mentions on several occasions the project of painting a sort of Homage to Baudelaire, simply called Un anniversaire. Nearly twelve persons posed for Fantin before he changed his mind and did Corner of the table (Orsay), where the memory of Baudelaire is more latent. Theodore de Banville, who spoke at Baudelaire’s funeral and was one of the editors of the poet’s Complete works, was meant to be included in Fantin’s Corner. Banville had taken the lead of the Parnassian movement to which Manet was clearly not indifferent. Manet’s contribution to the volume Sonnets et eaux-fortes, in 1869, shows that he shared the Parnassian reject of any sentimental excess and the ambition of expressing life with emotional detachment and apparent impersonality. 

In addition, Banville was quite close to the poets who replaced him in Fantin’s Corner of the table, especially the contributors to La Renaissance littéraire et artistique, where Mallarmé was to publish his first statement on Manet’s leadership in 1874. In the first issue of La Renaissance littéraire et artistique, which came out on the 27th of April 1872, Banville signed a moving article on the first occasion he met Baudelaire, at the poet’s place, in the Saint-Louis island of Paris. Art history has not paid enough attention to the role that Banville played in the promotion of the New Painting by 1872-74. Naturally, Manet took advantage of it, beyond the Banville’s verses that he associated to his controversial print of the 1872 Polichinelle. This potential caricature of Mac Mahon would confirm that Manet and Banville shared more than esthetic interests. Of course, reviewing the Salon in 1872 and 1873 for Le National, Banville celebrated Manet’s modernity in terms which couldn’t be more pleasing to the painter’s ear. Let me just remind you of what he wrote about Repose, shown at the 1873 Salon. “The other painting of M. Manet, Le Repos is an attractive portrait […] which imposes itself on the mind by an intense character of modernity; let me allow this barbarism, which has become indispensable! He [the portrait] lives in an inconspicuous, silent apartment, at the bottom of which is a confused print hung on the wall, whose colors are painfully bizarre. On a padded divan, purple in color, a woman sits, in a pose both tormented and familiar, dressed in a white muslin dress speckled, hair in the eyes, worried, of what? of life, no doubt. She holds a fan and lets her little Goya foot, with a slender shoe, show. Baudelaire had good reason to love the painting of Manet, for this patient and delicate artist is the only one who can be found in this refined feeling of modern life, bitter enjoyments and pains deliciously mixed up, which makes the exquisite originality of the Flowers of Evil. » Clearly, the poetry experts should be more careful about what were Mallarmé’s sources of inspiration before he gave a series of striking articles on Manet to the French and the British press…

What was going on in London at this very moment? In Paris, Manet was still the subject of a great deal of debates, and he just started becoming a marketable painter, thanks to Durand-Ruel and the purchase of 23 paintings in January 1872. The announce of the sale raised a big emotion in the Parisian art world. No doubt the news reached London rather quickly. Whatever, Durand-Ruel thought that the time had come to present Manet’s paintings over the Channel. And it’s what he did as soon as on March 1872, he even added The Balcony to the items from his stock. In the winter took place, at London Durand-Ruel, the Fifth Exhibition of the Society of French Artists. A few Manet, including Young lady of 1866, were on view. According to Otto Scholderer, a german friend of Fantin, Manet’s painting didn’t produce very positive reactions. That’s what he wrote to Fantin, in the early June of 1873, from London: « Manet has been successful at the Salon as you wrote to Edwards, I would like some new pictures of him; here in London, that does not please at all, we do not even find it singular, and yet there were very beautiful paintings. » Exhibiting in London had been the dream of Manet since the late 1860s. He stayed in the city for a while in August 1868, and Legros probably introduced him to the artist and photographer David Wilkie Wynfield. In Manet war correspondence, we find a letter from March 1871 where he explained to Félix Bracquemond why he intended to have a foot on the British market : “Thank you, my dear Bracquemond, for the advice you’ve sent me. But you forgot to tell me when to send and the last deadline, which is very important. I saw that the French could still send to the London International Exhibition […]. One must coin money: this sacred war has ruined me for a few years, I’m afraid. « 

The British reception of Manet’s painting got warmer in the fall of 1873 thanks to the apparent simplicity of Le Bon bock. In fact, while Fantin’s Homage to Delacroix was shown at the Society of French Artists, the Dudley Gallery, in Piccadilly, presented Le Bon Bock with a certain amount of critical success. In 2010, Nancy Locke confirmed that the critical reception was rather favourable, as it had been in Paris before: “A jovial old fellow, enjoying his pipe and glass; the face has a good deal of character”, wrote a critic. This double event coincided with the encounter of Mallarmé and Manet in Nina de Callias’ circle… At that point, they were both eager to expand their British connections, each protagonist using the other in doing so. Sometime in early October 1873, Mallarmé took the British writer John Payne, whom he recently met, to Manet’s studio in Paris. As soon as he was back, Payne asked Mallarmé to send him “a few notes on the paintings’ subjects matters that they have seen in Manet’ studio”. Do I have to insist on the fact that the subject counts in art for both Manet and Mallarmé? We are so used to thinking that the poet praised the painter’s work because it completely freed itself on any part of iconic and even semantic dimension! Published in La Renaissance littéraire et artistique in April 1874, the first crucial piece that Mallarmé wrote on Manet can’t be reduced to a formalist approach. On the contrary, Mallarmé insists on the complexity of The Railway (Washington) in terms of meaning and of misleading aspects. We face, he underlined, an important work, as deceptive as rich in suggestions for whom loves to look at. I believe, Mallarmé went on, that this canvas, untouched by the ruses and schemes of the Salon’s organizers, actually holds another surprise to them.” No one, even Baudelaire, had said something comparable regarding Manet’s semantic polyvalence. The novelty of this painting didn’t result from a lack of referentiality, it was rather based of the elusive mode of enunciation that the poet was looking for. What is at stake was not “pure painting”. Apparently, Mallarmé review pleased Manet beyond expectations: « My dear friend, Thanks. If I had a few supporters like you, I wouldn’t give a damn about the jury. Yours ever. »

The project of illustrating Poe’s Raven is in line with Manet’s reaffirmation of his own modes of expression at the time of the emerging Impressionism. On the other hand, the book was meant to revive the memory of Baudelaire and to secure a path towards London. When Mallarmé started to publish his first translations of Poe’s poetry in 1872, it was obviously a way of continuing Baudelaire’s work. They almost appeared in the very first issues of La Revue littéraire et artistique. The magnificent folio edition, as we know, contains cover design, ex-libris and four full-page illustrations by Manet. It came out in June 1875 and provoked at once positive reactions from the press, more in Paris than in London though. Juliet Wilson-Bareau and Michael Pakenham have published a few of them. They all celebrated Manet’s capacity of condensing Poe’s imagination in his suggestive prints. In Paris-Journal, for instance, one reads: “Through the apparent but carefully calculated roughness and lack of finish in the technique, through the interplay of abrupt silhouettes and threatening shadows, M.Manet has transposed from one art into another the nightmare atmosphere and hallucinations that are so powerfully expressed in the works of Edgar Poe. » The shortest notice The Raven inspired was probably the best one regarding the effect that Mallarmé and Manet wanted to cause. No surprisingly, it came from Arthur O’Shaughnessy, who had connections among many London papers and French writers, including naturally Mallarmé. O’Shaughnessy was fully pleased with Manet’s illustrations, as he confessed it in the Athenaeum, from the 26th June of 1875: “The illustrations are of very fantastic character, reminding us somewhat of the strange likenesses of Charles Baudelaire, done, we believe, by the same artist.” To O’Shaughnessy, the illustrations’ esthetic is reminiscent of what the British poet remembered to have seen in Asselineau’s book on Baudelaire. Even if the comparison is not evident on stylistic ground, O’Shaughnessy’s comment fits perfectly in. Mallarmé couldn’t expect a better one from him. Both were already in touch, and both thought of themselves as Baudelaire’s heirs. Edgar Poe offered an occasion to assert their common positions.

Eight years earlier, in a letter to his friend Villiers de L’Isle-Adam, Mallarmé had announced his intention to publish the translation of a few poems from Poe. To him, in 1867, it was like “accepting Baudelaire’s bequest”. It was not an easy one, since Baudelaire himself stressed the difficulty to turn Poe’s poetry into French words. As Pauline Galli has noted, « Mallarmé took up the challenge and focused his work on the relationship between translation and the singular notion of authorship. In fact, he references not only the author being translated, but the previous translator as well.” On the other hand, both Mallarmé and Manet were driven to Poe by the analogies that the American writer presented with their own agenda. To fully understand their common attraction to The Raven, there’s probably no better option that to explore what the Parnassian poet Armand Renaud wrote about Poe’s poetry in La Nouvelle revue de Paris in 1864, the very publication where Cantaloube published his review of the Salon that year. Renaud, already a close friend of Mallarmé, is the author of Fleur exotique, with which Manet was to be associated in Phillipe Burty’s Sonnets et eaux-fortes. Describing Poe’s poetic process, in 1864, Renaud insisted on two specifics worth noting, the concentration of effect and the apparent depersonalization: « Everyone knows, thanks to the wonderful translation of Baudelaire, the shorts stories of Edgar Poë (…) However it is the poems of Edgar Poë that contains the essence of his genius. They are short, these poems. Hardly, by putting them together, one would make a small volume. But the terrors, the vertigo, the sufferings of this strange writer are there united and increased with all the intensity, all the concentration that poetry gives to the idea, thanks to the science of words and rhythms that the cadence allows us to deploy. (…) Edgar Poë (…) possess what only the poets of the first order have: the gift of the moving description. While we see men of remarkable talent cut up without truce arabesques of style, accumulate in their works all the marvels of fairyland and produce boredom, Edgar Poë with a few stanzas transports you into a landscape awakening a hundred times more dreams than all this staging. (…) No apparent idea was expressed, but the artist has raised sensations in you that lead to ideas.”

This is not a bad definition of Manet’s painting, much better than his so-called obsession with painting just what he sees… In many ways, Argenteuil, Manet’s controversial contribution to the 1875 Paris Salon, made clear that his esthetic largely differed from the Impressionists’ agenda. From foreground to background, from the potential rococo lovers in erotic conversation to the extreme blue hue of the river, this composition, made for disturbing the Salon audience, was precisely meant to hijack what it seemed to announce though its title. This way of frustrating the spectators, his permanent desire of playing with audience expectations has been analyzed by Georges Bataille in 1955. In a less convincing Marxist perspective, T. J. Clark has emphasized Manet’s use of discontinuities. However, Argenteuil’s signs, narrative and modes of handling do fit together in a certain extent. It’s known that Argenteuil put the 1875 Salon in fire, apart from a few reviews (Burty, Chesneau, Zola, Castagnary). In good logic, Manet should have gave up the idea of showing it in London. On the contrary, Argenteuil, there called Les Canotiers, was put on view at the Deschamps gallery in April 1876. A that time, Mallarmé had already given short notices, some gossips, to the Athenaeum. This collaboration, due to O’Shaughnessy, started in October 1875. Mallarmé was supposed to send news from the art world, and so he treated in priority writers and painters od his circle, from Catulle Mendès and Banville to Manet. Unfortunately, a part of his gossips remained unpublished. Still they all show a deep involvement in Manet British strategy, which includes the painter’s friend James Tissot, with whom he has travelled in Venice in 1874. According to Mallarmé, it’s clear that Manet wanted to be seen as the new sensation from Paris. At the same time, the painter and his “agent” spared no effort to let know that the new Manet’s paintings contained “une note anglaise”. Just as his Venice paintings has Turner overtones, his Portrait of Faure (Essen) refers to Hamlet and its fantastic side. Moreover, the Parisian Lady (Stockholm) look at Tissot’s fashionable world dear to the British audience. At least, that’s what Mallarmé wanted to let know his readers. But all his efforts came to nothing.

Prior to this, Manet wrote a crucial letter to William Michael Rossetti, which was unknown before Nancy Locke published it in 2010. By March 1876, while Mallarmé launched the exhibition of Argenteuil in London, Manet responded to the journalist’s request for information. Mallarmé had put them in touch. Manet´s letter enclosed pictures of a few paintings, including Lola de Valence that he had recently transformed. The painter mentioned that the initial version of Lola, in 1863, was exhibited with a poem by Baudelaire on its frame. « Given the interconnections between painting and poetry in Pre-Raphaelite Brotherhood, it is not surprising that Manet chose to signal this work », Nancy Locke rightly wrote. We know now that there’s much at stake in Manet’s reference to whom he named “his friend Baudelaire”. Manet knew perfectly what he was doing when he made clear to Rossetti that his paintings echoed to The Flowers of Evil’s imaginary and mode of expression. The painter wasted his time though. Unlike Swinburne, Rossetti didn’t react positively to the illustrated Raven. He had been given a copy by John Payne, but he never reviewed the book. There’s just a few negative comments in letters. If he had known so, Manet would not have been so friendly with him. But there’s worse. In April 1876, like other British critics, Rossetti crucified Manet and his kind of “realism”: « From Manet we receive Les Canotiers; the strong, coarse, ungainly, capable picture, which made so much noise in Paris last year – the work of a leader who may perhaps someday be absolutely a master; but that day threatens to be one when the blind shall lead the blind […]. Aesthetic realism and brutal realism are two different things. » The last gossip ever written by Mallarmé never came out, it was about the book Théodore Duret, a crucial friend of Manet, had just published on the fall of the 2d Empire. It sounds as if Mallarmé, in response to Rossetti, intended to define what makes Manet’s art more sophisticated, poetic end significant that it looks to the blind : “The general views, which are not expressed by the writer, are apparent to the reader in the perfect co-ordination of facts: and thus a work which pretends to reject the whole imaginative apparatus of the old history, remains, in its firm and scholarly simplicity, a work of art of the purest scope.” Stéphane Guégan

FELIX CULPA

De Sade, on ne sort pas, pas plus que lui de ses prisons. Il en est une nouvelle qui insupporte Gérard Macé, une nouvelle tyrannie d’autant plus virale qu’elle contamine, invisible, non dite, le discours savant et médiatique du moment. Sans attendre, Macé désigne à son lecteur ce « retour d’un ordre moral qui s’exprime comme toujours au nom du bien. […] nous assistons au retour de la bigoterie, de la superstition, pire encore, de la condamnation pour blasphème. » Plus loin, passant de la théorie à la pratique, il rappelle ce fait qui n’a pas été relevé par les montreurs d’images de la presse française : « Un article récent du New York Times réclamait qu’on signale dans les musées, à l’aide d’un logo spécial, les toiles dont les auteurs auraient abusé des femmes, à commencer par Egon Schiele et Picasso. Une inquisition d’un nouveau genre se met donc à juger les morts, par définition sans défense, devant un tribunal posthume aussi arbitraire qu’illégitime. » Anticipant ce genre de désagrément, qui vient de la confusion naïve entre l’auteur et son livre, livre qui a sa morale propre chez les grands, Sade avait eu ce mot sublime sous la Révolution : « il n’est pas dit que l’on soit un coquin pour avoir de la singularité dans les plaisirs ». Ajoutons : « dans ses écrits ». Le sadisme relève du papier, du fantasme avoué, en dépit de toutes les folies que le marquis s’autorisa et fit subir aux complices de ses jeux amoureux plutôt tendus. Il ne savait jouir dans la banalité des ébats. Les images et la fiction lui étaient indispensables. Il avait le coït littéraire, les mots et les pensées l’enflammaient, au point qu’il faisait l’hommage de « coups de poignet », en prison, à sa formidable épouse, destinataire de chaudes missives. Mais cet athée, cet homme des Lumières, et non des contre-Lumières, comme on aime à le dire, s’il ne voyait pas dans la douleur la preuve du rachat, y décelait la marque du diable, notre locataire préféré.

Satanisme encore… Chaque jour le confirme, Huysmans a réussi son retour, multiple, en librairie. Avec des bonheurs d’écriture variables, et plus ou moins de courage intellectuel, nos journalistes littéraires chantent la pléiadisation de l’anti-moderne, sans toujours comprendre que le meilleur de l’auteur, À rebours et quelques autres romans mis à part, se loge dans sa critique d’art. L’exposition d’Orsay, on l’espère, remettra les pendules à l’heure. En 1985, la réhabilitation de Joris-Karl commençait à peine. Le centenaire d’À rebours, amorcé par l’édition Folio de Marc Fumaroli, avait poussé Pierre Brunel et André Guyaux à consacrer un cahier de L’Herne à ce Huysmans en qui la vulgate universitaire aimait personnifier l’esprit de la « décadence », dont on ne savait pas trop s’il fallait la classer parmi les forces délétères de la fin du XIXe siècle ou les signes précurseurs d’une réponse à l’avachissement de la société démocratique. La décomposition nationale dans laquelle nous baignons a tranché. Le volume de 1985, en l’état, vient d’être réédité et sa perspicacité confirmée. La supposée rupture entre le romancier naturaliste et la période post-À rebours y était déjà remise en cause, non moins que la conversion catholique comme table rase. Une certaine éthique de la vérité intérieure s’y accomplit, s’accompagnant d’une critique des illusions propres à la IIIe République. Aux différents essais une série de documents étaient joints, fort utiles, notamment sa recension oubliée de la 3ème livraison du Parnasse contemporain en 1876, l’année où Huysmans subit une double commotion : les Degas de la IIe exposition impressionniste et L’Apparition de Gustave Moreau. Il traite les poètes parnassiens comme s’il visitait une exposition de tableaux, dominée qu’elle serait par les croûtes, infidèles à Gautier et Baudelaire. La cruauté étant son luxe, il cite au sujet de ces apostats le Salon de 1846 du grand Charles. Les singes du sentiment avaient pris le pouvoir. En sommes-nous libérés ?

Restons un peu avec Baudelaire puisque Folio classique a la bonne idée de vouloir nous faire lire ou relire EurekaDernière des traductions d’Edgar Allan Poe qu’ait publiée son meilleur champion français avec Mallarmé, cette longue nouvelle souffre encore d’une réputation d’illisibilité. Cosmogonie ténébreuse, elle ment à son titre solaire avec un rien d’humour noir, comme l’aurait dit Huysmans (on sait que Poe est l’un des auteurs d’élection de Des Esseintes). L’Américain, peu de temps avant de mourir, crut avoir trouvé la clef du « grand secret », liant l’origine du monde à sa destruction inévitable. Le chaos final, selon Poe, est indépendant du vouloir des hommes, thèse qui devrait ravir les criminels de toute nature qui précipitent l’agonie de notre terre. Saisi d’effroi devant son hypothèse très étayée, Poe pensait écouler un millions d’exemplaires de son livre. Las, 500 copies s’en vendirent. Et la traduction de Baudelaire, un bijou, n’eut guère plus de lecteurs… Le très bel article de Judith Gautier, elle a 19 ans alors, n’y fit rien. Il est associé à la présente édition et explique que Baudelaire ait adressé une lettre de remerciement à la fille de son ami Théophile. Étrangement, comme les éditeurs le suggèrent, le poème en prose qu’est Eureka, dans son dédoublement narratif, n’est pas sans faire penser au Peintre de la vie moderne, cet acteur et observateur du spectacle que ses croquis alertes fixent dans la nuit des consciences, autre cosmos.

Baudelaire menait André Suarès à ces génies qui l’empêchèrent désespérer de la vie et des hommes, Pascal, Dostoïevski ou Rimbaud. On dira de lui ce qu’il disait des écrivains dont il mesurait le revival indéniable : Suarès « grandit sur l’horizon de l’art et de la pensée » de notre époque. Réédition après réédition, il s’impose et nous en impose, culture, langue, impertinence à l’égard des valeurs établies, lucidité politique au temps des marchands du bonheur collectivisé. Dans les années 1920-1930, justement, il faisait l’admiration de la génération montante, un Malraux ou un Drieu. Paulhan, bon nez, l’avait ramené dans l’écurie de la NRF, dont sa mésentente avec Rivière l’avait chassé. Redevenu un pilier de la revue, aux côtés de Gide, Valéry et Claudel, il y apportait une couleur et des positions qui ne plaisaient pas nécessairement aux autres. Mais tel était le génie de la revue qu’elle ne fonctionna jamais selon une partition unique. Drieu, fin 1940, s’en souviendrait. Bartillat et Stéphane Barsacq nous proposent un échantillon des curiosités de Suarès, servies chacune par un français étincelant, déjà hussard, sans doute parce qu’aussi pascalien que stendhalien. Les formules fusent, non pas à chaque page, mais à chaque phrase ou presque. Ce Juif marseillais avait raflé tous les prix d’excellence, adolescent, avant de s’octroyer celui de n’appartenir à aucune secte. Rimbaud l’avait illuminé en 1886, à jamais. Il avait pour les phraseurs et les poseurs des mots sans appel, et laissait ses passions se corriger l’une l’autre. Pascal et Péguy contrebalançaient Wagner et Nietzsche. Quant à son mépris des dictatures qu’il vit fleurir, à Moscou, Rome ou Berlin, il ne le priva pas de chanter D’Annunzio, ce Des Esseintes aspiré par une renaissance latine en acier trempé.

Histoire(s) insolite(s) du patrimoine littéraire, outre le savoir et l’esprit qui s’y disputent l’attention du lecteur, a ceci de remarquable que Gérard Durozoi fait alliance avec les amoureux, les fous, comme lui, du livre, texte, objet et destin… Ainsi salue-t-il Suarès qui, avant Aragon et Breton, moins experts en bibliophilie, s’occupa de la bibliothèque de Jacques Doucet. Il le convainc notamment d’acquérir l’exemplaire des Chants de Maldoror qui avait appartenu à Poulet-Malassis, l’éditeur de Gautier, Banville et Baudelaire. Suarès mit aussi la main sur des lettres de Lautréamont. Tout le symbolisme, petits et grands, livres et revues, va y passer. Quand on aime, on ne compte pas. D’argent, Doucet ne manquait pas. Aux moins fortunés, Durozoi donne l’illusion de les autoriser à feuilleter centaine de merveilles, tous genres et toutes époques confondus. Elles n’ont pas été sélectionnées pour les mêmes raisons, mais celles qu’allègue Durozoi, et explicite à travers de courtes notices admirablement troussées, emportent toujours l’adhésion. On glanera aussi, chemin faisant, quelques paroles d’or. D’Heine, le plus grand poète allemand, en butte très tôt à l’antisémitisme de son pays : « Ceux qui brûlent les livres finissent tôt ou tard par brûler les hommes. » Autre perle, au sujet d’un des plus grands best-sellers du XIXe siècle, La Case de l’oncle Tom, Flaubert à Louise Colet, le 9 décembre 1852 : « Est-ce qu’on a besoin de faire des réflexions sur l’esclavage? Montrez-le, voilà tout. » À défaut de pouvoir montrer son musée idéal, Durozoi le décrit. Il n’oublie pas les leurres et les déconvenues, comme cette édition des Fleurs du mal de 1857, qui aurait porté un ex-libris de Baudelaire lui-même. Propriété de Pierre Bergé, les prix allaient flamber quand on comprit que la marque de propriété, avec serpent accompagné, était une « création » de…. Félix Vallotton !

Sans doute Suarès aurait-il dit son enthousiasme de lecteur et de chineur pour le livre très provocant que Franco Piva a dédié à l’un de ces événements artistiques que la doxa moderniste nous empêche de goûter et de comprendre… Notre histoire littéraire reproduisant sans le savoir la bataille d’Hernani, et évacuant ceux que les romantiques accablèrent de leur haine homérique, une partie de notre patrimoine n’a plus droit de cité. Au nombre des sinistrés, des vaincus de la mémoire collective, Casimir Delavigne (1793-1843) tient son rang et appelle un nouvel examen de ses mérites. Celui que Gautier tenait cruellement pour le Delaroche de la poésie et du drame y apporta, au cours des années 1820, une vigueur que les hommes de 1830 ont préféré vite étouffer. L’injustice est flagrante et l’entreprise de réhabilitation, dont se réclame Franco Piva, nous ramène intelligemment aux premiers éclats de Delavigne, quand Beyle appelait de ses vœux la relève d’une tragédie moderne qui fît mieux que les Anglais et les Allemands. Le très patriote Casimir débuta en pleurant Waterloo et le Louvre vidé de ses chefs-d’œuvre. Mais son coup de force fut de broder, sur une histoire vénitienne portée à la scène par Byron en 1821, son Marino Faliero de 1829. Avant le Dumas d’Henri III et sa cour, Delavigne redistribue les cartes dramatiques en tous sens. Il joue de l’indécision du Théâtre-Français devant ses audaces et de l’indifférenciation des genres, puisque sa pièce fusionne tragédie et mélodrame, rejoint même physiquement le boulevard. La première a lieu, en effet, dans les murs du Théâtre de la Porte Saint-Martin, qui profite d’acteurs prodigieux, d’une salle rénovée, du public qui boude le répertoire trop usé, et de la protection des Orléans. Delavigne, en outre, y est mieux payé, son drame historique mieux mis en scène, son effet médiatique mieux orchestré. Rémusat et Nodier crient au chef-d’oeuvre, le second prédit « une date qui ne s’effacera jamais ». Or l’oubli, un oubli cruel, a vite frappé Marino Faliero et son auteur. La redéfinition du tragique et la dérégulation des scènes parisiennes lui doivent pourtant beaucoup. Ingrats que nous sommes, nous préférions en attribuer le mérite à Hugo, Dumas, Vigny, Musset, Mérimée, et à eux seuls.

Le premier Proust a longtemps appartenu au silence des belles endormies. Au début des années 1950, Bernard de Fallois, poussé par André Maurois, le tira de ce sommeil qui n’avait que trop duré. En un éclair, à la façon des Hussards, ses amis d’alors, le jeune homme fit paraître Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve, à la barbe de Sartre et des Proustiens officiels qui pensaient symétriquement avoir fait le tour de la question. Mais les années 1890, celles d’un Marcel en quête de soi, sexe et écriture, n’avaient pas encore tout révélé d’elles-mêmes. Les Plaisirs et les Jours, que les Editions de Fallois rééditeront bientôt dans leur premier habillage de gravures, n’épuisent pas la veine des courts récits que Proust rédige en marge de la cathédrale en construction. Il écarta du recueil de 1896 un certain nombre de nouvelles qui, à l’exception d’une, paraissent enfin, certaines abouties, d’autres inaccomplies. Ce ne sont pas les moins belles. Luc Fraisse en donne une édition savante et sensible, enrichie d’annexes passionnantes, où se confirme la tête philosophique et sociologique d’un Proust saisi par ce que son ami Daniel Halévy nommera  » la fin des notables ». Le présent recueil s’ouvre sur le bijou de ces inédits, Pauline de S., laquelle Pauline lutte contre un cancer incurable par une dose quotidienne de jouissances certaines, la conversation la plus désendeuillée, quelque pièce de Labiche, une opérette… Pourquoi méditer sur la mort avant de quitter la vie ? On en aura bien le temps plus tard. Ce n’est pas la seule nouvelle débitrice du « roman mondain » dont Luc Fraisse montre bien ce que Proust en garde et en rejette. Il y a du La Bruyère en Proust plus que du Bossuet. Il y aussi du Balzac, celui d’Illusions perdues, et du Barbey, celui du Rideau cramoisi, ces écrivains du bonheur d’avant, du bonheur de se retourner sur les heures disparues, arrachées à l’imperfection du réel ou à sa terrible fugacité. Contre la fuite des jours, seul l’éthique du plaisir est à cultiver. Le reste est littérature, mauvaise littérature. Sa « griffe d’authenticité » en préservait déjà Proust.

Colette, qui vint tardivement à Proust, a moins attendu pour soumettre la photographie à son incroyable et si félin pouvoir de séduction. L’enfant intrigue, l’adolescente trouble, la femme subjugue, l’objectif plie. C’est que la fillette est déjà femme, et que l’écrivaine a nourri très tôt en elle des dons et des désirs d’actrice fatale. À ceux qui ont adoré la biographie de Gérard Bonal, glosée ici-même en septembre 2014, il manquait le film ininterrompu de ce destin volontiers médiatique. La vie de Colette coïncide avec le développement de la vidéo-sphère chère à Régis Debray. Maîtriser les mots et maîtriser l’image de soi vont ensemble. La scène et le cinéma, quand ils n’adaptent pas ses meilleurs romans, en prolongent la vitalité et la sensualité dès qu’elle s’empare elle-même des théâtres et des écrans. La moisson de Frédéric Maget est donc aussi riche que variée, ses commentaires toujours justes, notamment quand il s’autorise à moucher ce peine-à-jouir de Mauriac. Les « livres admirables » de la grande Colette lui paraissaient de ceux qui nous salissent un peu… Cocteau, moins boutonné, s’y sentait vivre plus intensément. Elle et lui se verront beaucoup sous l’Occupation où ils sauront, dans les moments tragiques, faire jouer leurs relations. Quand son dernier mari, Maurice Goudeket, qui est juif, est emporté par la « rafle des notables » de décembre 1941, Colette frappe à toutes les portes : « Il n’y a pas démarche qu’elle ne fût prête à entreprendre, devait écrire le miraculé. Qui l’en blâmera ? » La presse clandestine s’en chargera, de même que ses collaborations au Petit Parisien, à Comœdia et à La Gerbe lui seront reprochées. Elle y chante pourtant sa terre, sa vieille Bourgogne, plus que l’Europe trompeuse du Reich.

On connaît l’opposition d’Ernst Jünger (1895-1998) à Hitler, qui fut loin d’être tardive. Il professa la même animosité viscérale envers Staline sur les méthodes et les mensonges duquel il était très bien informé dès les années 1920. Le tournant totalitaire ne faisait que commencer, il ne cesserait de confirmer les pressentiments du soldat de 14-18, un soldat magnifique, dont chaque blessure, chaque décoration disait la bravoure exemplaire, mais un soldat déchu de ses illusions… Le divorce de l’action et de la pensée a largement disqualifié l’œuvre théorique du XXe siècle. Ne cherchons pas plus loin ce qui fait, en revanche, la valeur intacte des livres de Jünger, dont Julien Hervier, son meilleur connaisseur et avocat, montre comment ils sont le fruit d’une expérience à la fois désenchantée et combattive du monde moderne. Les dix essais qui se présentent à nous dans le format idéal de la Pochothèque tirent une grande partie de leurs lumières de l’engagement physique et moral d’un jeune homme presque autodidacte, auquel la guerre à vingt ans fut un dur professeur. Elle le fit homme, elle le fit écrivain, grand par le verbe, plus grand encore par l’intelligence qu’elle lui ouvrit sur lui-même, ses ivresses nietzschéennes et la leçon profonde du conflit : l’acier n’était plus le métal du dépassement de soi, il était devenu la Loi sous laquelle les hommes, qui croyaient en avoir été les maîtres, plieraient désormais. Les orages désirés accouchaient du règne de la technique. Heidegger, lecteur fanatique et durable de Jünger, reste le pourfendeur le plus décisif de cette dérive déshumanisante. L’homme est un loup pour l’homme, l’homme du XXe siècle plus encore, le recul de Dieu ayant abattu toute limite au nihilisme et au saccage de la Terre natale. De notre misère existentielle, politique et écologique, les champs de bataille lunaires de 14-18 avaient tôt dressé le décor d’Apocalypse.

On continue à en écrire de belles sur la façon dont nos grands écrivains ont traversé les années sombres… Giono, l’immense Giono, reste une des cibles préférées de la gente journaleuse, toujours prête à exhumer l’inexpiable « pétainisme » des lettres françaises, inexpiable et même invétéré puisqu’il faudrait en traquer les origines bien avant le maréchal. Le Virgile de Manosque n’avait pourtant pas attendu Vichy pour prendre la défense d’un pays et d’une paysannerie qu’on commençait à brader au nom du progrès et du profit. Emmanuel Berl et Simone Weil sont loin d’avoir désapprouvé, comme on sait, la composante rurale du maréchalisme. Giono ne crut pas bon de se déjuger après la défaite. On le lui reproche plus aujourd’hui que son attitude, celle d’un pacifisme aveugle, au moment des accords de Munich. Il y a, d’ailleurs, progrès dans l’insulte. Le très beau et très informé catalogue de l’exposition Giono (MuCEM, Marseille, jusqu’au 17 février) reproduit quelques documents accablants, issus de la clique moscovite avant et surtout après la guerre (il fallait faire oublier le pacte Ribbentrop-Molotov, la guerre d’Espagne, etc.). En novembre 1938, Nizan brocarde méchamment l’utopie paysanne de Giono au nom des masses et des usines, grosses, comme on sait, d’un avenir radieux… Pire, fin 1944, le sordide Tzara, dans Les Lettres françaises, crucifie le « romancier de la lâcheté » en pointant la toute-puissance que cet écrivain supposé pré et pro-nazi aurait attribué à la Nature aux dépens des hommes, ces constructeurs d’un destin commun… Cela sentait le vieux règlement de compte. En 1935,  Drieu avait nettement séparé Giono de ce qu’il appelait « la littérature communisante », et Giono lui-même, commentant  La Révolution trahie de Trotsky, un an plus tard, y soulignait une phrase de longue portée : « Les amis lyriques et académiques de l’URSS ont des yeux pour ne rien voir ». Lui, Giono, eut une plume pour forger et répandre ses convictions. Il le fit même sous la botte, tout en cachant, dans ses collines et ses fermes perchées, des Juifs et des gars du STO qui témoignèrent. Dont acte.

Avec Giono, Aragon, égal à lui-même, tourna ses aigreurs et sa servilité de parti en fureur inquisitoriale. Cette hargne détestable n’eut pas que des effets négatifs. Dans les années 1950, acclamé par les Hussards pour sa mue stendhalienne réussie, Giono continuait à alimenter la jalousie d’Aragon. Sa réponse, ce fut La Semaine sainte, le récit de la fuite de Gand, la contre-épopée de Louis XVIII entouré des beaux mousquetaires, Géricault et Vigny en tête, qui faisaient frissonner le mari d’Elsa et sa libido à double entrée. La part que prit Horace His de La Salle à l’aventure gantoise nous échappe encore, c’est regrettable. Âgé alors de 20 ans, ce garçon de bonne naissance avait donc fait le pari des Bourbons restaurés comme une partie de la jeunesse lasse de l’Empire. Si l’exposition du Louvre, hommage à l’un de ses donateurs les plus généreux et romanesques, nous offre de nombreux exemples de son goût et de sa munificence, elle n’oublie pas de signaler l’espèce de nostalgie que le collectionneur entretenait pour la vie militaire. Quo ruit et letum, Où il se précipite, la mort aussi : telle était sa devise intime, adaptée de celle des Mousquetaires, et tel le socle d’un imaginaire si actif qu’His de La Salle concevait ses collectes de chefs-d’œuvre à l’étranger et ses achats en salles de vente, face à la concurrence, comme autant d’actions héroïques. Certaines feuilles, non les moindres, vibrent de ces ardeurs guerrières. De Van Dyck à David et Girodet, la guerre parle, le sang coule. Mais il est un artiste qui réalise mieux encore l’idéal secret du collectionneur, mieux même que Poussin et Prud’hon pour lesquels son addiction était sans bornes, ce fut Géricault, évidemment. Il domine la sélection pourtant peuplée d’artistes aussi puissants que Raphaël, Léonard ou Lucas van Leyden… Mais notre cœur français leur préfère de loin, outre le peintre du Radeau et des centaures modernes, Charlet, Gavarni et même Marilhat l’Africain, adepte du kif où Horace le rejoignait par dessins interposés. Stéphane Guégan

*Gérard Macé, Et je vous offre le néant, Gallimard, 19€ /// Pierre Brunel et André Guyaux (dir.), Cahier Huysmans, Editions de L’Herne, 1985 [2019], 29€ /// Edgar Allan Poe, Eureka, édition de Jean-Pierre Bertrand et Michel Delville, Folio classique, Gallimard, 7,40€ /// André Suarès, Miroir du temps, Bartillat, préface de Stéphane Barsacq, 25€ /// Gérard Durozoi, Histoire(s) insolite(s) du patrimoine littéraire, Hazan, 24,95€ /// Franco Piva, Marino Faliero à la Porte Saint-Martin. Historie d’un (très ?) grand événement littéraire, Honoré Champion, 65€ /// Marcel Proust, Le Mystérieux correspondant et autres nouvelles inédites, édition de Luc Fraisse, Éditions de Fallois, 18,50€ /// Frédéric Maget, Les 7 vies de Colette, Flammarion, 29,90€ /// Ernest Jünger, Essais, édition établie, présentée et annotée par Julien Hervier, Le Livre de Poche, 26,90€ /// Emmanuelle Lambert et Jacques Mény (dir.), Giono, Gallimard / MuCEM, 39€ /// Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat (dir.), Officier § gentleman au XIXe siècle. La collection Horace His de La Salle, Louvre / Liénart, 29€.

A THING OF BEAUTY IS…

1540-1Les amis de Michael Edwards le savent habité par plusieurs passions concordantes, Shakespeare, le Grand siècle français, Edgar Poe et, last but not least, la poésie. C’est que tout naît d’elle, pense-t-il en émule de Keats, et qu’elle lui tient lieu de philosophie, et donc de lien signifiant, et non fortuit, au réel et à ce qui le déborde. Son dernier ouvrage, assurément l’un des plus personnels, cite deux fois l’essai de Baudelaire sur Gautier, et la formule bien connue dont il clarifie la résonance catholique en l’isolant : il y a « dans le mot, dans le verbe, quelque chose de sacré qui nous défend d’en faire un jeu de hasard. » Ce précepte vaut pour lui et dit son horreur du bavardage. La poésie est donc chose sacrée : en réinventant le langage, elle renomme le monde, le replie sur sa part d’étrangeté, quel que soit le sens que l’on assigne à cet autre. Ce sens, on le sait, peut être chrétien et impliquer une forme de transcendance. Car poésie et religion ne se disputent pas nécessairement ce « sentiment de présence », au sens plein, que procure l’usage feuilleté des mots. Au contraire, la Bible, à condition de la lire comme elle le demande, rappelle Michael Edwards, nous confronte sans cesse à l’unité première du langage et du divin. Le grand livre des chrétiens n’est pas seulement riche en poésies, des psaumes au Magnificat marial, il est poésie, rythme, échange continu de sons et de noms, tissé de citations et d’échos plus que de pesanteur dogmatique. Sa lecture, comme de tout texte majeur, doit être active, se soustraire aux pièges de la « théologie systématique » et de la sécheresse allégorique.

ifenelo001p1
Fénelon d’après le portrait de Joseph Vivien

Michael Edwards pratique la Bible de Jérusalem chaque jour, sûr d’y trouver une leçon de vie et une leçon de poésie également ouvertes au trésor des mots. La vérité, pour le croyant qu’il est, ne possède pas la transparence de la certitude ou du commandement, elle agit sur lui avec moins d’autorité et plus d’amour. Si la parole biblique d’un prédicateur de Hyde Park l’a ramené à Dieu, après un long éloignement, à la fin des années 1950, elle ne saurait faire taire le sentiment d’une croyance en mal de « perfection ». Avec l’humour qui n’appartient qu’aux Britanniques, Michael Edwards s’offre le luxe de taquiner le thomisme de Claudel ou les catégories trop étanches de Pascal, oublieuses de ces chrétiens qui ne doutent pas, mais se savent « dénuées de vraie foi » et interrogent cette inexplicable carence. Le recours quotidien à la Bible, l’exégèse infinie des textes qu’il affectionne le plus et interroge ici avec soin, tels Le Cantique des cantiques et L’Evangile de Luc, sont de nature à fortifier l’homme et enchanter le poète, ils ne peuvent combler ce qui sépare Michael Edwards de « l’être de Dieu », inaccessible hors des mots… La question se pose de savoir où s’inscrit ce dialogue d’âme insatisfaite, qui me semble moins s’apparenter à l’éternel jansénisme de l’université française qu’au grand Fénelon, admirable « lecteur » de la Bible et des Tragiques grecs comme lui, et persuadé qu’on ne peut « connaître » Dieu sans le « sentir ».

riviere300Au centre de la Lettre à l’académie de 1714, ultime coup d’audace de l’évêque de Cambrai, qui entendait rendre « la vertu aimable », se lit le long passage sur la poétique et son ouverture pré-baudelairienne : « La Poésie est plus sérieuse et plus utile que le vulgaire ne le croit. » La Bible, pour Fénelon, a recueilli et transmis un héritage originel, que sa beauté littéraire fait chérir. « Toute l’Ecriture est pleine de poésie dans les endroits même où l’on ne trouve aucune place de versification. » Il est frappant de voir le jeune Jacques Rivière retenir cette idée, en 1908, et la placer en tête du mémoire qu’il soutient alors, à vingt-deux ans, en prélude à l’agrégation de philosophie dont il abandonnera vite le projet. La Théodicée de Fénelon. Ses éléments quiétistes avait disparu des Œuvres du futur directeur de la NRF. On parlerait de péché de jeunesse si sa teneur et sa force n’imposaient le respect. Je ne sais, du reste, ce qu’il faut louer le plus, la prose déjà alerte de Rivière, le débat qu’il engage avec lui-même, ou le commentaire qu’en fait François Trémolières, vrai livre dans le livre. Paru en fin d’année dernière, au terme d’un tricentenaire trop discret, il rachète les lamentables loupés de la mémoire nationale et explique, accessoirement, la frilosité persistante de l’époque envers un « prélat » que sa disgrâce, au temps de Louis XIV et de Bossuet, ne suffit plus à nous rendre « sympathique ». Il en était déjà ainsi lorsque Rivière choisit de s’intéresser aux écrits spirituels de Fénelon et à ce qu’il imagine être son évolution vers un mysticisme qui aurait enfin marqué, ou plutôt avoué, sa distance au rationalisme cartésien. On est toujours un peu choisi par ses sujets d’étude. François Trémolières, qui connaît aussi bien Fénelon que les enjeux idéologiques de sa postérité, n’excelle pas moins à peindre le Rivière de 1908 et l’état des lettres françaises au lendemain de l’affaire Dreyfus, de la loi Combes, et à l’aube de la NRF

11669Notre compréhension de l’avant-guerre ne peut faire l’économie des fractures confessionnelles qui jetèrent une saine pomme de discorde parmi les écrivains français. Issu d’un milieu conservateur et dévot, mais ayant perdu la foi dès son année de rhétorique, Rivière méprise l’anticléricalisme de principe, refuse de prendre parti dans l’affaire Dreyfus, qui lui semble un exutoire plus qu’une cause à embrasser, et tente surtout de concilier l’inconciliable. Les lettres qu’il adresse alors au futur Alain-Fournier et à Claudel, avant et après le mémoire de philosophie, se remplissent d’interrogations et d’explications souvent vives. La découverte successive de Rimbaud, Barrès et Gide, autant de révélations qui ont précédé le choix de Fénelon, ne l’exposent pas seulement aux critiques de ses proches. Bien avant le fameux manifeste de juin 1919, lors de la relance de la NRF, programme d’une revue « démobilisée », et donc respectueuse d’une littérature distincte du politique, Rivière, le chantre de Proust désormais, va s’attirer le courroux des catholiques ultras et des penseurs de L’Action française. Il fallait la sagesse et la science de Trémolières pour retrouver Fénelon sous ces conflits ouverts, un Fénelon de « l’expérience intime », du « Dieu intérieur », l’inlassable nostalgique du Paradis perdu. Stéphane Guégan

CouvEdwardsInfiniment*Michael Edwards, de l’Académie française, Bible et poésie, Editions de Fallois, 19€ // Y-a-il une bonne distance en poésie ? Ou est-ce considération de peintre ? Le nouveau recueil de poèmes de Michael Edwards (Editions de Corlevour / Revue NUNC, 19€) ne se risque pas par hasard à l’ekphrasis, dont le Sardanapale de Delacroix et les nuages de Constable lui ont fourni la matière. L’ivresse ultime, d’un côté, la grâce du provisoire, de l’autre, semblent bien désigner les bornes entre lesquelles se joue l’essentiel. L’Infiniment proche, titre oxymorique, pascalien, coiffe une cinquantaine de pièces de longueur et d’inspiration différentes dont l’horizon commun pourrait bien être cet « impossible réel » ou cette réalité agrandie qu’est toute création qui ne se paie pas de mots. Apollinaire aurait pu écrire : « Les eaux de la Seine rêvent des étoiles. » Michael Edwards tient le réel sous son regard coloré, étonné, pictural. SG

** Jacques Rivière, La Théodicée de Fénelon. Ses éléments quiétistes, suivi de François Trémolières, Fénelon 1908. Jacques Rivière philosophe, Le Félin, 25€

product_9782070118359_195x320***Les deux dernières livraisons de L’Infini (n°133 et 134, Gallimard, 20€ chacune) contiennent de bien belles choses, sans parler de la correspondance amoureuse de Philippe Sollers et de Dominique Rolin dont la publication, en volume, réchauffera assurément la rentrée littéraire d’automne (elle devrait en avoir besoin). On se bornera à signaler ici à ce qui renvoie au propos du jour, tels l’article d’Eric Marty sur André Gide et son singulier dreyfusisme et les propos de Marcelin Pleynet sur les lectures qui l’ont construit et les rencontres qui l’ont marqué. Mais pourquoi tant de sévérité envers Paulhan ? Par-delà le courage, physique et intellectuel, dont il fit toujours preuve (c’est si rare dans la République des lettres), le successeur de Rivière n’était-il pas de ces hommes, aurait dit ce dernier, pour qui les opinions adverses sont essentielles à la constitution de la vérité ? Dans le n°134, un texte de Jean-Yves Pouilloux articule, à nouveau, l’expérience malgache de Paulhan et l’exotisme dont il se fera toujours devoir de reconnaître sa propre langue empreinte. Une perle, enfin, le deux extraits de la correspondance diplomatique de Joseph de Maistre et le surgissement de Fénelon au détour de l’une d’elles. Maistre, Fénelon, évidemment. Guy Debord, lui, préférait Bossuet. Faut-il s’en étonner ? SG